Montaigne, Michel Eyquem de [1595]. Les Essais. Ed. P. Villey et Saulnier, Verdun L. [Header]

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[0000b]Au Lecteur
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Livre 1

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Au Lecteur

C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t'advertit dès l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ay voué à la commodité particuliere de mes parens et amis: à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve, la connoissance qu'ils ont eu de moy. Si c'eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me presanterois en une marche estudiée. Je veus qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice: car c'est moy que je peins. Mes defauts s'y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l'a permis. Que si j'eusse esté entre ces nations qu'on dict vivre encore sous la douce liberté des premieres loix de nature, je t'asseure que je m'y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matiere de mon livre: ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu donq, de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cens quatre vingts.

Chapitre 01

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0001] Par Divers Moyens On Arrive à Pareille Fin

La plus commune façon d'amollir les coeurs de ceux qu'on a offensez, lors qu'ayant la vengeance en main, ils nous tiennent à leur mercy, c'est de les esmouvoir par submission à commiseration et à pitié. Toutesfois la braverie, et la constance, moyens tous contraires, ont quelquefois servi à ce mesme effect. Edouard, prince de Galles, celuy qui regenta si long temps nostre Guienne, personnage, duquel les conditions et la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur, ayant esté bien fort offencé par les Limosins, et prenant leur ville par force, ne peut estre arresté par les cris du peuple, et des femmes, et enfans abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, et se jettans à ses pieds, jusqu'à ce que passant tousjours outre dans la ville, il apperceut trois gentils-hommes François, qui d'une hardiesse incroyable soustenoyent seuls l'effort de son armée victorieuse. La consideration et le respect d'une si notable vertu reboucha premierement la pointe de sa cholere: et commença par ces trois, à faire misericorde à tous les autres habitans de la ville. Scanderberch, prince de l'Epire, suyvant un soldat des siens pour le tuer, et ce soldat ayant essayé, par [0001v] toute espece d'humilité et de supplication, de l'appaiser, se resolut à toute extrémité de l'attendre l'espée au poing. Cette sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre,

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qui, pour luy avoir veu prendre un si honorable party, le receut en grace. Cet exemple pourra souffrir autre interpretation de ceux qui n'auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce prince là.

L'Empereur Conrad troisiesme, ayant assiegé Guelphe, duc de Bavieres, ne voulut condescendre à plus douces conditions, quelques viles et laches satisfactions qu'on luy offrit, que de permettre seulement aux gentils-femmes qui estoyent assiegées avec le Duc, de sortir, leur honneur sauve, à pied, avec ce qu'elles pourroyent emporter sur elles. Elles d'un coeur magnanime s'aviserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans et le Duc mesme. L'Empereur print si grand plaisir à voir la gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'aise, et amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale, qu'il avoit portée contre ce Duc, et dés lors en avant le traita humainement luy et les siens. L'un et l'autre de ces deux moyens m'emporteroit aysement. Car j'ay une merveilleuse lascheté vers la misericorde et la mansuetude. Tant y a qu'à mon advis, je serois pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu'à l'estimation: si est la pitié passion vitieuse aux Stoïques: ils veulent qu'on secoure les affligez, mais non pas qu'on flechisse et compatisse avec eux. Or ces exemples me semblent plus à propos, d'autant qu'on voit ces ames assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir l'un sans s'esbranler, et courber sous l'autre. Il se peut dire, que de rompre son coeur à la commiseration, c'est l'effect de la facilité, débonnaireté, et mollesse, d'où il advient que les natures plus foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire y sont plus subjettes; mais ayant eu à desdaing les larmes et les prières, de se rendre à la seule reverence de la saincte image de la [0002]vertu, que c'est l'effect d'une ame forte et imployable, ayant en affection et en honneur une vigueur masle, et obstinée. Toutesfois és ames moins genereuses, l'estonnement et l'admiration peuvent faire naistre un pareil effect. Tesmoin le peuple Thebain: lequel ayant mis en justice d'accusation capitale ses capitaines, pour avoir continué leur charge outre le temps qui leur avoit esté prescrit et preordonné, absolut à toutes peines Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles objections, et n'employoit à se garantir que requestes et supplications; et, au contraire, Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses par luy faites, et à les reprocher au peuple, d'une façon fiere et arrogante, il n'eut pas le coeur de prendre seulement les balotes en main; et se departit l'assemblée, louant grandement la hautesse du courage de ce personnage. Dionysius le vieil, apres des longueurs et difficultez extremes, ayant prins la ville de Rege, et en icelle le capitaine Phyton, grand homme de bien, qui l'avoit si obstineement defendue, voulut en tirer un

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tragique exemple de vengeance. Il luy dict premierement comment, le jour avant, il avoit faict noyer son fils et tous ceux de sa parenté. A quoi Phyton respondit seulement, qu'ils en estoient d'un jour plus heureux que luy. Apres il le fit despouiller et saisir à des bourreaux et le trainer par la ville en le foitant tres ignominieusement et cruellement, et en outre le chargeant de felonnes paroles et contumelieuses. Mais il eut le courage tousjours constant, sans se perdre; et, d'un visage ferme, alloit au contraire ramentevant à haute voix l'honorable et glorieuse cause de sa mort, pour n'avoir voulu rendre son païs entre les mains d'un tyran; le menaçant d'une prochaine punition des dieux. Dionysius, lisant dans les yeux de la commune de son armée qu'au lieu de s'animer des bravades de cet ennemy vaincu, au mespris de leur chef et de son triomphe, elle alloit s'amollissant par l'estonnement d'une si rare vertu, et marchandoit de se mutiner, estant à mesme d'arracher Phyton d'entre les mains de ses sergens, feit cesser ce martyre, et à cachettes l'envoya noyer en la mer. Certes, c'est un subject merveilleusement vain, divers, et ondoyant, que l'homme. Il est malaisé d'y fonder jugement constant et uniforme. Voyla Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins contre laquelle il estoit fort animé, en consideration de la vertu et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la faute publique, et ne requeroit autre grace que d'en porter seul la peine. Et l'hoste de Sylla ayant usé en la ville de Peruse de semblable vertu, n'y gaigna rien, ny pour soy ny pour les autres. Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy des hommes et si gratieux aux vaincus, Alexandre, forçant apres beaucoup de grandes difficultez, la ville de Gaza, rencontra Betis qui y commandoit, de la valeur duquel il avoit, pendant ce siege, senty des preuves merveilleuses, lors seul, abandonné des siens, ses armes despecées, tout couvert de sang et de playes, combatant encores au milieu de plusieurs Macedoniens, qui le chamailloient de toutes parts; et luy dict, tout piqué d'une si chere victoire, car entre autres dommages, il avoit receu deux [0002v] fresches blessures sur sa personne: Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis; fais estat qu'il te faut souffrir toutes les sortes de tourmens qui se pourront inventer contre un captif. L'autre, d'une mine non seulement asseurée, mais rogue et altiere, se tint sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre, voyant son fier et obstiné silence: A-il flechi un genouil? lui est-il eschappé quelque voix suppliante? Vrayment je vainqueray ta taciturnité; et si je n'en puis arracher parole, j'en arracheray au moins du gemissement. Et tournant sa cholere en rage, commanda qu'on luy perçast les talons, et le fit ainsi trainer tout vif, deschirer et desmembrer au cul d'une charrette. Seroit-ce que la hardiesse luy fut si commune que, pour ne l'admirer

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point, il la respectast moins? Ou qu'il l'estimast si proprement sienne qu'en cette hauteur il ne peust souffrir de la veoir en un autre sans le despit d'une passion envieuse, ou que l'impetuosité naturelle de sa cholere fust incapable d'opposition? De vrai, si elle eust receu la bride, il est à croire qu'en la prinse et desolation de la ville de Thebes elle l'eust receue, à veoir cruellement mettre au fil de l'espée tant de vaillans hommes perdus et n'ayans plus moyen de desfense publique. Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut veu ny fuiant ny demandant merci, au rebours cerchans, qui ça, qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux, les provoquant à les faire mourir d'une mort honorable. Nul ne fut veu si abatu de blessures qui n'essaiast en son dernier soupir de se venger encores, et à tout les armes du desespoir consoler sa mort en la mort de quelque ennemi. Si ne trouva l'affliction de leur vertu aucune pitié, et ne suffit la longueur d'un jour à assouvir sa vengeance. Dura ce carnage jusques à la derniere goute de sang qui se trouva espandable, et ne s'arresta que aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfans, pour en tirer trente mille esclaves.

Chapitre 02

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De la Tristesse

Je suis des plus exempts de cette passion, et ne l'ayme ny l'estime, quoy que le monde ayt prins, comme à prix faict, de l'honorer de faveur particuliere. ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience: sot et monstrueux ornement. Les Italiens ont plus sortablement baptisé de son nom la malignité. Car c'est une qualité tousjours nuisible, tousjours folle, et, comme tousjours couarde et basse, les Stoïciens en défendent le sentiment à leurs sages. Mais le conte dit, que Psammenitus, Roy d'Egypte, ayant esté deffait et pris par Cambisez, Roy de Perse, voyant passer devant luy sa fille prisonniere habillée en servante, qu'on envoyoit puiser de l'eau, tous ses amis pleurans et lamentans autour de luy, se tint coy sans mot dire, les yeux fichez en terre: et voyant encore tantost qu'on menoit son fils à la mort, se maintint en ceste mesme contenance; mais qu'ayant apperçeu un de ses domestiques conduit entre les captifs, il se mit à battre sa teste, et mener un dueil extreme. Cecy se pourroit apparier à ce qu'on vid dernierement d'un Prince des nostres, qui, ayant ouy à Trante, où il estoit, nouvelles de la mort de son frere aisné, mais un frere en qui consistoit l'appuy et l'honneur de toute sa maison, et bien tost apres d'un puisné, sa [0003] seconde esperance, et ayant soustenu ces deux charges d'une constance exemplaire, comme quelques jours apres un de ses gens vint à mourir, il se laissa emporter à ce dernier accident, et, quittant sa resolution, s'abandonna au dueil et aux

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regrets, en maniere qu'aucuns en prindrent argument, qu'il n'avoit esté touché au vif que de cette derniere secousse. Mais à la vérité ce fut, qu'estant d'ailleurs plein et comblé de tristesse, la moindre sur-charge brisa les barrieres de la patience. Il s'en pourroit (di-je) autant juger de nostre histoire, n'estoit qu'elle adjouste que Cambises s'enquerant à Psammenitus, pourquoy ne s'estant esmeu au malheur de son fils et de sa fille, il portoit si impatiemment celuy d'un de ses amis: C'est, respondit-il, que ce seul dernier desplaisir se peut signifier par larmes, les deux premiers surpassans de bien loin tout moyen de se pouvoir exprimer. A l'aventure reviendroit à ce propos l'invention de cet ancien peintre, lequel, ayant à representer au sacrifice de Iphigenia le dueil des assistans, selon les degrez de l'interest que chacun apportoit à la mort de cette belle fille innocente, ayant espuisé les derniers efforts de son art, quand se vint au pere de la fille, il le peignit le visage couvert, comme si nulle contenance ne pouvoit representer ce degré de dueil. Voyla pourquoy les poetes feignent cette misérable mere Niobé, ayant perdu premierement sept fils, et puis de suite autant de filles, sur-chargée de pertes, avoir esté en fin transmuée en rochier,

Diriguisse malis,

pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité qui nous transit, lors que les accidens nous accablent surpassans nostre portée. De vray, l'effort d'un desplaisir, pour estre extreme, doit estonner toute l'ame, et lui empescher la liberté de ses actions: comme il nous advient à la chaude alarme d'une bien mauvaise nouvelle, de nous sentir saisis, transis, et comme perclus de tous mouvemens, de façon que l'ame se relaschant apres [0003v] aux larmes et aux plaintes, semble se desprendre, se demesler et se mettre plus au large, et à son aise,

Et via vix tandem voci laxata dolore est.

En la guerre que le Roy Ferdinand fit contre la veufve de Jean, Roy de Hongrie, autour de Bude, Raïsciac, capitaine Allemand, voïant raporter le corps d'un homme de cheval, à qui chacun avoit veu excessivement bien faire en la meslée, le plaignoit d'une plainte commune; mais curieux avec les autres de reconnoistre qui il estoit, apres qu'on l'eut desarmé, trouva que c'estoit son fils. Et, parmi les larmes publicques, luy seul se tint sans espandre ny vois ny pleurs, debout sur ses pieds, ses yeux immobiles, le regardant fixement, jusques à ce que l'effort de la tristesse

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venant à glacer ses esprits vitaux, le porta en cet estat roide mort par terre.

Chi puo dir com' egli arde é in picciol fuoco,

disent les amoureux, qui veulent representer une passion insupportable:

misero quod omnes
Eripit sensus mihi. Nam simul te,
Lesbia, aspexi, nihil est super mi
Quod loquar amens.
Lingua sed torpet, tenuis sub artus
Flamma dimanat, sonitu suopte
Tinniunt aures, gemina teguntur
Lumina nocte.

Aussi n'est ce pas en la vive et plus cuysante chaleur de l'accés que nous sommes propres à desployer nos plaintes et nos persuasions: l'ame est lors aggravée de profondes pensées, et le corps abbatu et languissant d'amour. Et de là s'engendre par fois la défaillance fortuite, qui surprent les amoureux si hors de saison, et cette glace qui les saisit par la force d'une ardeur extreme, au giron mesme de la jouyssance. Toutes passions qui se laissent gouster et digerer, ne sont que mediocres.

Curae leves loquuntur, ingentes stupent.

La surprise d'un plaisir inespéré nous estonne de mesme,

Ut me conspexit venientem, et Troïa circum
Arma amens vidit, magnis exterrita monstris,
Diriguit visu in medio, calor ossa reliquit,
Labitur, et longo vix tandem tempore fatur.

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Outre la femme Romaine, qui mourut surprise d'aise de voir son fils revenu de la route de Cannes, Sophocles et Denis le Tyran, qui trespasserent d'aise, et Talva qui mourut en [0004] Corsegue, lisant les nouvelles des honneurs que le Senat de Rome luy avoit decernez, nous tenons en nostre siècle que le Pape Leon dixiesme, ayant esté adverty de la prinse de Milan, qu'il avoit extremement souhaitée, entra en tel excez de joye, que la fievre l'en print et en mourut. Et pour un plus notable tesmoignage de l'imbécilité humaine, il a esté remarqué par les anciens que Diodorus le Dialecticien mourut sur le champ espris d'une extreme passion de honte, pour en son eschole et en public ne se pouvoir desvelopper d'un argument qu'on luy avoit faict. Je suis peu en prise de ces violentes passions. J'ay l'apprehension naturellement dure; et l'encrouste et espessis tous les jours par discours.

Chapitre 03

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Nos Affections S'emportent au delà de Nous

Ceux qui accusent les hommes d'aller tousjours béant apres les choses futures, et nous aprennent à nous saisir des biens presens, et nous rassoir en ceux-là, comme n'ayant aucune prise sur ce qui est à venir, voire assez moins que nous n'avons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs, s'ils osent appeler erreur chose à quoy nature mesme nous achemine, pour le service de la continuation de son ouvrage, nous imprimant, comme assez d'autres, cette imagination fausse, plus jalouse de nostre action que de nostre science. Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes tousjours au delà. La crainte, le desir, l'esperance nous eslancent vers l'advenir, et nous desrobent le sentiment et la consideration de ce qui est, pour amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. Calamitosus est animus futuri anxius. Ce grand precepte est souvent allegué en Platon: Fay ton faict et te cognoy. Chascun de ces membres enveloppe generallement tout nostre devoir, et semblablement enveloppe son compagnon. Qui auroit à faire son faict, verroit que sa premiere leçon, c'est cognoistre ce qu'il est et ce qui luy est propre. Et qui se cognoist, ne prend plus l'estranger faict pour le sien: s'ayme et se cultive avant toute autre chose: refuse les occupations superflues et les pensées et propositions inutiles. Ut stultitia etsi adepta

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est quod concupivit nunquam se tamen satis consecutam putat: sic sapientia semper eo contenta est quod adest, neque eam unquam sui poenitet. Epicurus dispense son sage de la prevoyance et sollicitude de l'advenir. Entre les loix qui regardent les trespassez, celle icy me semble autant solide, qui oblige les actions des Princes à estre examinées apres leur mort. Ils sont compaignons, si non maistres des loix: ce que la Justice n'a peu sur leurs testes, c'est raison qu'elle l'ayt sur leur reputation, et biens de leurs successeurs: choses que souvent nous preferons à la vie. C'est une usance qui [0004v] apporte des commoditez singulieres aux nations où elle est observée, et desirable à tous bons princes qui ont à se plaindre de ce qu'on traitte la memoire des meschants comme la leur. Nous devons la subjection et l'obeissance egalement à tous Rois, car elle regarde leur office: mais l'estimation, non plus que l'affection, nous ne la devons qu'à leur vertu. Donnons à l'ordre politique de les souffrir patiemment indignes, de celer leurs vices, d'aider de nostre recommandation leurs actions indifferentes pendant que leur auctorité a besoin de nostre appuy. Mais nostre commerce finy, ce n'est pas raison de refuser à la Justice et à nostre liberté l'expression de noz vrays ressentiments, et nommement de refuser aux bons subjects la gloire d'avoir reveremment et fidellement servi un maistre, les imperfections duquel leur estoient si bien cognues: frustrant la postérité d'un si utile exemple. Et ceux qui, par respect de quelque obligation privée espousent iniquement la memoire d'un prince meslouable, font justice particuliere aux despends de la Justice publique. Tite Live dict vray, que le langage des hommes nourris sous la Royauté est tousjours plein de folles ostentations et vains tesmoignages: chacun eslevant indifferemment son Roy à l'extreme ligne de valeur et grandeur souveraine. On peult reprouver la magnanimité de ces deux soldats qui respondirent à Neron à sa barbe. L'un, enquis de luy pourquoy il luy vouloit mal: Je t'aimoy quand tu le valois, mais depuis que tu es venu parricide, boutefeu, basteleur, cochier, je te hay comme tu merites. L'autre, pourquoy il le vouloit tuer: Par ce que je ne trouve autre remede à tes continuelles meschancetez. Mais les publics et universels tesmoignages qui apres sa mort ont esté rendus, et le seront à tout jamais de ses tiranniques et vilains desportements, qui de sain entendement les peut reprouver? Il me desplaist qu'en une si saincte police que la Lacedemonienne, se fust meslée une si feinte ceremonie. A la mort des Roys tous les confederez

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et voysins, tous les Ilotes, hommes, femmes, pesle mesle, se descoupoient le front pour tesmoignage de dueil et disoient en leurs cris et lamentations que celuy-là, quel qu'il eust esté, estoit le meilleur Roy de tous les leurs: attribuants au reng le los qui appartenoit au merite, et qui appartenoit au premier merite au postreme et dernier reng. Aristote, qui remue toutes choses, s'enquiert sur le mot de Solon que nul avant sa mort ne peut estre dict heureux, si celuy-là mesme qui a vescu et qui est mort selon ordre, peut estre dict heureux, si sa renommée va mal, si sa postérité est miserable. Pendant que nous nous remuons, nous nous portons par preoccupation où il nous plaist: mais estant hors de l'estre, nous n'avons aucune communication avec ce qui est. Et seroit meilleur de dire à Solon, que jamais homme n'est donq heureux, puis qu'il ne l'est qu'apres qu'il n'est plus.

Quisquam
Vix radicitus è vita se tollit, et ejicit:
Sed facit esse sui quiddam super inscius ipse,
Nec removet satis à projecto corpore sese, et
Vindicat.

Bertrand du Glesquin mourut au siege du chasteau de Rancon, pres du Puy en Auvergne. Les assiegez s'estant rendus apres, furent obligez de porter les clefs de la place sur le corps du trespassé. Barthelemy d'Alviane, General de l'armée des Venitiens, estant mort au service de leurs guerres en la Bresse, et son corps ayant à estre raporté à Venise par le Veronois, terre ennemie, la pluspart de ceux de l'armée estoient d'avis, qu'on demandast saufconduit pour le passage à ceux de Verone. Mais Theodore Trivolce y contredit; et choisit plustost de le passer par vive force, au hazard du combat: N'estant convenable, disoit-il, que celuy qui en sa vie n'avoit jamais eu peur de ses ennemis, estant mort fist demonstration de les craindre. De vray, en chose voisine, par les loix Grecques, celuy qui demandoit à l'ennemy un corps pour l'inhumer, renonçoit à la victoire, et ne luy estoit plus loisible d'en dresser trophée. A celuy qui en estoit requis, c'estoit tiltre de gain. Ainsi perdit Nicias l'avantage qu'il avoit nettement gaigné sur les Corinthiens. Et au rebours, Agesilaus asseura celuy qui luy estoit bien doubteusement acquis sur les Baeotiens. Ces traits se pourroient trouver estranges, s'il n'estoit receu de tout temps, non seulement d'estendre le soing que nous avons de nous au delà

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cette vie, mais encore de croire que bien souvent les faveurs celestes nous accompaignent au tombeau, et continuent à nos reliques. Dequoy il y a tant d'exemples anciens, laissant à part les nostres, qu'il n'est besoing que je m'y estende. Edouard premier, Roy d'Angleterre, ayant essayé aux longues guerres d'entre luy et Robert, Roy d'Escosse, combien sa presence donnoit d'advantage à ses affaires, rapportant tousjours la victoire de ce qu'il entreprenoit en personne, mourant, obligea son fils par solennel serment à ce qu'estant trespassé, il fist bouillir son corps pour desprendre sa chair d'avec les os, laquelle il fit enterrer; et quant aux os, qu'il les reservast pour les porter avec luy et en son armée, toutes les fois qu'il luy adviendroit d'avoir guerre contre les Escossois. Comme si la destinée avoit fatalement attaché la victoire à ses membres. Jean Vischa, qui troubla la Boheme pour la deffence des erreurs de Wiclef, voulut qu'on l'escorchast apres sa mort et de sa peau qu'on fist un tabourin à porter à la guerre contre ses ennemis: estimant que cela ayderoit à continuer les avantages qu'il avoit eu aux guerres par luy conduites contre eux. Certains Indiens portoient ainsin au combat contre les Espagnols les ossemens de l'un de leurs Capitaines, en consideration de l'heur qu'il avoit eu en vivant. Et d'autres peuples en ce mesme monde, trainent à la guerre les corps des vaillans hommes qui sont morts en leurs batailles, pour leur servir de bonne fortune et d'encouragement. Les premiers exemples ne reservent au tombeau que la reputation acquise par leurs actions passées: mais ceux-cy y veulent encore mesler la puissance d'agir. Le fait du capitaine Bayard est de meilleure composition, lequel, se sentant blessé à mort d'une harquebusade dans le corps, conseillé de se retirer de la meslée, respondit, qu'il ne commenceroit point sur sa fin à tourner le dos à l'ennemy: et, ayant combatu autant qu'il eut de force, se sentant defaillir et eschapper de cheval, commanda à son maistre d'hostel de le coucher au pied d'un arbre, mais que ce fut en façon qu'il mourut le visage tourné vers l'ennemy, comme il fit. Il me faut adjouster cet autre exemple aussi remarquable pour cette consideration, que nul des precedens. L'Empereur [0005v] Maximilian, bisayeul du Roy Philippes, qui est à present, estoit prince doué de tout plein de grandes qualitez, et entre autres d'une beauté de corps singuliere. Mais parmy ces humeurs, il avoit cette-cy bien contraire à celle des princes, qui pour despecher les plus importants affaires, font leur throsne de leur chaire percée: c'est qu'il n'eust jamais valet de chambre si privé, à qui il permit de le voir en sa garderobbe. Il se desroboit pour tomber de l'eau, aussi religieux qu'une pucelle à ne descouvrir ny à medecin ny à qui que ce fut les parties qu'on a accoustumé de tenir cachées. Moy, qui ay la bouche si effrontée, suis pourtant par complexion touché de cette

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honte. Si ce n'est à une grande suasion de la necessité ou de la volupté, je ne communique guiere aux yeux de personne les membres et actions que nostre coustume ordonne estre couvertes. J'y souffre plus de contrainte, que je n'estime bien seant à un homme, et sur tout, à un homme de ma profession. Mais, luy, en vint à telle superstition, qu'il ordonna par paroles expresses de son testament qu'on luy attachast des calessons quand il seroit mort. Il devoit adjouster par codicille, que celuy qui les luy monteroit eut les yeux bandez. L'ordonnance que Cyrus faict à ses enfans, que ny eux ny autre ne voie et touche son corps apres que l'ame en sera separée, je l'attribue à quelque sienne devotion. Car et son historien et luy entre leurs grandes qualitez ont semé par tout le cours de leur vie un singulier soin et reverence à la religion. Ce conte me despleut qu'un grand me fit d'un mien allié, homme assez cogneu et en paix et en guerre. C'est que mourant bien vieil en sa court, tourmenté de douleurs extremes de la pierre, il amusa toutes ses heures dernieres avec un soing vehement, à disposer l'honneur et la ceremonie de son enterrement, et somma toute la noblesse qui le visitoit de luy donner parole d'assister à son convoy. A ce prince mesme, qui le vid sur ces derniers traits, il fit une instante supplication que sa maison fut commandée de s'y trouver, employant plusieurs exemples et raisons à prouver que c'estoit chose qui appartenoit à un homme de sa sorte: et sembla expirer content, ayant retiré cette promesse, et ordonné à son gré la distribution et ordre de sa montre. Je n'ay guiere [0006] veu de vanité si perseverante. Cette autre curiosité contraire, en laquelle je n'ay point aussi faute d'exemple domestique, me semble germaine à cette-cy, d'aller se soignant et passionnant à ce dernier poinct à regler son convoy, à quelque particuliere et inusitée parsimonie, à un serviteur et une lanterne. Je voy louer cett' humeur, et l'ordonnance de Marcus Aemilius Lepidus, qui deffendit à ses heritiers d'employer pour luy les cerimonies qu'on avoit accoustumé en telles choses. Est-ce encore temperance et frugalité, d'éviter la despence et la volupté, desquelles l'usage et la cognoissance nous est inperceptible? Voilà un' aisée reformation et de peu de coust. S'il estoit besoin d'en ordonner, je seroy d'advis qu'en celle-là, comme en toutes actions de la vie, chascun en rapportast la regle à la forme de sa fortune. Et le philosophe Lycon prescrit sagement à ses amis de mettre son corps où ils adviseront pour le mieux, et quant aux funerailles de les faire ny superflues ny mechaniques. Je lairrai purement la coustume ordonner de cette cerimonie; et m'en remettray à la discretion des

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premiers à qui je tomberai en charge. Totus hic locus est contemnendus in nobis, non negligendus in nostris. Et est sainctement dict à un sainct: Curatio funeris, conditio sepulturae, pompa exequiarum magis sunt vivorum solatia quam subsidia mortuorum. Pourtant Socrates à Crito qui sur l'heure de sa fin luy demande comment il veut estre enterré: Comme vous voudrez, respond il. Si j'avois à m'en empescher plus avant, je trouverois plus galand d'imiter ceux qui entreprennent vivans et respirans jouyr de l'ordre et honneur de leur sepulture, et qui se plaisent de voir en marbre leur morte contenance. Heureux, qui sçachent resjouyr et gratifier leur sens par l'insensibilité, et vivre de leur mort. A peu que je n'entre en haine irreconciliable contre toute domination populaire, quoy qu'elle me semble la plus naturelle et equitable, quand il me souvient de cette inhumaine injustice du peuple Athenien, de faire mourir sans remission et sans les vouloir seulement ouïr en leurs defences ses braves capitaines, venants de gaigner contre les Lacedemoniens la bataille navale près des isles Arginuses, la plus contestée, la plus forte bataille que les Grecs aient onques donnée en mer de leurs forces, par ce qu'après la victoire ils avoient suivy les occasions que la loy de la guerre leur presentoit, plus tost que de s'arrester à recueillir et inhumer leurs morts. Et rend cette execution plus odieuse le faict de Diomedon. Cettuy cy est l'un des condamnez, homme de notable vertu, et militaire et politique: lequel, se tirant avant pour parler, apres avoir ouy l'arrest de leur condemnation, et trouvant seulement lors temps de paisible audience, au lieu de s'en servir au bien de sa cause, et à descouvrir l'evidente injustice d'une si cruelle conclusion, ne representa qu'un soin de la conservation de ses juges: priant les dieux de tourner ce jugement à leur bien; et, à fin qu'à faute de rendre les voeux que luy et ses compagnons avoient voué, en recognoissance d'une si illustre fortune, ils n'attirassent l'ire des dieux sur eux, les advertissant quels voeux c'estoient. Et sans dire autre chose, et sans marchander, s'achemina de ce pas courageusement au supplice. La fortune quelques années après les punit de mesme pain souppe. Car Chabrias, capitaine general de l'armée de mer des Atheniens, ayant eu le dessus du combat contre Pollis, admiral de Sparte, en l'isle de Naxe, perdit le fruict tout net et content de sa victoire, tres important à leurs affaires, pour n'encourir le malheur de cet exemple. Et pour ne perdre peu des corps morts de ses amis qui flottoyent en mer, laissa voguer en sauveté un monde d'ennemis vivants, qui depuis leur feirent bien acheter cette importune superstition.

