Prospectus
(Novembre 1750)
* Le mot encyclopédie signifie enchaînement des sciences. Il est composé de εν en, de χυχλοζ cercle, et de παιδεια institution ou science. Ceux qui ont prétendu que cet ouvrage était impossible, ne connaissaient pas, selon toute apparence, le passage qui suit; il est du chancelier Bacon. De impossibilitate ita statuo; ea omnia possibilia, & praestabilia censenda, quae ab aliquibus perfici possunt, licet non a quibusvis; & quae a multis conjunctim, licet non ab uno; & quae in successione saeculorum, licet non eodem aevo; & denique quae multorum cura & sumptu, licet non opibus & industria singulorum. Bac. lib. 2. de Aug. Scient, cap. I, p. 103.
L'OUVRAGE que nous annonçons, n'est plus un ouvrage à faire. Le manuscrit & les dessins en sont complets. Nous pouvons assurer qu'il n'aura pas moins de huit volumes, & de six cents planches, & que les volumes se succéderont sans interruption.
Après avoir informé le public de l'état présent de l'Encyclopédie, & de la diligence que nous apporterons à la publier, il est de notre devoir de le satisfaire sur la nature de cet ouvrage, & sur les moyens que nous avons pris pour l'exécution. C'est ce que nous allons exposer avec le moins d'ostentation qu'il nous sera possible.
On ne peut disconvenir que depuis le renouvellement des lettres parmi nous, on ne doive en partie aux dictionnaires les lumières générales qui se sont répandues dans la société, & ce germe de science qui dispose insensiblement les esprits à des connaissances plus profondes. Combien donc n'importait-il pas d'avoir en ce genre un livre qu'on pût consulter sur toutes les matières, & qui servît autant à guider ceux qui se sentiraient le courage de travailler à l'instruction des autres, qu'à éclairer ceux qui ne s'instruisent que pour eux-mêmes.
C'est un avantage que nous nous sommes proposé; mais ce n'est pas le seul. En réduisant sous la forme de dictionnaire tout ce qui concerne les sciences & les arts, il s'agissait encore de faire sentir les secours mutuels qu'ils se prêtent; d'user de ces secours pour en rendre les principes plus sûrs & leurs conséquences plus claires; d'indiquer les liaisons éloignées ou prochaines des êtres qui composent la nature, & qui ont occupé les hommes; de montrer par l'entrelacement des racines & par celui des branches, l'impossibilité de bien connaître quelques parties de ce tout, sans remonter ou descendre à beaucoup d'autres; de former un tableau général des efforts de l'esprit humain dans tous les genres & dans tous les siècles; de présenter ces objets avec clarté; de donner à chacun d'eux l'étendue convenable; & de vérifier, s'il était possible, notre épigraphe par notre succès:
Tantum series juncturaque pollet,
Tantum de medio sumptis accedit honoris!
Horat. Art. poet.
Jusqu'ici personne n'avait conçu un ouvrage aussi grand; ou du moins personne ne l'avait exécuté. Leibnitz, de tous les savants le plus capable d'en sentir les difficultés, désirait qu'on les surmontât. Cependant on avait des encyclopédies; & Leibnitz ne l'ignorait pas, lorsqu'il en demandait une.
La plupart de ces ouvrages parurent avant le siècle dernier, & ne furent pas tout à fait méprisés. On trouva que s'ils n'annonçaient pas beaucoup de génie, ils marquaient au moins du travail & des connaissances. Mais que serait-ce pour nous que ces encyclopédies? Quel progrès n'a-t-on pas fait depuis dans les sciences & dans les arts? Combien de vérités découvertes aujourd'hui, qu'on n'entrevoyait pas alors? La vraie philosophie était au berceau; la géométrie de l'infini n'était pas encore; la physique expérimentale se montrait à peine; il n'y avait point de dialectique; les lois de la saine critique étaient entièrement ignorées. Descartes, Boyle, Huygens, Newton, Leibnitz, Bernoulli, Locke, Bayle, Pascal, Corneille, Racine, Bourdaloue, Bossuet, &c. ou n'existaient pas, ou n'avaient pas écrit. L'esprit de recherche & d'émulation n'animait pas les savants : un autre esprit moins fécond peut-être, mais plus rare, celui de justesse & de méthode, ne s'était point soumis les différentes parties de la littérature; & les académies, dont les travaux ont porté si loin les sciences & les arts, n'étaient pas instituées.
Si les découvertes des grands hommes & des compagnies savantes, dont nous venons de parler, offrirent dans la suite de puissants secours pour former un dictionnaire encyclopédique, il faut avouer aussi que l'augmentation prodigieuse des matières rendit à d'autres égards un tel ouvrage beaucoup plus difficile. Mais ce n'est point à nous à juger si les successeurs des premiers encyclopédistes ont été hardis ou présomptueux; & nous les laisserions tous jouir de leur réputation, sans en excepter Éphraïm Chambers, le plus connu d’entre eux, si nous n'avions des raisons particulières de peser le mérite de celui-ci.
L'Encyclopédie de Chambers dont on a publié à Londres un si grand nombre d’éditions rapides ; cette Encyclopédie qu'on vient de traduire tout récemment en italien, & qui de notre aveu mérite en Angleterre & chez l'étranger les honneurs qu'on lui rend, n'eût peut-être jamais été faite, si avant qu'elle parut en anglais, nous n'avions eu dans notre langue des ouvrages où Chambers a puisé sans mesure & sans choix la plus grande partie des choses dont il a composé son dictionnaire. Qu'en auraient donc pensé nos Français sur une traduction pure & simple. Il eût excité l'indignation des savants & le cri du public, à qui on n'eût présenté sous un titre fastueux & nouveau, que des richesses qu'il possédait depuis longtemps.
Nous ne refusons point à cet auteur la justice qui lui est due. Il a bien senti le mérite de l'ordre encyclopédique, ou de la chaîne par laquelle on peut descendre sans interruption des premiers principes d'une science ou d'un art jusqu'à ses conséquences les plus éloignées, & remonter de ses conséquences jusqu'à ses premiers principes; passer imperceptiblement de cette science ou de cet art à un autre; &, s'il est permis de s'exprimer ainsi, faire sans s'égarer le tour du monde littéraire. Nous convenons avec lui que le plan & le dessein de son dictionnaire sont excellents; & que si l'exécution en était portée à un certain degré de perfection, il contribuerait plus lui seul aux progrès de la vraie science que la moitié des livres connus. Mais nous ne pouvons nous empêcher de voir combien il est demeuré loin de ce degré de perfection. En effet, conçoit-on que tout ce qui concerne les sciences & les arts puisse être renfermé en deux volumes in-folio ? La nomenclature d'une matière aussi étendue en fournirait un elle seule, si elle était complète. Combien donc ne doit-il pas y avoir dans son ouvrage d'articles omis ou tronqués?
Ce ne sont point ici des conjectures. La traduction entière du Chambers nous a passé sous les yeux, & nous avons trouvé une multitude prodigieuse de choses à désirer dans les sciences; dans les arts libéraux, un mot où il fallait des pages; & tout à suppléer dans les arts mécaniques. Chambers a lu des livres, mais il n'a guère vu d'artistes; cependant il y a beaucoup de choses qu'on n'apprend que dans les ateliers. D'ailleurs il n'en est pas ici des omissions comme dans un autre ouvrage. L'encyclopédie, à la rigueur, n'en permet aucune. Un article omis dans un dictionnaire commun, le rend seulement imparfait. Dans une encyclopédie, il rompt l'enchaînement, & nuit à la forme & au fond; il a fallu tout l'art d'Éphraïm Chambers pour pallier ce défaut. Il n'est donc pas à présumer qu'un ouvrage aussi imparfait pour tout lecteur, & si peu neuf pour le lecteur français, eût trouvé beaucoup d'admirateurs parmi nous.
Mais sans nous étendre davantage sur les imperfections de l'Encyclopédie anglaise, nous annonçons que l'ouvrage de Chambers n'est point la base sur laquelle nous avons élevé; que nous avons refait un grand nombre de ses articles, & que nous n'avons employé presque aucun des autres sans addition, correction, ou retranchement; qu'il rentre simplement dans la classe des auteurs que nous avons particulièrement consultés, & que la disposition générale est la seule chose qui soit commune entre notre ouvrage & le sien.
Nous avons senti avec l'auteur anglais, que le premier pas que nous avions à faire vers l'exécution raisonnée & bien entendue d'une encyclopédie, c’était de former un arbre généalogique de toutes les sciences & de tous les arts, qui marquât l'origine de chaque branche de nos connaissances, les liaisons qu'elles ont entre elles & avec la tige commune, & qui nous servît à rappeler les différents articles à leurs chefs. Ce n'était pas une chose facile. Il s'agissait de renfermer en une page le canevas d'un ouvrage qui ne se peut exécuter qu'en plusieurs volumes in-folio, & qui doit contenir un jour toutes les connaissances des hommes.
