Paete, non dolet.
On vient de m'envoyer, mon R.P., l'extrait que vous avez donné
du Prospectus de l'Encyclopédie, dans le IIe volume
de votre journal de janvier. Quelque occupé que je sois, je ne puis
me dispenser de vous en faire mes remerciements; mais je tâcherai
de n'y point mettre de fadeur.
Je ne puis qu'être très reconnaissant du ton dont vous parlez
du -Prospectus & de l'ouvrage même avant qu'il existe,
dans un journal où tout est loué depuis que vous y présidez,
excepté l'Histoire de Julien, les Ouvrages de
mylord Bolinbroke, & l'Esprit des lois. Vous y
prodiguez l'encens, mon R.P., aux écrivains les moins connus, sans
que le public vous en sache mauvais gré. Cette foule d'auteurs modestes
ne peut & ne doit aller à l'immortalité qu'avec vous.
Vous voulez bien être, pour me servir de vos propres termes, la
voiture qui les y conduit, je vous souhaite à tous
un bon voyage.
Vous vous étendez avec complaisance sur la ressemblance qu'il y a
entre l'arbre encyclopédique du Prospectus, & celui du
chancelier Bacon; j'avais expressément averti de cette ressemblance;
vous auriez bien dû, mon R.P., le répéter d'après
moi; il est vrai que vous l'aviez dit dans vos Nouvelles
littéraires du mois précédent; mais ce n'est pas la
première fois, comme vous savez, que vous insérez dans vos
Nouvelles littéraires, ce que vous ne vous souciez pas qu'on lise*.
<*Voyez les Nouv. litt. de septembre 1750.> C'est sans doute cette
raison qui vous a fait dire dans les mêmes Nouvelles que le Prospectus
était trouvé très bien écrit
par les gens de lettres: vous n'avez osé
apparemment prendre sur vous un jugement aussi hardi, soit que par modestie
vous ne vous mettiez pas au rang des gens de lettres, soit que vous pensiez
autrement qu'eux; car vous êtes bien digne d'avoir un avis qui soit
à vous. Quoi qu'il en soit, vous n'avez pas cru devoir répéter
dans votre extrait cette décision favorable: l'approbation publique
qui m'encourage, & à laquelle la vôtre ne fait point de
tort, vous en a sans doute dispensé.
Au reste, je ne sais, mon R.P., si vous avez fait l'extrait du Prospectus
sans vous être donné la peine de le lire en entier; car
avec d'aussi bonnes intentions que vous en avez, vous n'auriez pas omis
toutes les divisions de la branche philosophique, qui est la plus étendue,
la plus importante de notre système, & dont il ne se trouve presque
rien dans le chancelier Bacon.
Je n'ai pas eu, comme vous l'observez fort bien, des idées
assez vastes pour placer les journaux dans l'arbre encyclopédique:
je vous avouerai pourtant que j'y avais pensé; mais cela était
embarrassant: une énumération exacte n'admet point de préférence,
& le petit nombre des excellents journalistes m'auraient su mauvais
gré du voisinage que je leur aurais donné. Si je suis descendu
jusqu'à la Pédagogie, ce n'a pas été
faute de prévoir que vous prendriez cette peine. J'aurais bien voulu
aussi mériter les remerciements que vous faites à Bacon, pour
avoir loué la Société des jésuites; car je n'ai
pas attendu pour l'estimer que vous y fissiez parler de vous; mais j'ai
cru que ces éloges, quoique justes, auraient été déplacés
dans un arbre encyclopédique. Cette omission sera réparée
dans le corps même de l'ouvrage. Nous y rendrons le témoignage
le plus authentique aux services importants, & très réels,
que votre compagnie a rendus à la république des lettres.