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Quaeris quo jaceas post obitum loco? Quo non nata jacent. Cet autre redonne le sentiment du repos à un corps sans ame: Neque sepulchrum quo recipiat, habeat portum corporis, Ubi, remissa humana vita, corpus requiescat a malis. Tout ainsi que nature nous faict voir, que plusieurs choses mortes ont encore des relations occultes à la vie. Le vin s'altere aux caves, selon aucunes mutations des saisons de sa vigne. Et la chair de venaison change d'estat aux saloirs et de goust, selon les loix de la chair vive, à ce qu'on dit.

Chapitre 04

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Comme l'Ame Descharge ses Passions sur des Objects Faux, Quand les Vrais Luy Defaillent

Un gentil-homme des nostres merveilleusement subject à la goutte, estant pressé par les medecins de laisser du tout l'usage des viandes salées, avoit accoustumé de respondre fort plaisamment, que sur les efforts et tourments du mal, il vouloit avoir à qui s'en prendre, et que s'escriant et maudissant tantost le cervelat, tantost la langue de boeuf et le jambon, il s'en sentoit d'autant allegé. Mais en bon escient, comme le bras estant haussé pour frapper, il [0006v] nous deult, si le coup ne rencontre, et qu'il aille au vent; aussi que pour rendre une veue plaisante, il ne faut pas qu'elle soit perdue et escartée dans le vague de l'air, ains qu'elle aye bute pour la soustenir à raisonnable distance,

Ventus ut amittit vires, nisi robore densae
Occurrant silvae spatio diffusus inani.

de mesme il semble que l'ame esbranlé et esmeue se perde en soy-mesme, si on ne luy donne prinse: et faut tousjours luy fournir d'object où elle s'abutte et agisse. Plutarque dit à propos de ceux qui s'affectionnent aux guenons et petits chiens, que la partie amoureuse, qui est en nous, à faute de prise legitime, plustost que de demeurer en vain, s'en forge ainsin une faulce et frivole. Et nous voyons que l'ame en ses passions se pipe plustost elle mesme, se dressant un faux subject et fantastique, voire contre sa propre creance, que de n'agir contre quelque chose. Ainsin emporte les bestes leur rage à s'attaquer à la pierre et au fer, qui les a blessées, et à se venger à belles dents sur soy mesmes du mal qu'elles sentent,

Pannonis haud aliter post ictum saevior ursa
Cum jaculum parva Lybis amentavit habena,

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Se rotat in vulnus, telùmque irata receptum
Impetit, et secum fugientem circuit hastam.

Quelles causes n'inventons nous des malheurs qui nous adviennent? A quoy ne nous prenons nous à tort ou à droit, pour avoir où nous escrimer? Ce ne sont pas ces tresses blondes, que tu deschires, ny la blancheur de cette poictrine, que, despite, tu bas si cruellement, qui ont perdu d'un malheureux plomb ce frere bien aymé: prens t'en ailleurs. Livius, parlant de l'armée Romaine en Espaigne apres la perte des deux freres, ses grands capitaines: Flere omnes repente et offensare capita. C'est un usage commun. Et le philosophe Bion, de ce Roy qui de dueil s'arrachoit les poils, fut il pas plaisant: Cetuy-cy pense-il que la pelade soulage le dueil? Qui n'a veu macher et engloutir les cartes, se gorger d'une bale de dets, pour avoir où se venger de la perte de son argent? Xerxes foita la mer de l'Helespont, l'enforgea et luy fit dire mille villanies, et escrivit un cartel de deffi au mont Athos: et Cyrus amusa toute une armée plusieurs jours à se venger de la rivière de [0007] Gyndus pour la peur qu'il avoit eu en la passant: et Caligula ruina une tres belle maison, pour le plaisir que sa mere y avoit eu. Le peuple disoit en ma jeunesse qu'un Roy de noz voysins, ayant receu de Dieu une bastonade, jura de s'en venger: ordonnant que de dix ans on ne le priast, ny parlast de luy, ny autant qu'il estoit en son auctorite, qu'on ne creust en luy. Par où on vouloit peindre non tant la sottise que la gloire naturelle à la nation de quoy estoit le compte. Ce sont vices tousjours conjoincts, mais telles actions tiennent, à la vérité, un peu plus encore d'outrecuidance que de bestise. Augustus Cesar, ayant esté battu de la tampeste sur mer, se print à deffier le Dieu Neptunus, et en la pompe des jeux Circenses fit oster son image du reng où elle estoit parmy les autres dieux, pour se venger de luy. En quoy il est encore moins excusable que les precedens, et moins qu'il ne fut depuis, lors qu'ayant perdu une bataille sous Quintilius Varus en Allemaigne, il alloit de colere et de desespoir, choquant sa teste contre la muraille, en s'escriant: Varus, rens moy mes soldats. Car ceux là surpassent toute follie, d'autant que l'impieté y est joincte, qui s'en adressent à Dieu mesmes, ou à la fortune, comme si elle avoit des oreilles subjectes à nostre batterie, à l'exemple des Thraces qui, quand il tonne ou esclaire, se

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mettent à tirer contre le ciel d'une vengeance titanienne, pour renger Dieu à raison, à coups de flesche. Or, comme dit cet ancien poète chez Plutarque, Point ne se faut courroucer aux affaires. Il ne leur chaut de toutes nos cholères. Mais nous ne dirons jamais assez d'injures au desreglement de nostre esprit.

Chapitre 05

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Si le Chef d'une Place Assiegée Doit Sortir pour Parlementer

Lucius Marcius, Legat des Romains, en la guerre contre Perseus, Roy de Macedoine, voulant gaigner le temps qu'il luy falloit encore à mettre en point son armée, sema des entregets d'accord, desquels le Roy endormy accorda trefve pour quelques jours, fournissant par ce moyen son ennemy d'oportunité et loisir pour s'armer: d'où le Roy encourut sa derniere ruine. Si est ce, que les vieils du Senat, memoratifs des moeurs de leurs peres, accuserent cette pratique comme ennemie de leur stile antien: qui fut, disoient ils, combattre de vertu, non de finesse, ni par surprinses et rencontres de nuict: ny par fuittes apostées, et recharges inopinées: n'entreprenans guerre qu'apres l'avoir denoncée, et souvent apres avoir assigné l'heure et lieu de la bataille. De cette conscience ils renvoièrent à Pyrrhus son traistre medecin, et aux Falisques leur meschant maistre d'escole. C'estoient les formes vrayment Romaines, non de la Grecque subtilité et astuce Punique, où le vaincre par force est moins glorieux que par fraude. Le tromper peut servir pour le coup; mais celuy seul se tient pour surmonté, qui sçait l'avoir esté ny par ruse ny de sort, mais par vaillance, de troupe à troupe, en une loyalle et juste guerre. Il appert bien par le langage de ces bonnes gens qu'ils n'avoient encore receu cette belle sentence: [0007v]

dolus an virtus quis in hoste requirat?

Les Achaïens, dit Polybe, detestoient toute voye de tromperie en leurs guerres, n'estimants victoire, sinon où les courages des ennemis sont abbatus. Eam vir sanctus et sapiens sciet veram esse victoriam, quae salva fide et integra dignitate parabitur, dict un autre. Vos ne velit an me regnare hera quidve ferat fors Virtute experiamur.

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Au royaume de Ternate, parmy ces nations que si à pleine bouche nous appelons barbares, la coustume porte qu'ils n'entreprennent guerre sans l'avoir premierement denoncée, y adjoustans ample declaration des moïens qu'ils ont à y emploier: quels, combien d'hommes, quelles munitions, quelles armes offensives et defensives. Mais cela faict aussi, si leurs ennemis ne cedent et viennent à accort, ils se donnent loy au pis faire et ne pensent pouvoir estre reprochés de trahison, de finesse et de tout moïen qui sert à vaincre. Les anciens Florentins estoient si esloignés de vouloir gaigner advantage sur leurs ennemis par surprise, qu'ils les advertissoient un mois avant que de mettre leur exercite aux champs par le continuel son de la cloche qu'ils nommoient Martinella. Quand à nous, moings superstitieux, qui tenons celuy avoir l'honneur de la guerre, qui en a le profit, et qui apres Lysander, disons que où la peau du lion ne peut suffire, il y faut coudre un lopin de celle du renard, les plus ordinaires occasions de surprinse se tirent de cette praticque: et n'est heure, disons nous, où un chef doive avoir plus l'oeil au guet, que celle des parlemens et traités d'accord. Et pour cette cause, c'est une reigle en la bouche de tous les hommes de guerre de nostre temps, qu'il ne faut jamais que le gouverneur en une place assiegée sorte luy mesmes pour parlementer. Du temps de nos peres cela fut reproché aux seigneurs de Montmord et de l'Assigni, deffendans Mouson contre le comte de Nansaut. Mais aussi à ce conte, celuy-là seroit excusable, qui sortiroit en telle façon, que la seureté et l'advantage demeurast de son costé: comme fit en la ville de Regge le comte Guy de Rangon (s'il en faut croire du Bellay, car Guicciardin dit que ce fut luy mesmes) lors que le Seigneur de l'Escut s'en approcha pour parlementer: car il abandonna de si peu son fort, qu'un trouble s'estant esmeu pendant ce parlement, non seulement Monsieur de l'Escut et sa trouppe, qui estoit approchée avec luy, se trouva la plus foible, de façon que Alexandre Trivulce y fut tué, mais luy mesmes fust contrainct, pour le plus seur, de suivre le Comte, et se jetter sur sa foy à l'abri des coups dans la ville. Eumenes en la ville de Nora pressé par Antigonus qui l'assiegeoit, de sortir parler à luy, et qui apres plusieurs autres entremises alleguoit, que c'estoit raison qu'il vint devers luy, attendu qu'il estoit le plus grand et le plus fort, apres avoir faict cette noble responce: Je n'estimeray jamais homme plus grand que moy, tant que j'auray mon espée en ma puissance, n'y consentit, qu'Antigonus ne luy eust donné Ptolomaeus son propre nepveu ostage, comme il demandoit.

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Si est-ce que [0008] encores en y a il, qui se sont tres bien trouvez de sortir sur la parole de l'assaillant. Tesmoing Henry de Vaux, chevalier Champenois, lequel estant assiegé dans le chasteau de Commercy par les Anglois, et Barthelemy de Bonnes, qui commandoit au siege, ayant par dehors faict sapper la plus part du Chasteau, si qu'il ne restoit que le feu pour accabler les assiegez sous les ruines, somma le-dit Henry de sortir à parlementer pour son profict, comme il fit luy quatriesme, et son evidente ruyne luy ayant esté monstrée à l'oeil, il s'en sentit singulierement obligé à l'ennemy: à la discretion duquel apres qu'il se fut rendu et sa trouppe, le feu estant mis à la mine, les estansons de bois venus à faillir, le Chasteau fut emporté de fons en comble. Je me fie ayseement à la foy d'autruy. Mais mal-aiseement le fairoy je lors que je donnerois à juger l'avoir plustost faict par desespoir et faute de coeur que par franchise et fiance de sa loyauté.

Chapitre 06

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L'Heure des Parlemens Dangereuse

Toutes-fois je vis dernierement en mon voisinage de Mussidan, que ceux qui en furent délogez à force par nostre armée, et autres de leur party crioient comme de trahison, de ce que pendant les entremises d'accord, et le traicté se continuant encores, on les avoit surpris et mis en pieces: chose qui eust eu à l'avanture apparence en un autre siecle. Mais, comme je viens de dire, nos façons sont entierement eloignées de ces reigles: et ne se doit attendre fiance des uns aux autres, que le dernier seau d'obligation n'y soit passé: encore y a il lors assés affaire. Et a tousjours esté conseil hazardeux de fier à la licence d'une armée victorieuse l'observation de la foy qu'on a donné à une ville qui vient de se rendre par douce et favorable composition, et d'en laisser sur la chaude l'entrée libre aux soldats. Lucius Aemylius Regillus, Preteur Romain, ayant perdu son temps à essayer de prendre la ville de Phocees à force, pour la singuliere prouesse des habitants à se bien defendre, feit pache avec eux de les recevoir pour amis du peuple Romain, et d'y entrer comme en ville confederée: leur ostant toute crainte d'action hostile. Mais y ayant quand et luy introduict son armée, pour s'y faire voir en plus de pompe, il ne fut en sa puissance, quelque effort qu'il y employast, de tenir la bride à ses gens: et veit devant ses yeux fourrager bonne partie de la ville: les droicts de l'avarice et de la vengeance suppeditant ceux de son autorité et de la discipline militaire. Cleomenes disoit que, quelque mal qu'on peut faire aux ennemis en guerre, cela estoit par dessus la justice, et non subject à icelle, tant envers les dieux, qu'envers les hommes. Et, ayant faict [0008v] treve avec les Argiens, pour sept jours, la troisiesme nuict apres il les alla charger tous endormis et les défict, alleguant qu'en sa treve il n'avoit pas esté parlé des nuicts. Mais les dieux vengerent cette perfide subtilité. Pendant le parlement et qu'ils musoient sur leurs seurtez la ville de Casilinum fust saisie par surprinse, et cela pourtant aux siecles et des plus justes capitaines et de la plus parfaicte milice Romaine. Car il n'est pas dict, que, en temps et lieu, il ne soit permis de nous prevaloir de la sottise de nos ennemis, comme nous faisons de leur lascheté. Et certes la guerre a naturellement beaucoup de privileges raisonnables au prejudice

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de la raison; et icy faut la regle: Neminem id agere ut ex alterius praedetur inscitia. Mais je m'estonne de l'estendue que Xenophon leur donne, et par les propos et par divers exploits de son parfaict empereur: autheur de merveilleux poids en telles choses, comme grand capitaine et philosophe des premiers disciples de Socrates. Et ne consens pas à la mesure de sa dispense, en tout et par tout. Monsieur d'Aubigny, assiegeant Cappoue, et apres y avoir fait une furieuse baterie, le Seigneur Fabrice Colonne, Capitaine de la Ville, ayant commancé à parlementer de dessus un bastion, et ses gens faisant plus molle garde, les nostres s'en amparerent et mirent tout en pieces. Et de plus fresche memoire à Yvoy le Seigneur Jullian Rommero, ayant fait ce pas de clerc de sortir pour parlementer avec Monsieur le Connestable, trouva au retour sa place saisie. Mais afin que nous ne nous en aillions pas sans revanche: le marquis de Pesquaire assiegeant Genes, où le duc Octavian Fregose commandoit soubs nostre protection, et l'accord entre eux ayant esté poussé si avant, qu'on le tenoit pour fait, sur le point de la conclusion, les Espagnols s'estans coullés dedans, en userent comme en une victoire planière. Et depuis, en Ligny en Barrois, où le Comte de Brienne commandoit, l'Empereur l'ayant assiegé en personne, et Bertheuille, Lieutenant du-dict Comte, estant sorty pour parler, pendant le marché la ville se trouva saisie.

Fu il vincer sempre mai laudabil cosa,
Vincasi o per fortuna o per ingegno,

disent-ils. Mais le philosophe Chrisippus n'eust pas esté de cet advis, et moy aussi peu: car il disoit que ceux qui courent à l'envy, doivent bien employer toutes leurs forces à la vistesse; mais il ne leur est pourtant aucunement loisible de mettre la main sur leur adversaire pour l'arrester, ny de luy tendre la jambe pour le faire cheoir. Et plus genereusement encore ce grand Alexandre à Polypercon, qui lui suadoit de se servir de l'avantage que l'obscurité de la nuict luy donnoit pour assaillir Darius: Point, fit-il, ce n'est pas à moy d'employer des [0009] victoires desrobées:

malo me fortunae poeniteat, quam victoriae pudeat.
Ataque idem fugientem haud est dignatus Orodem
Sternere, nec jacta caecum dare cuspide vulnus:
Obvius, adversoque occurrit, seque viro vir
Contulit, haud furto melior, sed fortibus armis.

Chapitre 07

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Que l'Intention Juge nos Actions

La mort, dict-on, nous acquitte de toutes nos obligations. J'en sçay qui l'ont prins en diverse façon. Henry septiesme, Roy d'Angleterre, fist composition avec Dom Philippe, fils de l'Empereur Maximilian, ou, pour le confronter plus honorablement, pere de l'Empereur Charles cinquiesme, que le-dict Philippe remettoit entre ses mains le Duc de Suffolc de la rose blanche, son ennemy, lequel s'en estoit fuy et retiré au pays bas, moyennant qu'il promettoit de n'attenter rien sur la vie du-dict Duc: toutesfois, venant à mourir, il commanda par son testament à son fils de le faire mourir, soudain apres qu'il seroit decédé. Dernierement, en cette tragedie, que le Duc d'Albe nous fit voir à Bruxelles ès Comtes de Horne et d'Aiguemond, il y eust tout plein de choses remarquables, et entre autres que le-dict Comte d'Aiguemond, soubs la foy et asseurance duquel le Comte de Horne s'estoit venu rendre au Duc d'Albe, requit avec grande instance qu'on le fit mourir le premier: affin que sa mort l'affranchist de l'obligation qu'il avoit au-dict Comte de Horne. Il semble que la mort n'ait point deschargé le premier de sa foy donnée, et que le second en estoit quite, mesmes sans mourir. Nous ne pouvons estre tenus au delà de nos forces et de nos moyens. A cette cause, parce que les effects et executions ne sont aucunement en nostre puissance, et qu'il n'y a rien en bon [0009v] escient en nostre puissance que la volonté: en celle là se fondent par necessité, et s'establissent toutes les reigles du devoir de l'homme. Par ainsi le Comte d'Aiguemond, tenant son ame et volonté endebtée à sa promesse, bien que la puissance de l'effectuer ne fut pas en ses mains, estoit sans doute absous de son devoir, quand il eust survescu le Comte de Horne. Mais le Roy d'Angleterre, faillant à sa parolle par son intention, ne se peut excuser pour avoir retardé jusques apres sa mort l'execution de sa desloyauté: non plus que le masson de Herodote, lequel, ayant loyallement conservé durant sa vie le secret des thresors du Roy d'Egypte son maistre, mourant les descouvrit à ses enfans. J'ay veu plusieurs de mon temps, convaincus par leur conscience, retenir de l'autruy, se disposer à y satisfaire par leur testament et apres leur deces. Ils ne font rien qui vaille, ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir restablir une injure avec si peu de leur ressentiment

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et interest. Ils doivent du plus leur. Et d'autant qu'ils payent plus poisamment, et incommodeement: d'autant en est leur satisfaction plus juste et meritoire. La penitence demande à se charger. Ceux-là font encore pis, qui reservent la revelation de quelque haineuse volanté envers le proche à leur dernière volonté, l'ayants cachée pendant la vie; et monstrent avoir peu de soin du propre honneur, irritans l'offencé à l'encontre de leur memoire, et moins de leur conscience, n'ayants pour le respect de la mort mesme sceu faire mourir leur maltalent, et en estendant la vie outre la leur. Iniques juges qui remettent à juger alors qu'ils n'ont plus de cognoissance de cause. Je me garderay, si je puis, que ma mort die chose, que ma vie n'ayt premierement dit.

Chapitre 08

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De l'Oisiveté

Comme nous voyons des terres oysives, si elles sont grasses et fertilles, foisonner en cent mille sortes d'herbes sauvages et inutiles, et que, pour les tenir en office, il les faut assubjectir et employer à certaines semences, pour nostre service; et comme nous voyons que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pieces de chair informes, mais que pour faire une generation bonne et naturelle, il les faut embesoigner d'une autre semence: ainsin est-il des espris. Si on ne les occupe à certain sujet, qui les bride et contreigne, ils se jettent desreiglez, par-cy par là, dans le vague champ des imaginations,

Sicut aquae tremulum labris ubi lumen ahenis
Sole repercussum, aut radiantis imagine Lunae
Omnia pervolitat latè loca, jamque sub auras
Erigitur, summique ferit laquearia tecti.

Et n'est folie ny réverie, qu'ils ne produisent en cette agitation,

aegri somnia, vanae
Finguntur species.

[
0010] L'ame qui n'a point de but estably, elle se perd: car, comme on dict, c'est n'estre en aucun lieu, que d'estre par tout.

Quisquis ubique habitat, Maxime, nusquam habitat.

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Dernierement que je me retiray chez moy, deliberé autant que je pourroy, ne me mesler d'autre chose que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie: il me sembloit ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiveté, s'entretenir soy mesmes, et s'arrester et rasseoir en soy: ce que j'esperois qu'il peut meshuy faire plus aisément, devenu avec le temps plus poisant, et plus meur. Mais je trouve,

variam semper dant otia mentem,

que au rebours, faisant le cheval eschappé, il se donne cent fois plus d'affaire à soy mesmes, qu'il n'en prenoit pour autruy; et m'enfante tant de chimeres et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon aise l'ineptie et l'estrangeté, j'ay commancé de les mettre en rolle, esperant avec le temps luy en faire honte à luy mesmes.

Chapitre 09

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Des Menteurs

Il n'est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de memoire. Car je n'en reconnoy quasi trasse en moy, et ne pense qu'il y en aye au monde une autre si monstrueuse en defaillance. J'ay toutes mes autres parties viles et communes. Mais en cette-là je pense estre singulier et tres-rare, et digne de gaigner par là nom et reputation. Outre l'inconvenient naturel que j'en souffre-- car certes veu sa nécessité, Platon a raison de la nommer une grande et puissante deesse-- si en mon païs on veut dire qu'un homme n'a poinct de sens, ils disent qu'il n'a point de memoire, et quand je me plains du defaut de la mienne, ils me reprennent et mescroient, comme si je m'accusois [0010v] d'estre insensé. Ils ne voyent pas de chois entre memoire et entendement. C'est bien empirer mon marché. Mais ils me font tort, car il se voit par experience plustost au rebours, que les memoires excellentes se joignent volontiers aux jugemens debiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire qu'estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie, representent l'ingratitude. On se prend de mon affection à ma memoire; et d'un defaut naturel, on en faict un defaut de conscience. Il a oublié, dict-on, cette priere ou cette promesse. Il ne se souvient point de ses amys. Il ne s'est point souvenu de dire, ou faire, ou taire cela, pour l'amour de moy. Certes je puis aiséement oublier, mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m'a donnée, je ne le fay pas. Qu'on se contente de ma misere, sans en faire une espece de malice, et de la malice autant ennemye de mon humeur. Je me console aucunement. Premierement sur ce que c'est un mal duquel principallement j'ay tiré la raison de corriger un mal pire qui se

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fust facilement produit en moy, sçavoir est l'ambition, car c'est une deffaillance insupportable à qui s'empesche des negotiations du monde; que, comme disent plusieurs pareils exemples du progres de nature, elle a volontiers fortifié d'autres facultés en moy, à mesure que cette-cy s'est affoiblie, et irois facilement couchant et allanguissant mon esprit et mon jugement sur les traces d'autruy, comme faict le monde, sans exercer leurs propres forces, si les inventions et opinions estrangieres m'estoient presentes par le benefice de la memoire; que mon parler en est plus court, car le magasin de la memoire est volontiers plus fourny de matiere que n'est celuy de l'invention: si elle m'eust tenu bon, j'eusse assourdi tous mes amys de babil: les subjects esveillans cette telle quelle faculté que j'ay de les manier et emploier, eschauffant et attirant mes discours. C'est pitié. Je l'essaye par la preuve d'aucuns de mes privez amys: à mesure que la memoire leur fournit la chose entiere et presente, ils reculent si arriere leur narration, et la chargent de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en estouffent la bonté; s'il ne l'est pas, vous estes à maudire ou l'heur de leur memoire, ou le malheur de leur jugement. Et c'est chose difficile de fermer un propos et de le coupper despuis qu'on est arroutté. Et n'est rien où la force d'un cheval se cognoisse plus qu'à faire un arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes j'en voy qui veulent et ne se peuvent deffaire de leur course. Ce pendant qu'ils cerchent le point de clorre le pas, ils s'en vont balivernant et trainant comme des hommes qui deffaillent de foiblesse. Sur tout les vieillards sont dangereux à qui la souvenance des choses passées demeure, et ont perdu la souvenance de leurs redites. j'ay veu des recits bien plaisants devenir tres-ennuyeux en la bouche d'un seigneur: chascun de l'assistance en ayant esté abbreuvé cent fois. Secondement, qu'il me souvient moins des offenses receues, ainsi que disoit cet ancien; il me faudroit un protocolle, comme Darius, pour n'oublier l'offence qu'il avoit receu des Atheniens, faisoit qu'un page à tous les coups qu'il se mettoit à table, luy vinst rechanter par trois fois à l'oreille: Sire, souvienne vous des Atheniens: et que les lieux et les livres que je revoy me rient tousjours d'une fresche nouvelleté. Ce n'est pas sans raison qu'on dit que qui ne se sent point assez ferme de memoire, ne se doit pas mesler d'estre menteur. Je sçay bien que les grammairiens font difference entre dire mensonge, et mentir: et disent, que dire mensonge, c'est dire chose fauce, mais qu'on a pris pour vraye, et que la definition du mot de mentir en Latin, d'où nostre François est party, [0011] porte autant comme aller contre sa conscience, et que par consequent cela ne touche que ceux qui disent contre ce qu'ils sçavent, desquels

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je parle. Or ceux cy, ou ils inventent marc et tout, ou ils déguisent et alterent un fons veritable. Lors qu'ils déguisent et changent, à les remettre souvent en ce mesme conte, il est malaisé qu'ils ne se desferrent, par ce que la chose, comme elle est, s'estant logée la premiere dans la memoire, et s'y estant empreincte, par la voye de la connoissance, et de la science, il est malaisé qu'elle ne se représente à l'imagination, délogeant la fauceté, qui n'y peut avoir le pied si ferme, ny si rassis, et que les circonstances du premier aprentissage, se coulant à tous coups dans l'esprit, ne facent perdre le souvenir des pieces raportées, faulses ou abastardies. En ce qu'ils inventent tout à faict, d'autant qu'il n'y a nulle impression contraire, qui choque leur fauceté, ils semblent avoir d'autant moins à craindre de se mesconter. Toutesfois encore cecy, par ce que c'est un corps vain, et sans prise, eschappe volontiers à la memoire, si elle n'est bien asseurée. Dequoy j'ay souvent veu l'experience, et plaisammant, aux despens de ceux qui font profession de ne former autrement leur parole, que selon qu'il sert aux affaires qu'ils negotient, et qu'il plaist aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances à quoy ils veulent asservir leur foy et leur conscience, estans subjettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se diversifie quand et quand; d'où il advient que de mesme chose ils disent gris tantost, tantost jaune; à tel homme d'une sorte, à tel d'une autre; et si par fortune ces hommes raportent en butin leurs instructions si contraires, que devient cette belle art? Outre ce qu'imprudemment ils se desferrent eux-mesme si souvent: car quelle mémoire leur pourroit suffire à se souvenir de tant de diverses formes, qu'ils ont forgées à un mesme subject? J'ay veu plusieurs de mon temps, envier la reputation de [0011v] cette belle sorte de prudence, qui ne voyent pas que, si la reputation y est, l'effect n'y peut estre. En vérité le mentir est un maudit vice. Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole. Si nous en connoissions l'horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu plus justement que d'autres crimes. Je trouve qu'on s'amuse ordinairement à chastier aux enfans des erreurs innocentes tres mal à propos, et qu'on les tourmente pour des actions temeraires qui n'ont ny impression ny suitte. La menterie seule et, un peu au-dessous, l'opiniastreté me semblent estre celles desquelles on devroit à toute instance combattre la naissance et le progrez. Elles croissent quand et eux. Et depuis qu'on a donné ce faux train à la langue, c'est merveille combien il est impossible de l'en retirer. Par où il advient que nous voyons des honnestes hommes d'ailleurs, y estre subjects et asservis. J'ay un bon garçon de tailleur à qui je n'ouis jamais dire une vérité, non pas quand elle s'offre pour luy servir utilement.