Cet arbre de la connaissance humaine pouvait être formé de plusieurs manières, soit en rapportant aux diverses facultés de notre âme nos différentes connaissances, soit en les rapportant aux êtres qu'elles ont pour objet. Mais l'embarras était d'autant plus grand, qu'il y avait plus d'arbitraire. Et combien ne devait-il pas y en avoir? La nature ne nous offre que des choses particulières, infinies en nombre & sans aucune division fixe & déterminée. Tout s'y succède par des nuances insensibles. Et sur cette mer d'objets qui nous environne, s'il en paraît quelques-uns, comme des pointes de rochers, qui semblent percer la surface & dominer les autres, ils ne doivent cet avantage qu'à des systèmes particuliers, qu'à des conventions vagues, & qu'à certains événements étrangers à l'arrangement physique des êtres, & aux vraies institutions de la philosophie. Si l'on ne pouvait se flatter d'assujettir l'histoire seule de la nature à une distribution qui embrassât tout & qui convînt à tout le monde, ce que MM. de Buffon & d'Aubenton n'ont pas avancé sans fondement; combien n'étions-nous pas autorisés dans un sujet beaucoup plus étendu, à nous en tenir, comme eux, à quelque méthode satisfaisante pour les bons esprits qui sentent ce que la nature des choses comporte ou ne comporte pas. On trouvera à la fin de ce projet cet Arbre de la connaissance humaine, avec l'enchaînement des idées qui nous ont dirigés dans cette vaste opération. Si nous en sommes sortis avec succès, nous en aurons principalement obligation au chancelier Bacon, qui jetait le plan d'un dictionnaire universel des sciences & des arts, en un temps où il n'y avait, pour ainsi dire, ni sciences ni arts. Ce génie extraordinaire, dans l'impossibilité de faire l'histoire de ce qu'on savait, faisait celle de ce qu'il fallait apprendre.
C’est de nos facultés que nous avons déduit nos connaissances ; l'histoire nous est venue de la mémoire; la philosophie, de la raison; & la poésie, de l'imagination; distribution féconde à laquelle la théologie même se prête : car dans cette science, les faits sont de l'histoire & se rapportent à la mémoire, sans même en excepter les prophéties qui ne sont qu'une espèce d'histoire où le récit a précédé l'événement : les mystères, les dogmes & les préceptes sont de philosophie éternelle & de raison divine; & les paraboles, sorte de poésie allégorique, sont d'imagination inspirée. Aussitôt nous avons vu nos connaissances découler les unes des autres; l'histoire s'est distribuée en ecclésiastique, civile, naturelle, littéraire, &c. La philosophie, en science de Dieu, de l'homme, de la nature, &c. La poésie, en narrative, dramatique, allégorique, &c. De là, théologie, histoire naturelle, physique, métaphysique, mathématiques, &c. météorologie, hydrologie, &c. mécanique, astronomie, optique, &c. en un mot, une multitude innombrable de rameaux & de branches dont la science des axiomes, ou des propositions évidentes par elles-mêmes, doit être regardée dans l'ordre synthétique comme le tronc commun.
A l’aspect d'une matière aussi étendue, il n'est personne qui ne fasse avec nous la réflexion suivante. L'expérience journalière n'apprend que trop combien il est difficile à un auteur de traiter profondément de la science ou de l'art dont il a fait toute sa vie une étude particulière; il ne faut donc pas être surpris qu'un homme ait échoué dans le projet de traiter de toutes les sciences & de tous les arts. Ce qui doit étonner, c'est qu'un homme ait été assez hardi & assez borné pour le tenter seul. Celui qui s'annonce pour savoir tout, montre seulement qu'il ignore les limites de l'esprit humain.
Nous avons inféré de là que pour soutenir un poids aussi grand que celui que nous avions à porter, il était nécessaire de le partager; & sur-le-champ nous avons jeté les yeux sur un nombre suffisant de savants & d'artistes; d'artistes habiles & connus par leurs talents; de savants exercés dans les genres particuliers qu'on avait à confier à leur travail. Nous avons distribué à chacun la partie qui lui convenait : les mathématiques au mathématicien; les fortifications à l'ingénieur; la chimie au chimiste; l'histoire ancienne & moderne à un homme versé dans ces deux parties ; la grammaire à un auteur connu par l'esprit philosophique qui règne dans ses ouvrages; la musique, la marine, l'architecture, la peinture, la médecine, l'histoire naturelle, la chirurgie, le jardinage, les arts libéraux, les principaux d'entre les arts mécaniques, à des hommes qui ont donné des preuves d'habileté dans ces différents genres : ainsi chacun n'ayant été occupé que de ce qu'il entendait, a été en état de juger sainement de ce qu'en ont écrit les anciens & les modernes, & d'ajouter aux secours qu'il en a tirés, des connaissances puisées dans son propre fonds : personne ne s'est avancé sur le terrain d'autrui, ni ne s'est mêlé de ce qu'il n'a peut-être jamais appris; & nous avons eu plus de méthode, de certitude, d'étendue, & de détails qu'il ne peut y en avoir dans la plupart des lexicographes. Il est vrai que ce plan a réduit le mérite d'éditeur à peu de chose; mais il a beaucoup ajouté à la perfection de l'ouvrage; & nous penserons toujours nous être acquis assez de gloire, si le public est satisfait.
La seule partie de notre travail qui suppose quelque intelligence, c'est de remplir les vides qui séparent deux sciences ou deux arts, & de renouer la chaîne dans les occasions où nos collègues se sont reposés les uns sur les autres de certains articles qui paraissant appartenir également à plusieurs d'entre eux, n'ont été faits par aucun. Mais afin que la personne chargée d'une partie ne soit point comptable des fautes qui pourraient se glisser dans des morceaux surajoutés, nous aurons l'attention de distinguer ces morceaux par une étoile. Nous tiendrons exactement la parole que nous avons donnée; le travail d'autrui sera sacré pour nous; & nous ne manquerons pas de consulter l'auteur, s'il arrive dans le cours de l'édition que son ouvrage nous paraisse demander quelque changement considérable.
Les différentes mains que nous avons employées ont apposé à chaque article, comme le sceau de leur style particulier, du style propre à la matière & à l'objet d'une partie. Un procédé de chimie ne sera point du même ton que la description des bains & des théâtres anciens; ni la manoeuvre d'un serrurier, exposée comme les recherches d'un théologien sur un point de dogme ou de discipline. Chaque chose a son coloris, & ce serait confondre les genres que de les réduire à une certaine uniformité. La pureté du style, la clarté, & la précision sont les seules qualités qui puissent être communes à tous les articles, & nous espérons qu'on les y remarquera. S'en permettre davantage, ce serait s'exposer à la monotonie & au dégoût qui sont presque inséparables des ouvrages étendus, & que l'extrême variété des matières doit écarter de celui-ci.
Nous en avons dit assez pour informer le public de l'état présent d'une entreprise à laquelle il a paru s'intéresser; des avantages généraux qui en résulteront, si elle est bien exécutée; du bon ou du mauvais succès de ceux qui l'ont tentée avant nous; de l'étendue de son objet; de l'ordre auquel nous nous sommes assujettis; de la distribution qu'on a faite de chaque partie, & de nos fonctions d'éditeurs : nous allons maintenant passer aux principaux détails de l'exécution.
Toute la matière de l'Encyclopédie peut se réduire à trois chefs; les sciences, les arts libéraux, & les arts mécaniques. Nous commencerons par ce qui concerne les sciences, & les arts libéraux, & nous finirons par les arts mécaniques.
On a beaucoup écrit sur les sciences. Les traités sur les arts libéraux sont multipliés sans nombre; la république des lettres en est inondée. Mais combien peu donnent les vrais principes? Combien d'autres les étouffent dans une affluence de paroles, ou les perdent dans des ténèbres affectées? Combien dont l'autorité en impose, & chez qui une erreur placée à côté d'une vérité, ou décrédite celle-ci, ou s'accrédite elle-même à la faveur de ce voisinage? On eût mieux fait sans doute d'écrire moins & d'écrire mieux.
Entre tous les écrivains, on a donné la préférence à ceux qui sont généralement reconnus pour les meilleurs. C'est de là que les principes ont été tirés. A leur exposition claire & précise, on a joint des exemples ou des autorités constamment reçues. La coutume vulgaire est de renvoyer aux sources, ou de citer d'une manière vague, souvent infidèle, & presque toujours confuse, en sorte que dans les différentes parties dont un article est composé, on ne sait exactement quel auteur on doit consulter sur tel ou tel point, ou s'il faut les consulter tous, ce qui rend la vérification longue & pénible. On s'est attaché, autant qu'il a été possible, à éviter cet inconvénient, en citant dans le corps même des articles, les auteurs sur le témoignage desquels on s'est appuyé; rapportant leur propre texte, quand il est nécessaire; comparant partout les opinions; balançant les raisons; proposant des moyens de douter ou de sortir de doute; décidant même quelque fois; détruisant autant qu'il est en nous les erreurs & les préjugés; & tâchant surtout de ne les pas multiplier & de ne les point perpétuer, en protégeant sans examen des sentiments rejetés, ou en proscrivant sans raison des opinions reçues. Nous n'avons pas craint de nous étendre quand l'intérêt de la vérité & l'importance de la matière le demandaient, sacrifiant l'agrément toutes les fois qu'il n'a pu s'accorder avec l'instruction.