Nous y parlerons aussi de vous, mon R.P. Oui, de vous en particulier, vous
méritez bien d'être traité avec distinction & de
n'être pas loué comme un autre. Vos secours nous seront nécessaires
d'ail-leurs sur certains articles importants; par exemple, à l'article
CONTINUATION, nous espérons que vous voudrez bien nous donner des
lumières sur les continuateurs ignorés des ouvrages célèbres,
de l'Arioste, de Dom Quichotte, du Roman comique, &
en particulier d'un certain ouvrage que vous connaissez, qui se continue
très incognito, & sur la continuation duquel vous
êtes le seul qui puissiez nous fournir des mémoires. On tâchera
surtout que vous ne soyez pas mécontent de l'article JOURNAL; nous
y célébrerons avec justice vos illustres prédécesseurs,
dont nous regrettons la perte encore plus que vous. Nous dirons que le P.
Bougeant mettait dans vos Mémoires de la logique, le P. Brumoy des
connaissances, le P. de la Tour de l'usage du monde, votre ami le P. Castel,
du feu & de l'esprit; nous ajouterons qu'on y distingue aujourd'hui
les extraits du P. de Préville, votre collègue, à une
métaphysique fine & déliée, à un style noble
& simple, & surtout à une grande impartialité. En
votre particulier vous ne serez point oublié, & nous tâcherons,
car j'aime à me servir de vos- expressions, de faire passer
à la postérité l'idée de
votre mérite. Enfin j'espère, mon R.P., que vous
trouverez dans ce grand ouvrage plus de philosophie que de mémoire;
je serais fâché que ce plan ne fût pas de votre goût;
mais comme vous l'avez fort bien remarqué, d'après Bacon (car
vous ne dites rien de vous-même) l'Encyclopédie doit
mettre en évidence les richesses d'une partie de la littérature,
& l'indigence des autres.
J'aurais bien d'autres observations à faire sur votre extrait; mais
le public, comme savez, n'aime pas les discussions sérieuses, &
je suis bien aise qu'il me lise; car vous y avez beaucoup d'amis. D'ailleurs,
vous m'avez averti que vous n'aimiez pas les précisions
métaphysiques; & cette réponse n'est faite
que pour vous amuser. Si j'apprends par ceux qui lisent vos Mémoires
que mes lettres méritent quelque attention de votre part, je ne vous
en laisserai pas manquer: grâce à Dieu & à votre
journal, les matériaux en sont tout prêts. On m'a dit que non
content des bontés dont vous m'aviez comblé, vous vouliez
encore vous écrire à vous-même dans le premier journal
sur l'Encyclopédie. Je cherche, comme vous voyez, à
vous en épargner la peine. Au reste dans le petit commerce épistolaire
que je projette, & qui pourra cette année former un volume de
plus à vos Mémoires, je ferai de mon mieux, mon R.P., pour
ne vous ennuyer que le moins qu'il sera possible; j'en écarterai
donc autant que je pourrai la sécheresse, vos extraits en seront
le principal objet, & pour vous parler de l'Encyclopédie,
j'attendrai qu'elle soit publique; les difficultés que vous pouvez
avoir sur cet ouvrage, & même celles que vous n'avez pas, seront
pleinement résolues dans la préface, à laquelle M.
d'Alembert travaille; il me charge de vous demander quelques bontés
pour lui. Vous trouverez aussi dans la même préface le nom
des savants qui ont bien voulu concourir à l'exécution de
cette grande entreprise: vous les connaissez tous, mon R.P., ou le public
les connaît pour vous. Au reste nous sommes disposés à
convenir que pour former une Encyclopédie cinquante savants
n'auraient pas été de trop, quand même vous auriez été
du nombre.
J'ai l'honneur d'être avec les sentiments qui vous sont dus, mon R.P.,
votre très humble, &c.
P.S. Je joins à cette lettre un article du dictionnaire. J'ai choisi
pour cette fois l'article ART, il est de moi; j'aurai soin d'en joindre
un autre à toutes les lettres que je vous écrirai; les gens
de lettres vous en diront leur avis.