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Si, comme la vérité, le mensonge n'avoit qu'un visage, nous serions en meilleurs termes. Car nous prenderions pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur. Mais le revers de la verité a cent mille figures et un champ indefiny. Les Pythagoriens font le bien certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille routtes desvoient du blanc, une y va. Certes je ne m'asseure pas que je peusse venir à bout de moy, à guarentir un danger evident et extresme par une effrontée et solemne mensonge. Un ancien pere dit que nous sommes mieux en la compagnie d'un chien cognu qu'en celle d'un homme duquel le langage nous est inconnu. Ut externus alieno non sit hominis vice. Et de combien est le langage faux moins sociable que le silence. Le Roy François premier se vantoit d'avoir mis au rouet par ce moyen Francisque Taverna, ambassadeur de François Sforce, Duc de Milan, homme tres-fameux en science de parlerie. Cettuy-cy avoit esté depesché pour excuser son maistre envers sa Majesté, d'un fait de grande consequence, qui estoit tel. Le Roy pour maintenir tousjours quelques intelligences en Italie, d'où il avoit esté dernierement chassé, mesme au Duché de Milan, avoit advisé d'y tenir pres du Duc un gentil-homme de sa part, ambassadeur par effect, mais par apparence homme privé, qui fit la mine d'y estre pour ses affaires particulieres: d'autant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus de l'Empereur, lors principalement qu'il estoit en traicté de mariage avec sa niepce, fille du Roy de Dannemarc, qui est à present douairiere de Lorraine, ne pouvoit descouvrir avoir aucune praticque et conference avecques nous, sans son grand interest. A cette commission se trouva propre un gentil'homme Milanois, escuyer d'escurie chez le Roy, nommé Merveille. Cettuy-cy despesché avecques lettres secrettes de creance et instructions d'ambassadeur, et avecques d'autres lettres de recommandation envers le Duc en faveur de ses affaires particuliers pour le masque et la montre, fut si long temps aupres du Duc, qu'il en vint quelque resentiment à l'Empereur, qui donna cause à ce qui s'ensuivit apres, comme nous pensons: qui fut, que soubs couleur de quelque meurtre, voilà le Duc qui luy faict trancher la teste de belle nuict, et son procez faict en deux jours. Messire Francisque estant venu prest d'une longue deduction contrefaicte de cette histoire--car le Roy s'en estoit adressé, pour demander raison, à tous les princes de Chrestienté et au Duc mesmes--fut ouy aux affaires du matin, et ayant estably pour le fondement de sa cause, [0012] et dressé à cette fin, plusieurs belles apparences du faict: que son maistre n'avoit jamais pris nostre homme, que

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pour gentil-homme privé, et sien suject, qui estoit venu faire ses affaires à Milan, et qui n'avoit jamais vescu là soubs autre visage, desadvouant mesme avoir sceu qu'il fut en estat de la maison du Roy, ny connu de luy, tant s'en faut qu'il le prit pour ambassadeur; le Roy à son tour, le pressant de diverses objections et demandes, et le chargeant de toutes pars, l'accula en fin sur le point de l'exécution faite de nuict, et comme à la desrobée. A quoy le pauvre homme embarrassé respondit, pour faire l'honneste, que pour le respect de sa Majesté le Duc eust esté bien marry, que telle execution se fut faicte de jour. Chacun peut penser, comme il fut relevé, s'estant si lourdement couppé, et à l'endroit d'un tel nez que celuy du Roy François. Le pape Jule second ayant envoyé un ambassadeur vers le Roy d'Angleterre, pour l'animer contre le Roy François, l'ambassadeur ayant esté ouy sur sa charge, et le Roy d'Angleterre s'estant arresté en sa responce aux difficultez qu'il trouvoit à dresser les preparatifs, qu'il faudroit pour combattre un Roy si puissant, et en alleguant quelques raisons, l'ambassadeur repliqua mal à propos, qu'il les avoit aussi considérées de sa part, et les avoit bien dictes au Pape. De cette parole si esloingnée de sa proposition, qui estoit de le pousser incontinent à la guerre, le Roy d'Angleterre print le premier argument de ce qu'il trouva depuis par effect que cet ambassadeur, de son intention particuliere, pendoit du costé de France. Et en ayant adverty son maistre, ses biens furent confisquez, et ne tint à guere qu'il n'en perdit la vie.


[0012v]

Chapitre 10

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Du Parler Prompt ou Tardif

Onc ne furent à tous, toutes graces données.
Aussi voyons nous qu'au don d'eloquence, les uns ont la facilité et la promptitude, et ce qu'on dict, le boute-hors si aisé, qu'à chaque bout de champ ils sont prests; les autres plus tardifs ne parlent jamais rien qu'élabouré et premedité. comme on donne des regles aux dames de prendre les jeux et les exercices du corps selon l'advantage de ce qu'elles ont le plus beau, si j'avois à conseiller de mesmes, en ces deux divers advantages de l'eloquence, de laquelle il semble en nostre siecle que les prescheurs et les advocats facent principale profession, le tardif seroit mieux prescheur, ce me semble, et l'autre mieux advocat: par ce que la charge de celuy-là luy donne autant qu'il luy plaist de loisir pour se preparer, et puis sa carriere se passe d'un fil et d'une suite, sans interruption, là où les commoditez de l'advocat le pressent à toute heure de se mettre en lice, et les responces improuveues de sa partie adverse le rejettent hors de son branle, où il luy faut sur le champ prendre nouveau party. Si est-ce qu'à l'entreveue du Pape Clement et du Roy François à Marseille, il advint tout au rebours, que Monsieur Poyet, homme toute sa vie nourry au barreau, en grande reputation, ayant charge de faire la harangue au Pape, et l'ayant de longue main pourpensée, voire, à ce qu'on dict, apportée de Paris toute preste, le jour mesme qu'elle devoit estre prononcée, le Pape se craignant qu'on luy tint propos, qui peut offencer les ambassadeurs des autres princes, qui estoient autour de luy, manda au Roy l'argument qui luy sembloit estre le plus propre au temps et au lieu, mais de fortune tout autre que celuy sur lequel monsieur Poyet s'estoit travaillé: de façon que sa harangue [
0013] demeuroit inutile, et luy en falloit promptement refaire un autre. Mais, s'en sentant incapable, il fallut que Monsieur le Cardinal du Bellay en print la charge. La part de l'Advocat est plus dificile que celle du Prescheur, et nous trouvons pourtant, ce m'est advis, plus de passables Advocats que Prescheurs, au moins en France. Il semble que ce soit plus le propre de l'esprit, d'avoir son operation prompte et soudaine, et plus le propre du jugement de l'avoir lente et posée. Mais qui demeure du tout muet, s'il n'a loisir de se preparer, et

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celuy aussi à qui le loisir ne donne advantage de mieux dire, ils sont en pareil degré d'estrangeté. On recite de Severus Cassius qu'il disoit mieux sans y avoir pensé; qu'il devoit plus à la fortune qu'à sa diligence; qu'il luy venoit à profit d'estre troublé en parlant, et que ses adversaires craignoyent de le picquer, de peur que la colere ne luy fit redoubler son eloquence. Je cognois, par experience, cette condition de nature, qui ne peut soustenir une vehemente premeditation et laborieuse. Si elle ne va gayement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d'aucuns ouvrages qu'ils puent l'huyle et la lampe, pour certaine aspreté et rudesse que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais, outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de l'ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la met au rouet, la rompt, et l'empesche, ainsi qu'il advient à l'eau qui, par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouver issue en un goulet ouvert. En cette condition de nature, de quoy je parle, il y a quant et quant aussi cela, qu'elle demande à estre non pas esbranlée et piquée par ces passions fortes, comme la colere de Cassius (car ce mouvement seroit trop aspre), elle veut estre non pas secouée, mais solicitée; elle veut estre eschaufée et reveillée par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que trainer et languir. L'agitation est sa vie et sa grace. Je ne me tiens pas bien en ma possession [0013v] et disposition. Le hasard y a plus de droict que moy. L'occasion, la compaignie, le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que je n'y trouve lors que je le sonde et employe à part moy. Ainsi les paroles en valent mieux que les escripts, s'il y peut avoir chois où il n'y a point de pris. Ceci m'advient aussi: que je ne me trouve pas où je me cherche; et me trouve plus par rencontre que par l'inquisition de mon jugement. J'aurai eslancé quelque subtilité en escrivant. (J'enten bien: mornée pour un autre, affilée pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun selon sa force); je l'ay si bien perdue que je ne sçay ce que j'ay voulu dire: et l'a l'estranger descouverte par fois avant moy. Si je portoy le rasoir par tout où cela m'advient, je me desferoy tout. Le rencontre m'en offrira le jour quelque autre fois plus apparent que celuy du midy: et me fera estonner de mon hesitation.

Chapitre 11

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Des Prognostications

Quant aux oracles, il est certain que bonne piece avant la venue de Jesus-Christ, ils avoyent commencé à perdre leur credit: car nous voyons que Cicero se met en peine de trouver la cause de leur defaillance; et ces mots sont à luy: Cur isto modo jam oracula Delphis non eduntur non modo nostra aetate sed jamdiu, ut modo nihil possit esse contempsius. Mais quant aux autres prognostiques, qui se tiroyent de l'anatomie des bestes aux sacrifices, ausquels Platon attribue en partie la constitution naturele des membres internes d'icelles, du trepignement des poulets, du vol des oyseaux, aves quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus, des foudres, du tournoiement des rivieres, multa cernunt aruspices, multa augures provident, multa oraculis declarantur, multa vaticinationibus, multa somniis, multa portentis, et autres sur lesquels l'ancienneté appuioit la plus part des entreprinses, tant publiques que privées, nostre religion les a abolies. Et encore qu'il reste entre nous quelques moyens de divination és astres, és esprits, és figures du corps, és songes, et ailleurs,--notable exemple de la forçenée curiosité de nostre nature, s'amusant à preoccuper les choses futures, comme si elle n'avoit pas assez affaire à digerer les presentes:

cur hanc tibi rector Olympi
Sollicitis visum mortalibus addere curam,
Noscant venturas ut dira per omina clades.
Sit subitum quodcunque paras, sit caeca futuri
Mens hominum fati, liceat sperare timenti;

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Ne utile quidem est scire quid futurum sit. Miserum est enim nihil proficientem angi, --si est-ce qu'elle est de beaucoup moindre auctorité. Voylà pourquoy l'exemple de François Marquis de Sallusse m'a semblé remarcable. Car, lieutenant du Roy François en son armée de là les monts, infiniment favorisé de nostre cour, et obligé au Roy du Marquisat mesmes, qui avoit esté [0014] confisqué de son frere, au reste ne se presentant occasion de le faire, son affection mesme y contredisant, se laissa si fort espouvanter (comme il a esté adveré) aux belles prognostications qu'on faisoit lors courir de tous costez à l'advantage de l'Empereur Charles cinquiesme, et à nostre des-advantage, mesmes en Italie, où ces folles propheties avoyent trouvé tant de place, qu'à Rome fut baillé grande somme d'argent au change, pour cette opinion de nostre ruine, qu'apres s'estre souvent condolu à ses privez, des maux qu'il voyoit inevitablement preparez à la couronne de France, et aux amis qu'il y avoit, se revolta et changea de party: à son grand dommage pourtant, quelque constellation qu'il y eut. Mais il s'y conduisit en homme combattu de diverses passions. Car ayant et villes et forces en sa main, l'armée ennemye soubs Antoine de Leve à trois pas de luy, et nous sans soubsçon de son faict, il estoit en luy de faire pis qu'il ne fist. Car, pour sa trahison, nous ne perdismes ny homme ny ville que Fossan: encore apres l'avoir long temps contestée.

Prudens futuri temporis exitum
Caliginosa nocte premit Deus,
Ridétque si mortalis ultra
Fas trepidat.
Ille potens sui
Laetusque deget, cui licet in diem
Dixisse, vixi, cras vel atra
Nube polum pater occupato
Vel sole puro.
Laetus in praesens animus, quod ultra est,
Oderit curare.

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Et ceux qui croyent ce mot au contraire, le croyent à tort: Ista sic reciprocantur, ut et, si divinatio sit, dii sint; et, si dii sint, sit divinatio. Beaucoup plus sagement Pacuvius: Nam istis qui linguam avium intelligunt, Plusque ex alieno jecore sapiunt, quam ex suo, Magis audiendum quam auscultandum censeo. Cette tant celebrée art de diviner des Toscans nasquit ainsi. Un laboureur, perçant de son coultre profondement la terre, en veid sourdre Tages, demi-dieu d'un visage enfantin, mais de senile prudence. Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie et conservée à plusieurs siecles, contenant les principes et moyens de cette art. Naissance conforme à son progrez. J'aymerois bien mieux regler mes affaires par le sort des dez que par ces songes. Et de vray en toutes republiques on a tousjours laissé bonne part d'authorité au sort. Platon en la police qu'il forge à discretion luy attribue la decision de plusieurs effects d'importance, et veut entre autres choses que les mariages se facent par sort entre les bons; et donne si grand poids à cette election fortuite que les enfans qui en naissent, il ordonne qu'ils soyent nourris au païs: ceux qui naissent des mauvais en soyent mis hors: toutesfois si quelqu'un de ces bannis venoit par cas d'adventure à montrer en croissant quelque bonne esperance de soy, qu'on le puisse rapeler, et exiler aussi celuy d'entre les retenus qui montrera peu d'esperance de son adolescence. J'en voy qui estudient et glosent leurs Almanachs, et nous en alleguent l'authorité aux choses qui se [0014v] passent. A tant dire, il faut qu'ils dient et la vérité et le mensonge: Quis est enim qui totum diem jaculans non aliquando conlineet. Je ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre: ce seroit plus de certitude, s'il y avoit regle et verité à mentir tousjours. joint que personne ne tient registre de leurs mescontes, d'autant qu'ils sont ordinaires et infinis; et fait on valoir leurs divinations de ce qu'elles sont rares, incroiables et prodigieuses.

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Ainsi respondit Diagoras qui fut surnommé l'Athée, estant en la Samothrace, à celuy qui en luy montrant au temple force voeuz et tableaux de ceux qui avoyent eschapé le naufrage, luy dict: Et bien, vous qui pensez que les dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que dittes vous de tant d'hommes sauvez par leur grace? Il se fait ainsi, respondit-il: ceux-là ne sont pas peints qui sont demeurez noyez, en bien plus grand nombre. Cicero dit que le seul Xenophanes Colophonius entre tous les philosophes qui ont advoué les dieux, a essayé desraciner toute sorte de divination. D'autant est-il moins de merveille si nous avons veu par fois à leur dommage aucunes de noz ames principesques s'arrester à ces vanitez. Je voudrois bien avoir reconnu de mes yeux ces deux merveilles: du livre de Joachim, abbé calabrois, qui predisoit tous les papes futurs, leurs noms et formes; et celuy de Leon l'Empereur, qui predisoit les empereurs et patriarches de Grece. Cecy ay-je reconnu de mes yeux, qu'és confusions publiques les hommes estonnez de leur fortune se vont rejettant comme à toute superstition, à rechercher au ciel les causes et menaces ancienes de leur malheur. Et y sont si estrangement heureux de mon temps, qu'ils m'ont persuadé, qu'ainsi que c'est un amusement d'esperits aiguz et oisifs, ceux qui sont duicts à ceste subtilité, de les replier et desnouer, seroyent en tous escrits capables de trouver tout ce qu'ils y demandent. Mais sur tout leur preste beau jeu le parler obscur, ambigu et fantastique du jargon prophetique, auquel leurs autheurs ne donnent aucun sens clair, afin que la posterité y en puisse appliquer de tel qu'il luy plaira. Le demon de Socrates estoit à l'advanture certaine impulsion de volonté, qui se présentoit à luy, sans attendre le conseil de son discours. En une ame bien espurée, comme la sienne, et preparée par continuel exercice de sagesse et de vertu, il est vray semblable que ces inclinations, quoy que temeraires et indigestes, estoyent tousjours importantes et dignes d'estre suyvies. Chacun sent en soy quelque image de telles agitations d'une opinion prompte, véhemente et fortuite. C'est à moy de leur donner quelque authorité, qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement foibles en raison et violentes en persuasion: ou en dissuasion, qui estoient plus ordinaires en Socrates, ausquelles je me laissay emporter si utilement et heureusement qu'elles pourroyent estre jugées tenir quelque chose d'inspiration divine.

Chapitre 12

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De la Constance

La Loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous devions couvrir, autant qu'il est en nostre puissance, des maux et inconveniens qui nous menassent, ny par consequent d'avoir peur qu'ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens honnestes de se garentir des maux sont non seulement permis, mais louables. Et le jeu de la constance se joue principalement à porter patiemment les inconveniens, où il n'y a point de remede. De maniere qu'il n'y a soupplesse de corps, ny mouvement aux armes de main, que nous trouvions mauvais, s'il sert à nous garantir du coup qu'on nous rue. Plusieurs nations tres belliqueuses se servoyent en leurs faits d'armes de la fuite pour advantage principal et montroyent le dos à l'ennemy plus dangereusement que leur visage. Les Turcs en retiennent quelque chose. Et Socrates en Platon, se moquant de Lachez qui avoit defini la fortitude: se tenir ferme en son reng contre les ennemys: Quoy, feit-il, seroit-ce donq lascheté de les battre en leur faisant place? Et luy allegue Homere qui loue en Aeneas la science de fuir. Et parce que Lachez, se r'advisant, advoue cet usage aux Scythes, et enfin generalement aux gens de cheval, il luy allegue encore l'exemple des gens de pied Lacedemoniens, nation sur toutes duitte à combattre de pied ferme, qui en la journée de Platées, ne pouvant ouvrir la phalange Persienne, s'adviserent de s'escarter et sier arriere, pour par l'opinion de leur fuitte faire rompre et dissoudre cette masse en les poursuivant. Par où ils se donnerent la victoire. Touchant les Scythes on dict d'eux, quand Darius alla pour les subjuguer, qu'il manda à leur Roy force reproches pour le voir tousjours reculant devant luy et gauchissant la meslée. A quoy Indathyrsez, car ainsi se nommoit-il, fit responce que ce n'estoit pour avoir peur ny de luy ny d'homme vivant, mais que c'estoit la façon de marcher de sa nation, n'ayant ny terre cultivée, ny ville, ny maison à deffendre, et à craindre que l'ennemy en peust faire profit. Mais s'il avoit si grand faim d'y mordre, qu'il approchast pour voir le lieu de leurs anciennes sepultures, et que là il trouveroit à qui parler.

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Toutes-fois aux canonades, depuis qu'on leur est planté en bute, comme les occasions de la guerre portent souvent, il est messeant de s'esbranler pour la menasse du coup: d'autant que pour sa violence et vitesse nous le tenons inevitable. Et en y a meint un, qui pour avoir ou haussé la main, ou baissé la teste, en a pour le moins appresté à [0015] rire à ses compagnons. Si est-ce qu'au voyage que l'Empereur Charles cinquiesme fit contre nous en Provence, le Marquis de Guast estant allé recognoistre la Ville d'Arle, et s'estant jetté hors du couvert d'un moulin à vent, à la faveur duquel il s'estoit approché, fut apperceu par les Seigneurs de Bonneval et Seneschal d'Agenois, qui se promenoient sus le theatre aux arenes. Lesquels, l'ayant monstré au Seigneur de Villier, Commissaire de l'artillerie, il braqua si à propos une colouvrine, que sans ce que le-dict Marquis, voyant mettre le feu, se lança à quartier, il fut tenu qu'il en avoit dans le corps. Et de mesmes quelques années auparavant, Laurens de Médicis, Duc d'Urbin, pere de la Royne, mere du Roy, assiegeant Mondolphe, place d'Italie, aux terres qu'on nomme du Vicariat, voyant mettre le feu à une piece qui le regardoit, bien luy servit de faire la cane. Car autrement le coup, qui ne luy rasa que le dessus de la teste, luy donnoit sans doute dans l'estomach. Pour en dire le vray, je ne croy pas que ces mouvemens se fissent avecques discours: car quel jugement pouvez vous faire de la mire haute ou basse en chose si soudaine? Et est bien plus aisé à croire, que la fortune favorisa leur frayeur, et que ce seroit moyen un' autre fois aussi bien pour se jetter dans le coup, que pour l'éviter. Je ne me puis deffendre, si le bruit esclattant d'une harquebusade vient à me frapper les oreilles à l'improuveu, en lieu où je ne le deusse pas attendre, que je n'en tressaille: ce que j'ay veu encores advenir à d'autres qui valent mieux que moy. Ny n'entendent les Stoïciens que l'ame de leur sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui luy surviennent: ains comme à une subjection naturelle consentent qu'il cede au grand bruit du ciel, ou d'une ruine, pour exemple, jusques à la palleur et contraction. Ainsin aux autres passions pourveu que son opinion demeure sauve et entière et que l'assiette de son discours n'en souffre atteinte ny alteration quelconque et qu'il ne preste nul consentement à son effroi et souffrance. De celuy qui n'est pas sage il en va de mesmes en la premiere partie, mais tout autrement en la seconde. Car l'impression des passions ne demeure pas en luy superficielle, ains va penetrant jusques au siege de sa raison,

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l'infectant et la corrompant. Il juge selon icelles et s'y conforme. Voyez bien disertement et plainement l'estat du sage Stoïque Mens immota manet, lachrimae volvuntur inanes. Le sage Peripateticien ne s'exempte pas des perturbations, mais il les modere.

Chapitre 13

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Ceremonie de l'Entreveue des Roys

Il n'est subject si vain, qui ne merite un rang en cette rapsodie. A nos regles communes, ce seroit une notable discourtoisie, et à l'endroit d'un pareil et plus à l'endroict d'un grand, de faillir à vous trouver chez vous, quand [0015v] il vous auroit adverty d'y devoir venir. Voire, adjoustoit la Royne de Naverre Marguerite à ce propos, que c'estoit incivilité à un Gentil-homme de partir de sa maison, comme il se faict le plus souvent, pour aller au devant de celuy qui le vient trouver, pour grand qu'il soit: et qu'il est plus respectueux et civil de l'attendre, pour le recevoir, ne fust que de peur de faillir sa route; et qu'il suffit de l'accompagner à son partement. Pour moy j'oublie souvent l'un et l'autre de ces vains offices, comme je retranche en ma maison toute ceremonie. Quelqu'un s'en offence: qu'y ferois-je? Il vaut mieux que je l'offence pour une fois, que à moy tous les jours: ce seroit une subjection continuelle. A quoy faire fuyt-on la servitude des cours, si on l'en traine jusques en sa taniere. C'est aussi une reigle commune en toutes assemblées, qu'il touche aux moindres de se trouver les premiers à l'assignation, d'autant qu'il est mieux deu aux plus apparans de se faire attendre. Toutes-fois à l'entreveue qui se dressa du Pape Clement et du Roy François à Marseille, le Roy y ayant ordonné les apprets necessaires, s'esloigna de la ville, et donna loisir au Pape de deux ou trois jours pour son entrée et refreschissement, avant qu'il le vint trouver. Et de mesmes à l'entrée aussi du Pape et de l'Empereur à Bouloigne, l'Empereur donna moyen au Pape d'y estre le premier, et y survint apres luy. C'est, disent-ils, une ceremonie ordinaire aux abouchemens de tels Princes, que le plus grand soit avant les autres au lieu assigné, voyre avant celuy chez qui se faict l'assemblée; et le prennent de ce biais, que c'est, affin que cette apparence tesmoigne, que c'est le plus grand que les moindres vont trouver, et le recherchent, non pas luy eux. Non seulement chasque païs, mais chasque cité a sa civilité particulière, et chaque vacation. J'y ay esté assez soigneusement dressé en mon enfance et ay vescu en assez bonne compaignie, pour n'ignorer pas les loix de la nostre françoise; et en tiendrois eschole. J'aime à les ensuivre,

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mais non pas si couardement que ma vie en demeure contraincte. Elles ont quelques formes penibles, lesquelles pourveu qu'on oublie par discretion, non par erreur, on n'en a pas moins de grace. J'ay veu souvent des hommes incivils par trop de civilité, et importuns de courtoisie. C'est au demeurant une tres utile science que la science de l'entregent. Elle est, comme la grace et la beauté, conciliatrice des premiers abords de la societé et familiarité; et par consequent nous ouvre la porte à nous instruire par les exemples d'autruy, et à exploiter et produire nostre exemple, s'il a quelque chose d'instruisant et communicable.


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Chapitre 14

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Que le Goust des Biens et des Maux Depend en Bonne Partie de l'Opinion que Nous en Avons

Les hommes (dit une sentence Grecque ancienne) sont tourmentez par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mesmes. Il y auroit un grand poinct gaigné pour le soulagement de nostre miserable condition humaine, qui pourroit establir cette proposition vraye tout par tout. Car si les maux n'ont entrée en nous que par nostre jugement, il semble qu'il soit en nostre pouvoir de les mespriser ou contourner à bien. Si les choses se rendent à nostre mercy, pourquoy n'en chevirons nous, ou ne les accommoderons nous à nostre advantage? Si ce que nous appellons mal et tourment n'est ny mal ny tourment de soy, ains seulement que nostre fantasie luy donne cette qualité, il est en nous de la changer. Et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes estrangement fols

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de nous bander pour le party qui nous est le plus ennuyeux, et de donner aux maladies, à l'indigence et au mespris un aigre et mauvais goust, si nous le leur pouvons donner bon, et si la fortune fournissant simplement de matiere c'est à nous de luy donner la forme. Or que ce que nous appellons mal ne le soit pas de soy, ou au moins, tel qu'il soit, qu'il depende de nous de luy donner autre saveur, et autre visage, car tout revient à un, voyons s'il se peut maintenir. Si l'estre originel de ces choses que nous craignons, avoit credit de se loger en nous de son authorité, il logeroit pareil et semblable en tous: car les hommes sont tous d'une espece, et sauf le plus et le moins, se trouvent garnis de pareils outils et instrumens pour concevoir et juger. Mais la diversité des opinions que nous avons de ces choses là montre clerement qu'elles n'entrent en nous que par composition: tel à l'adventure les loge chez soy en leur vray estre, mais mille [0016v] autres leur donnent un estre nouveau et contraire chez eux. Nous tenons la mort, la pauvreté et la douleur pour nos principales parties. Or cette mort que les uns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sçait que d'autres la nomment l'unique port des tourmens de ceste vie? le souverain bien de nature? seul appuy de nostre liberté? et commune et prompte recepte à tous maux? Et comme les uns l'attendent tremblans et effrayez, d'autres la supportent plus aysement que la vie. Celuy-là se plaint de sa facilité:

Mors, utinam pavidos vita subducere nolles,
Sed virtus te sola daret.