L'empire des sciences & des arts est un monde éloigné du vulgaire, où l'on fait tous les jours des découvertes, mais dont on a bien des relations fabuleuses. Il était important d'assurer les vraies, de prévenir sur les fausses, de fixer des points d'où l'on partît, & de faciliter ainsi la recherche de ce qui reste à trouver. On ne cite des faits; on ne compare des expériences; on n'imagine des méthodes, que pour exciter le génie à s'ouvrir des routes ignorées, & à s'avancer à des découvertes nouvelles, en regardant comme le premier pas celui où les grands hommes ont terminé leur course. C'est aussi le but que nous nous sommes proposé, en alliant aux principes des sciences & des arts libéraux, l'histoire de leur origine & de leurs progrès successifs; & si nous l'avons atteint, de bons esprits ne s'occuperont plus à chercher ce qu'on savait avant eux : il sera facile dans les productions à venir sur les sciences & sur les arts libéraux, de démêler ce que les inventeurs ont tiré de leur fonds, d'avec ce qu'ils ont emprunté de leurs prédécesseurs : on appréciera les travaux; & ces hommes avides de réputation & dépourvus de génie, qui publient hardiment de vieux systèmes comme des idées nouvelles, seront bientôt démasqués. Mais, pour parvenir à ces avantages, il a fallu donner à chaque matière une étendue convenable, insister sur l'essentiel, négliger les minuties, & éviter un défaut assez commun, celui de s'appesantir sur ce qui ne demande qu'un mot, prouver ce qu'on ne conteste point, & de commenter ce qui est clair. Nous n'avons ni épargné ni prodigué les éclaircissements. On jugera qu'ils étaient nécessaires partout où nous en avons mis, & qu'ils auraient été superflus où l'on n'en trouvera pas. Nous nous sommes encore bien gardés d'accumuler les preuves où nous avons cru qu'un seul raisonnement solide suffisait, ne les multipliant que dans les occasions où leur force dépendait de leur nombre & de leur concert.
Ce sont là toutes les précautions que nous avions à prendre. Voilà les richesses sur lesquelles nous pouvions compter; mais il nous en est survenu d'autres que notre entreprise doit, pour ainsi dire, à sa bonne fortune. Ce sont des manuscrits qui nous ont été communiqués par des amateurs, ou fournis par des savants entre lesquels nous nommerons ici, M. Formey, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences & des belles-lettres de Prusse. Cet habile académicien avait médité un dictionnaire, tel à peu près que le nôtre, & il nous a généreusement sacrifié la partie considérable qu'il en avait exécutée, & dont nous ne manquerons pas de lui faire honneur. Ce sont encore des recherches, des observations que chaque artiste ou savant, chargé d'une partie de notre dictionnaire renfermait dans son cabinet, & qu'il a bien voulu publier par cette voie. De ce nombre seront presque tous les articles de grammaire générale & particulière. Nous croyons pouvoir assurer qu'aucun ouvrage connu ne sera ni aussi riche ni aussi instructif que le nôtre, sur les règles & les usages de la langue française, & même sur la nature, l'origine & le philosophique des langues en général. Nous ferons donc part au public, tant sur les sciences que sur les arts libéraux, de plusieurs fonds littéraires dont il n'aurait peut-être jamais eu connaissance.
Mais ce qui ne contribuera guère moins à la perfection de ces deux branches importantes, ce sont les secours obligeants que nous avons reçus de tous côtés; protection de la part des grands; accueil & communication de la part de plusieurs savants; bibliothèques publiques, cabinets particuliers, recueils, portefeuilles, &c. tout nous a été ouvert & par ceux qui cultivent les lettres, & par ceux qui les aiment. Un peu d'adresse & beaucoup de dépense ont procuré ce qu'on n'a pu obtenir de la pure bien-veillance; & les récompenses ont presque toujours calmé ou les inquiétudes réelles ou les alarmes simulées de ceux que nous avions à consulter.
Nous sommes principalement sensibles aux obligations que nous avons à M. l'abbé Sallier, garde de la Bibliothèque du Roi : aussi n'attendrons-nous pas pour l'en remercier, que nous rendions, soit à nos collègues, soit aux personnes qui ont pris intérêt à notre ouvrage, le tribut de louanges & de reconnaissance qui leur est dû. M. l'abbé Sallier nous a permis, avec cette politesse qui lui est naturelle & qu'animait encore le plaisir de favoriser une grande entreprise, de choisir dans le riche fonds dont il est dépositaire, tout ce qui pouvait répandre de la lumière ou des agréments sur notre encyclopédie. On justifie, nous pourrions même dire qu'on honore le choix du Prince, quand on sait se prêter ainsi à ses vues. Les sciences & les beaux-arts ne peuvent trop concourir à illustrer par leurs productions le règne d'un souverain qui les favorise : pour nous, spectateurs de leurs progrès & leurs historiens, nous nous occuperons seulement à les transmettre à la postérité. Qu'elle dise à l'ouverture de notre dictionnaire, tel était alors l'état des sciences & des beaux-arts. Qu'elle ajoute ses découvertes à celles que nous aurons enregistrées, & que l'histoire de l'esprit humain & de ses productions aille d'âge en âge jusqu'aux siècles les plus reculés. Que l'Encyclopédie devienne un sanctuaire où les connaissances des hommes soient à l'abri des temps & des révolutions. Ne serons-nous pas trop flattés d'en avoir posé les fondements? Quel avantage n'aurait-ce pas été pour nos pères & pour nous, si les travaux des peuples anciens, des Égyptiens, des Chaldéens, des Grecs, des Romains, &c. avaient été transmis dans un ouvrage encyclopédique, qui eût exposé en même temps les vrais principes de leurs langues! Faisons donc pour les siècles à venir ce que nous regrettons que les siècles passés n'aient pas fait pour le nôtre. Nous osons dire que si les Anciens eussent exécuté une encyclopédie, comme ils ont exécuté tant de grandes choses, & que ce manuscrit se fût échappé seul de la fameuse Bibliothèque d'Alexandrie, il eût été capable de nous consoler de la perte des autres.
Voilà ce que nous avions à exposer au public sur les sciences & les beaux-arts. La partie des arts mécaniques ne demandait ni moins de détails ni moins de soins. Jamais peut-être il ne s'est trouvé tant de difficultés rassemblées, & si peu de secours pour les vaincre. On a trop écrit sur les sciences : on n'a pas assez bien écrit sur la plupart des arts libéraux : on n'a presque rien écrit sur les arts mécaniques; car qu'est-ce que le peu qu'on en rencontre dans les auteurs, en comparaison de l'étendue & de la fécondité du sujet? Entre ceux qui en ont traité, l'un n'était pas assez instruit de ce qu'il avait à dire, & a moins rempli son objet que montré la nécessité d'un meilleur ouvrage; un autre n'a qu'effleuré la matière, en la traitant plutôt en grammairien & en homme de lettres, qu'en artiste; un troisième est à la vérité plus riche & plus ouvrier; mais il est en même temps si court, que les opérations des artistes & la description de leurs machines, cette matière capable de fournir seule des ouvrages considérables, n'occupe que la très petite partie du sien. Chambers n’a presque rien ajouté à ce qu'il a traduit de nos auteurs. Tout nous déterminait donc à recourir aux ouvriers.
On s'est adressé aux plus habiles de Paris & du royaume. On s'est donné la peine d'aller dans leurs ateliers, de les interroger, d'écrire sous leur dictée, de développer leurs pensées, d'en tirer les termes propres à leurs professions, d'en dresser des tables, de les définir, de converser avec ceux dont on avait obtenu des mémoires, & (précaution presque indispensable) de rectifier dans de longs & fréquents entretiens avec les uns, ce que d'autres avaient imparfaitement, obscurément, & quelquefois infidèlement expliqué. Il est des artistes qui sont en même temps gens de lettres, & nous en pourrions citer ici; mais le nombre en serait fort petit : la plupart de ceux qui exercent les arts mécaniques, ne les ont embrassés que par nécessité, & n'opèrent que par instinct. A peine entre mille en trouve-t-on une douzaine en état de s'exprimer avec quelque clarté sur les instruments qu'ils emploient & sur les ouvrages qu'ils fabriquent. Nous avons vu des ouvriers qui travaillaient depuis quarante années, sans rien connaître à leurs machines. Il nous a fallu exercer avec eux la fonction dont se glorifiait Socrate, la fonction pénible & délicate de faire accoucher les esprits, obstetrix animorum.
Mais il est des métiers si singuliers & des manoeuvres si déliées, qu'à moins de travailler soi-même, de mouvoir une machine de ses propres mains, & de voir l'ouvrage se former sous ses propres yeux, il est difficile d'en parler avec précision. Il a donc fallu plusieurs fois se procurer les machines, les construire, mettre la main à l'oeuvre, se rendre, pour ainsi dire, apprenti, & faire soi-même de mauvais ouvrages pour apprendre aux autres comment on en fait de bons.
C'est ainsi que nous nous sommes convaincus de l'ignorance dans laquelle on est sur la plupart des objets de la vie, & de la nécessité de sortir de cette ignorance. C'est ainsi que nous nous sommes mis en état de démontrer que l'homme de lettres qui sait le plus sa langue, ne connaît pas la vingtième partie des mots; que, quoique chaque art ait la sienne, cette langue est encore bien imparfaite; que c'est par l'extrême habitude de converser les uns avec les autres que les ouvriers s'entendent, & beaucoup plus par le retour des conjonctures que par l'usage des termes. Dans un atelier, c'est le moment qui parle, & non l'artiste.
Voici la méthode qu'on a suivie pour chaque art. On a traité,
I° de la matière, des lieux où elle se trouve, de la manière dont on la prépare, de ses bonnes & mauvaises qualités, de ses différentes espèces, des opérations par lesquelles on la fait passer, soit avant que de l'employer, soit en la mettant en oeuvre.
2° Des principaux ouvrages qu'on en fait, & de la manière de les faire.
3° On a donné le nom, la description, & la figure des outils & des machines, par pièces détachées & par pièces assemblées, la coupe des moules & d'autres instruments, dont il est à propos de connaître l'intérieur, leurs profils, &c.
4° On a expliqué & représenté la main-d'oeuvre & les principales opérations dans une ou plusieurs planches, où l'on voit tantôt les mains seules de l'artiste, tantôt l'artiste entier en action, & travaillant à l'ouvrage le plus important de son art.
5° On a recueilli & défini le plus exactement qu'il a été possible les termes propres de l'art.
Mais le peu d'habitude qu'on a & d'écrire, & de lire des écrits sur les arts, rend les choses difficiles à expliquer d'une manière intelligible. De là naît le besoin de figures. On pourrait démontrer par mille exemples qu'un dictionnaire pur & simple de langue, quelque bien qu'il soit fait, ne peut se passer de figures, sans tomber dans des définitions obscures ou vagues; combien donc à plus forte raison ce secours ne nous était-il pas nécessaire? Un coup d'oeil sur l'objet ou sur sa représentation en dit plus qu'une page de discours.
On a envoyé des dessinateurs dans les ateliers. On a pris l'esquisse des machines & des outils. On n'a rien omis de ce qui pouvait les montrer distinctement aux yeux. Dans le cas où une machine mérite des détails par l'importance de son usage & par la multitude de ses parties, on a passé du simple au composé. On a commencé par assembler dans une première figure autant d'éléments qu'on en pouvait apercevoir sans confusion. Dans une seconde figure, on voit les mêmes éléments avec quelques autres. C'est ainsi qu'on a formé successivement la machine la plus compliquée sans aucun embarras ni pour l'esprit ni pour les yeux. Il faut quelquefois remonter de la connaissance de l'ouvrage à celle de la machine, & d'autres fois descendre de la connaissance de la machine à celle de l'ouvrage. On trouvera à l'article ART, des réflexions philosophiques sur les avantages de ces méthodes, & sur les occasions où il est à propos de préférer l'une à l'autre.
Il y a des notions qui sont communes à presque tous les hommes, & qu'ils ont dans l'esprit avec plus de clarté qu'elles n'en peuvent recevoir du discours. Il y a aussi des objets si familiers qu'il serait ridicule d'en faire des figures. Les arts en offrent d'autres si composés qu'on les représenterait inutilement : dans les deux premiers cas, nous avons supposé que le lecteur n'était pas entièrement dénué de bon sens & d'expérience; & dans le dernier, nous renvoyons à l'objet même. Il est en tout un juste milieu, & nous avons tâché de ne le pas manquer ici. Un seul art dont on voudrait tout dire & tout représenter, fournirait des volumes de discours & de planches. On ne finirait jamais si l'on se proposait de rendre en figures tous les états par lesquels passe un morceau de fer avant que d'être transformé en aiguilles. Que le discours suive le procédé de l'artiste dans le dernier détail; à la bonne heure. Quant aux figures, nous les avons restreintes aux mouvements importants de l'ouvrier, & aux seuls moments de l'opération qu'il est très facile de peindre & très difficile d'expliquer. Nous nous en sommes tenus aux circonstances essentielles, à celles dont la représentation, quand elle est bien faite, entraîne nécessairement la connaissance de celles qu'on ne voit pas. Nous n'avons pas voulu ressembler à un homme qui ferait planter des guides à chaque pas dans une route, de crainte que les voyageurs ne s'en écartassent: il suffit qu'il y en ait partout où ils seraient exposés à s'égarer.
Au reste, c'est la main-d'oeuvre qui fait l'artiste, & ce n'est point dans les livres qu'on peut apprendre à manoeuvrer. L'artiste rencontrera seulement dans notre ouvrage des vues qu'il n'eût peut-être jamais eues, & des observations qu'il n'eût faites qu'après plusieurs années de travail. Nous offrirons au lecteur studieux ce qu'il eût appris d'un artiste en le voyant opérer pour satisfaire sa curiosité; & à l'artiste, ce qu'il serait à souhaiter qu'il apprît du philosophe pour s'avancer à la perfection.
Nous avons distribué dans les sciences & dans les arts libéraux, les figures & les planches, selon le même esprit & avec la même économie que dans les arts mécaniques; cependant nous n'avons pu réduire le nombre des unes & des autres, à moins de six cents. Les deux volumes qu'elles formeront ne seront pas la partie la moins intéressante de l'ouvrage, par l'attention que nous aurons de placer au verso d'une planche, l'explication de celle qui sera vis-à-vis, avec des renvois aux endroits du dictionnaire auxquels chaque figure sera relative. Un lecteur ouvre un volume de planches; il aperçoit une machine qui pique sa curiosité : c'est, si l'on veut, un moulin à poudre, à papier, à soie, à sucre, &c. Il lira vis-à-vis, fig. 50, 51 ou 60, &c. Moulin à poudre, Moulin à sucre, Moulin à papier, Moulin à soie, &c. il trouvera ensuite une explication succincte de ces machines avec les renvois aux articles, POUDRE, PAPIER, SUCRE, SOIE, &c.
La gravure répondra à la perfection des dessins, & nous espérons que les planches de notre encyclopédie surpasseront celles du dictionnaire anglais autant en beauté qu'elles les surpassent en nombre. Chambers a trente planches. L'ancien projet en promettait cent vingt; & nous en donnerons six cents au moins. Il n'est pas étonnant que la carrière se soit étendue sous nos pas. Elle est immense; & nous ne nous flattons pas de l'avoir parcourue.
Malgré les secours & les travaux dont nous venons de rendre compte, nous déclarons sans peine, au nom de nos collègues & au nôtre, qu'on nous trouvera toujours disposés à convenir de notre insuffisance, & à profiter des lumières qui nous seront communiquées. Nous les recevrons avec reconnaissance, & nous nous y conformerons avec docilité; tant nous sommes persuadés que la perfection dernière d'une encyclopédie est l'ouvrage des siècles. Il a fallu des siècles pour commencer; il en faudra pour finir; mais A LA POSTERITE, ET A L’ETRE QUI NE MEURT POINT.
Nous aurons cependant la satisfaction intérieure de n'avoir rien épargné pour réussir : une des preuves que nous en apporterons, c'est qu'il y a des parties dans les sciences & dans les arts qu'on a refaites jusqu'à trois fois. Nous ne pouvons nous dispenser de dire à l'honneur des Libraires associés, qu'ils n'ont jamais refusé de se prêter à ce qui pouvait contribuer à les perfectionner toutes. Il faut espérer que le concours d'un aussi grand nombre de circonstances, telles que les lumières de ceux qui ont travaillé à l'ouvrage, les secours des personnes qui s'y sont intéressées, & l'émulation des éditeurs & des libraires, produira quelque bon effet.
De tout ce qui précède, il s'ensuit que dans l'ouvrage que nous annonçons, on a traité des sciences & des arts, de manière qu'on n'en suppose aucune connaissance préliminaire; qu'on y expose ce qu'il importe de savoir sur chaque matière; que les articles s'expliquent les uns par les autres; & que par conséquent la difficulté de la nomenclature n'embarrasse nulle part. D'où nous inférerons que cet ouvrage pourrait tenir lieu de bibliothèque dans tous les genres, à un homme du monde; et dans tous les genres, excepté le sien, à un savant de profession; qu'il suppléera aux livres élémentaires; qu'il développera les vrais principes des choses; qu'il en marquera les rapports; qu'il contribuera à la certitude & au progrès des connaissances humaines, & qu'en multipliant le nombre des vrais savants, des artistes distingués, & des amateurs éclairés, il répandra dans la société de nouveaux avantages.
SYSTÈME
DES CONNAISSANCES HUMAINES.
les Êtres physiques agissent sur les sens. Les impressions de ces êtres en excitent les perceptions dans l'entendement. L'entendement ne s'occupe de ses perceptions que de trois façons, selon ses trois facultés principales, la mémoire, la raison, l'imagination. Ou l'entendement fait un dénombrement pur & simple de ses perceptions par la mémoire; ou il les examine, les compare & les digère par la raison; ou il se plaît à les imiter & à les contrefaire par l'imagination. D'où résulte une distribution générale de la connaissance humaine qui paraît assez bien fondée; en Histoire, qui se rapporte à la Mémoire; en Philosophie, qui émane de la Raison; & en Poésie, qui naît de l'Imagination.
MÉMOIRE, d'où HISTOIRE.
L'histoire est des faits; & les faits sont ou de Dieu, ou de l'homme, ou de la nature. Les faits qui sont de Dieu, appartiennent à l'histoire sacrée. Les faits qui sont de l'homme, appartiennent à l'histoire civile; & les faits qui sont de la nature, se rapportent à l'histoire naturelle.
HISTOIRE
I. Sacrée. II. Civile. III. Naturelle.
I. L'histoire sacrée se distribue en histoire sacrée ou ecclésiastique proprement dite, où l'événement a précédé le récit; & en histoire des prophéties, où le récit a précédé l'événement.
II. L'histoire civile, cette branche de l'histoire universelle, cujus fidei exempla majorum, vicissitudines rerum, fundamenta prudentiœ avilis, hominum denique nomen & fama commissa sunt, se distribue suivant les objets en histoire civile proprement dite & en histoire littéraire.