Or laissons ces glorieux courages: Theodorus respondit à Lysimachus menaçant de le tuer: Tu feras un grand coup d'arriver à la force d'une cantharide. La plus part des philosophes se treuvent avoir ou prevenu par dessein ou hasté et secouru leur mort. Combien voit-on de personnes populaires, conduictes à la mort, et non à une mort simple, mais meslée de honte et quelque fois de griefs tourmens, y apporter une telle asseurance, qui par opiniatreté, qui par simplesse naturelle, qu'on n'y apperçoit rien de changé de leur estat ordinaire: establissans leurs affaires domestiques, se recommandans à leurs amis, chantans, preschans et entretenans le peuple: voire y meslans quelque-fois des mots pour rire, et beuvans à leurs cognoissans, aussi

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bien que Socrates. Un qu'on menoit au gibet, disoit que ce ne fut pas par telle rue, car il y avoit danger qu'un marchant luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux. L'autre respondit à son confesseur, qui luy promettoit qu'il soupperoit ce jour là avec nostre Seigneur: Allez vous y en, vous, car de ma part je jeusne. Un autre, ayant demandé à boire, et le bourreau ayant beu le premier, dict ne vouloir boire apres luy, de peur de prendre la verolle. Chacun a ouy faire le conte du Picard, auquel, estant à l'eschelle, on presenta une garse, et que (comme nostre justice permet quelque fois) s'il la vouloit espouser, on luy sauveroit la vie: luy, l'ayant [0017] un peu contemplée, et apperçeu qu'elle boitoit: Attache, Attache, dit il, elle cloche. Et on dict de mesmes qu'en Dannemarc un homme condamné à avoir la teste tranchée, estant sur l'eschaffaut, comme on luy presenta une pareille condition, la refusa, par ce que la fille qu'on luy offrit avoit les joues avallées et le nez trop pointu. Un valet à Thoulouse, accusé d'heresie, pour toute raison de sa creance se rapportoit à celle de son maistre, jeune escholier prisonnier avec luy; et ayma mieux mourir, que se laisser persuader que son maistre peust faillir. Nous lisons de ceux de la ville d'Arras, lors que le Roy Loys unziesme la print, qu'il s'en trouva bon nombre parmy le peuple qui se laisserent pendre, plustost que de dire: Vive le roy. Au Royaume de Narsinque, encores aujourd'huy les femmes de leurs prestres sont vives ensevelies avec leurs maris morts. Toutes autres femmes sont brûlées vives non constamment seulement, mais gaïement aux funerailles de leurs maris. Et quand on brule le corps de leur Roy trespassé, toutes ses femmes et concubines, ses mignons et toute sorte d'officiers et serviteurs qui font un peuple, accourent si allegrement à ce feu pour s'y jetter quand et leur maistre, qu'ils semblent tenir à honneur d'estre compaignons de son trespas. Et de ces viles ames de bouffons il s'en est trouvé qui n'ont voulu abandonner leur gaudisserie en la mort mesme. Celuy à qui le bourreau donnoit le branle s'escria: Vogue la gallée, qui estoit son refrain ordinaire. Et l'autre qu'on avoit couché sur le point de rendre sa vie le long du foier sur une paillasse, à qui le médecin demandant où le mal le tenoit: Entre le banc et le feu, respondit il. Et le prestre, pour luy donner l'extreme onction, cherchant ses pieds, qu'il avoit reserrez et contraints par la maladie: Vous les trouverez, dit-il, au bout de mes jambes. A l'homme qui l'exhortoit de se recommander à Dieu: Qui y va? demanda-il; et l'autre respondant: Ce sera tantost vous mesmes, s'il luy plait;--Y fusse-je bien demain au soir, replica-il.--Recommandez vous seulement

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à luy, suivit l'autre, vous y serez bien tost.--Il vaut donc mieux, adjousta-il, que je luy porte mes recommandations moy-mesmes. Pendant nos dernieres guerres de Milan et tant de prises et récousses, le peuple, impatient de si divers changemens de fortune, print telle resolution à la mort, que j'ay ouy dire à mon pere, qu'il y veist tenir conte de bien vingt et cinq maistres de maison, qui s'estoient deffaits eux mesmes en une sepmaine. Accident [0017v] approchant à celuy de la ville des Xantiens, lesquels, assiegez par Brutus, se precipiterent pesle mesle hommes, femmes, et enfans à un si furieux appetit de mourir, qu'on ne fait rien pour fuir la mort, que ceux-cy ne fissent pour fuir la vie: en maniere qu'à peine peut Brutus en sauver un bien petit nombre. Toute opinion est assez forte pour se faire espouser au pris de la vie. Le premier article de ce beau serment que la Grece jura et maintint en la guerre Medoise, ce fut que chacun changeroit plustost la mort à la vie, que les loix Persiennes aux leurs. Combien void-on de monde, en la guerre des Turcs et des Grecs, accepter plustost la mort tres-aspre que de se descirconcire pour se babtiser? Exemple de quoy nulle sorte de religion n'est incapable. Les Roys de Castille ayants banni de leurs terres les Juifs, le Roy Jehan de Portugal leur vendit à huit escus pour teste la retraicte aux siennes, en condiction que dans certain jour ils auroient à les vuider: et luy, promettoit leur fournir de vaisseaux à les trajecter en Afrique. Le jour venu, lequel passé il estoit dict que ceux qui n'auroient obeï demeureroient esclaves, les vaisseaux leur furent fournis escharcement et ceux qui s'y embarquerent, rudement et villainement traittez par les passagers, qui, outre plusieurs autres indignitez, les amuserent sur mer, tantost avant, tantost arriere, jusques à ce qu'ils eussent consommé leurs victuailles et fussent contreints d'en acheter d'eux si cherement et si longuement qu'ils furent randus à bord apres avoir esté du tout mis en chemise. La nouvelle de cette inhumanité rapportée à ceux qui estoient en terre, la plus part se resolurent à la servitude: aucuns firent contenance de changer de religion. Emmanuel, venu à la couronne, les meit premierement en liberté: et, changeant d'advis depuis, leur donna temps de vuider ses païs, assignant trois ports à leur passage. Il esperoit, dit l'evesque Osorius, le meilleur historien Latin de noz siecles, que la faveur de la liberté, qu'il leur avoit rendue, aiant failli de les convertir au Christianisme, la difficulte de se commettre comme leurs compaignons à la volerie des mariniers, d'abandonner un païs où ils estoient habituez avec grandes richesses, pour s'aller jetter en region incognue et estrangere, les y rameineroit. Mais, se voyant decheu de son esperance, et eux tous

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deliberez au passage, il retrancha deux des ports qu'il leur avoit promis, affin que la longueur et incommodité du traject en ravisast aucuns: ou pour les amonceller tous à un lieu, pour une plus grande commodité de l'execution qu'il avoit destinée. Ce fut qu'il ordonna qu'on arrachast d'entre les mains des peres et des meres tous les enfans au dessous de quatorze ans, pour les transporter hors de leur veue et conversation, en lieu où ils fussent instruits à nostre religion. Ils disent que cet effect produisit un horrible spectacle: la naturelle affection d'entre les peres et les enfans et de plus le zele à leur ancienne creance, combattant à l'encontre de cette violente ordonnance. Il y fut veu communement des peres et meres se deffaisant eux mesmes: et, d'un plus rude exemple encore, precipitant par amour et compassion leurs jeunes enfans dans des puits pour fuir à la loy. Au demeurant, le terme qu'il leur avoit prefix expiré, par faute de moiens, ils se remirent en servitude. Quelques-uns se firent Chrestiens: de la foi desquels, ou de leur race, encores aujourd'huy cent ans apres peu de Portugois s'asseurent, quoy que la coustume et la longueur du temps soient bien plus fortes conseilleres que toute autre contreinte. Quoties non modo ductores nostri, dit Cicero, sed universi etiam exercitus ad non dubiam mortem concurrerunt. J'ay veu quelqu'un de mes intimes amis courre la mort à force, d'une vraye affection, et enracinée en son cueur par divers visages de discours, que je ne luy sceu rabatre, et à la premiere qui s'offrit coiffée d'un lustre d'honneur s'y precipiter hors de toute apparence, d'une faim aspre et ardente. Nous avons plusieurs exemples en nostre temps de ceux, jusques aux enfans, qui, de crainte de quelque legiere incommodité, se sont donnez à la mort. Et à ce propos, que ne craindrons nous, dict un ancien, si nous craignons ce que la couardise mesme a choisi pour sa retraite? D'enfiler icy un grand rolle de ceux de tous sexes et conditions et de toutes sectes és siecles plus heureux, qui ont ou attendu la mort constamment, ou recherchée volontairement, et recherchée non seulement pour fuir les maux de cette vie, mais aucuns pour fuir simplement la satieté de vivre, et d'autres pour l'esperance d'une meilleure condition ailleurs, je n'auroy jamais faict. Et en est le nombre si infiny, qu'à la verité j'auroy meilleur marché de mettre en compte ceux qui l'ont crainte. Cecy seulement. Pyrrho le Philosophe, se trouvant un jour de grande tourmente dans un batteau, montroit à ceux qu'il voyoit les plus effrayez

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autour de luy, et les encourageoit par l'exemple d'un pourceau, qui y estoit, nullement soucieux de cet orage. Oserons-nous donc dire que cet avantage de la raison, dequoy nous faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistres et empereurs du reste des creatures, ait esté mis en nous pour nostre tourment? A quoy faire la cognoissance des choses, si nous en perdons le repos et la tranquillité, où nous [0018] serions sans cela, et si elle nous rend de pire condition que le pourceau de Pyrrho? L'intelligence qui nous a esté donnée pour nostre plus grand bien, l'employerons nous à nostre ruine, combatans le dessein de nature, et l'universel ordre des choses, qui porte que chacun use de ses utils et moyens pour sa commodité? Bien, me dira l'on, vostre regle serve à la mort, mais que direz vous de l'indigence? Que direz vous encor de la douleur, que Aristippus, Hieronymus et la plupart des sages ont estimé le dernier mal; et ceux qui le nioient de parole, le confessoient par effect? Possidonius estant extremement tourmenté d'une maladie aigue et douloureuse, Pompeius le fut voir, et s'excusa d'avoir prins heure si importune pour l'ouyr deviser de la Philosophie: Ja à Dieu ne plaise, luy dit Possidonius, que la douleur gaigne tant sur moy, qu'elle m'empesche d'en discourir et d'en parler' et se jetta sur ce mesme propos du mespris de la douleur. Mais cependant elle jouoit son rolle et le pressoit incessamment. A quoy il s'escrioit: Tu as beau faire, douleur, si ne diray-je pas que tu sois mal. Ce conte qu'ils font tant valoir, que porte-il pour le mespris de la douleur? Il ne debat que du mot, et cependant si ces pointures ne l'esmeuvent, pourquoy en rompt-il son propos? Pourquoy pense-il faire beaucoup de ne l'appeller pas mal? Icy tout ne consiste pas en l'imagination. Nous opinons du reste, c'est icy la certaine science, qui joue son rolle. Nos sens mesme en sont juges,

Qui nisi sunt veri, ratio quoque falsa sit omnis.

Ferons nous à croire à nostre peau que les coups d'estriviere la chatouillent? Et à nostre go?ut que l'aloé soit du vin de graves? Le pourceau de Pyrrho est icy de nostre escot. Il est bien sans effroy à la mort, mais si on le bat, il crie et se tourmente. Forcerons nous la generale habitude de nature, qui se voit en tout ce qui est vivant sous ciel, de trembler sous la douleur? Les arbres mesmes semblent gemir aux offences [0018v] qu'on leur

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faict. La mort ne se sent que par le discours, d'autant que c'est le mouvement d'un instant:

Aut fuit, aut veniet, nihil est praesentis in illa,
Morsque minus poenae quam mora mortis habet.

Mille bestes, mille hommes sont plustost mors que menassés. Et à la verité ce que nous disons craindre principalement en la mort, c'est la douleur, son avant-coureuse coustumiere. Toutesfois s'il en faut croire un saint pere: « Malam mortem non facit, nisi quod sequitur mortem.» Et je diroy encores plus vraysemblablement que ny ce qui va devant, ny ce qui vient apres, n'est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. Et je trouve par experience que c'est plus tost l'impatience de l'imagination de la mort qui nous rend impatiens de la douleur, et que nous la sentons doublement grieve de ce qu'elle nous menace de mourir. Mais la raison accusant nostre lascheté de craindre chose si soudaine, si inevitable, si insensible, nous prenons cet autre pretexte plus excusable. Tous les maux qui n'ont autre danger que du mal, nous les disons sans danger; celuy des dents ou de la goutte, pour grief qu'il soit, d'autant qu'il n'est pas homicide, qui le met en conte de maladie? Or bien presupposons le, qu'en la mort nous regardons principalement la douleur. Comme aussi la pauvreté n'a rien à craindre que cela, qu'elle nous jette entre ses bras, par la soif, la faim, le froid, le chaud, les veilles, qu'elle nous fait souffrir. Ainsi n'ayons affaire qu'à la douleur. Je leur donne que ce soit le pire accident de nostre estre, et volontiers: car je suis l'homme du monde qui luy veux autant de mal, et qui la fuis autant, pour jusques à présent n'avoir pas eu, Dieu mercy, grand commerce avec elle. Mais il est en nous, si non de l'aneantir, au moins de l'amoindrir par la patience, et quand bien le corps s'en esmouveroit, de maintenir ce neantmoins l'ame et la raison en bonne trampe. Et s'il ne l'estoit, qui auroit mis en credit parmy nous la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la resolution? Où joueroyent elles leur rolle, s'il n'y a plus de douleur à deffier:

avida est periculi virtus.

S'il ne faut coucher sur la dure, soustenir armé de toutes pieces la chaleur du midy, se paistre d'un cheval et d'un asne, se voir detailler en pieces, et

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arracher une balle d'entre les os, se souffrir recoudre, cauterizer et sonder, par où s'acquerra l'advantage que nous voulons avoir sur le vulgaire? C'est bien loing de fuir le mal et la douleur, ce que disent les Sages, que des actions égallement bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire, où il y a plus de peine: Non enim hilaritate, nec lascivia, nec risu, aut joco comite levitatis, sed saepe etiam tristes firmitate et constantia sunt beati. Et à cette cause il a esté impossible de persuader à nos peres que les conquestes faites par vive force, au hazard de la guerre, ne fussent plus advantageuses, [0019] que celles qu'on faict en toute seureté par pratiques et menées:

Laetius est, quoties magno sibi constat honestum.

D'avantage, cela doit nous consoler: que naturellement, si la douleur est violente, elle est courte; si elle est longue, elle est legiere, si gravis brevis, si longus levis. Tu ne la sentiras guiere long temps, si tu la sens trop; elle mettra fin à soy, ou à toy: l'un et l'autre revient à un. Si tu ne la portes, elle t'emportera. Memineris maximos morte finiri; parvos multa habere intervalla requietis; mediocrium nos esse dominos: ut si tolerabiles sint feramus, sin minus, e vita, quum ea non placeat, tanquam e theatro exeamus. Ce qui nous fait souffrir avec tant d'impatience la douleur, c'est de n'estre pas accoustumez de prendre nostre principal contentement en l'ame, de ne nous attendre point assez à elle, qui est seule et souveraine maistresse de nostre condition et conduite. Le corps n'a, sauf le plus et le moins, qu'un train et qu'un pli. Elle est variable en toute sorte de formes, et renge à soy, et à son estat, quel qu'il soit, les sentiments du corps et tous autres accidents. Pourtant la faut-il estudier et enquerir, et esveiller en elle ses ressors tout-puissants. Il n'y a raison, ny prescription, ny force, qui puisse contre son inclination et son chois. De tant de milliers de biais qu'elle a en sa disposition, donnons-luy en un propre à nostre repos et conservation, nous voilà non couvers seulemant de toute offence mais gratifiez mesmes et flattez, si bon luy semble, des offences et des maux.

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Elle faict son profit de tout indifferemment. L'erreur, les songes, luy servent utilement, comme une loyale matiere à nous mettre à garant et en contentement. Il est aisé à voir que ce qui aiguise en nous la douleur et la volupté, c'est la pointe de nostre esprit. Les bestes, qui le tiennent sous boucle, laissent aux corps leurs sentiments, libres et naïfs, et par consequent uns, à peu pres en chaque espece, comme nous voions par la semblable application de leurs mouvements. Si nous ne troublions pas en noz membres la jurisdiction qui leur appartient en cela, il est à croire que nous en serions mieux, et que nature leur a donné un juste et moderé temperament envers la volupté et envers la douleur. Et ne peut faillir d'estre juste, estant esgal et commun. Mais puis que nous nous sommes emancipez de ses regles, pour nous abandonner à la vagabonde liberté de nos fantasies, au moins aydons nous à les plier du costé le plus aggreable. Platon craint nostre engagement aspre à la douleur et à la volupté, d'autant qu'il oblige et attache par trop l'ame au corps. Moy plustost au rebours, d'autant qu'il l'en desprent et descloue. Tout ainsi que l'ennemy se rend plus aigre à nostre fuite, aussi s'enorgueillit la douleur à nous voir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien meilleure composition à qui luy fera teste. Il se faut opposer et bander contre. En nous acculant et tirant arriere, nous appellons à nous et attirons la ruine qui nous menasse. Comme le corps est plus ferme à la charge en le roidissant, aussi est l'ame. Mais venons aux exemples, qui sont proprement du gibier des gens foibles de reins, comme moy, où nous trouverons qu'il va de la douleur, comme des pierres qui prennent couleur ou plus haute ou plus morne selon la feuille où l'on les couche, et qu'elle ne tient qu'autant de place en nous que nous luy en faisons. Tantum doluerunt, dict Saint Augustin, quantum doloribus se inseruerunt. Nous sentons plus un coup de rasoir du Chirurgien, que dix coups d'espée en la chaleur du combat. Les douleurs de l'enfantement par les medecins et par Dieu mesme estimées grandes, et que nous passons avec tant de ceremonies, il y a des nations entieres qui n'en font nul conte. Je laisse à part les femmes Lacedemonienes; mais aux Souisses, parmy nos gens de pied, quel changement y trouvez vous? Sinon que trottant apres leurs maris, vous leur voyez aujourd'hui porter au col l'enfant, qu'elles avoyent hier au ventre. Et ces Egyptiennes contrefaictes, ramassées d'entre nous, vont, elles mesmes, laver les leurs, qui viennent de naistre, et prennent leur baing en la plus prochaine riviere. [0019v] Outre tant de garces qui desrobent tous les jours leurs enfans

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tant en la generation qu'en la conception, cette honneste femme de Sabinus, patricien romain, pour l'interest d'autruy supporta le travail de l'enfantement de deux jumeaux, seule, sans assistance, et sans voix et gemissement. Un simple garçonnet de Lacedemone, ayant desrobé un renard (car ils craignoient encore plus la honte de leur sottise au larrecin que nous ne craignons sa peine) et l'ayant mis sous sa cape, endura plustost qu'il luy eut rongé le ventre, que de se découvrir. Et un autre donnant de l'encens à un sacrifice, le charbon luy estant tombé dans la manche, se laissa brusler jusques à l'os, pour ne troubler le mystere. Et s'en est veu un grand nombre pour le seul essay de vertu, suivant leur institution, qui ont souffert en l'aage de sept ans d'estre foetez jusques à la mort, sans alterer leur visage. Et Cicero les a veuz se battre à trouppes: de poings, de pieds et de Nunquam naturam mos vinceret: est enim ea semper invicta; sed nos umbris, deliciis, otio, languore, desidia animum infecimus; opinionibus maloque more delinitum mollivimus. Chacun sçait l'histoire de Scevola qui, s'estant coulé dans le camp ennemy pour en tuer le chef et ayant failli d'attaincte, pour reprendre son effect d'une plus estrange invention et descharger sa patrie, confessa à Porsenna, qui estoit le Roy qu'il vouloit tuer, non seulement son desseing, mais adjousta qu'il y avoit en son camp un grand nombre de Romains complices de son entreprise tels que luy. Et pour montrer quel il estoit, s'estant faict apporter un brasier, veit et souffrit griller et rostir son bras, jusques à ce que l'ennemy mesme en ayant horreur commanda oster le brasier. Quoy, celuy qui ne daigna interrompre la lecture de son livre pendant qu'on l'incisoit? Et celuy qui s'obstina à se mocquer et à rire à l'envy des maux qu'on luy faisoit: de façon que la cruauté irritée des bourreaux qui le tenoyent, et toutes les inventions des tourmens redoublez les uns sur les autres luy donnerent gaigné. Mais c'estoit un philosophe. Quoy? un gladiateur de Caesar endura tousjours riant qu'on luy sondat et detaillat ses playes. Quis mediocris gladiator ingemuit; quis vultum mutavit unquam? Quis non modo stetit, verum etiam decubuit turpiter? Quis cum decubuisset, ferrum recipere jussus, collum contraxit? Meslons y les femmes. Qui n'a ouy parler à Paris de celle qui se fit escorcher pour seulement en acquerir le teint plus frais d'une nouvelle peau? Il y en a qui se sont fait arracher des dents vives et saines pour en former la voix plus molle et plus grasse, ou pour les ranger en meilleur ordre. [0020] Combien d'exemples du mespris de la douleur

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avons nous en ce genre? Que ne peuvent elles? Que craignent elles? pour peu qu'il y ait d'agencement à esperer en leur beauté:

Vellere queis cura est albos à stirpe capillos,
Et faciem dempta pelle referre novam.

J'en ay veu engloutir du sable, de la cendre, et se travailler à poinct nommé de ruiner leur estomac, pour acquerir les pasles couleurs. Pour faire un corps bien espaignolé quelle geine ne souffrent elles, guindées et sanglées, à tout de grosses coches sur les costez, jusques à la chair vive? Ouy quelques fois à en mourir. Il est ordinaire à beaucoup de nations de nostre temps de se blesser à escient, pour donner foy à leur parole; et nostre Roy en recite des notables exemples de ce qu'il en a veu en Poloigne et en l'endroit de luy mesmes. Mais, outre ce que je sçay en avoir esté imité en France par aucuns, j'ay veu une fille, pour tesmoigner l'ardeur de ses promesses, et aussi sa constance, se donner du poinçon qu'elle portoit en son poil, quatre ou cinq bons coups dans le bras, qui luy faisoient craquetter la peau, et la saignoient bien en bon escient. Les Turcs se font des grandes escarres pour leurs dames; et, affin que la marque y demeure, ils portent soudain du feu sur la playe et l'y tiennent un temps incroyable, pour arrester le sang et former la cicatrice. Gens qui l'ont veu, l'ont escrit et me l'ont juré. Mais pour dix aspres, il se trouve tous les jours entre eux qui se donnera une bien profonde taillade dans le bras ou dans les cuisses. Je suis bien ayse que les tesmoins nous sont plus à main, où nous en avons plus affaire: car la Chrestienté nous en fournit à suffisance. Et, apres l'exemple de nostre sainct guide, il y en a eu force qui par devotion ont voulu porter la croix. Nous apprenons par tesmoing tres-digne de foy, que le Roy Saint Loys porta la here jusques à ce que, sur sa vieillesse, son confesseur l'en dispensa, et que, tous les vendredis, il se faisoit battre les espaules par son prestre de cinq chainettes de fer, que pour cet effet il portoit tousjours dans une boite. Guillaume, nostre dernier duc de Guyenne, pere de cette Alienor, qui transmit ce Duché aux maisons de France et d'Angleterre, porta, les dix ou douze derniers ans de sa vie, continuellement, un corps de cuirasse, soubs un habit de religieux, par penitence. Foulques, Comte d'Anjou, alla jusques en Jerusalem, pour là se faire foeter à deux de ses valets, la corde au col, devant le Sepulchre de nostre

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Seigneur. Mais ne voit-on encore tous les jours le Vendredy Saint en divers lieux un grand nombre d'hommes et femmes se battre jusques à se déchirer la chair et percer jusques aux os? Cela ay-je veu souvent et sans enchantement: et, disoit-on (car ils vont masquez) qu'il y en avoit, qui pour de l'argent entreprenoient en cela de garantir la religion d'autruy, par un mespris de la douleur d'autant plus grand, que plus peuvent les éguillons de la devotion que de l'avarice. Quintus [0020v] Maximus enterra son fils consulaire, Marcus Cato le sien preteur designé; et Lucius Paulus les siens deux en peu de jours, d'un visage rassis et ne portant aulcun tesmoignage de deuil. Je disois en mes jours de quelqu'un en gossant, qu'il avoit choué la divine justice: car la mort violente de trois grands enfans luy ayant esté envoyée en un jour pour un aspre coup de verge, comme il est à croire: peu s'en fallut qu'il ne la print à gratification. Et j'en ay perdu, mais en nourrice, deux ou trois, sinon sans regret, au moins sans fascherie. Si n'est il guere accident qui touche plus au vif les hommes. Je voy assez d'autres communes occasions d'affliction, qu'à peine sentiroy-je, si elles me venoyent, et en ay mesprisé quand elles me sont venues, de celles ausquelles le monde donne une si atroce figure, que je n'oserois m'en vanter au peuple sans rougir. Ex quo intelligitur non in natura, sed in opinione esse aegritudinem. L'opinion est une puissante partie, hardie, et sans mesure. Qui rechercha jamais de telle faim la seurté et le repos, qu'Alexandre et Caesar ont faict l'inquietude et les difficultez. Terez, le Pere de Sitalcez, souloit dire que quand il ne faisoit point la guerre, il luy estoit adviz qu'il n'y avoit point difference entre luy et son pallefrenier. Caton consul, pour s'asseurer d'aucunes villes en Espaigne ayant seulement interdit aux habitans d'icelles de porter les armes, grand nombre se tuerent: ferox gens nullam vitam rati sine armis esse. Combien en sçavons nous qui ont fuy la douceur d'une vie tranquille, en leurs maisons, parmi leurs cognoissans, pour suivre l'horreur des desers inhabitables; et qui se sont jettez à l'abjection, vilité, et mespris du monde, et s'y sont pleuz jusques à l'affectation. Le cardinal Borromé qui mourut dernierement à Milan, au milieu de la desbauche, à quoy le convioit et sa noblesse, et ses grandes richesses, et l'air de l'Italie, et sa jeunesse, se maintint en une forme de vie si austere, que la mesme robe qui luy servoit en esté, luy servoit en hyver; n'avoit pour son coucher que la paille; et

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les heures qui luy restoyent des occupations de sa charge, il les passoit estudiant continuellement, planté sur ses genouz, ayant un peu d'eau et de pain à costé de son livre, qui estoit toute la provision de ses repas, et tout le temps qu'il y employoit. J'en sçay qui à leur escient ont tiré et proffit et avancement du cocuage, dequoy le seul nom effraye tant de gens. Si la veue n'est le plus necessaire de nos sens, il est au moins le plus plaisant; mais et les plus plaisants et utiles de nos membres semblent estre ceux qui servent à nous engendrer: toutesfois assez de gens les ont pris en hayne mortelle, pour cela seulement qu'ils estoyent trop aymables, et les ont rejettez à cause de leur pris et valeur. Autant en opina des yeux celuy qui se les creva. La plus commune et la plus saine part des hommes tient à grand heur l'abondance des enfans; moy et quelques autres à pareil heur le defaut. Et quand on demande à Thales pourquoy il ne se marie point, il respond qu'il n'ayme point à laisser lignée de soy. Que nostre opinion donne pris aus choses, il se void par celles en grand nombre ausquelles nous ne regardons pas seulement pour les estimer, ains à nous; et ne considerons ny leurs qualités ny leurs utilitez, mais seulement nostre coust à les recouvrer: comme si c'estoit quelque piece de leur substance; et appelons valeur en elles non ce qu'elles apportent, mais ce que nous y apportons. Sur quoy je m'advise que nous sommes grands mesnagers de nostre mise. Selon qu'elle poise, elle sert de ce mesmes qu'elle poise. Nostre opinion ne la laisse jamais courir à faux fret. L'achat donne titre au diamant, et la difficulté à la vertu, et la douleur à la devotion, et l'aspreté à la medecine. Tel, pour arriver à la pauvreté, jetta ses escuz en cette mesme mer, que tant d'autres fouillent de toutes pars pour y pescher des richesses. Epicurus dict que l'estre riche n'est pas soulagement, mais changement d'affaires. De vray, ce n'est pas [0021] la disette, c'est plustost l'abondance qui produict l'avarice. Je veux dire mon experience autour de ce subject. J'ay vescu en trois sortes de condition, depuis estre sorty de l'enfance. Le premier temps, qui a duré pres de vingt années, je le passay, n'ayant autres moyens que fortuites, et despendant de l'ordonnance et secours d'autruy, sans estat certain et sans prescription. Ma despence se faisoit d'autant plus allegrement et avec moins de soing, qu'elle estoit toute en la temerité de la fortune. Je ne fu jamais mieux. Il ne m'est oncques advenu de trouver la bourçe de mes amis close: m'estant enjoint au delà de toute autre necessité la necessité de ne faillir au terme que j'avoy prins à

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m'acquiter. Lequel ils m'ont mille fois alongé, voyant l'effort que je me faisoy pour leur satisfaire: en maniere que j'en rendoy une loyauté mesnagere et aucunement piperesse. Je sens naturellement quelque volupté à payer, comme si je deschargeois mes espaules d'un ennuyeux poix, et de cette image de servitude; aussi qu'il y a quelque contentement qui me chatouille à faire une action juste, et contenter autruy. J'excepte les payements où il faut venir à marchander et conter, car si je ne trouve à qui en commettre la charge, je les esloingne honteusement et injurieusement tant que je puis, de peur de cette altercation, à laquelle et mon humeur et ma forme de parler est du tout incompatible. Il n'est rien que je haisse comme à marchander. C'est un pur commerce de trichoterie et d'impudence: apres une heure de debat et de barquignage, l'un et l'autre abandonne sa parolle et ses sermens pour cinq sous d'amandement. Et si empruntois avec desadventage: car n'ayant point le coeur de requérir en presence, j'en renvoyois le hazard sur le papier, qui ne faict guiere d'effort, et qui preste grandement la main au refuser. Je me remettois de la conduitte de mon besoing plus gayement aux astres, et plus librement, que je n'ay faict depuis à ma providence et à mon sens. La plus part des [0021v] mesnagers estiment horrible de vivre ainsin en incertitude, et ne s'advisent pas, premierement que la plus part du monde vit ainsi. Combien d'honnestes hommes ont rejetté tout leur certain à l'abandon, et le font tous les jours, pour cercher le vent de la faveur des Roys et de la fortune? Caesar s'endebta d'un million d'or outre son vaillant pour devenir Caesar. Et combien de marchans commencent leur trafique par la vente de leur metairie, qu'ils envoyent aux Indes

Tot per impotentia freta?