Les sciences sont l'ouvrage de la réflexion & de la lumière naturelle des hommes. Le chancelier Bacon a donc raison de dire dans son admirable ouvrage De dignitate & augmento scientiarum, que l'histoire du monde, sans l'histoire des savants, c'est la statue de Polipheme à qui on a arraché l'oeil.
L'histoire civile proprement dite, peut se sous-diviser en mémoires, en antiquités, & en histoire complète. S'il est vrai que l'histoire soit la peinture des temps passés, les antiquités en sont des dessins presque toujours endommagés, & l'histoire complète, un tableau dont les mémoires sont des études.
III. La distribution de l'histoire naturelle est donnée par la différence des faits de la nature, & la différence des faits de la nature, par la différence des états de la nature. Ou la nature est uniforme & suit un cours réglé, tel qu on le remarque généralement dans les corps célestes, les animaux, les végétaux, &c. ou elle semble forcée & dérangée de son cours ordinaire, comme dans les monstres; ou elle est contrainte & pliée à différents usages, comme dans les arts. La nature fait tout, ou dans son cours ordinaire & réglé, ou dans ses écarts, ou dans son emploi. Uniformité de la nature, première partie d'histoire naturelle. Erreurs ou écarts de la nature, seconde partie d'histoire naturelle. Usages de la nature, troisième partie d'histoire naturelle.
Il est inutile de s'étendre sur les avantages de l'histoire de la nature uniforme. Mais si l'on nous demande à quoi peut servir l'histoire de la nature monstrueuse, nous répondrons, à passer des prodiges de ses écarts aux merveilles de l'art; à l'égarer encore ou à la remettre dans son chemin; & surtout à corriger la témérité des propositions générales, ut axiomatum corrigatur iniquitas.
Quant à l'histoire de la nature pliée à différents usages, on en pourrait faire une branche de l'histoire civile; car l'art en général est l'industrie de l'homme appliquée par ses besoins ou par son luxe, aux productions de la nature. Quoi qu'il en soit, cette application ne se fait qu'en deux manières, ou en rapprochant, ou en éloignant les corps naturels. L'homme peut quelque chose ou ne peut rien, selon que le rapprochement ou l'éloignement des corps naturels est ou n'est pas possible.
L'histoire de la nature uniforme se distribue suivant ses principaux objets, en histoire céleste, ou des astres, de leurs mouvements, apparences sensibles, &c. sans en expliquer la cause par des systèmes, des hypothèses, &c. il ne s'agit ici que de phénomènes purs. En histoire des météores, comme vents, pluies, tempêtes, tonnerres, aurores boréales, &c. En histoire de la terre & de la mer, ou des montagnes, des fleuves, des rivières, des courants, du flux & reflux, des sables, des terres, des forêts, des îles, des figures des continents, &c. En histoire des minéraux, en histoire des végétaux, & en histoire des animaux. D'où résulte une histoire des éléments, de la nature apparente, des effets sensibles, des mouvements, &c. du feu, de l'air, de la terre, & de l'eau.
L'histoire de la nature monstrueuse doit suivre la même division. La nature peut opérer des prodiges dans les cieux, dans les régions de l'air, sur la surface de la terre, dans ses entrailles, au fond des mers, &c. en tout & partout.
L'histoire de la nature employée est aussi étendue que les différents usages que les hommes font de ses productions dans les arts, les métiers, & les manufactures. Il n'y a aucun effet de l'industrie de l'homme, qu'on ne puisse rappeler à quelque production de la nature. On rappellera au travail & à l'emploi de l'or & de l'argent, les arts du monnayeur, du batteur d'or, du fileur d'or, du tireur d'or, du planeur, &c. au travail & à l'emploi des pierres précieuses, les arts du lapidaire, du diamantaire, du joaillier, du graveur en pierres fines, &c. au travail & à l'emploi du fer, les grosses forges, la serrurerie, la taillanderie, l'armurerie, l'arquebuserie, la coutellerie, &c. au travail & à l'emploi du verre, la verrerie, les glaces, l'art du miroitier, du vitrier, &c. au travail & à l'emploi des peaux, les arts de chamoiseur, tanneur, peaussier, &c. au travail & à l'emploi de la laine & de la soie, son tirage, son moulinage, les arts de drapiers, passementiers, galonniers, boutonniers, ouvriers en velours, satins, damas, étoffes brochées, lustrines, &c. au travail & à l'emploi de la terre, la poterie de terre, la faïence, la porcelaine, &c. au travail & à l'emploi de la pierre, la partie mécanique de l'architecte, du sculpteur, du stuccateur, &c. au travail & à l'emploi des bois, la menuiserie, la charpenterie, la marqueterie, la tabletterie, &c. & ainsi de toutes les autres matières, & de tous les autres arts, qui sont au nombre de plus de deux cent cinquante. On a vu dans le corps de ce projet, comment nous nous sommes proposé de traiter de chacun.
Voilà tout l'historique de la connaissance humaine; ce qu'il en faut rapporter à la mémoire; & ce qui doit être la matière première du philosophe.>
RAISON, d'où PHILOSOPHIE.
La philosophie, ou la portion de la connaissance humaine qu'il faut rapporter à la raison, est très étendue. Il n'est presque aucun objet aperçu par les sens, dont la réflexion n'ait fait une science. Mais dans la multitude de ces objets, il y en a quelques-uns qui se font remarquer par leur importance, quibus abscinditur infinitum, & auxquels on peut rapporter toutes les sciences. Ces chefs sont Dieu, à la connaissance duquel l'homme s'est élevé par la réflexion sur l'histoire naturelle & sur l'histoire sacrée : l'homme qui est sûr de son existence par conscience ou sens interne ; la nature dont l'homme a appris l'histoire par l'usage de ses sens extérieurs. Dieu, l'homme, & la nature, nous fourniront donc une distribution générale de la philosophie ou de la science (car ces mots sont synonymes) ; & la philosophie ou science, sera science de Dieu, science de l'homme, & science de la nature.
PHILOSOPHIE. Ou SCIENCE.
I. Science de Dieu.
II. Science de l'Homme.
III. Science de la nature.
I. Science de Dieu. L'histoire sacrée & l'histoire de la nature, ou plutôt la réflexion sur ces histoires, nous a conduits à la connaissance de Dieu. Mais le progrès naturel de l'esprit humain est de s'élever des individus aux espèces, des espèces aux genres, des genres prochains aux genres éloignés, & de former à chaque pas une science; ou du moins d'ajouter une branche nouvelle à quelque science déjà formée : ainsi la notion d'une intelligence incréée, infinie, &c. que nous rencontrons dans la nature, & que l'histoire sacrée nous annonce ; & celle d'une intelligence créée, finie & unie à un corps que nous apercevons dans l'homme, & que nous supposons dans la brute, nous ont conduits à la notion d'une intelligence créée, finie, qui n'aurait point de corps; & de là, à la notion générale de l'esprit. Nous avons donc eu dans un ordre renversé, la science de l'esprit, ou la pneumatologie, ou ce qu'on appelle communément métaphysique particulière : & cette science s'est distribuée en science de Dieu, ou théologie naturelle, qu'il a plu à Dieu de rectifier & de sanctifier par la révélation, d'où religion & théologie proprement dite; d'où par abus, superstition. En doctrine des esprits bien & malfaisants, ou des anges & des démons; d'où divination, & la chimère de la magie noire. En science de l'âme qu'on a sous-divisée en science de l'âme raisonnable, & en science de l'âme sensitive ou des bêtes.
II. Science de l'homme. La distribution de la science de l'homme nous est donnée par celle de ses facultés. Les facultés principales de l'homme, sont l'entendement, & la volonté; l'entendement, qu'il faut diriger à la vérité ; la volonté, qu'il faut plier à la vertu. L'un est le but de la logique ; l'autre est celui de la morale.
La logique peut se distribuer en art de penser, en art de retenir ses pensées, & en art de les communiquer.
L'art de penser a autant de branches, que l'entendement a d'opérations principales. Mais on distingue dans l'entendement quatre opérations principales, l'appréhension, le jugement, le raisonnement, & la méthode. On peut rapporter à l'appréhension, la doctrine des idées ou perceptions ; au jugement, celle des propositions; au raisonnement & à la méthode, celle de l'induction & de la démonstration. Mais dans la démonstration, ou l'on remonte de la chose à démontrer aux premiers principes, ou l'on descend des premiers principes à la chose à démontrer : d'où naissent l'analyse & la synthèse.
L'art de retenir a deux branches, la science de la mémoire même, & la science des suppléments de la mémoire. La mémoire que nous avons considérée d'abord comme une faculté purement passive, & que nous considérons ici comme une puissance active que la raison peut perfectionner, est ou naturelle, ou artificielle. La mémoire naturelle est une affection des organes ; l'artificielle consiste dans la prénotion & dans l'emblème : la prénotion sans laquelle rien en particulier n'est présent à l'esprit; l'emblème par lequel l'imagination est appelée au secours de la mémoire.
Les représentations artificielles sont le supplément de la mémoire. L'écriture est une de ces représentations : mais on se sert en écrivant, ou des caractères courants, ou de caractères particuliers. On appelle la collection des premiers, l'alphabet; les autres se nomment chiffres : d'où naissent les arts de lire, d'écrire, de déchiffrer, & la science de l'orthographe.
L'art de transmettreje distribue en science de l'instrument du discours, & en science des qualités du discours. La science de l'instrument du discours s'appelle grammaire. La science des qualités du discours, rhétorique.
La grammaire se distribue en science des signes, de la prononciation, de la construction, & de la syntaxe. Les signes sont les sons articulés; la prononciation ou prosodie, l'art de les articuler; la syntaxe, l'art de les appliquer aux différentes vues de l'esprit, & la construction, la connaissance de l'ordre qu'ils doivent avoir dans le discours, fondé sur l'usage ou sur la réflexion. Mais il y a d'autres signes de la pensée que ses sons articulés : savoir le geste & les caractères. Les caractères sont ou idéaux, ou hiéroglyphiques, ou héraldiques. Idéaux, tels que ceux des Indiens qui marquent chacun une idée & qu'il faut par conséquent multiplier autant qu'il y a d'êtres réels. Hiéroglyphiques, qui sont l'écriture du monde dans son enfance. Héraldiques, qui forment ce que nous appelons la science du blason. C'est aussi à l'art de transmettre, qu'il faut rapporter la critique, la pédagogique & la philologie. La critique, qui restitue dans les auteurs les endroits corrompus, donne des éditions, &c. La pédagogique, qui traite du choix des études, & de la manière d'enseigner. La philologie, qui s'occupe de la connaissance de la littérature universelle.
C'est à l'art d'embellir le discours, qu'il faut rapporter la versification, ou le mécanique de la poésie. Nous omettrons la distribution de la rhétorique dans ses différentes parties, parce qu'il n'en découle ni science ni art; si ce n'est peut-être la pantomime, du geste; & du geste & de la voix, la déclamation.
La morale, dont nous avons fait la seconde partie de la science de l'homme, est ou générale ou particulière. Celle-ci se distribue en jurisprudence naturelle, économique & politique. La jurisprudence naturelle est la science des devoirs de l'homme seul dont un des principaux est de se conserver; d'où naît l'architecture civile, qui n'était dans son origine que l'art de se garantir des injures des éléments (I), l'économique, la science des devoirs de l'homme en famille, la politique, celle des devoirs de l'homme en société. Mais la morale serait incomplète, si ces traités n'étaient précédés de celui de la réalité du bien & du mal moral; de la nécessité de remplir ses devoirs, d'être bon, juste, vertueux, &c. c'est l'objet de la morale générale.
Si l'on considère que les sociétés ne sont pas moins obligées d'être vertueuses que les particuliers, on verra naître les devoirs des sociétés, qu'on pourrait appeler jurisprudence naturelle d'une société; économique d'une société, d'où architecture navale (2), commerce intérieur, extérieur, de terre & de mer; & politique d'une société. L'art de se défendre, de s'étendre, &c. est la branche de la politique qui a donné naissance à l'art militaire (3), dont la tactique ou l'art de camper, de ranger les armées en batailles, &c. l'architecture militaire ou les fortifications, & la pyrotechnie militaire (4) ou l'art d'appliquer le feu aux usages de la guerre sont des sous-divisions.
(I). (2). (3). (4). On ne peut nier que les architectures civile & navale, l'art militaire, &c. ne soient ici placés à leur origine; mais rien n'empêche le lecteur de renvoyer ces parties à la branche des mathématiques qui traite de leurs principes, s'il le juge à propos.
III. Science de la nature. Nous distribuerons la science de la nature en physique, mathématique, & métaphysique générale. Nous tenons encore cette distribution de la réflexion & de notre penchant à généraliser. Nous avons pris par les sens la connaissance des individus réels; soleil, lune, Sirius &c. : astres ; air, feu, terre, eau &c. : éléments ; pluies, neiges, grêles, tonnerres, &c. : météores ; & ainsi du reste de l'histoire naturelle. Nous avons pris en même temps la connaissance des abstraits, couleur, son, saveur, odeur, densité, rareté, chaleur, froid, mollesse, dureté, fluidité, solidité, roideur, élasticité, pesanteur, légèreté &c. figure, distance, mouvement, repos, durée, étendue, quantité, impénétrabilité, existence, possibilité.
Nous avons vu par la réflexion que de ces abstraits, les uns convenaient à tous les individus réels, comme possibilité, ordre d'existence, de coexistence, &c. impénétrabilité, quantité, &c. & nous en avons fait les sciences qu'on appelle métaphysique générale, ou ontologie, ou science de l'être en général; & mathématiques, assignant pour objet à l'ontologie, l'impénétrabilité, l'existence, l'étendue, la possibilité, &c. considérées par rapport à leur nature; & la quantité seule, aux mathématiques. Quant aux autres abstraits qui ne conviennent qu'à une certaine collection d'individus, ils ont constitué la science qu'on appelle physique.
Mais ces derniers abstraits, objet de la physique, pouvaient être considérés, ou seuls & indépendamment des individus réels qui nous en ont donné l'idée; ou dans ces individus réels; & cette nouvelle vue de la réflexion a distribué la physique en physique générale, & en physique particulière.
Pareillement, la quantité, objet des mathématiques, pouvait être considérée, ou seule & indépendamment des individus réels, & des individus abstraits dont on en tenait la connaissance; ou dans ces individus réels & abstraits; ou dans leurs effets recherchés d'après des causes réelles ou supposées; & cette seconde vue de la réflexion a distribué les mathématiques en mathématiques pures, mathématiques mixtes, physicomathématiques .
La quantité abstraite, objet des mathématiques pures, est ou nombrable, ou étendue. La quantité abstraite nombrable est devenue l'objet de l'arithmétique; & la quantité abstraite étendue, celui de la géométrie.
L'arithmétique se distribue en arithmétique numérique ou par chiffres, & en algèbre ou arithmétique universelle par lettres, qui n'est autre chose que le calcul des grandeurs en général, & dont les opérations ne sont proprement que des opérations arithmétiques indiquées d'une manière abrégée : car, à parler exactement, il n'y a calcul que de nombres.
L algèbre est élémentaire ou infinitésimale, selon la nature des quantités auxquelles on l'applique. L'infinitésimale est ou différentielle ou intégrale : différentielle, quand il s'agit de descendre de l'expression d'une quantité finie, ou considérée comme telle, à l'expression de son accroissement, ou de sa diminution instantanée ; intégrale, quand il s'agit de remonter de cette expression à la quantité finie même.
La géométrie, ou a pour objet les propriétés du cercle & de la ligne droite, ou embrasse dans ses spéculations toutes sortes de courbes ; ce qui la distribue en élémentaire, & en transcendante.
Les mathématiques mixtes ont autant de divisions & de sous-divisions, qu'il y a d'êtres réels dans lesquels la quantité peut être considérée. La quantité considérée dans les corps en tant que mobiles, & tendant à se mouvoir, est l'objet de la mécanique. La mécanique a deux branches, la statique & la dynamique. La statique a pour objet la quantité considérée dans les corps en équilibre, & tendant seulement à se mouvoir. La dynamique a pour objet la quantité considérée dans les corps actuellement mus. La statique & la dynamique ont chacune deux parties. La statique se distribue en statique proprement dite, qui a pour objet la quantité considérée dans les corps solides en équilibre, & tendant seulement à se mouvoir; & en hydrostatique qui a pour objet la quantité considérée dans les corps fluides en équilibre, & tendant seulement à se mouvoir. La dynamique se distribue en dynamique proprement dite, qui a pour objet la quantité considérée dans les corps solides actuellement mus; & en hydrodynamique, qui a pour objet la quantité considérée dans les corps fluides actuellement mus. Mais si l'on considère la quantité dans les eaux actuellement mues, l'hydrodynamique prend alors le nom d'hydraulique. On pourrait rapporter la navigation à l'hydrodynamique, & la balistique ou le jet des bombes, à la mécanique.
La quantité considérée dans les mouvements des corps célestes donne l'astronomie géométrique; d'où la cosmographie ou description de l'univers, qui se divise en uranographie ou description du ciel, en hydrographie ou description des eaux, & en géographie; d'où encore la chronologie, & la gnomonique ou l'art de construire des cadrans.
La quantité considérée dans la lumière, donne l'optique. Et la quantité considérée dans le mouvement de la lumière, les différentes branches d'optique. Lumière mue en ligne directe, optique proprement dite; lumière réfléchie dans un seul & même milieu, catoptrique; lumière rompue en passant d'un milieu dans un autre, dioptrique. C'est à l'optique qu'il faut rapporter la perspective.
La quantité considérée dans le son, dans sa véhémence, son mouvement, ses degrés, ses réflexions, sa vitesse, &c. donne l'acoustique.
La quantité considérée dans l'air, sa pesanteur, son mouvement, sa condensation, raréfaction, &c. donne la pneumatique.
La quantité considérée dans la possibilité des événements, donne l'art de conjecturer, d'où naît l'analyse des jeux de hasard.
L'objet des sciences mathématiques étant purement intellectuel, il ne faut pas s'étonner de l'exactitude de ses divisions.
La physique particulière doit suivre la même distribution que l'histoire naturelle. De l'histoire, prise par les sens, des astres, de leurs mouvements, apparences sensibles, &c. la réflexion a passé à la recherche de leur origine, des causes de leurs phénomènes, &c. & a produit la science qu'on appelle astronomie physique, à laquelle il faut rapporter la science de leurs influences, qu'on nomme astrologie; d'où l'astrologie physique, & la chimère de l'astrologie judiciaire. De l'histoire, prise par tes sens, des vents, des pluies, grêles, tonnerres, &c., & a produit la science qu'on appelle météorologie.