En une si grande siccité de devotion, nous avons mille et mille colleges qui la passent commodeement, attendant tous les jours de la liberalité du ciel, ce qu'il faut à leur disner. Secondement, ils ne s'advisent pas que cette certitude sur laquelle ils se fondent n'est guiere moins incertaine et hazardeuse que le hazard mesme. Je voy d'aussi pres la misere, au delà de deux mille escuz de rente, que si elle estoit tout contre moy. Car, outre ce que que le sort a dequoy ouvrir cent breches à la pauvreté au travers de nos richesses, n'y ayant souvent nul moyen entre la supreme et infime fortune:

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Fortuna vitrea est; tunc cum splendet frangitur: et envoyer cul sur pointe toutes nos deffences et levées, je trouve que par diverses causes l'indigence se voit autant ordinairement logée chez ceux qui ont des biens que chez ceux qui n'en ont point: et qu'à l'avanture est elle aucunement moins incommode, quand elle est seule, que quand elle se rencontre en compaignie des richesses. Elles viennent plus de l'ordre que de la recepte: Faber est suae quisque fortunae. Et me semble plus miserable un riche malaisé, necessiteux, affaireux, que celuy qui est simplement pauvre. In divitiis inopes, quod genus egestatis gravissimum est. Les plus grands princes et plus riches sont par pauvreté et disette poussez ordinairement à l'extreme necessité. Car en est-il de plus extreme que d'en devenir tyrans et injustes usurpateurs des biens de leurs subjects? Ma seconde forme, ç'a esté d'avoir de l'argent. A quoy m'estant prins, j'en fis bien tost des reserves notables selon ma condition: n'estimant que ce fut avoir, sinon autant qu'on possede outre sa despense ordinaire, ny qu'on se puisse fier du bien qui est encore en esperance de recepte, pour claire qu'elle soit. Car quoy, disoy-je, si j'estois surpris d'un tel, ou d'un tel accident? Et, à la suite de ces vaines et vitieuses [0022] imaginations, j'allois, faisant l'ingenieux à prouvoir par cette superflue reserve à tous inconveniens: et sçavois encore respondre à celuy qui m'alleguoit que le nombre des inconveniens estoit trop infiny, que si ce n'estoit à tous, c'estoit à aucuns et plusieurs. Cela ne se passoit pas sans penible sollicitude. J'en faisoy un secret: et moy, qui ose tant dire de moy, ne parloy de mon argent qu'en mensonge, comme font les autres, qui s'appauvrissent riches, s'enrichissent pauvres, et dispensent leur conscience de jamais tesmoigner sincerement de ce qu'ils ont: Ridicule et honteuse prudence. Allois-je en voyage, il ne me sembloit estre jamais suffisamment prouveu. Et plus je m'estois chargé de monnoye, plus aussi je m'estois chargé de crainte: tantost de la seurté des chemins, tantost de la fidelité de ceux qui conduisoient mon bagage: duquel, comme d'autres que je cognoys, je ne m'asseurois jamais assez si je ne l'avois devant mes yeux. Laissoy-je ma boyte chez moy, combien de soubçons et pensements espineux, et, qui pis est, incommunicables. J'avois tousjours l'esprit de ce costé. Tout compté, il y a plus de peine à garder l'argent qu'à l'acquerir. Si je n'en faisois du tout tant que j'en dis, au moins il me

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coustoit à m'empescher de le faire. De commodité, j'en tirois peu ou rien: pour avoir plus de moyen de despence, elle ne m'en poisoit pas moins. Car, comme disoit Bion, autant se fache le chevelu comme le chauve, qu'on luy arrache le poil: et depuis que vous estes accoustumé et avez planté vostre fantasie sur certain monceau, il n'est plus à vostre service: vous n'oseriez l'escorner. C'est un bastiment qui, comme il vous semble, crollera tout, si vous y touchez. Il faut que la necessité vous prenne à la gorge pour l'entamer. Et au paravant j'engageois mes hardes, et vendois un cheval avec bien moins de contrainte, et moins envys, que lors je ne faisois bresche à cette bourçe favorie, que je tenois à part. Mais le danger estoit, que mal ayséement peut-on establir bornes certaines à ce desir (elles sont difficiles à trouver és choses qu'on croit bonnes) et arrester un poinct à l'espargne. On va tousjours grossissant cet amas et l'augmentant d'un nombre à autre, jusques à se priver vilainement de la jouyssance de ses propres biens, et l'establir toute en la garde, et à n'en user point. Selon cette espece d'usage, ce sont les plus riches gens de monoie, ceux qui ont charge de la garde des portes et murs d'une bonne ville. Tout homme pecunieux est avaritieux à mon gré. Platon renge ainsi les biens corporels ou humains: la santé, la beauté, la force, la richesse. Et la richesse, dict-il, n'est pas aveugle, mais tres clairvoyante, quand elle est illuminée par la prudence. Dionisius le fils, eust sur ce propos bonne grace. On l'advertit que l'un de ses Syracusains avoit caché dans terre un thresor. Il luy manda de le luy apporter, ce qu'il fit, s'en réservant à la desrobbée [0022v] quelque partie, avec laquelle il s'en alla en une autre ville, où, ayant perdu cet appetit de thesaurizer, il se mit à vivre plus liberallement. Ce qu'entendant Dionysius luy fit rendre le demeurant de son thresor, disant que puis qu'il avoit appris à en sçavoir user, il le luy rendoit volontiers. Je fus quelques années en ce point. Je ne sçay quel bon daemon m'en jetta hors tres-utilement, comme le Siracusain, et m'envoya toute cette conserve à l'abandon, le plaisir de certain voyage de grande despence, ayant mis au pied cette sotte imagination. Par où je suis retombé à une tierce sorte de vie (je dis ce que j'en sens) certes plus plaisante beaucoup et plus reiglée: c'est que je faits courir ma despence quand et ma recepte; tantost l'une devance, tantost l'autre: mais c'est de peu qu'elles s'abandonnent. Je vis du jour à la journée, et me contente d'avoir dequoy suffire aux besoings presens et ordinaires; aux extraordinaires toutes les provisions du monde n'y sçauroyent baster. Et est follie de s'attendre que fortune

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elle mesmes nous arme jamais suffisamment contre soy. C'est de nos armes qu'il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict. Si j'amasse, ce n'est que pour l'esperance de quelque voisine emploite: non pour acheter des terres de quoy je n'ai que faire, mais pour acheter du plaisir. Non esse cupidum pecunia est, non esse emacem vectigal est. Je n'ay ny guere peur que bien me faille, ny nul desir qu'il m'augmente: Divitiarum fructus est in copia, copiam declarat satietas. Et me gratifie singulierement que cette correction me soit arrivée en un aage naturellement enclin à l'avarice, et que je me vois desfaict de cette maladie si commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines folies. Feraulez, qui avoit passé par les deux fortunes, et trouvé que l'accroist de chevance n'estoit pas accroist d'appetit au boire, manger, dormir et embrasser sa femme; et qui d'autre part santoit poiser sur ses espaules l'importunité de l'oeconomie, ainsi qu'elle faict à moi: delibera de contenter un jeune homme pauvre, son fidele amy, abboyant apres les richesses, et luy fit present de toutes les siennes, grandes et excessives, et de celles encore qu'il estoit en train d'accumuler tous les jours par la liberalité de Cyrus son bon maistre, et par la guerre: moyennant qu'il prinst la charge de l'entretenir et nourrir honnestement comme son hoste et son amy. Ils vescurent ainsi depuis tres heureusement, et esgalement contents du changement de leur condition. Voylà un tour que j'imiterois de grand courage. Et loue grandement la fortune d'un vieil prelat, que je voy s'estre si purement demis de sa bourse, de sa recepte, et de sa mise, tantost à un serviteur choisi, tantost à un autre, qu'il a coulé un long espace d'années, autant ignorant cette sorte d'affaires de son mesnage comme un estranger. La fiance de la bonté d'autruy est un non leger tesmoignage de la bonté propre: partant la favorise Dieu volontiers. Et, pour son regard, je ne voy point d'ordre de maison, ny plus dignement, ny plus constamment conduit que le sien. Heureux qui ait réglé à si juste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement, et sans que leur dispensation ou assemblage interrompe d'autres occupations qu'il suit, plus sortables, tranquilles, et selon son coeur.

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L'aisance donc et l'indigence despendent de l'opinion d'un chacun; et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n'ont qu'autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede. Chascun est bien ou mal selon qu'il s'en trouve. Non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content. Et en cela seul la creance se donne essence et verité. La fortune ne nous fait ny bien ny mal; elle nous en offre seulement la matiere et la semence, laquelle nostre ame, plus puissante qu'elle, tourne et applique comme il luy plait, seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse. Les accessions externes prennent saveur et couleur de l'interne constitution, comme les accoustremens nous eschauffent, non de leur chaleur, mais de la nostre, laquelle ils sont propres à couver et nourrir; qui en abrieroit un corps froit, il en tireroit mesme service pour la froideur: ainsi se conserve la neige et la glace. [0023] Certes tout en la maniere qu'à un faineant l'estude sert de tourment, à un yvrongne l'abstinence du vin; la frugalité est supplice au luxurieux, et l'exercice geine à un homme délicat et oisif: ainsi est-il du reste. Les choses ne sont pas si douloreuses, ny difficiles d'elles mesmes: mais nostre foiblesse et lascheté les fait telles. Pour juger des choses grandes et haultes, il faut un'ame de mesme, autrement nous leur attribuons le vice qui est le nostre. Un aviron droit semble courbe en l'eau. Il n'importe pas seulement qu'on voye la chose, mais comment on la voye. Or sus, pourquoy de tant de discours, qui persuadent diversement les hommes de mespriser la mort, et de porter la douleur, n'en trouvons nous quelcun qui face pour nous? Et de tant d'especes d'imaginations, qui l'ont persuadé à autruy, que chacun n'en applique il à soy une le plus selon son humeur? S'il ne peut digerer la drogue forte et abstersive, pour desraciner le mal, au moins qu'il la preigne lenitive, pour le soulager. Opinio est quaedam effeminata ac levis, nec in dolore magis, quam eadem in voluptate: qua, cum liquescimus fluimusque mollitia, apis aculeum sine clamore ferre non possumus. Totum in eo est, ut tibi imperes. Au demeurant, on n'eschappe pas à la philosophie, pour faire valoir outre mesure l'aspreté des douleurs et l'humaine foiblesse. Car on la contraint de se rejetter à ces invincibles repliques: s'il est mauvais de vivre en necessité, au moins de vivre en necessité, il n'est aucune necessité. Nul n'est mal long temps qu'à sa faute. Qui n'a le coeur de souffrir ny la mort ny la vie, qui ne veut ny resister ny fuir, que luy feroit-on?

Chapitre 15

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On Est Puny pour S'opiniastrer à une Place sans Raison

La vaillance a ses limites, comme les autres vertus: lesquels franchis on se trouve dans le train du vice; en maniere que par chez elle on se peut rendre à la temerité, obstination et folie, qui n'en sçait bien les bornes: malaiseez en verité à choisir sur leurs confins. De cette consideration est née la coustume, que nous avons aux guerres, de punir, voire de mort, ceux qui s'opiniastrent à defendre une place, qui par les reigles militaires ne peut estre soustenue. Autrement, soubs l'esperance de l'impunité il n'y [0023v] auroit pouillier, qui n'arrestast une armée. Monsieur le Connestable de Mommorency au siege de Pavie, ayant esté commis pour passer le Tesin, et se loger aux fauxbourgs Saint Antoine, estant empesché d'une tour au bout du pont, qui s'opiniastra jusques à se faire battre, feist pendre tout ce qui estoit dedans. Et encore depuis, accompaignant Monsieur le Dauphin au voyage delà les monts, ayant pris par force le chasteau de Villane, et tout ce qui estoit dedans ayant esté mis en pieces par la furie des soldats, hormis le Capitaine et l'enseigne, il les fit pendre et estrangler, pour cette mesme raison: comme fit aussi le Capitaine Martin du Bellay, lors gouverneur de Turin en cette mesme contrée, le capitaine de Saint Bony, le reste de ses gens ayant esté massacré à la prinse de la place. Mais, d'autant que le jugement de la valeur et foiblesse du lieu se prend par l'estimation et contrepois des forces qui l'assaillent, car tel s'opiniatreroit justement contre deux couleuvrines, qui feroit l'enragé d'attendre trente canons; où se met encore en conte la grandeur du prince conquerant, sa reputation, le respect qu'on luy doit, il y a danger qu'on presse un peu la balance de ce costé là. Et en advient par ces mesmes termes, que tels ont si grande opinion d'eux et de leurs moiens, que, ne leur semblant point raisonnables qu'il y ait rien digne de leur faire teste, passent le cousteau par tout, où ils trouvent resistance, autant que fortune leur dure: comm' il se voit par les formes de sommation et deffi, que les princes d'Orient et leurs successeurs, qui sont encores, ont en usage, fiere, hautaine et pleine d'un commandement barbaresque. Et au quartier par où les Portugalois escornerent les Indes, ils trouverent des estasts avec cette loy universelle et inviolable, que tout

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ennemy vaincu du Roy en presence, ou de son Lieutenant, est hors de composition de rançon et de mercy. Ainsi sur tout il se faut garder, qui peut, de tomber entre les mains d'un Juge ennemy, victorieux et armé.


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Chapitre 16

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De la Punition de la Couardise

J'ouy autrefois tenir à un Prince et tres-grand Capitaine, que pour lascheté de coeur un soldat ne pouvoit estre condamné à mort: luy estant, à table, fait recit du procez du Seigneur de Vervins, qui fut condamné à mort pour avoir rendu Boulogne. A la vérité c'est raison qu'on face grande difference entre les fautes qui viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice. Car en celles icy nous nous sommes bandez à nostre escient contre les reigles de la raison, que nature a empreintes en nous; et en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette mesme nature, pour nous avoir laissé en telle imperfection et deffaillance; de maniere que prou de gens ont pensé qu'on ne se pouvoit prendre à nous, que de ce que nous faisons contre nostre conscience; et sur cette regle est en partie fondée l'opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux heretiques et mescreans, et celle qui establit qu'un advocat et un juge ne puissent estre tenuz de ce que par ignorance ils ont failly en leur charge. Mais, quant à la couardise, il est certain que la plus commune façon est de la chastier par honte et ignominie. Et tient-on que cette regle a esté premierement mise en usage par le legislateur Charondas; et qu'avant luy les loix de Grece punissoyent de mort ceux qui s'en estoyent fuis d'une bataille, là où il ordonna seulement qu'ils fussent par trois jours assis emmy la place publique, vetus de robe de femme, esperant encores s'en pouvoir servir, leur ayant fait revenir le courage par cette honte. Suffundere malis hominis sanguinem quam effundere. Il semble aussi que les loix Romaines condamnoient anciennement à mort ceux qui avoient fuy. Car Ammianus Marcellinus raconte que l'Empereur Julien condamna dix de ses soldats, qui avoyent tourné le dos en une charge [0024v] contre les Parthes, à estre dégradez, et apres à souffrir mort, suyvant, dict-il, les loix anciennes. Toutes-fois ailleurs pour une pareille faute il en condemne d'autres, seulement à se tenir parmy les prisonniers sous l'enseigne du bagage. L'aspre condamnation du peuple Romain contre les soldats eschapez de Cannes et, en cette mesme guerre, contre ceux qui accompaignerent Cnaeus Fulvius en sa desfaicte, ne vint pas à la mort.

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Si est il à craindre que la honte les desespere et les rende non froids seulement mais ennemis. Du temps de nos Peres le seigneur de Franget, jadis Lieutenant de la Compagnie de Monsieur le Mareschal de Chastillon, ayant esté mis par Monsieur le Mareschal de Chabanes Gouverneur de Fontarrabie au lieu de Monsieur du Lude, et l'ayant rendue aux Espagnols, fut condamné à estre degradé de noblesse, et tant luy que sa posterité declaré roturier, taillable, et incapable de porter armes: et fut cette rude sentence executée à Lyon. Depuis souffrirent pareille punition tous les gentils-hommes qui se trouverent dans Guyse, lors que le Comte de Nansau y entra: et autres encore depuis. Toutes-fois, quand il y auroit une si grossiere et apparente ou ignorance ou couardise, qu'elle surpassat toutes les ordinaires, ce seroit raison de la prendre pour suffisante preuve de meschanceté et de malice, et de la chastier pour telle.

Chapitre 17

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Un Traict de Quelques Ambassadeurs

J'observe en mes voyages cette practique, pour apprendre tousjours quelque chose par la communication d'autruy (qui est une des plus belles escholes qui puisse estre), de ramener tousjours ceux avec qui je confere, aux propos des choses qu'ils sçavent le mieux.

Basti al nocchiero ragionar de' venti,
Al bifolco dei tori, e le sue piaghe
Conti'l guerrier, conti'l pastor gli armenti.

Car il advient le plus souvent au rebours, que chacun choisit plustost à discourir du mestier d'un autre que du sien, estimant que c'est autant de nouvelle reputation acquise: tesmoing le [
0025] reproche qu'Archidamus feit à Periander, qu'il quittoit la gloire de bon medecin, pour acquerir celle de mauvais poete. Voyez combien Cesar se desploye largement à nous faire entendre ses inventions à bastir ponts et engins; et combien au prix il va se serrant, où il parle des offices de sa profession, de sa vaillance et conduite de sa milice. Ses exploicts le verifient assez capitaine excellent: il se veut faire cognoistre excellent ingenieur, qualité aucunement estrangere. Un homme de vocation juridique, mené ces jours passés voir une estude fournie de toutes sortes de livres de son mestier, et de toute autre sorte, n'y trouva nulle occasion de s'entretenir. Mais il s'arrete à gloser rudement et magistralement une barricade logée sur la vis de l'estude, que cent capitaines et soldats rencontrent tous les jours, sans remarque et sans offence. Le vieil Dionysius estoit tres grand chef de guerre, comme il convenait à sa fortune; mais il se travailloit à donner principale recommendation de soy par la poesie, et si n'y sçavoit rien.

Optat ephippia bos piger, optat arare caballus.

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Par ce train vous ne faictes jamais rien qui vaille. Ainsin, il faut rejetter tousjours l'architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste, chacun à son gibier. Et, à ce propos, à la lecture des histoires, qui est le subjet de toutes gens, j'ay accoustumé de considerer qui en sont les escrivains: si ce sont personnes qui ne facent autre profession que de lettres, j'en apren principalement le stile et le langage; si ce sont medecins, je les croy plus volontiers en ce qu'ils nous disent de la temperature de l'air, de la santé et complexion des Princes, des blessures et maladies; si Jurisconsultes, il en faut prendre les controverses des droicts, les loix, l'establissement des polices et choses pareilles; si Theologiens, les affaires de l'Eglise, censures Ecclesiastiques, dispenses et mariages; si courtisans, les meurs et les ceremonies; si gens de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits, où ils se sont trouvez en personne; si Ambassadeurs, les menées, intelligences et practiques, et maniere de les conduire. A cette cause, ce que j'eusse passé à un autre, sans m'y arrester, je l'ay poisé et remarqué en l'histoire du Seigneur de Langey, tres-entendu en telles choses. C'est qu'apres avoir conté ces belles remonstrances de l'Empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome, present l'Evesque de Mascon et le Seigneur du Velly, nos Ambassadeurs, où il avoit meslé plusieurs parolles outrageuses contre nous, et entre autres que, si ses Capitaines, soldats et subjects n'estoient d'autre fidelité et suffisance en l'art militaire, que ceux du Roy, tout sur l'heure il s'attacheroit la corde au col, pour luy aller demander misericorde (et de cecy il semble qu'il en creut quelque chose, car deux ou trois fois en sa vie depuis il luy advint de [0025v] redire ces mesmes mots); aussi qu'il défia le Roy de le combatre en chemise avec l'espée et le poignard, dans un bateau, le-dit seigneur de Langey, suivant son histoire, adjouste que les-dicts Ambassadeurs, faisans une despesche au Roy de ces choses, lui en dissimulerent la plus grande partie, mesmes luy celerent les deux articles precedens. Or, j'ay trouvé bien estrange qu'il fut en la puissance d'un Ambassadeur de dispenser sur les advertissemens qu'il doit faire à son maistre, mesme de telle consequence, venant de telle personne, et dites en si grand' assemblée. Et m'eut semblé l'office du serviteur estre de fidelement representer les choses en leur entier, comme elles sont advenues: affin que la liberté d'ordonner, juger et choisir demeurast au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu'il ne la preigne autrement qu'il ne doit, et que cela ne le pousse à quelque mauvais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses affaires: cela m'eut semblé appartenir à celuy qui donne la loy, non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d'escholle, non

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à celuy qui se doit penser inferieur, non en authorité seulement, mais aussi en prudence et bon conseil. Quoy qu'il en soit, je ne voudroy pas estre servy de cette façon, en mon petit faict. Nous nous soustrayons si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et usurpons sur la maistrise; chacun aspire si naturellement à la liberté et authorité, qu'au superieur nulle utilité ne doibt estre si chere, venant de ceux qui le servent, comme luy doit estre chere leur naïfve et simple obeissance. On corrompt l'office du commander, quand on y obeit par discretion, non par subjection. Et Publius Crassus, celuy que les Romains estimerent cinq fois heureux, lors qu'il estoit en Asie consul, ayant mandé à un ingenieur Grec de luy faire mener le plus grand des deux mas de navire qu'il avoit veu à Athenes, pour quelqu' engin de batterie, qu'il en vouloit faire, cetuy cy, sous titre de sa science, se donna loy de choisir autrement, et mena le plus petit, et, selon la raison de son art, le plus commode. Crassus, ayant patiemment ouy ses raisons, luy feit tres-bien donner le fouet: estimant l'interest de la discipline plus que l'interest de l'ouvrage. D'autre part, pourtant, on pourroit aussi considerer que cette obeissance si contreinte n'appartient qu'aux commandements precis et prefix. Les ambassadeurs ont une charge plus libre, qui, en plusieurs parties, depend souverainement de leur disposition: ils n'executent pas simplement, mais forment aussi et dressent par leur conseil la volonté du maistre. J'ay veu en mon temps des personnes de commandement reprins d'avoir plustost obei aux paroles des lettres du Roy, qu'à l'occasion des affaires qui estoient pres d'eux. Les hommes d'entendement accusent encore l'usage des Roys de Perse de tailler les morceaux si courts à leurs agents et lieutenans, qu'aux moindres choses ils eussent à recourir à leur ordonnance: ce delay, en une si longue estendue de domination, ayant souvent apporté de notables dommages à leurs affaires. Et Crassus, escrivant à un homme du mestier, et luy donnant advis de l'usage auquel il destinoit ce mas, sembloit-il pas entrer en conference de sa deliberation et le convier à interposer son decret?

Chapitre 18

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De la Peur

Obstupui, steteruntque comae, et vox faucibus haesit.

Je ne suis pas bon naturaliste (qu'ils disent) et ne sçay guiere par quels ressors la peur agit en nous; mais tant y a que c'est une estrange passion: et disent les medecins qu'il n'en est aucune qui emporte plustost nostre jugement hors de sa deue assiette. De vray, j'ay veu beaucoup de gens devenus insensez de peur: et aux plus rassis, il est certain, pendant que son accés dure, qu'elle engendre de terribles esblouissemens. Je laisse à part le vulgaire, à qui elle represente tantost les bisayeulx [
0026] sortis du tombeau, enveloppez en leur suaire, tantost des Loups-garous, des Lutins et des chimeres. Mais, parmy les soldats mesme, où elle devroit trouver moins de place, combien de fois a elle changé un troupeau de brebis en esquadron de corselets? des roseaux et des cannes en gens-d'armes et lanciers? nos amis en nos ennemis? et la croix blanche à la rouge? Lors que Monsieur de Bourbon print Rome, un port'enseigne, qui estoit à la garde du bourg sainct Pierre, fut saisi d'un tel effroy à la premiere alarme, que, par le trou d'une ruine il se jetta, l'enseigne au poing, hors la ville, droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans de la ville, et à peine en fin, voyant la troupe de Monsieur de Bourbon se renger pour le soustenir, estimant que ce fut une sortie que ceux de la ville fissent, il se recogneust, et, tournant teste, rentra par ce mesme trou, par lequel il estoit sorty plus de trois cens pas anant en la compaigne. Il n'en advint pas du tout si heureusement a l'enseigne du Capitaine Juille, lors que S. Pol fut pris sur nous par le Comte de Bures et Monsieur du Reu: car, estant si fort esperdu de la frayeur que de se jetter à tout son enseigne hors de la ville par une canonniere, il fut mis en pieces par les assaillans. Et au mesme siege fut memorable la peur qui serra, saisit et glaça si fort le coeur d'un gentil-homme, qu'il en tomba roide mort par terre à la bresche, sans aucune blessure. Pareille peur saisit par foys toute une multitude. En l'une des rencontres de Germanicus contre les Allemans, deux grosses trouppes prindrent d'effroy deux routes opposites, l'une fuyoit d'où l'autre partoit.

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Tantost elle nous donne des aisles aux talons comme aux deux premiers; tantost elle nous cloue les pieds et les entrave, comme on lit de l'Empereur Theophile, lequel, en une bataille qu'il perdit contre les Agarenes, devint si estonné et si transi, qu'il ne pouvoit prendre party de s'enfuyr: adeo pavor etiam auxilia formidat, jusques à ce que Manuel, l'un des principaux chefs de son armée, l'ayant tirassé et secoué, comme pour l'esveiller d'un profond somme, luy dit: Si vous ne me suivez, je vous tueray; car il vaut mieux que vous perdiez la vie, que si, estant prisonnier, vous veniez à perdre l'Empire. [0026v] Lors exprime elle sa derniere force, quand pour son service elle nous rejette à la vaillance qu'elle a soustraitte à nostre devoir et à nostre honneur. En la premiere juste bataille que les Romains perdirent contre Hannibal, sous le consul Sempronius, une troupe de bien dix mille hommes de pied, ayant pris l'espouvante, ne voyant ailleurs par où faire passage à sa lacheté, s'alla jetter au travers le gros des ennemis, lequel elle perça d'un merveilleux effort, avec grand meurtre de Carthaginois, achetant une honteuse fuite au mesme prix qu'elle eust eu d'une glorieuse victoire. C'est ce dequoy j'ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte-elle en aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut estre plus aspre et plus juste, que celle des amis de Pompeius, qui estoient en son navire, spectateurs de cet horrible massacre? Si est-ce que la peur des voiles Egyptiennes, qui commençoient à les approcher, l'estouffa, de maniere qu'on a remerqué qu'ils ne s'amuserent qu'à haster les mariniers de diligenter, et de se sauver à coups d'aviron; jusques à ce qu'arrivez à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy de tourner leur pensée à la perte qu'ils venoient de faire, et lascher la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte passion avoit suspendues. Tum pavor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat. Ceux qui auront esté bien frottez en quelque estour de guerre, tous blessez encor et ensanglantez, on les rameine bien le lendemain à la charge. Mais ceux qui ont conçeu quelque bonne peur des ennemis, vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d'estre exilez, d'estre subjuguez, vivent en continuelle angoisse, en perdant le boire, le manger et le repos: là où les pauvres, les bannis, les serfs vivent souvent aussi joyeusement que

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les autres. Et tant de gens qui de l'impatience des pointures de la peur se sont pendus, noyez et precipitez, nous ont bien apprins qu'elle est encores plus importune et insupportable que la mort. Les Grecs en recognoissent une autre espece qui est outre l'erreur de nostre discours, venant, disent-ils, sans cause apparente et d'une impulsion celeste. Des peuples entiers s'en voyent souvent saisis, et des armées entieres. Telle fut celle qui apporta à Carthage une merveilleuse desolation. On n'y oyoit que cris et voix effrayées. On voyoit les habitans sortir de leurs maisons, comme à l'alarme, et se charger, blesser et entretuer les uns les autres, comme si ce fussent ennemis qui vinssent à occuper leur ville. Tout y estoit en desordre et en tumulte: jusques à ce que, par oraisons et sacrifices, ils eussent appaisé l'ire des dieux. Ils nomment cela terreurs Paniques.