De l'histoire, prise par les sens, de la mer, de la terre, des fleuves, des rivières, des montagnes, des flux & reflux, &c. la réflexion a passé à la recherche de leurs causes, origines, &c. & a donné lieu à la cosmologie ou science de l'univers, qui se distribue en uranologie ou science du ciel, en aérologie ou science de l'air, en géologie ou science des continents, & en hydrologie ou science des eaux. De l'histoire des mines, prise par les sens, la réflexion a passé à la recherche de leur formation, travail, &c. & a donné lieu à la science qu'on nomme minéralogie. De l'histoire des plantes, prise par les sens, la réflexion a passé à la recherche de leur économie, propagation, culture, végétation, &c. & a engendré la botanique dont l'agriculture & le jardinage sont deux branches.
De l'histoire des animaux, prise par les sens, la réflexion a passé à la recherche de leur conservation, propagation, usage, organisation, &c. & a produit la science qu'on nomme zoologie; d'où sont émanés la médecine, la vétérinaire, & le manège; la chasse, la pêche, & la fauconnerie; l'ana-tomie simple & comparée. La médecine (suivant la division de Boerhaave) ou s'occupe de l'économie du corps humain & raisonne son anatomie, d'où naît la physiologie; ou s'occupe de la manière de le garantir des maladies, «5c s'appelle hygiène; ou considère le corps malade, 8c traite des causes, des différences & des symptômes des maladies, 8c s'appelle pathologie; ou a pour objet les signes de la vie, de la santé, & des maladies, leur diagnostic & prognostic, & prend le nom de séméiotique; ou enseigne l'art de guérir, 8c se sous-divise en diète, pharmacie «5c chirurgie, les trois branches de la thérapeutique.
L'hygiène peut se considérer relativement à la santé du corps, à sa beauté, & à ses forces; & se sous-diviser en hygiène proprement dite, en cosmétique, 8c en athlétique. La cosmétique donnera l'orthopédie, ou l'art de procurer aux membres une belle conformation; 8c l'athlétique donnera la gymnastique ou l'art de les exercer.
De la connaissance expérimentale, ou de l'histoire, prise par les sens des qualités extérieures, sensibles, apparentes, &c. des corps naturels, la réflexion nous a conduits à la recherche artificielle de leurs propriétés intérieures & occultes; & cet art s'est appelé chimie. La chimie est imitatrice & rivale de la nature : son objet est presque aussi étendu que celui de la nature même : je dirais presque que cette partie de la physique est entre les autres, ce que la poésie est entre les autres genres de littérature: ou elle décompose les êtres; ou elle les revivifie; ou elle les transforme, &c. La chimie a donné naissance à l'alchimie, & à la magie naturelle. La métallurgie ou l'art de traiter les métaux en grand, est une branche importante de la chimie. On peut encore rapporter à cet art la teinture.
La nature a ses écarts, & la raison ses abus. Nous avons rapporté les monstres aux écarts de la nature; & c'est à l'abus de la raison qu'il faut rapporter toutes les sciences & tous les arts qui ne montrent que l'avidité, la méchanceté, la superstition de l'homme, & qui le déshonorent.
Voilà tout le philosophique de la connaissance humaine, & ce qu'il en faut rapporter à la raison.
IMAGINATION, d'où POÉSIE.
L'histoire a pour objet les individus circonscrits par le temps & par les lieux; & la poésie, les individus imaginés à l'imitation des êtres historiques. Il ne serait donc pas étonnant que la poésie suivît une des distributions de l'histoire. Mais les différents genres de poésie, & la différence de ses sujets, nous en offrent deux distributions très naturelles. Ou le sujet d'un poème est sacré, ou il est profane : ou le poète raconte des choses passées, ou il les rend présentes, en les mettant en action; ou il donne du corps à des êtres abstraits & intellectuels. La première de ces poésies sera narrative : la seconde, dramatique : la troisième, parabolique. Le poème épique, le madrigal, l'épigramme, &c. sont ordinairement de poésie narrative. La tragédie, la comédie, l'opéra, l'églogue, &c. de poésie dramatique; & les allégories, &c. de poésie parabolique.
POÉSIE.
I. Narrative. II. Dramatique. III. Parabolique.
Nous n'entendons ici par poésie que ce qui est fiction. Comme il peut y avoir versification sans poésie, & poésie sans versification, nous avons cru devoir regarder la versification comme une qualité du style, & la renvoyer à l'art oratoire. En revanche, nous rapporterons la musique, la peinture, la sculpture, la gravure, &c. à la poésie; car il n'est pas moins vrai de dire du peintre qu'il est un poète, que du poète qu'il est un peintre; & du sculpteur ou graveur qu'il est un peintre en relief ou en creux, que du musicien qu'il est un peintre par les sons. Le poète, le musicien, le peintre, le sculpteur, le graveur, &c. imitent ou contrefont la nature : mais l'un emploie le discours ; l'autre, les couleurs ; le troisième, le marbre, l'airain, &c. & le dernier, l'instrument ou la voix. La musique est théorique ou pratique, instrumentale ou vocale.
La poésie a ses monstres comme la nature; il faut mettre de ce nombre toutes les productions de l'imagination déréglée, & il peut y avoir de ces productions en tous genres.
Voilà toute la partie poétique de la connaissance humaine : ce qu'on en peut rapporter à l'imagination, & la fin de notre distribution généalogique (ou si l'on veut mappemonde) des sciences & des arts, que nous craindrions peut-être d'avoir trop détaillée, s'il n'était de la dernière importance de bien connaître nous-mêmes, & d'exposer clairement aux autres l'objet d'une encyclopédie.
Mais une considération que nous ne pouvons trop rappeler, c'est que le nombre des systèmes possibles de la connaissance humaine, est aussi grand que le nombre des esprits, & qu'il n'y a certainement que le système qui existe dans l'entendement divin, d'où l'arbitraire soit exclu. Nous avons rapporté les architectures civile, navale & militaire à leur origine : mais on pouvait également bien les rapporter à la partie des mathématiques, qui traite de leurs principes; peut-être même à la branche de l'histoire naturelle, qui embrasse tous les usages des productions de la nature; ou renvoyer la pyrotechnie à la chimie; ou associer l'architecture à la peinture, à la sculpture, &c. Cette distribution eût été plus ordinaire; mais le chancelier Bacon n'a pas cru que ce fût une raison pour la suivre; & nous l'avons imité dans cette occasion, & dans beaucoup d'autres; toutes les fois, en un mot, que l'histoire ne nous instruisant point de la naissance d'une science ou d'un art, elle nous laissait la liberté de nous en rapporter à des conjectures philosophiques. Il y a sans doute un système de la connaissance humaine, qui est le plus clair, le mieux lié, & le plus méthodique : l'avons-nous rencontré ? c'est ce que nous n'avons pas la présomption de croire. Aussi nous demanderons seulement, qu'avant que de rien décider de celui que nous avons préféré, on se donne la peine de l'examiner & de l'entendre. L'objet est ici d'une telle étendue, que nous serions en droit de récuser pour juges ceux qui se croiraient suffisamment instruits par un coup d'ceil jeté rapidement ou sur la figure de notre système, ou sur l'exposition que nous venons d'en faire. Au reste, nous avons mieux aimé ajouter à notre projet ces deux morceaux qui forment un Tableau sur lequel le lecteur est en état de connaître l'ordonnance de l'ouvrage entier, que de lui communiquer des articles qui ne lui auraient donné qu'une idée très imparfaite de quelques-unes de ses parties. Si l'on nous objecte que l'ordre alphabétique détruira la liaison de notre système de la connaissance humaine, nous répondrons que, cette liaison consistant moins dans l'arrangement des matières que dans les rapports qu'elles ont entre elles, rien ne peut l'anéantir, & que nous aurons soin de la rendre sensible par la disposition des matières dans chaque article, & par l'exactitude & la fréquence des renvois.
CONDITIONS PROPOSÉES AUX SOUSCRIPTEURS.
ce dictionnaire sera imprimé sur le même papier & avec les mêmes caractères que le présent Projet. Il aura dix volumes in-folio, dont huit de matière, de deux cent quarante feuilles chacun; & six cents planches en taille-douce, avec leur explication, qui formeront les tomes IX & X.
On ne sera admis à souscrire que jusqu'au premier mai 1751; &
l'on paiera en souscrivant............. 60 liv.
En juin 1751 . . . en recevant le premier volume. . 36 liv.
En décembre suivant . . . .le second volume . . 24
En juin 1752 . . . . le troisième volume . . 24
En décembre suivant . . . . le quatrième volume . . 24
En juin 1753 . . . . le cinquième volume . . 24
En décembre suivant . . . . le sixième volume . . 24
En juin 1754 . . . . le septième volume . . 24
En décembre suivant . . . . le huitième volume, avec les six cents planches en taille-douce qui formeront les tomes IX & X . . 40
Total . . . . 280 liv.
Les souscripteurs sont priés de retirer les volumes à mesure qu'ils paraîtront, & tout l'ouvrage un an après la livraison du dernier volume. A faute de quoi, ils perdront les avances qu'ils auront faites; c'est une cause expresse des conditions proposées.
Ceux qui n'auront pas souscrit, paieront les volumes à raison de vingt-cinq liv. chacun en feuille, & les six cents planches à raison de cent soixante-douze livres; ce qui formera une somme de......372 livres.
*Dans le cas où la matière de cet ouvrage produirait un volume de plus, les souscripteurs payeront ce volume sept livres de moins que ceux qui n'auront pas souscrit.
De l'imprimerie de Le Breton, imprimeur ordinaire du Roi.
* OBSERVATIONS SUR LA DIVISION DES SCIENCES DU CHANCELIER BACON.
I.
II. Cet aveu n'empêche pas néanmoins qu'il n'y ait un très - grand nombre de choses, sur - tout dans la Branche philosophique, que nous ne devons nullement à Bacon: il est facile au lecteur d'en juger. Mais, pour appercevoir le rapport & la différence des deux Arbres, il ne faut pas seulement examiner si on y a parlé des mêmes choses, il faut voir si la disposition est la même. Tous les Arbres encyclopédiques se ressemblent nécessairement par la matiere; l'ordre seul & l'arrangement des branches peuvent les distinguer. On trouve à peu - près les mêmes noms des Sciences dans l'Arbre de Chambers & dans le nôtre. Rien n'est cependant plus différent.
III. Il ne s'agit point ici des raisons que nous avons eues de suivre un autre ordre que Bacon. Nous en avons exposé quelques - unes; il seroit trop long de détailler les autres, surtout dans une matiere d'où l'arbitraire ne sauroit être tout - à - fait exclu. Quoi qu'il en soit, c'est aux Philosophes, c'est - à - dire à un très - petit nombre de gens, à nous juger sur ce point.
IV. Quelques divisions comme celles des Mathématiques en pures & en mixtes, qui nous sont communes avec Bacon, se trouvent par - tout, & sont par conséquent à tout le monde. Notre division de la Medecine est de Boerhaave; on en a averti dans le Prospectus.
V. Enfin, comme nous avons fait quelques changemens à l'Arbre du Prospectus, ceux qui voudront comparer cet Arbre du Prospectus avec celui de Bacon, doivent avoir égard à ces changemens.
VI. Voilà les principes d'où il faut partir, pour faire le parallele des deux Arbres avec un peu d'équité & de Philosophie.
Division générale de la Science humaine en Histoire, Poësie & Philosophie, selon les trois facultés de l'Entendement, Mémoire, Imagination, Raison.
Bacon observe que cette division peut aussi s'appliquer à la Théologie. On avoit suivi dans un endroit du Prospectus cette derniere idée: mais on l'a abandonnée depuis, parce qu'elle a paru plus ingénieuse que solide.
I. Division de l'Histoire, en naturelle & civile.
Histoire naturelle se divise en Histoire des productions de la Nature, Histoire des écarts de la Nature, Histoire des emplois de la Nature, ou des Arts.
Seconde division de l'Histoire naturelle tirée de sa fin & de son usage, en Histoire proprement dite, & Histoire raisonnée.
Division des productions de la Nature, en Histoire des choses célestes, des Météores, de l'air, de la terre & de la mer, des élémens, des especes particulieres d'individus.
Division de l'Histoire civile en ecclésiastique, en littéraire, & en civile proprement dite.
Premiere division de l'Histoire civile proprement dite, en Mémoires, Antiquités, & Histoire complette.
Division de l'Histoire complette, en Chroniques, Vies, & Relations.
Division de l'Histoire des tems en générale & en particuliere.
Autre division de l'Histoire des tems en Annales & Journaux.
Seconde division de l'Histoire civile en pure & en mixte.
Division de l'Histoire ecclésiastique en Histoire ecclésiastique particuliere, Histoire des Prophéties, qui contient la Prophétie & l'accomplissement, & Histoire de ce que Bacon appelle Nemesis, ou la Providence, c'est - à - dire, de l'accord qui se remarque quelquefois entre la volonté révelée de Dieu, & sa volonté secrette.
Division de la partie de l'Histoire qui roule sur les dits notables des hommes, en Lettres & Apophthegmes.
III. Division générale de la Science en Théologie sacrée & Philosophie.
Division de la Philosophie en Science de Dieu, Science de la Nature, Science de l'Homme.
Philosophie premiere, ou Science des Axiomes, qui s'étend à toutes les branches de la Philosophie. Autre branche de cette Philosophie premiere, qui traite des qualités transcendantes des êtres, peu, beaucoup, semblable, différent, être, non être, &c.
Science des Anges & des esprits, suite de la Science de Dieu, ou Théologie naturelle.
Division de la Science de la Nature, ou Philosophie naturelle, en spéculative & pratique.
Division de la Science spéculative de la Nature en Physique particuliere & Métaphysique; la premiere ayant pour objet la cause efficiente & la matiere; & la Métaphysique, la cause finale & la forme.
Division de la Physique en Science des principes des choses, Science de la formation des choses, ou du monde, & Science de la variété des choses.
Division de la Science de la variété des choses en Science des concrets, & Science des abstraits.
Division de la Science des concrets dans les mêmes branches que l'Histoire naturelle.
Division de la Science des abstraits en Science des propriétés particulieres des différens corps, comme densité, légereté, pesanteur, élasticité, mollesse, &c. & Science des mouvemens dont le Chancelier Bacon fait une énumération assez longue, conformément aux idées des scholastiques.
Branches de la Philosophie spéculative, qui consistent dans les Problèmes naturels, & les sentimens des anciens Philosophes.
Division de la Métaphysique en Science des formes & Science des causes finales.
Division de la Science pratique de la Nature en Méchanique & Magie naturelle.
Branches de la Science pratique de la Nature, qui consistent dans le dénombrement des richesses humaines, naturelles ou artificielles, dont les hommes joüissent & dont ils ont joüi, & le catalogue des Polychrestes.
Branche considérable de la Philosophie naturelle, tant spéculative que pratique, appellée Mathématiques. Division des Mathématiques en pures, en mixtes. Division des Mathématiques pures en Géométrie & Arithmétique. Division des Mathématiques mixtes en Perspective, Musique, Astronomie, Cosmographie, Architecture, Science des machines, & quelques autres.
Division de la Science de l'homme, en Science de l'homme proprement dite, & Science civile.
Division de la Science de l'homme en Science du corps humain, & Science de l'ame humaine.
Division de la Science du corps humain en Medecine, Cosmetique, Athletique, & Science des plaisirs des sens. Division de la Medecine en trois parties, Art de conserver la santé, Art de guérir les maladies, Art de prolonger la vie. Peinture, Musique, &c. Branche de la Science des plaisirs.
Division de la Science de l'ame en Science du souffle divin, d'où est sortie l'ame raisonnable, & Science de l'ame irrationnelle, qui nous est commune avec les brutes, & qui est produite du limon de la terre.
Autre division de la Science de l'ame, en Science de la substance de l'ame, Science de ses facultés, & Science de l'usage & de l'objet de ces facultés: de cette derniere résultent la Divination naturelle & artificielle, &c.
Division des facultés de l'ame sensible, en mouvement & sentiment.
Division de la Science de l'usage & de l'objet des facultés de l'ame, en Logique & Morale.
Division de la Logique en Art d'inventer, de juger, de retenir, & de communiquer.
Division de l'art d'inventer en invention des Sciences ou des Arts, & invention des Argumens.
Division de l'Art de juger, en jugement par induc tion, & jugement par syllogisme.
Division de l'Art du syllogisme, en Analyse, & principes pour démêler facilement le vrai du faux.
Science de l'Analogie, branche de l'Art de juger.
Division de l'Art de retenir, en Science de ce qui peut aider la mémoire, & Science de la mémoire même.
Division de la Science de la mémoire, en prénotion & emblème.
Division de la Science de communiquer, en Science de l'instrument du discours, Science de la méthode du discours, & Science des ornemens du discours, ou Rhétorique.
Division de la Science de l'instrument du discours, en Science générale des signes, & en Grammaire, qui se divise en Science du langage, & Science de l'écriture.
Division de la Science de signes, en hyéroglyphes & gestes, & en caracteres réels.
Seconde division de la Grammaire, en littéraire & philosophique.
Art de la Versification & Prosodie, branches de la Science du langage.
Art de déchiffrer branche de l'Art d'écrire.
Critique & Pédagogie, Branches de l'Art de communiquer
Division de la Morale en Science de l'objet que l'ame doit se proposer, c'est - à - dire, du bien moral, & Science de la culture de l'ame. L'Auteur fait à ce sujet beaucoup de divisions qu'il est inutile de rapporter.
Division de la Science civile, en Science de la conversation, Science des affaires, & Science de l'Etat. Nous en omettons les divisions.
L'Auteur finit par quelques réflexions sur l'usage de la Théologie sacrée, qu'il ne divise en aucunes branches.
Voilà dans son ordre naturel, & sans démembrement, ni mutilation, l'Arbre du Chancelier Bacon. On voit que l'article de la Logique est celui où nous l'avons le plus suivi, encore avons-nous crû devoir y faire plusieurs changemens. Au reste nous le répétons, c'est aux Philosophes à nous juger sur les changemens que nous avons faits: nos autres lecteurs prendront sans doute peu de part à cette question, qu'il étoit pourtant nécessaire d'éclaircir; & ils ne se souviendront que de l'aveu formel que nous avons fait dans le Prospectus, d'avoir l'obligation principale de notre Arbre au Chancelier Bacon; aveu qui doit nous concilier tout juge impartial & desintéressé.
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