Chapitre 19

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Qu'Il ne Faut Juger de Nostre Heur, Qu'apres la Mort

Scilicet ultima semper
Expectanda dies homini est, dicique beatus
Ante obitum nemo, supremaque funera debet.

Les enfans sçavent le conte du Roy Croesus à ce propos: lequel, ayant esté pris par Cyrus et condamné à la mort, sur le point de l'execution, il s'escria: O Solon, Solon' Cela rapporté à Cyrus, et s'estant enquis que c'estoit à dire, il luy fist entendre qu'il verifioit lors à ses despens l'advertissement qu'autrefois luy avoit donné Solon, que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face, ne se peuvent appeller heureux, jusques à ce qu'on leur aye veu passer le dernier jour de leur vie, pour l'incertitude

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et varieté des choses humaines, qui d'un bien leger mouvement se changent d'un estat en autre, tout divers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu'un qui disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu'il estoit venu fort jeune à un si puissant estat. Ouy mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas malheureux. Tantost, des Roys de Macedoine, successeurs de ce grand Alexandre, il s'en faict des menuisiers et greffiers à Rome; des tyrans de Sicile, des pedantes à Corinthe. D'un conquerant de la moitié du monde, et Empereur de tant d'armées, il s'en faict un miserable suppliant des belitres officiers d'un Roy d'Egypte: tant cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de vie. Et, du temps de nos peres, [0027] ce Ludovic Sforce, dixiesme Duc de Milan, soubs qui avoit si long temps branslé toute l'Italie, on l'a veu mourir prisonnier à Loches; mais apres y avoir vescu dix ans, qui est le pis de son marché. La plus belle Royne, veufve du plus grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par main de bourreau? Et mille tels exemples. Car il semble que, comme les orages et tempestes se piquent contre l'orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ait aussi là haut des esprits envieux des grandeurs de ça bas,

Usque adeo res humanas vis abdita quaedam
Obterit, et pulchros fasces saevasque secures
Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur.

Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier jour de nostre vie, pour montrer sa puissance de renverser en un moment ce qu'elle avoit basty en longues années; et nous fait crier apres Laberius: Nimirum hac die una plus vixi, mihi quam vivendum fuit. Ainsi se peut prendre avec raison ce bon advis de Solon. Mais d'autant que c'est un philosophe, à l'endroit desquels les faveurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang ny d'heur, ny de mal'heur; et sont les grandeurs, et puissances, accidens de qualité à peu pres indifferente: je trouve vray-semblable qu'il aye regardé plus avant, et voulu dire que ce mesme bon-heur de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d'un esprit bien né, et de la resolution et asseurance d'un' ame reglée, ne se doive jamais attribuer à l'homme, qu'on ne luy aye veu jouer le dernier acte de sa comedie, et sans doute le plus difficile. En tout le reste il y peut avoir du masque: ou ces beaux discours de la Philosophie ne sont en nous

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que par contenance; ou les accidens, ne nous essayant pas jusques au vif, nous donnent loysir de maintenir tousjours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n'y a plus que faindre, il faut parler François, il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot, [0027v]

Nam verae voces tum demum pectore ab imo
Ejiciuntur, et eripitur persona, manet res.

Voylà pourquoy se doivent à ce dernier traict toucher et esprouver toutes les autres actions de nostre vie. C'est le maistre jour, c'est le jour juge de tous les autres: c'est le jour, dict un ancien, qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l'essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du coeur. J'ay veu plusieurs donner par leur mort reputation en bien ou en mal à toute leur vie. Scipion, beau pere de Pompeius, rabilla en bien mourant la mauvaise opinion qu'on avoit eu de luy jusques lors. Epaminondas, interrogé lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates, ou soy-mesme: Il nous faut voir mourir, fit-il, avant que d'en pouvoir resoudre. De vray, on desroberoit beaucoup à celuy là, qui le poiseroit sans l'honneur et grandeur de sa fin. Dieu l'a voulu comme il luy a pleu: mais en mon temps trois les plus execrables personnes que je cogneusse en toute abomination de vie, et les plus infames, ont eu des mors reglées et en toutes circonstances composées jusques à la perfection. Il est des morts braves et fortunées. Je luy ay veu trancher le fil d'un progrez de merveilleux avancement, et dans la fleur de son croist, à quelqu'un, d'une fin si pompeuse, qu'à mon avis ses ambitieus et courageux desseins n'avoient rien de si hault que fut leur interruption. Il arriva sans y aller où il pretendoit: plus grandement et glorieusement que ne portoit son desir et esperance. Et devança par sa cheute le pouvoir et le nom où il aspiroit par sa course. Au Jugement de la vie d'autruy, je regarde tousjours comment s'en est porté le bout; et des principaux estudes de la mienne, c'est qu'il se porte bien, c'est à dire quietement et sourdement.

Chapitre 20

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Que Philosopher C'Est Apprendre à Mourir

Ciceron dit que Philosopher ce n'est autre chose que s'aprester à la mort. C'est d'autant que l'estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l'embesongnent à part du corps, qui est quelque aprentissage et ressemblance de la mort; ou bien, c'est que toute la sagesse et discours du monde se resoult en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu'à nostre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à nostre aise, comme dict la Saincte Escriture. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre but, quoy qu'elles en prennent divers moyens; autrement on les chasseroit d'arrivée: car qui escouteroit celuy qui pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise? [0028] Les dissentions des sectes Philosophiques, en ce cas, sont verbales. Transcurramus solertissimas nugas. Il y a plus d'opiniastreté et de picoterie qu'il n'appartient à une si saincte profession. Mais quelque personnage que l'homme entrepraigne, il joue tousjours le sien parmy.

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Quoy qu'ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visée, c'est la volupté. Il me plaist de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contrecoeur. Et s'il signifie quelque supreme plaisir et excessif contentement, il est mieux deu à l'assistance de la vertu qu'à nulle autre assistance. Cette volupté, pour estre plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n'en est que plus serieusement voluptueuse. Et luy devions donner le nom du plaisir, plus favorable, plus doux et naturel: non celuy de la vigueur, duquel nous l'avons denommée. Cette autre volupté plus basse, si elle meritoit ce beau nom, ce devoit estre en concurrence, non par privilege. Je la trouve moins pure d'incommoditez et de traverses que n'est la vertu. Outre que son goust est plus momentanée, fluide et caduque, elle a ses veillées, ses jeusnes et ses travaux et la sueur et le sang; et en outre particulierement ses passions trenchantes de tant de sortes, et à son costé une satieté si lourde qu'elle equipolle à penitence. Nous avons grand tort d'estimer que ces incommoditez luy servent d'aiguillon et de condiment à sa douceur, comme en nature le contraire se vivifie par son contraire, et de dire, quand nous venons à la vertu, que pareilles suittes et difficultez l'accablent, la rendent austere et inaccessible, là où, beaucoup plus proprement qu'à la volupté elles anoblissent, aiguisent et rehaussent le plaisir divin et parfaict qu'elle nous moienne. Celuy-là est certes bien indigne de son accointance, qui contrepoise son coust à son fruit, et n'en cognoist ny les graces ny l'usage. Ceux qui nous vont instruisant que sa queste est scabreuse et laborieuse, sa jouïssance agréable, que nous disent ils par là, sinon qu'elle est tousjours desagreable? Car quel moien humain arriva jamais à sa jouïssance? Les plus parfaicts se sont bien contentez d'y aspirer et de l'approcher sans la posseder. Mais ils se trompent: veu que de tous les plaisirs que nous cognoissons, la poursuite mesme en est plaisante. L'entreprise se sent de la qualité de la chose qu'elle regarde, car c'est une bonne portion de l'effect et consubstancielle. L'heur et la beatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses appartenances et avenues, jusques à la premiere entrée et extreme barriere. Or des principaux bienfaicts de la vertu est le mespris de la mort, moyen qui fournit nostre vie d'une molle tranquillité, nous en donne le goust pur et amiable, sans qui toute autre volupté est esteinte.

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Voylà pourquoy toutes les regles se rencontrent et conviennent à cet article. Et, bien qu'elles nous conduisent aussi toutes d'un commun accord à mespriser la douleur, la pauvreté, et autres accidens à quoy la vie humaine est subjecte, ce n'est pas d'un pareil soing, tant par ce que ces accidens ne sont pas de telle necessité (la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauvreté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien, qui vescut cent et six ans d'une entiere santé) qu'aussi d'autant qu'au pis aller la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à tous autres inconvenients. Mais quant à la mort, elle est inevitable,

Omnes eodem cogimur, omnium
Versatur urna, serius ocius
Sors excitura et nos in aeter-
Num exitium impositura cymbae.

Et par consequent, si elle nous faict peur, c'est un subject continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n'est lieu d'où elle ne nous vienne; nous pouvons tourner sans cesse la teste çà et là comme en pays suspect: quae quasi saxum Tantalo semper impendet. Nos parlemens renvoyent souvent executer les criminels au lieu où le crime est commis: durant le chemin, promenez les par des belles maisons, faictes leur tant de bonne chere qu'il vous plaira, [0028v]

non Siculae dapes
Dulcem elaborabunt saporem,
Non avium cytharaeque cantus
Somnum reducent,

pensez vous qu'ils en puissent resjouir, et que la finale intention de leur voyage, leur estant ordinairement devant les yeux, ne leur ait alteré et affadi le goust à toutes ces commoditez?

Audit iter, numeratque dies, spacioque viarum
Metitur vitam, torquetur peste futura.

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Le but de nostre carriere, c'est la mort, c'est l'object necessaire de nostre visée: si elle nous effraye, comme est il possible d'aller un pas en avant, sans fiebvre? Le remede du vulgaire c'est de n'y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir un si grossier aveuglement? Il luy faut faire brider l'asne par la queue,

Qui capite ipse suo instituit vestigia retro.

Ce n'est pas de merveille s'il est si souvent pris au piege. On faict peur à nos gens, seulement de nommer la mort, et la pluspart s'en seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu'il s'en faict mention aux testamens, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main, que le medecin ne leur ait donné l'extreme sentence; et Dieu sçait lors, entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le patissent. Parce que cette syllabe frappoit trop rudement leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les Romains avoyent appris de l'amollir ou de l'estendre en perifrazes. Au lieu de dire: il est mort; il a cessé de vivre, disent-ils, il a vescu. Pourveu que ce soit vie, soit elle passée, ils se consolent. Nous en avons emprunté nostre feu Maistre-Jehan. A l'adventure est-ce que, comme on dict, le terme vaut l'argent. Je nasquis entre unze heures et midi, le dernier jour de Febvrier mil cinq cens trente trois, comme nous contons à cette heure, commençant l'an en [0029] Janvier. Il n'y a justement que quinze jours que j'ay franchi 39 ans, il m'en faut pour le moins encore autant: cependant s'empescher du pensement de chose si esloignée, ce seroit folie. Mais quoy, les jeunes et les vieux laissent la vie de mesme condition. Nul n'en sort autrement que comme si tout presentement il y entroit. Joinct qu'il n'est homme si decrepite tant qu'il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vint ans dans le corps. D'avantage, pauvre fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie? Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l'effect et l'experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faveur extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de vivre. Et qu'il soit ainsi, conte de tes cognoissans combien il en est mort avant ton aage, plus qu'il n'en y a qui l'ayent atteint; et de ceux mesme qui ont annobli leur vie par renommée, fais en registre, et j'entreray en gageure

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d'en trouver plus qui sont morts avant, qu'apres trente cinq ans. Il est plein de raison et de pieté de prendre exemple de l'humanité mesme de Jesus-Christ: or il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, alexandre, mourut aussi à ce terme. Combien a la mort de façons de surprise?

Quid quisque vitet, nunquam homini satis
Cautum est in horas.

Je laisse à part les fiebvres et les pleuresies. Qui eut jamais pensé qu'un Duc de Bretaigne deut estre estouffé de la presse, comme fut celuy-là à l'entrée du Pape Clément, mon voisin, à Lyon; N'as tu pas veu tuer un de nos roys en se jouant? Et un de ses ancestres mourut-il pas choqué par un pourceau? Aeschilus, menassé de la cheute d'une maison, a beau se tenir à l'airte, le voylà assommé d'un toict de tortue, qui eschappa des pates d'une Aigle en l'air. L'autre mourut d'un grein de raisin; un Empereur, de l'esgrafigneure d'un peigne, en se testonnant; Aemilius Lepidus, pour avoir hurté du pied contre le seuil de son [0029v] huis; et Aufidius, pour avoir choqué en entrant contre la porte de la chambre du conseil; et entre les cuisses des femmes, Cornelius Gallus preteur, Tigillinus, Capitaine du guet à Rome, Ludovic, fils de Guy de Gonsague, Marquis de Mantoue, et, d'un encore pire exemple, Speusippus, Philosophe Platonicien, et l'un de nos Papes. Le pauvre Bebius, juge, cependant qu'il donne delay de huictaine à une partie, le voylà saisi, le sien de vivre estant expiré. Et Caius Julius, medecin, gressant les yeux d'un patient, voylà la mort qui clost les siens. Et s'il m'y faut mesler: un mien frere, le Capitaine Saint Martin, aagé de vint et trois ans, qui avoit desja faict assez bonne preuve de sa valeur, jouant à la paume, receut un coup d'esteuf qui l'assena un peu au-dessus de l'oreille droite, sans aucune apparence de contusion, ny de blessure. Il ne s'en assit, ny reposa, mais cinq ou six heures apres il mourut d'une Apoplexie que ce coup luy causa. Ces exemples si frequens et si ordinaires nous passant devant les yeux, comme est-il possible qu'on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu'à chaque instant il ne nous semble qu'elle nous tient au collet? Qu'import' il, me direz vous, comment que ce soit, pourveu qu'on ne s'en donne point de peine? Je suis de cet advis, et en quelque maniere qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fut ce soubs la peau d'un veau, je ne suis pas homme qui y reculasse. Car il me suffit de passer à mon

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aise; et le meilleur jeu que je me puisse donner, je le prens, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez,

praetulerim delirus inérsque videri,
Dum mea delectent mala me, vel denique fallant,
Quam sapere et ringi.

Mais c'est folie d'y penser arriver par là. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouvelles. Tout cela est beau. Mais aussi quand elle arrive, ou à eux, ou à leurs femmes, enfans et amis, les surprenant en dessoude et à [0030] decouvert, quels tourmens, quels cris, quelle rage, et quel desespoir les accable? Vites-vous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouvoir de meilleur'heure: et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la teste d'un homme d'entendement, ce que je trouve entierement impossible, nous vend trop cher ses denrées. Si c'estoit ennemy qui se peut éviter, je conseillerois d'emprunter les armes de la couardise. Mais puis qu'il ne se peut, puis qu'il vous attrape fuyant et poltron aussi bien qu'honneste homme,

Nempe et fugacem persequitur virum,
Nec parcit imbellis juventae
Poplitibus, timidoque tergo,

et que nulle trampe de cuirasse vous couvre,

Ille licet ferro cautus se condat aere,
Mors tamen inclusum protrahet inde caput.

aprenons à le soutenir de pied ferme, et à le combattre. Et pour commencer à luy oster son plus grand advantage contre nous, prenons voye toute contraire à la commune. Ostons luy l'estrangeté, pratiquons le, accoustumons le. N'ayons rien si souvent en la teste que la mort. A tous instants representons la à nostre imagination et en tous visages. Au broncher d'un cheval, à la cheute d'une tuille, à la moindre piqueure d'espleingue, remachons soudain: Et bien, quand ce seroit la mort mesme? et là dessus, roidissons nous et efforçons nous. Parmy les festes et la joye, ayons toujours ce refrein de la souvenance de nostre condition, et ne nous

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laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne nous repasse en la mémoire, en combien de sortes cette nostre allegresse est en bute à la mort, et de combien de prinses elle la menasse. Ainsi faisoyent les Egyptiens, qui, au milieu de leurs festins et parmy leur meilleure chere, faisoient aporter l'Anatomie seche d'un corps d'homme mort, pour servir d'advertissement aux conviez. [0030v]

Omnem crede diem tibi diluxisse supremum.
Grata superveniet, quae non sperabitur hora.

Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La premeditation de la mort est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir. Le sçavoir mourir nous afranchit de toute subjection et contrainte. Il n'y a rien de mal en la vie pour celuy qui a bien comprins que la privation de la vie n'est pas mal. Paulus Aemilius respondit à celuy que ce miserable Roy de Macedoine, son prisonnier, luy envoyoit pour le prier de ne le mener pas en son triomphe: Qu'il en face la requeste à soy mesme. A la vérité, en toutes choses, si nature ne preste un peu, il est malaisé que l'art et l'industrie aillent guiere avant. Je suis de moy-mesme non melancholique, mais songecreux. Il n'est rien dequoy je me soye des toujours plus entretenu que des imaginations de la mort: voire en la saison la plus licentieuse de mon aage,

Jucundum cum aetas florida ver ageret,

parmy les dames et les jeux, tel me pensoit empesché à digerer à par moy quelque jalousie, ou l'incertitude de quelque esperance, cependant que je m'entretenois de je ne sçay qui, surpris les jours precedens d'une fievre chaude et de sa fin, au partir d'une feste pareille, et la teste pleine d'oisiveté, d'amour et de bon temps, comme moy, et qu'autant m'en pendoit à l'oreille:

Jam fuerit, nec post unquam revocare licebit.

Je ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d'un autre. Il est impossible que d'arrivée nous ne sentions des piqueures de telles

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imaginations. Mais en les maniant et repassant, au long aller, on les aprivoise sans doubte. Autrement de ma part je fusse en continuelle frayeur et frenesie: car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne feit moins d'estat de sa durée. Ny la santé, que j'ay jouy jusques à present tres-vigoureuse et peu souvent interrompue, ne m'en alonge l'esperance, ny les maladies ne me l'acourcissent. A chaque minute il me semble que je m'eschape. Et me rechante sans cesse: Tout ce qui peut estre faict un autre jour, le peut estre aujourd'hui. De vray les hazards et dangiers nous [0031] approchent peu ou rien de nostre fin; et si nous pensons combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menasser le plus, de millions d'autres sur nos testes, nous trouverons que, gaillars et fievreus, en la mer et en nos maisons, en la battaille et en repos, elle nous est égallement pres. Nemo altero fragilior est: nemo in crastinum sui certior. Ce que j'ay affaire avant mourir, pour l'achever tout loisir me semble court, fut-ce d'un' heure. Quelcun, feuilletant l'autre jour mes tablettes, trouva un memoire de quelque chose, que je vouloy estre faite apres ma mort. Je luy dy, comme il estoit vray, que, n'estant qu'à une lieue de ma maison, et sain et gaillard, je m'estoy hasté de l'escrire là, pour ne m'asseurer point d'arriver jusques chez moy. Comme celuy qui continuellement me couve de mes pensées, et les couche en moy, je suis à tout' heure preparé environ ce que je puis estre. Et ne m'advertira de rien de nouveau la survenance de la mort. Il faut estre tousjours boté et prest à partir, en tant qu'en nous est, et sur tout se garder qu'on n'aye lors affaire qu'à soy:

Quid brevi fortes jaculamur aevo
Multa?

Car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcroit. L'un se pleint plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d'une belle victoire; l'autre, qu'il luy faut desloger avant qu'avoir marié sa fille, ou contrerolé l'institution de ses enfans: l'un pleint la compagnie de sa femme, l'autre de son fils, comme commoditez principales de son estre. Je suis pour cette heure en tel estat, Dieu mercy, que je puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose quelconque, si ce n'est de la vie, si sa perte vient à me poiser. Je me desnoue par tout; mes adieux sont à demi prins de chacun, sauf de moy. Jamais homme ne se

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prepara à quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en desprint plus universellement que je m'attens de faire.

Miser ô miser, aiunt, omnia ademit
Una dies infesta mihi tot praemia vitae.

Et le bastisseur:

Manent (dict-il) opera interrupta, minaeque
Murorum ingentes.

Il ne faut rien desseigner de si longue haleine, ou au moins avec telle intention de se passionner pour n'en voir la fin. Nous sommes nés pour agir:

Cum moriar, medium solvar et inter opus.

[0031v] Je veux qu'on agisse, et qu'on allonge les offices de la vie tant qu'on peut, et que la mort me treuve plantant mes chous, mais nonchalant d'elle, et encore plus de mon jardin imparfait. J'en vis mourir un, qui, estant à l'extremité, se plaignoit incessamment, de quoy sa destinée coupoit le fil de l'histoire qu'il avoit en main, sur le quinziesme ou seiziesme de nos Roys.

Illud in his rebus non addunt, nec tibi earum
Jam desiderium rerum super insidet una.

Il faut se descharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout ainsi qu'on a planté nos cimetieres joignant les Eglises, et aux lieux les plus frequentez de la ville, pour accoustumer, disoit Lycurgus, le bas populaire, les femmes et les enfans, à ne s'effaroucher point de voir un homme mort, et affin que ce continuel spectacle d'ossements, de tombeaus et de convois nous advertisse de nostre condition:

Quin etiam exhilarare viris convivia caede
Mos olim, et miscere epulis spectacula dira
Certantum ferro, saepe et super ipsa cadentum
Pocula respersis non parco sanguine mensis;

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et comme les Egyptiens, apres leurs festins, faisoient presenter aux assistans une grand' image de la mort par un qui leur crioit: Boy et t'esjouy, car, mort, tu seras tel: aussi ay-je pris en coustume d'avoir, non seulement en l'imagination, mais continuellement la mort en la bouche; et n'est rien dequoy je m'informe si volontiers, que de la mort des hommes: quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eu; ny endroit des histoires, que je remarque si attantifvement. Il y paroist à la farcissure de mes exemples: et que j'ay en particuliere affection cette matiere. Si j'estoy faiseur de livres, je feroy un registre commenté des morts diverses. Qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à vivre. Dicearchus en feit un de pareil titre, mais d'autre et moins utile fin. On me dira que l'effect surmonte de si loing l'imagination qu'il n'y a si belle escrime qui ne se perde, quand on en vient là. Laissez les dire: le premediter donne sans doubte grand avantage. Et puis n'est-ce rien, d'aller au moins jusques là sans alteration et sans fiévre? Il y a plus: Nature mesme nous preste la main, et nous donne courage. Si c'est une mort courte et violente, nous n'avons pas loisir de la craindre; si elle est autre, je m'apperçois qu'à [0032] mesure que je m'engage dans la maladie, j'entre naturellement en quelque desdein de la vie. Je trouve que j'ay bien plus affaire à digerer cette resolution de mourir quand je suis en santé, que quand je suis en fiévre. D'autant que je ne tiens plus si fort aux commoditez de la vie, à raison que je commance à en perdre l'usage et le plaisir, j'en voy la mort d'une veue beaucoup moins effrayée. Cela me fait esperer que, plus je m'eslongneray de celle-là, et approcheray de cette-cy, plus aisément j'entreray en composition de leur eschange. Tout ainsi que j'ay essayé en plusieurs autres occurrences ce que dit Cesar, que les choses nous paroissent souvent plus grandes de loing que de pres, j'ay trouvé que sain j'avois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors que je les ay senties; l'alegresse où je suis, le plaisir et la force me font paroistre l'autre estat si disproportionné à celuy-là, que par imagination je grossis ces incommoditez de moitié, et les conçoy plus poisantes, que je ne les trouve, quand je les ay sur les espaules. J'espere qu'il m'en adviendra ainsi de la mort. Voyons à ces mutations et declinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature nous desrobbe le goust de nostre perte et empirement. Que reste-il à un vieillard de la vigueur de sa jeunesse, et de sa vie passée,

Heu senibus vitae portio quanta manet.

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Cesar à un soldat de sa garde, recreu et cassé, qui vint en la rue luy demander congé de se faire mourir, regardant son maintien decrepite, respondit plaisamment: Tu penses donc estre en vie. Qui y tomberoit tout à un coup, je ne crois pas que nous fussions capables de porter un tel changement. Mais, conduicts par sa main, d'une douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré en degré, elle nous roule dans ce miserable estat, et nous y apprivoise: si que nous ne sentons aucune secousse, quand la jeunesse meurt en nous, qui est en essence et en verité une mort plus dure que n'est la mort entiere d'une vie languissante, et que n'est la mort de la vieillesse. D'autant [0032v] que le sault n'est pas si lourd du mal estre au non estre, comme il est d'un estre doux et fleurissant à un estre penible et douloureux. Le corps, courbé et plié, a moins de force à soustenir un fais; aussi a nostre ame: il la faut dresser et eslever contre l'effort de cet adversaire. Car, comme il est impossible qu'elle se mette en repos, pendant qu'elle le craint: si elle s'en asseure aussi, elle se peut venter, qui est chose comme surpassant l'humaine condition, qu'il est impossible que l'inquietude, le tourment, la peur, non le moindre desplaisir loge en elle,

Non vultus instantis tyranni
Mente quatit solida, neque Auster
Dux inquieti turbidus Adriae,
Nec fulminantis magna Jovis manus.

Elle est rendue maistresse de ses passions et concupiscences, maistresse de l'indigence, de la honte, de la pauvreté, et de toutes autres injures de fortune. Gaignons cet advantage qui pourra: c'est icy la vraye et souveraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue à la force et à l'injustice, et nous moquer des prisons et des fers:

in manicis, et
Compedibus, saevo te sub custode tenebo.
Ipse Deus simul atque volam, me solvet: opinor,
Hoc sentit, moriar. Mors ultima linea rerum est.

Nostre religion n'a point eu de plus asseuré fondement humain, que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle,

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car pourquoy craindrions nous de perdre une chose, laquelle perdue ne peut estre regrettée; et, puis que nous sommes menassez de tant de façons de mort, n'y a il pas plus de mal à les craindre toutes, qu'à en soustenir une? Que chaut-il quand ce soit, puis qu'elle est inevitable? A celuy qui disoit à Socrates: Les trente tyrans t'ont condamné à la mort.--Et nature a eux, respondit-il. Quelle sottise de nous peiner sur le point du passage à l'exemption de toute peine ! Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses, aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans. La mort est origine d'une autre vie. Ainsi pleurasmes-nous: ainsi nous cousta-il d'entrer en cette-cy: ainsi nous despouillasmes-nous de nostre ancien voile, en y entrant. Rien ne peut estre grief, qui n'est qu'une fois. Est ce raison de craindre si long temps chose de si brief temps ! Le long temps vivre et le peu de temps vivre est rendu tout un par la mort. Car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dit qu'il y a des petites bestes sur la riviere de Hypanis, qui ne vivent qu'un jour. Celle qui meurt à huict heures du matin, elle meurt en jeunesse; celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa decrepitude. Qui de nous ne se moque de voir mettre en consideration d'heur ou de malheur ce moment de durée? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à l'eternité, ou encores à la durée des montagnes, des rivieres, des estoiles, des arbres, et mesmes d'aucuns animaux, n'est pas moins ridicule. Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y estes entrez. Le mesme passage que [0033] vous fites de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la mort. Vostre mort est une des pieces de l'ordre de l'univers. C'est une piece de la vie du monde,

inter se mortales mutua vivunt
Et quasi cursores vitaï lampada tradunt.

Changeray-je pas pour vous cette belle contexture des choses? c'est la condition de vostre creation, c'est une partie de vous que la mort: vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous jouyssez, est egalement

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party à la mort et à la vie. Le premier jour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à vivre,

Prima, quae vitam dedit, hora, carpsit.
Nascentes morimur, finisque ab origine pendet.

Tout ce que vous vivez, vous le desrobez à la vie; c'est à ses despens. Le continuel ouvrage de vostre vie c'est bastir la mort. Vous estes en la mort pendant que vous estes en vie. Car vous estes apres la mort quand vous n'estes plus en vie. Ou si vous aymez mieux ainsi, vous estes mort apres la vie; mais pendant la vie vous estes mourant, et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus vivement et essentiellement. Si vous avez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous en satisfaict,

Cur non ut plenus vitae conviva recedis?

Si vous n'en avez sçeu user, si elle vous estoit inutile, que vous chault-il de l'avoir perdue, à quoy faire la voulez-vous encores?

Cur amplius addere quaeris
Rursum quod pereat male, et ingratum occidat omne?

La vie n'est de soy ny bien ny mal: c'est la place du bien et du mal selon que vous la leur faictes. Et si vous avez vescu un jour, vous avez tout veu. Un jour est égal à tous jours. Il n'y a point d'autre lumière, ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles, cette disposition c'est celle mesme que vos ayeuls ont jouye, et qui entretiendra vos arriere-nepveux: Non alium videre patres: aliumve nepotes Aspicient. Et, au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma comedie se parfournit en un an. Si vous avez pris garde au branle de mes

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quatre saisons, elles embrassent l'enfance, l'adolescence, la virilité et la vieillesse du monde. Il a joué son jeu. Il n'y sçait autre finesse que de recomencer. Ce sera tousjours cela mesme,

versamur ibidem, atque insumus usque,
Atque in se sua per vestigia volvitur annus.

[0033v] Je ne suis pas deliberée de vous forger autres nouveaux passetemps,

Nam tibi praeterea quod machiner, inveniamque
Quod placeat, nihil est, eadem sunt omnia semper.

Faites place aux autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'equalité est la premiere piece de l'equité. Qui se peut plaindre d'estre comprins, où tous sont comprins? Aussi avez-vous beau vivre, vous n'en rebattrez rien du temps que vous avez à estre mort: c'est pour neant: aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craignez, comme si vous estiez mort en nourrisse,

licet, quod vis, vivendo vincere secla,
Mors aeterna tamen nihilominus illa manebit.

Et si vous metteray en tel point, auquel vous n'aurez aucun mescontentement,

In vera nescis nullum fore morte alium te,
Qui possit vivus tibi te lugere peremptum,
Stansque jacentem.

Ny ne desirerez la vie que vous plaingnez tant,

Nec sibi enim quisquam tum se vitamque requirit,
Nec desiderium nostri nos afficit ullum.

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La mort est moins à craindre que rien, s'il y avoit quelque chose de moins,

multo mortem minus ad nos esse putandum
Si minus esse potest quam quod nihil esse videmus.

Elle ne vous concerne ny mort ny vif: vif, parce que vous estes: mort, par ce que vous n'estes plus. Nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps n'estoit non plus vostre que celuy qui s'est passé avant vostre naissance: et ne vous touche non plus,

Respice enim quam nil ad nos ante acta vetustas
Temporis aeterni fuerit.

Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L'utilité du vivre n'est pas en l'espace, elle est en l'usage: tel a vescu long temps, qui a peu vescu: attendez vous y pendant que vous y estes. Il gist en vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu. Pensiez vous jamais n'arriver là, où vous alliez sans cesse? encore n'y a il chemin qui n'aye son issue. Et si la compagnie vous peut soulager: le monde ne va-il pas mesme train que vous allez?

omnia te vita perfuncta sequentur.

[0034] Tout ne branle-il pas vostre branle? Y a-il chose qui ne vieillisse quant et vous? Mille hommes, mille animaux et mille autres creatures meurent en ce mesme instant que vous mourez:

Nam nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est,
Quae non audierit mistos vagitibus aegris
Ploratus, mortis comites et funeris atri.

A quoy faire y reculez-vous, si vous ne pouvez tirer arriere. Vous en avez assez veu, qui se sont bien trouvez de mourir, eschevant par là des grandes miseres. Mais quelqu'un qui s'en soit mal trouvé, en avez-vous veu? Si est-ce grande simplesse de condamner chose que vous n'avez esprouvée ny par vous, ny par autre. Pourquoy te pleins-tu de moy et de la destinée? te faisons-nous tort? Est ce à toy de nous gouverner,

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ou nous à toy? Encore que ton aage ne soit pas achevé, ta vie l'est. Un petit homme est homme entier, comme un grand. Ny les hommes, ny leurs vies ne se mesurent à l'aune. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle par le Dieu mesme du temps et de la durée, Saturne, son pere. Imaginez de vray combien seroit une vie perdurable, moins supportable à l'homme et plus pénible, que n'est la vie que je luy ay donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé. J'y ay à escient meslé quelque peu d'amertume pour vous empescher, voyant la commodité de son usage, de l'embrasser trop avidement et indiscretement. Pour vous loger en cette moderation, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que je demande de vous, j'ay temperé l'une et l'autre entre la douceur et l'aigreur. J'apprins à Thales, le premier de voz sages, que le vivre et le mourir estoit indifferent: par où, à celuy qui luy demanda pourquoy donc il ne mouroit, il respondit tres-sagement: Par ce qu'il est indifferent. L'eau, la terre, l'air, le feu et autres membres de ce mien bastiment ne sont non plus instrumens de ta vie qu'instrumens de ta mort. Pourquoy crains-tu ton dernier jour? Il ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier pas ne faict pas la lassitude: il la declare. Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive. Voilà les bons advertissemens de nostre mere nature. Or j'ay pensé souvent d'où venoit celà, qu'aux guerres le visage de la mort, soit que nous la voyons en nous ou en autruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en nos maisons, autrement ce seroit un' armée de medecins et de pleurars; et, elle estant tousjours une, qu'il y ait toutesfois beaucoup plus d'asseurance parmy les gens de village et de basse condition qu'és autres. Je croy à la verité que ce sont ces mines et appareils effroyables, dequoy nous l'entournons, qui nous font plus de peur qu'elle: une toute nouvelle forme de vivre, les cris des meres, des femmes et des enfans, la visitation de personnes estonnées et transies, l'assistance d'un nombre de valets pasles et éplorés, une chambre sans jour, des cierges allumez, nostre chevet assiegé de medecins et de prescheurs; somme, tout horreur et tout effroy autour de nous. Nous voylà des-jà ensevelis et enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez, aussi avons-nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des personnes: osté qu'il sera, nous ne trouverons au dessoubs que cette mesme mort, qu'un valet ou simple chambriere passerent dernierement sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests de tel equipage.


[0034v]

Chapitre 21

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De la Force de l'Imagination

Fortis imaginatio generat casum, disent les clercs.
Je suis de ceux qui sentent tres-grand effort de l'imagination. chacun en est hurté, mais aucuns en sont renversez. Son impression me perse. Et mon art est de luy eschapper, non pas de luy resister. Je vivroye de la seule assistance de personnes saines et gaies. La veue des angoisses d'autruy m'angoisse materiellement, et a mon sentiment souvent usurpé le sentiment d'un tiers. Un tousseur continuel irrite mon poulmon et mon gosier.

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Je visite plus mal volontiers les malades ausquels le devoir m'interesse, que ceux ausquels je m'attens moins, et que je considere moins. Je saisis le mal que j'estudie, et le couche en moy. Je ne trouve pas estrange qu'elle donne et les fievres et la mort à ceux qui la laissent faire et qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit un grand medecin de son temps. Il me souvient que, me rencontrant un jour chez un riche vieillard pulmonique, et traittant avec luy des moyens de sa guarison, il luy dist que c'en estoit l'un de me donner occasion de me plaire en sa compagnie, et que, fichant ses yeux sur la frescheur de mon visage, et sa pensée sur cette allegresse et vigueur qui regorgeoit de mon adolescence, et remplissant tous ses sens de cet estat florissant en quoy j'estoy, son habitude s'en pourroit amender. Mais il oublioit à dire que la mienne s'en pourroit empirer aussi. Gallus Vibius banda si bien son ame à comprendre l'essence et les mouvemens de la folie, qu'il emporta son jugement hors de son siege, si qu'onques puis il ne l'y peut remettre: et se pouvoit vanter d'estre devenu fol par sagesse. Il y en a qui, de frayeur, anticipent la main du bourreau. Et celuy qu'on debandoit pour luy lire sa grace, se trouva roide mort sur l'eschafaut du seul coup de son imagination. Nous tressuons, nous tremblons, nous pallissons et rougissons aux secousses de nos imaginations et renversez dans la plume sentons nostre corps agité à leur bransle, quelques-fois jusques à en expirer. Et la jeunesse bouillante s'eschauffe si avant en son harnois tout' endormie, qu'elle assouvit en songe ses amoureux désirs,

Ut quasi transactis saepe omnibus rebus profundant
Fluminis ingentes fluctus, vestémque cruentent.

Et encore qu'il ne soit pas nouveau de voir croistre la nuict des cornes à tel qui ne les avoit pas en se couchant: toutesfois l'evenement de Cyppus, Roy d'Italie, est memorable, lequel pour avoir assisté le jour avec grande affection au combat des taureaux, et avoir eu en songe toute la nuict des cornes en la teste, les produisit en son front par la force de l'imagination. La passion donna au fils de Croesus la voix que nature luy avoit refusée. Et Antiochus print la fievre de la beauté de Stratonicé trop vivement empreinte en son ame. Pline dict avoir veu Lucius Cossitius de femme changé en homme le jour de ses nopces. Pontanus et d'autres racontent pareilles metamorphoses advenues en Italie ces siecles passez. Et par vehement desir de luy et de sa mere,

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[0035]

Vota puer solvit, quae foemina voverat Iphis.

Passant à Victry le Françoys, je peuz voir un homme que l'Evesque de Soissons avoit nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitans de là ont cogneu et veu fille, jusques à l'aage de vingt deux ans, nommée Marie. Il estoit à cett' heure-là fort barbu, et vieil, et point marié. Faisant, dict-il, quelque effort en sautant, ses membres virils se produisirent: et est encore en usage, entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s'entradvertissent de ne faire point de grandes enjambées, de peur de devenir garçons, comme Marie Germain. Ce n'est pas tant de merveille, que cette sorte d'accident se rencontre frequent: car si l'imagination peut en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement attachée à ce subject, que, pour n'avoir si souvent à rechoir en mesme pensée et aspreté de desir, elle a meilleur compte d'incorporer, une fois pour toutes, cette virile partie aux filles. Les uns attribuent à la force de l'imagination les cicatrices du Roy Dagobert et de Sainct François. On dict que les corps s'en-enlevent telle fois de leur place. Et Celsus recite d'un Prebstre, qui ravissoit son ame en telle extase, que le corps en demeuroit longue espace sans respiration et sans sentiment. Sainct Augustin en nomme un autre, à qui il ne falloit que faire ouir des cris lamentables et plaintifs, soudain il defailloit et s'emportoit si vivement hors de soy, qu'on avoit beau le tempester et hurler, et le pincer, et le griller, jusques à ce qu'il fut resuscité: lors il disoit avoir ouy des voix, mais comme venant de loing, et s'apercevoit de ses eschaudures et meurtrissures. Et ce que ce ne fust une obstination apostée contre son sentiment, cela le montroit, qu'il n'avoit cependant ny poulx ny haleine. Il est vray semblable que le principal credit des miracles, des visions, des enchantemens et de tels effects extraordinaires, vienne de la puissance de l'imagination agissant principalement contre les ames du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la creance, qu'ils pensent voir ce qu'ils ne voyent pas. Je suis encore de cette opinion, que ces plaisantes liaisons, dequoy nostre monde se voit si entravé, qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions de l'apprehension et de la crainte. Car je sçay par experience, que tel, de qui je puis respondre, comme de moy mesme, en qui il ne pouvoit choir soupçon aucune de foiblesse, [0035v] et aussi peu d'enchantement, ayant ouy faire le conte à un sien compagnon, d'une defaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le point, qu'il en avoit le moins de

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besoin, se trouvant en pareille occasion, l'horreur de ce conte lui vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il en encourut une fortune pareille; et de là en hors fut subjet à y rechoir: ce villain souvenir de son inconvenient le gourmandant et tyrannisant. Il trouva quelque remede à cette resverie par une autre resverie. C'est que, advouant luy mesmes et preschant avant la main cette sienne subjection, la contention de son ame se soulageoit sur ce, qu'apportant ce mal comme attendu, son obligation en amoindrissoit et luy en poisoit moins. Quand il a eu loy, à son chois, sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouvant en son deu de le faire lors premierement tenter, saisir et surprendre à la cognoissance d'autruy, il s'est guari tout net à l'endroit de ce subjet. A qui on a esté une fois capable, on n'est plus incapable, si non par juste faiblesse. Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprinses, où nostre ame se trouve outre mesure tandue de desir et de respect, et notamment si les commoditez se rencontrent improveues et pressantes: on n'a pas moyen de se ravoir de ce trouble. J'en sçay, à qui il a servy d'y apporter le corps mesme commencé à ressasier d'ailleurs, pour endormir l'ardeur de cette fureur, et qui par l'aage se trouve moins impuissant de ce qu'il est moins puissant. Et tel autre à qui il a servi aussi qu'un amy l'ayt asseuré d'estre fourni d'une contrebatterie d'enchantemens certains à le preserver. Il vaut mieux que je die comment ce fut. Un comte de tres bon lieu de qui j'estoye fort privé, se mariant avec une belle dame qui avoit esté poursuivie de tel qui assistoit à la feste, mettoit en grand peine ses amis et nommément une vieille dame, sa parente, qui presidoit à ces nopces et les faisoit chez elle, craintive de ces sorcelleries: ce qu'elle me fit entendre. Je la priay s'en reposer sur moy. J'avoye de fortune en mes coffres certaine petite pièce d'or platte, où estoient gravées quelques figures celestes, contre le coup de soleil et oster la douleur de teste: la logeant à point sur la cousture du test; et, pour l'y tenir, elle estoit cousue à un ruban propre à rattacher souz le menton. Resverie germaine à celle de quoy nous parlons. Jacques Peletier m'avoit faict ce present singulier. J'advisay d'en tirer quelque usage. Et dis au comte qu'il pourroit courre fortune comme les autres: y ayant là des hommes pour luy en vouloir prester d'une; mais que hardiment il s'allast coucher; que je luy feroy un tour d'amy; et n'espargneroys à son besoin un miracle, qui estoit en ma puissance, pourveu que, sur son honneur, il me promist de

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le tenir tres-fidelement secret; seulement, comme sur la nuit on iroit luy porter le resveillon, s'il luy estoit mal allé, il me fit un tel signe. Il avoit eu l'ame et les oreilles si battues, qu'il se trouva lié du trouble de son imagination, et me fit son signe. Je luy dis lors, qu'il se levast souz couleur de nous chasser, et prinst en se jouant la robbe de nuict que j'avoye sur moy (nous estions de taille fort voisine) et s'en vestist, tant qu'il auroit exécuté mon ordonnance, qui fut: quand nous serions sortis, qu'il se retirast à tomber de l'eau; dist trois fois telles oraisons, et fist tels mouvemens; qu'à chascune de ces trois fois, il ceignist le ruban que je luy mettoys en main, et couchast bien soigneusement la médaille qui y estoit attachée, sur ses roignons, la figure en telle posture; cela faict, ayant bien estreint ce ruban pour qu'il ne se peust ny desnouer, ny mouvoir de sa place, que en toute asseurance il s'en retournast à son prix faict, et n'oubliast de rejetter ma robbe sur son lict, en maniere qu'elle les abriast tous deux. Ces singeries sont le principal de l'effect: nostre pensée ne se pouvant desmesler que moyens si estranges ne viennent de quelqu'abstruse science. Leur inanité leur donne poids et reverence. Somme, il fut certain que mes characteres se trouverent plus Veneriens que Solaires, plus en action qu'en prohibition. Ce fut une humeur prompte et curieuse qui me convia à tel effect, esloigné de ma nature. Je suis ennemy des actions subtiles et feintes et hay la finesse, en mes mains, non seulement recreative, mais aussi profitable. Si l'action n'est vicieuse, la routte l'est. Amasis, Roy d'Egypte, espousa Laodice tres-belle fille Grecque: et luy, qui se montroit gentil compagnon par tout ailleurs, se trouva court? à jouïr d'elle, et menaça de la tuer, estimant que ce fust quelque sorcerie. Comme és choses qui consistent en fantasie, elle le rejetta à la devotion, et, ayant faict ses voeus et promesses à Venus, il se trouva divinement remis des la premiere nuit d'empres ses oblations et sacrifices. Or elles ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous allumant. La bru de Pythagoras disoit que la femme qui se couche avec un homme, doit avec la cotte laisser aussy la honte, et la reprendre avec le cotillon. L'ame de l'assaillant, troublée de plusieurs diverses allarmes, se perd aisement: et à qui l'imagination a faict une fois souffrir cette honte (et elle ne le fait souffrir qu'aux premieres accointances, d'autant qu'elles sont plus bouillantes et aspres, et aussi qu'en cette premiere connoissance, on craint beaucoup plus de faillir) ayant mal commencé, il entre en fievre et despit de cet accident qui luy dure aux occasions suivantes. Les mariez, le temps estant tout leur, ne doivent ny presser, ny taster leur entreprinse, s'ils ne sont prests; et vaut mieux faillir indecemment

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à estreiner la couche nuptiale, pleine d'agitation et de fievre, attandant une et une autre commodité plus privée et moins allarmée, que de tomber en une perpetuelle misere, pour s'estre estonné et desesperé du premier refus. Avant la possession prinse, le patient se doit à saillies et divers temps legerement essayer et offrir, sans se piquer et opiniastrer à se convaincre définitivement soy-mesme. Ceux qui sçavent leurs membres de nature dociles, qu'ils se soignent seulement de contre-pipper leur fantasie. On a raison de remarquer l'indocile liberté de ce membre, s'ingerant si importunement, lors que nous n'en avons que faire, et defaillant si importunement, lors que nous en avons le plus affaire, et contestant de l'authorité si imperieusement avec nostre volonté, refusant avec tant de fierté et d'obstination noz solicitations et mentales et manuelles. Si toutes-fois en ce qu'on gourmande sa rebellion, et qu'on en tire preuve de sa condemnation, il m'avoit payé pour plaider sa cause: à l'adventure mettroy-je en souspeçon noz autres membres, ses compagnons, de luy estre allé dresser, par belle envie de l'importance et douceur de son usage, cette querelle apostée, et avoir par complot armé le monde à l'encontre de luy: le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car je vous donne à penser, s'il y a une seule des parties de nostre corps qui ne refuse à nostre volonté souvent son operation, et qui souvent ne l'exerce contre nostre volonté. Elles ont chacune des passions propres, qui les esveillent et endorment, sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouvemens forcez de nostre visage les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aus assistans. Cette mesme cause qui anime ce membre, anime aussi sans nostre sceu le coeur, le poulmon et le pouls: la veue d'un object agreable respandant imperceptiblement en nous la flamme d'une emotion fievreuse. N'y a-il que ces muscles et ces veines qui s'elevent et se couchent sans l'adveu, non seulement de nostre volonté, mais aussi de nostre pensée? Nous ne commandons pas à nos cheveux de se herisser, et à nostre peau de fremir de desir ou de crainte. La main se porte souvent où nous ne l'envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors mesme que, n'ayans de quoy frire, nous le luy deffendrions volontiers, l'appetit de manger et de boire ne laisse pas d'esmouvoir les parties qui luy sont subjettes, ny plus ny moins que cet autre appetit: et nous abandonne de mesme, hors de propos, quand bon luy semble. Les utils qui servent à descharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre nostre advis, comme ceux-cy destinez à descharger nos roignons. Et ce que, pour autorizer la toute puissance de nostre volonté, Sainct Augustin allegue avoir veu quelqu'un

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qui commandoit à son derriere autant de pets qu'il en vouloit, et que Vives, son glossateur, encherit d'un autre exemple de son temps, de pets organizez suivants le ton des vers qu'on leur prononçoit, ne suppose non plus pure l'obeissance de ce membre: Car en est il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire. Joint que j'en sçay un si turbulent et revesche, qu'il y a quarante ans qu'il tient son maistre à peter d'une haleine et d'une obligation constante et irremittente, et le menne ainsin à la mort. Mais nostre volonté, pour les droits de qui nous mettons en avant ce reproche, combien plus vraysemblablement la pouvons-nous marquer de rebellion et sedition par son desreglement et desobeissance' Veut-elle tousjours ce que nous voudrions qu'elle voulsist? Ne veut-elle pas souvent ce que nous luy prohibons de vouloir: et à nostre evident dommage? Se laisse-elle non plus mener aux conclusions de nostre raison; En fin je diroy pour monsieur ma partie, que plaise à considerer, qu'en ce faict, sa cause estant inseparablement conjointe à un consort et indistinctement, on ne s'adresse pourtant qu'à luy, et par des arguments et charges telles, veu la condition des parties, qu'elles ne peuvent aucunement apartenir ny concerner son-dit consort. Partant se void l'animosité et illegalité manifeste des accusateurs. Quoy qu'il en soit, protestant que les advocats et juges ont beau quereller et sentencier, nature tirera cependant son train: qui n'auroit faict que raison, quand ell' auroit doué ce membre de quelque particulier privilege, autheur du seul ouvrage immortel des mortels. Pour tant est à Socrates action divine que la generation; et amour, desir d'immortalité, et Daemon immortel luy-mesmes. Tel, à l'adventure, par cet effect de l'imagination, laisse icy les escruelles, que son compagnon raporte en Espaigne. Voylà pourquoy, en telles choses, l'on a accoustumé de demander [0036] une ame preparée. Pourquoy practicquent les medecins avant main la creance de leur patient avec tant de fauces promesses de sa guerison, si ce n'est afin que l'effect de l'imagination supplisse l'imposture de leur aposeme? Ils sçavent qu'un des maistres de ce mestier leur a laissé par escrit, qu'il s'est trouvé des hommes à qui la seule veue de la Medecine faisoit l'operation. Et tout ce caprice m'est tombé presentement en main, sur le conte que me faisoit un domestique apotiquaire de feu mon pere, homme simple et Souysse, nation peu vaine et mensongiere, d'avoir cogneu long temps un marchand à Toulouse, maladif et subject à la pierre, qui avoit souvent

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besoing de clisteres; et se les faisoit diversement ordonner aux medecins, selon l'occurrence de son mal. Apportez qu'ils estoyent, il n'y avoit rien obmis des formes accoustumées: souvent il tastoit s'ils estoyent trop chauds. Le voylà couché, renversé, et toutes les approches faictes, sauf qu'il ne s'y faisoit aucune injection. L'apotiquaire retiré apres cette ceremonie, le patient accommodé, comme s'il avoit veritablement pris le clystere, il en sentoit pareil effect à ceux qui les prennent. Et si le medecin n'en trouvoit l'operation suffisante, il luy en redonnoit deux ou trois autres, de mesme forme. Mon tesmoin jure que, pour espargner la despence (car il les payoit, comme s'il les eut receus), la femme de ce malade ayant quelquefois essayé d'y faire seulement mettre de l'eau tiede, l'effect en descouvrit la fourbe, et pour avoir trouvé ceux là inutiles, qu'il fausit revenir à la premiere façon. Une femme, pensant avoir avalé un' esplingue avec son pain, crioit et se tourmentoit comme ayant une douleur insupportable au gosier, où elle pensoit la sentir arrestée; mais par ce qu'il n'y avoit ny enfleure ny alteration par le dehors, un habil'homme, ayant jugé que ce n'estoit que fantasie et opinion, prise de quelque morceau de pain qui l'avoit piquée en passant, la fit vomir et [0036v] jetta à la desrobée dans ce qu'elle rendit, une esplingue tortue. Cette femme, cuidant l'avoir rendue, se sentit soudain deschargée de sa douleur. Je sçay qu'un gentil'homme, ayant traicté chez luy une bonne compagnie, se vanta trois ou quatre jours apres par maniere de jeu (car il n'en estoit rien) de leur avoir faict menger un chat en paste: dequoy une damoyselle de la troupe print telle horreur, qu'en estant tombée en un grand dévoyement d'estomac et fievre, il fut impossible de la sauver. Les bestes mesmes se voyent comme nous subjectes à la force de l'imagination. Tesmoing les chiens, qui se laissent mourir de dueil de la perte de leurs maistres. Nous les voyons aussi japper et tremousser en songe, hannir les chevaux et se débatre. Mais tout cecy se peut raporter à l'estroite cousture de l'esprit et du corps s'entre-communiquants leurs fortunes. C'est autre chose que l'imagination agisse quelque fois, non contre son corps seulement, mais contre le corps d'autruy. Et tout ainsi qu'un corps rejette son mal à son voisin, comme il se voit en la peste, en la verolle et au mal des yeux, qui se chargent de l'un à l'autre:

Dum spectant oculi laesos, laeduntur et ipsi:
Multaque corporibus transitione nocent,

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pareillement l'imagination esbranlée avecques vehemence, eslance des traits, qui puissent offencer l'object estrangier. L'ancienneté a tenu de certaines femmes en Scythie, qu'animées et courroussées contre quelqu'un, elles le tuoient du seul regard. Les tortues et les autruches couvent leurs oeufs de la seule veue, signe qu'ils y ont quelque vertu ejaculatrice. Et quant aux sorciers, on les dit avoir des yeux offensifs et nuisans,

Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.

Ce sont pour moy mauvais respondans, que magiciens. Tant y a que nous voyons par experience les femmes envoyer [0037] aux corps des enfans qu'elles portent au ventre des marques de leurs fantasies, tesmoing celle qui engendra le more. Et il fut presenté à Charles Roy de Boheme et Empereur une fille d'aupres de Pise, toute velue et herissée, que sa mere disoit avoir esté ainsi conceue, à cause d'un' image de Sainct Jean Baptiste pendue en son lit. Des animaux il en est de mesmes, tesmoing les brebis de Jacob, et les perdris et les lievres, que la neige blanchit aux montaignes. On vit dernierement chez moy un chat guestant un oyseau au haut d'un arbre, et, s'estans fichez la veue ferme l'un contre l'autre quelque espace de temps, l'oyseau s'estre laissé choir comme mort entre les pates du chat, ou ennyvré par sa propre imagination, ou attiré par quelque force atractive du chat. Ceux qui ayment la volerie, ont ouy faire le conte du fauconnier qui, arrestant obstinément sa veue contre un milan en l'air, gageoit de la seule force de sa veue le ramener contre-bas: et le faisoit, à ce qu'on dit. Car les Histoires que j'emprunte, je les renvoye sur la conscience de ceux de qui je les prens. Les discours sont à moy, et se tienent par la preuve de la raison, non de l'expérience: chacun y peut joindre ses exemples: et qui n'en a point, qu'il ne laisse pas de croire qu'il en est, veu le nombre et varieté des accidens. non advenu, à Paris ou à Rome, à Jean ou à Pierre, c'est non advenu, a Paris ou a Rome, a Jean ou a Pierre, c'est toujours un tour de l'humaine capacite, duquel je suis utilement advisé par ce recit. Je le voy et en fay mon profit egalement en umbre qu'en corps. Et aux diverses leçons qu'ont souvent les histoires, je prens à me servir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs, desquels la fin c'est dire les evenemens. La mienne, si j'y sçavoye advenir,

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seroit dire sur ce qui peut advenir. Il est justement permis aux escholes de supposer des similitudes, quand ils n'en ont point. Je n'en fay pas ainsi pourtant, et surpasse de ce costé là en religion superstitieuse toute foy historialle. Aux exemples que je tire ceans, de ce que j'ay ouï, faict ou dict, je me suis defendu d'oser alterer jusques aux plus legeres et inutiles circonstances. Ma conscience ne falsifie pas un iota, ma science je ne sçay. Sur ce propos, j'entre par fois en pensée qu'il puisse assez bien convenir à un Theologien, à un philosophe, et telles gens d'exquise et exacte conscience et prudence, d'escrire l'histoire. Comment peuvent ils engager leur foy sur une foy populaire? Comment respondre des pensées de personnes incognues et donner pour argent contant leurs conjectures? Des actions à divers membres, qui se passent en leur presence, ils refuseroient d'en rendre tesmoignage, assermentez par un juge: et n'ont homme si familier, des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre. Je tien moins hazardeux d'escrire les choses passées que presentes: d'autant que l'escrivain n'a à rendre compte que d'une verité empruntée. Aucuns me convient d'escrire les affaires de mon temps, estimant que je les voy d'une veue moins blessée de passion qu'un autre, et de plus pres, pour l'accez que fortune m'a donné aux chefs de divers partis. Mais ils ne disent pas que, pour la gloire de Salluste, je n'en prendroys pas la peine: ennemy juré d'obligation, d'assiduité, de constance; qu'il n'est rien si contraire à mon stile qu'une narration estendue: je me recouppe si souvent à faute d'haleine, je n'ay ny composition, ny explication qui vaille, ignorant au-delà d'un enfant des frases et vocables qui servent aux choses plus communes; pourtant ay-je prins à dire ce que je sçay dire, accommodant la matiere à ma force; si j'en prenois qui me guidast, ma mesure pourroit faillir à la sienne; que ma liberté, estant si libre, j'eusse publié des jugemens, à mon gré mesme et selon raison, illegitimes et punissables. Plutarche nous diroit volontiers de ce qu'il en a faict, que c'est l'ouvrage d'autruy, que ses exemples soient en tout et par tout veritables; qu'ils soient utiles à la postérité, et presentez d'un lustre qui nous esclaire à la vertu, que c'est son ouvrage. Il n'est pas dangereux, comme en une drogue medicinale, en un compte ancien, qu'il soit ainsin ou ainsi.

Chapitre 22

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Le Profit de l'Un Est Dommage de l'Autre

Demades Athenien condamna un homme de sa ville, qui faisoit mestier de vendre les choses necessaires aux enterremens, soubs tiltre de ce qu'il en demandoit trop de profit, et que ce profit ne luy pouvoit venir sans la mort de beaucoup de gens. Ce jugement semble estre mal pris, d'autant qu'il ne se fait aucun profit qu'au dommage d'autruy, et qu'à ce conte il faudroit condamner toute sorte de guein. Le marchand ne fait bien ses affaires qu'à la débauche de la [0037v] jeunesse; le laboureur, à la cherté des bleds; l'architecte, à la ruine des maisons; les officiers de la justice, aux procez et querelles des hommes; l'honneur mesme et pratique des ministres de la religion se tire de nostre mort et de nos vices. Nul medecin ne prent plaisir à la santé de ses amis mesmes, dit l'ancien Comique Grec, ny soldat à la paix de sa ville: ainsi du reste. Et qui pis est, que chacun se sonde au dedans, il trouvera que nos souhaits interieurs pour la plus part naissent et se nourrissent aux despens d'autruy. Ce que considerant, il m'est venu en fantasie, comme nature ne se dement point en cela de sa generale police, car les Physiciens tiennent que la naissance, nourrissement et augmentation de chaque chose, est l'alteration et corruption d'un' autre:

Nam quodcunque suis mutatum finibus exit,
Continuo hoc mors est illius, quod fuit ante.

Chapitre 23

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De la Coustume et de ne Changer Aisément une Loy Receue

Celuy me semble avoir tres-bien conceu la force de la coustume, qui premier forgea ce conte, qu'une femme de village, ayant apris de caresser et porter entre ses bras un veau des l'heure de sa naissance, et continuant tousjours à ce faire, gaigna cela par l'accoustumance, que tout

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grand beuf qu'il estoit, elle le portoit encore. Car c'est à la verité une violente et traistresse maistresse d'escole, que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la desrobée, le pied de son authorité: mais par ce doux et humble commencement, l'ayant rassis et planté avec l'ayde du temps, elle nous descouvre tantost un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n'avons plus la liberté de hausser seulement les yeux. Nous luy voyons forcer, tous les coups, les reigles de nature. Usus efficacissimus rerum omnium magister. J'en croy l'antre de Platon en sa Republique, et croy les medecins, qui quitent si souvent à son authorité les raisons de leur art; et ce Roy qui, par son moyen, rengea son estomac à se [0038] nourrir de poison; et la fille qu'Albert recite s'estre accoustumée à vivre d'araignées. Et en ce monde des Indes nouvelles on trouva des grands peuples et en fort divers climats, qui en vivoient, en faisoient provision, et les apastoient, comme aussi des sauterelles, formiz, laizards, chauvessouriz, et fut un crapault vendu six escus en une necessité de vivres; ils les cuisent et apprestent à diverses sauces. Il en fut trouvé d'autres ausquels noz chairs et noz viandes estoyent mortelles et venimeuses. Consuetudinis magna vis est. Pernoctant venatores in nive; in montibus uri se patiuntur. Pugiles coestibus contusi ne ingemiscunt quidem. Ces exemples estrangers ne sont pas estranges, si nous considerons, ce que nous essayons ordinairement, combien l'accoustumance hebete nos sens. Il ne nous faut pas aller cercher ce qu'on dit des voisins des cataractes du Nil, et ce que les philosophes estiment de la musique celeste, que les corps de ces cercles, estant solides et venant à se lescher et frotter l'un à l'autre en roullant, ne peuvent faillir de produire une merveilleuse harmonie, aux couppures et muances de laquelle se manient les contours et changements des caroles des astres; mais qu'universellement les ouïes des creatures, endormies comme celles des Aegiptiens par la continuation de ce son, ne le peuvent appercevoir, pour grand qu'il soit. Les mareschaux, meulniers, armuriers ne sçauroient durer au bruit qui les frappe, s'ils s'en estonnoient comme nous. Mon collet de fleurs sert à mon nez, mais, apres que je m'en suis vestu trois jours de suitte, il ne sert qu'aux nez assistants. Cecy est plus estrange, que, nonobstant des longs intervalles et intermissions, l'accoustumance puisse joindre et establir l'effect de son impression sur noz sens: comme essayent les voisins des

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clochiers. Je loge chez moy en une tour où à la diane et à la retraitte, une fort grosse cloche sonne tous les jours l'Ave Maria. Ce tintamarre effraye ma tour mesme: et, aux premiers jours me semblant insupportable, en peu de temps m'apprivoise, de maniere que je l'oy sans offense et souvent sans m'en esveiller. Platon tansa un enfant qui jouoit aux noix. Il luy respondit: Tu me tanses de peu de chose.--L'accoustumance, repliqua Platon, n'est pas chose de peu. Je trouve que nos plus grands vices prennent leur ply de nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. C'est passetemps aux meres de veoir un enfant tordre le col à un poulet, et s'esbatre à blesser un chien et un chat; et tel pere est si sot de prendre à bon augure d'une ame martiale, quand il voit son fis gourmer injurieusement un païsant ou un laquay qui ne se defend point, et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahyson: elles se germent là, et s'eslevent apres gaillardement, et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est une tres dangereuse institution d'excuser ces villaines inclinations par la foiblesse de l'aage et legiereté du subjet. Premierement c'est nature qui parle, de qui la voix est lors plus pure et plus forte qu'elle est plus gresle. Secondement la laideur de la piperie ne despend pas de la difference des escuts aux esplingues. Elle despend de soy. Je trouve bien plus juste de conclurre ainsi: Pourquoy ne tromperoit il aux escus, puis qu'il trompe aux esplingues? que, comme ils font: Ce n'est qu'aux esplingues, il n'auroit garde de le faire aux escutz. Il faut apprendre soigneusement aux enfans de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu'ils les fuient, non en leur action seulement, mais sur tout en leur coeur; que la pensée mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu'ils portent. Je sçay bien que, pour m'estre duict en ma puerilité de marcher tousjours mon grand et plein chemin, et avoir eu à contrecoeur de mesler ny tricotterie ny finesse à mes jeux enfantins, comme de vray il faut noter que les jeux des enfans ne sont pas jeux, et les faut juger en eux comme leurs plus serieuses actions, il n'est passetemps si leger où je n'apporte du dedans, d'une propension naturelle, et sans estude, une extreme contradiction à tromper. Je manie les chartes pour les doubles et tien compte, comme pour les doubles doublons, lors que le gaigner et le perdre contre ma femme et

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ma fille m'est indifferent, comme lors qu'il y va de bon. En tout et par tout il y a assés de mes yeux à me tenir en office: il n'y en a point qui me veillent de si pres, ny que je respecte plus. Je viens de voir chez moy un petit homme natif de Nantes, né sans bras, qui a si bien façonné ses pieds au service que luy devoyent les mains, qu'ils en ont à la verité à demy oublié leur office naturel. Au demourant il les nomme ses mains, il trenche, il charge un pistolet et le lache, il enfille son eguille, il coud, il escrit, il tire le bonnet, il se peigne, il joue aux cartes et aux dez, et les remue avec autant de dexterité que sçauroit faire quelqu'autre; l'argent que je luy ay donné (car il gaigne sa vie à se faire voir), il l'a emporté en son pied, comme nous faisons en nostre main. J'en vy un autre, estant enfant, qui manioit un' espée à deux mains et un' hallebarde, du pli du col, à faute de mains, les jettoit en l'air et les reprenoit, lançoit une dague, et faisoit craqueter un foet aussi bien que charretier de France. Mais on decouvre bien mieux ses effets aux estranges impressions, qu'elle fait en nos ames, où elle ne trouve pas tant de resistance. Que ne peut elle en nos jugemens et en nos creances? Y a il opinion si bizarre (je laisse à part la grossiere imposture des religions, dequoy tant de grandes nations et tant de suffisans personnages se sont veux enyvrez: car cette partie estant hors de nos raisons humaines, il est plus excusable de s'y perdre, à qui n'y est extraordinairement esclairé par faveur divine) mais d'autres opinions y en a il de si estranges, qu'elle n'aye planté et estably par loix és regions que bon luy a semblé? Et est tres-juste cette ancienne exclamation: Non pudet physicum, id est speculatorem venatoremque naturae, ab animis consuetudine imbutis quaerere testimonium veritatis. J'estime qu'il ne tombe en l'imagination [0038v] humaine aucune fantasie si forcenée, qui ne rencontre l'exemple de quelque usage public, et par consequent que nostre discours n'estaie et ne fonde. Il est des peuples où on tourne le doz à celuy qu'on salue, et ne regarde l'on jamais celuy qu'on veut honorer. Il en est où, quand le Roy crache, la plus favorie des dames de sa Cour tend la main; et en autre nation les plus apparents qui sont autour de luy, se baissent à terre pour amasser en du linge son ordure. Desrobons icy, la place d'un compte. Un Gentil-homme François se mouchoit tousjours de sa main: chose tres-ennemie de nostre usage. Defendant là-dessus son faict (et estoit fameux en bonnes rencontres) il me demanda quel privilege avoit ce salle excrement que nous allassions lui apprestant un beau linge delicat à le recevoir, et puis, qui plus est, à l'empaqueter et serrer soigneusement sur nous; que cela devoit faire plus de horreur et de mal au coeur, que de le voir verser où que ce fust,

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comme nous faisons tous autres excremens. Je trouvay qu'il ne parloit pas du tout sans raison: et m'avoit la coustume osté l'appercevance de cette estrangeté, laquelle pourtant nous trouvons si hideuse, quand elle est recitée d'un autre païs. Les miracles sont selon l'ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l'estre de la nature. L'assuefaction endort la veue de nostre jugement. Les barbares ne nous sont de rien plus merveilleux, que nous sommes à eux, ny avec plus d'occasion: comme chacun advoueroit, si chacun sçavoit, apres s'estre promené par ces nouveaux exemples, se coucher sur les propres, et les conferer sainement. La raison humaine est une teinture infuse environ de pareil pois à toutes nos opinions et moeurs, de quelque forme qu'elles soient: infinie en matiere, infinie en diversité. Je m'en retourne. Il est des peuples où sauf sa femme et ses enfans aucun ne parle au Roy que par sarbatane. En une mesme nation et les Vierges montrent à descouvert leurs parties honteuses, et les mariées les couvrent et cachent soigneusement; à quoy cette autre coustume qui est ailleurs a quelque relation: la chasteté n'y est en pris que pour le service du mariage, car les filles se peuvent abandonner à leur poste, et, engroissées, se faire avorter par medicamens propres, au veu d'un chacun. Et ailleurs, si c'est un marchant qui se marie, tous les marchans conviez à la nopce couchent avec l'espousée avant luy; et plus il y en a, plus a elle d'honneur et de recommandation de fermeté et de capacité; si un officier se marie, il en va de mesme; de mesme si c'est un noble, et ainsi des autres, sauf si c'est un laboureur ou quelqu'un du bas peuple: car lors c'est au Seigneur à faire; et si, on ne laisse pas d'y recommander estroitement la loyauté, pendant le mariage. Il en est où il se void des bordeaux publicz de masles, voire et des mariages; où les femmes vont à la guerre quand et leurs maris, et ont rang, non au combat seulement, mais aussi au commandement. Où non seulement les bagues se portent au nez, aux levres, aux joues, et aux orteils des pieds, mais des verges d'or bien poisantes, au travers des tetins et des fesses. Où en mangeant on s'essuye les doigts aux cuisses et à la bourse des genitoires et à la plante des pieds. Où les enfans ne sont pas heritiers, ce sont les freres et nepveux; et ailleurs les nepveux seulement, sauf en la succession du [0039] Prince. Où pour reigler la communauté des biens, qui s'y observe, certains Magistrats souverains ont charge universelle de la culture des terres et de la distribution des fruits, selon le besoing d'un chacun.

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Où l'on pleure la mort des enfans, et festoye l'on celle des vieillarts. Où ils couchent en des licts dix ou douze ensemble avec leurs femmes. Où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente se peuvent remarier, les autres non. Où l'on estime si mal de la condition des femmes, qu'on y tue les femelles qui y naissent, et achepte l'on des voisins des femmes pour le besoing. Où les maris peuvent repudier sans alleguer aucune cause, les femmes non pour cause quelconque. Où les maris ont loy de les vendre si elles sont steriles. Où ils font cuire le corps du trespassé, et puis piler, jusques à ce qu'il se forme comme en bouillie laquelle ils meslent à leur vin, et la boivent. Où la plus desirable sepulture est d'estre mangé des chiens, ailleurs des oiseaux. Où l'on croit que les ames heureuses vivent en toute liberté, en des champs plaisans, fournis de toutes commoditez; et que ce sont elles qui font cet echo que nous oyons. Où ils combatent en l'eau, et tirent seurement de leurs arcs en nageant. Où, pour signe de subjection, il faut hausser les espaules et baisser la teste, et deschausser ses souliers quand on entre au logis du Roy. Où les Eunuques qui ont les femmes religieuses en garde, ont encore le nez et lèvres à dire, pour ne pouvoir estre aymez; et les prestres se crevent les yeux pour accointer leurs demons, et prendre les oracles. Où chacun faict un Dieu de ce qui luy plaist, le chasseur d'un lyon ou d'un renard, le pescheur de certain poisson, et des Idoles de chaque action ou passion humaine: le soleil, la lune, et la terre sont les dieux principaux; la forme de jurer c'est toucher la terre, regardant le soleil; et y mange l'on la chair et le poisson crud. Où le grand serment, c'est jurer le nom de quelque homme trespassé qui a esté en bonne reputation au païs, touchant de la main sa tumbe. Où les estrenes annuelles que le Roy envoye aux princes ses vasseaux, c'est du feu. L'ambassadeur qui l'apporte, arrivant, l'ancien feu est esteint tout par tout en la maison. Et de ce feu nouveau, le peuple despendant de ce prince en doit venir prendre chacun pour soy, sur peine de crime de leze majesté. Où quand le Roy, pour s'adonner du tout à la devotion (comme ils font souvent), se retire de sa charge, son premier successeur est obligé d'en faire autant, et passe le droit du Royaume au troisieme successeur. Où l'on diversifie la forme de la police, selon que les affaires le requierent: on depose le Roy quand il semble bon, et substitue l'on des anciens à prendre le gouvernement de l'estat et le laisse l'on par fois aussi és mains de la commune. Où hommes et femmes sont circoncis et pareillement baptisés. Où le soldat qui en un ou divers combats est arrivé à presenter à son Roy sept testes d'ennemis, est faict noble. Où l'on vit soubs cette opinion si rare et incivile de la mortalité des ames. Où les femmes s'accouchent sans plaincte et [0039v] sans effroy.

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Où les femmes en l'une et l'autre jambe portent des greves de cuivre; et, si un pouil les mord, sont tenues par devoir de magnanimité de le remordre; et n'osent espouser, qu'elles n'ayent offert à leur Roy, s'il veut de leur pucellage. Où l'on salue mettant le doigt à terre, et puis le haussant vers le ciel. Où les hommes portent les charges sur la teste, les femmes sur les espaules: elles pissent debout, les hommes accroupis. Où ils envoient de leur sang en signe d'amitié, et encensent comme les Dieux les hommes qu'ils veulent honnorer. Où non seulement jusques au quatriesme degré, mais en aucun plus esloingné, la parenté n'est soufferte aux mariages. Où les enfans sont quatre ans en nourrisse, et souvent douze: et là mesme, il est estimé mortel de donner à l'enfant à tetter tout le premier jour. Où les peres ont charge du chastiment des masles; et les meres à part, des femelles: et est le chastiment de les fumer, pendus par les pieds. Où on faict circoncire les femmes. Où l'on mange toute sorte d'herbes, sans autre discretion que de refuser celles qui leur semblent avoir mauvaise senteur. Où tout est ouvert, et les maisons pour belles et riches qu'elles soyent, sans porte, sans fenestre, sans coffre qui ferme; et sont les larrons doublement punis qu'ailleurs. Où ils tuent les pouils avec les dents comme les Magots, et trouvent horrible de les voir escacher soubs les ongles. Où l'on ne couppe en toute la vie ny poil ni ongle; ailleurs où l'on ne couppe que les ongles de la droicte, celles de la gauche se nourrissent par gentillesse. Où ils nourrissent tout le poil du corps du costé droit, tant qu'il peut croistre, et tiennent ras le poil de l'autre costé. Et en voisines provinces celle icy nourrit le poil de devant, cette là le poil de derriere, et rasent l'oposite. Où les peres prestent leurs enfans, les maris leurs femmes, à jouyr aux hostes, en payant. Où on peut honnestement faire des enfans à sa mère, les peres se mesler à leurs filles, et à leurs fils. Où aux assemblées des festins, ils s'entreprestent les enfans les uns aus autres. Icy on vit de chair humaine; là c'est office de pieté de tuer son pere en certain aage; ailleurs les peres ordonnent, des enfans encore au ventre des meres, ceux qu'ils veulent estre nourris et conservez, et ceux qu'ils veulent estre abandonnez et tuez; ailleurs les vieux maris prestent leurs femmes à la jeunesse pour s'en servir; et ailleurs elles sont communes sans peché: voire en tel pays portent pour merque d'honneur autant de belles houpes [0040] frangées au bord de leurs robes, qu'elles ont accointé de masles. N'a pas faict la coustume encore une chose publique de femmes à part? leur a elle pas mis les armes à la main? faict dresser des armées, et livrer des batailles? Et ce que toute la philosophie ne peut planter en la teste des plus sages, ne l'apprend elle pas de sa seule ordonnance

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au plus grossier vulgaire? car nous sçavons des nations entieres, où non seulement la mort estoit mesprisée, mais festoyée; où les enfans de sept ans souffroyent à estre foettez jusques à la mort, sans changer de visage; où la richesse estoit en tel mespris, que le plus chetif citoyen de la ville n'eust daigné baisser le bras pour amasser une bource d'escus. Et sçavons des regions tres-fertiles en toutes façons de vivres, où toutesfois les plus ordinaires méz et les plus savoureux, c'estoyent du pain, du nasitort et de l'eau. Fit elle pas encore ce miracle en Cio, qu'il s'y passa sept cens ans, sans memoire que femme ny fille y eust faict faute à son honneur? En somme, à ma fantasie, il n'est rien qu'elle ne face, ou qu'elle ne puisse: et avec raison l'appelle Pindarus, à ce qu'on m'a dict, la Royne et Emperiere du monde. Celuy qu'on rencontra battant son pere, respondit que c'estoit la coustume de sa maison: que son pere avoit ainsi batu son ayeul; son ayeul, son bisayeul; et, montrant son fils: Et cettuy-cy me battra quand il sera venu au terme de l'aage ou je suis. Et le pere que le fils tirassoit et sabouloit emmy la rue, luy commanda de s'arrester à certain huis; car luy n'avoit trainé son pere que jusques là; que c'estoit la borne des injurieux traitements hereditaires, que les enfans avoient en usage faire aux peres en leur famille. Par coustume, dit Aristote, aussi souvent que par maladie, des femmes s'arrachent le poil, rongent leurs ongles, mangent des charbons et de la terre; et autant par coustume que par nature les masles se meslent aux masles. Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume: chacun ayant en veneration interne les opinions et moeurs approuvées et receues autour de luy, ne s'en peut desprendre sans remors, ny s'y appliquer sans applaudissement. Quand ceux de Crete vouloyent au temps passé maudire quelqu'un, ils prioyent les dieux de l'engager en quelque mauvaise coustume. Mais le principal effect de sa puissance, c'est de nous saisir et empieter de telle sorte, qu'à peine soit-il en nous de nous r'avoir de sa prinse et de r'entrer en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances. De vray, parce que nous les humons avec le laict de nostre naissance, et que le visage du monde se presente en cet estat à nostre premiere veue, il semble que nous soyons nais à la condition de suyvre ce train. Et les communes imaginations, que nous trouvons en [0040v] credit autour de

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nous, et infuses en nostre ame par la semence de nos peres, il semble que ce soyent les generalles et naturelles. Par où il advient que ce qui est hors des gonds de coustume, on le croid hors des gonds de raison: Dieu sçait combien desraisonnablement, le plus souvent. Si, comme nous, qui nous estudions, avons apprins de faire, chascun qui oid une juste sentence regardoit incontinent par où elle luy appartient en son propre, chascun trouveroit que cettecy n'est pas tant un bon mot, qu'un bon coup de fouet à la bestise ordinaire de son jugement. Mais on reçoit les advis de la verité et ses preceptes comme adressez au peuple, non jamais à soy; et, au lieu de les coucher sur ses moeurs, chascun les couche en sa memoire, tres-sottement et tres inutilement. Revenons à l'empire de la coustume. Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux mesmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature. Ceux qui sont duits à la monarchie en font de mesme. Et quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu'ils se sont, avec grandes difficultez, deffaitz de l'importunité d'un maistre, ils courent à en replanter un nouveau avec pareilles difficultez, pour ne se pouvoir resoudre de prendre en haine la maistrise. Darius demandoit à quelques Grecs pour combien ils voudroient prendre la coustume des Indes, de manger leurs peres trespassez (car c'estoit leur forme, estimans ne leur pouvoir donner plus favorable sepulture, que dans eux-mesmes), ils luy respondirent que pour chose du monde ils ne le feroient; mais, s'estant aussi essayé de persuader aux Indiens de laisser leur façon et prendre celle de Grece, qui estoit de brusler les corps de leurs peres, il leur fit encore plus d'horreur. Chacun en fait ainsi, d'autant que l'usage nous desrobbe le vray visage des choses,

Nil adeo magnum, nec tam mirabile quicquam
Principio, quod non minuant mirarier omnes
Paulatim.

Autrefois, ayant à faire valoir quelqu'une de nos observations, et receue avec resolue authorité bien loing autour de nous, et ne voulant point, comme il se faict, l'establir seulement par la force des loix et des exemples, mais questant tousjours jusques à son origine, j'y trouvai le

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fondement si foible, qu'à peine que je ne m'en dégoutasse, moy qui avois à la confirmer en autruy. C'est cette recepte, de quoy Platon entreprend de chasser les amours desnaturées de son temps, qu'il estime souveraine et principale: assavoir que l'opinion publique les condamne, que les poetes, que chacun en face des mauvais comptes. Recepte par le moyen de laquelle les plus belles filles n'attirent plus l'amour des peres, ny les freres plus excellens en beauté l'amour des soeurs, les fables mesmes de Thyestes, d'Oedipus, de Macareus ayant, avec le plaisir de leur chant, infus cette utile creance en la tendre cervelle des enfans. De vrai, la pudicité est une belle vertu, et de laquelle l'utilité est assez connue: mais de la traitter et faire valoir selon nature, il est autant malaysé, comme il est aisé de la faire valoir selon l'usage, les loix et les preceptes. Les premieres et universelles raisons sont de difficile perscrutation. Et les passent noz maistres en escumant, ou, ne les osant pas seulement taster, se jettent d'abordée dans la franchise de la coustume, où ils s'enflent et triomphent à bon compte. Ceux qui ne se veulent laisser tirer hors de cette originelle source faillent encore plus et s'obligent à des opinions sauvages, comme Chrysippus qui sema en tant de lieux de ses escrits le peu de compte en quoy il tenoit les conjonctions incestueuses, quelles qu'elles fussent. Qui voudra se desfaire de ce violent prejudice de la coustume, il trouvera plusieurs choses receues d'une resolution indubitable, qui n'ont appuy qu'en la barbe chenue et rides de l'usage qui les accompaigne; mais, ce masque arraché, rapportant les choses à la verité et à la raison, il sentira son jugement comme tout bouleversé, et remis pourtant en bien plus seur estat. Pour exemple, je luy demanderay lors, quelle chose peut estre plus estrange, que de voir un peuple obligé à suivre des loix qu'il n'entendit onques, attaché en tous ses affaires domestiques, mariages, donations, testamens, ventes et achapts, à des regles [0041] qu'il ne peut sçavoir, n'estant escrites ny publiées en sa langue, et desquelles par necessité il luy faille acheter l'interpretation et l'usage? non selon l'ingenieuse opinion d'Isocrates, qui conseille à son Roy de rendre les trafiques et negociations de ses subjects libres, franches et lucratives, et leurs debats et querelles onereuses, les chargeant de poisans subsides; mais selon une opinion monstrueuse, de mettre en trafique la raison mesme, et donner aux loix cours de marchandise. Je sçay bon gré à la fortune, dequoy, comme disent nos historiens, ce fut un gentil'homme Gascon et de mon pays, qui le premier s'opposa à Charlemaigne, nous voulant donner les loix Latines et Imperiales. Qu'est-il plus farouche que de voir une nation, où par legitime coustume la charge de juger se

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vende, et les jugements soyent payez à purs deniers contans, et où legitimement la justice soit refusée à qui n'a dequoy la payer, et aye cette marchandise si grand credit, qu'il se face en une police un quatriesme estat, de gens maniants les procés, pour le joindre aux trois anciens, de l'Eglise, de la Noblesse et du Peuple; lequel estat, ayant la charge des loix et souveraine authorité des biens et des vies, face un corps à part de celuy de la noblesse: d'où il avienne qu'il y ayt doubles loix, celles de l'honneur, et celles de la justice, en plusieurs choses fort contraires (aussi rigoureusement condamnent celles-là un démanti souffert, comme celles icy un démanti revanché); par le devoir des armes, celuy-là soit degradé d'honneur et de noblesse qui souffre un' injure, et, par le devoir civil, celuy qui s'en venge, encoure une peine capitale (qui s'adresse aux loix, pour avoir raison d'une offence faite à son honneur, il se deshonnore; et qui ne s'y adresse, il en est puny et chastié par les loix); et, de ces deux pieces si diverses se raportant toutesfois à un seul chef, ceux-là ayent la paix, ceux-cy la guerre en charge; ceux-là ayent le gaing, ceux-cy l'honneur; ceux-là le sçavoir, ceux-cy la vertu; ceux-là la parole, ceux-cy l'action; ceux-là la justice, ceux-cy la vaillance; ceux-là la raison, ceux-cy la force; ceux-là la robbe longue, ceux-cy la courte en partage? Quant aux choses indifferentes, comme vestemens, qui les voudra ramener à leur vraye fin, qui est le service et commodité du corps, d'où dépend leur grace et bien seance originelle, pour [0041v] les plus monstrueux à mon gré qui se puissent imaginer, je luy donray entre autres nos bonnets carrez, cette longue queue de veloux plissé qui pend aux testes de nos femmes avec son attirail bigarré, et ce vain modelle et inutile d'un membre que nous ne pouvons seulement honnestement nommer, duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public. Ces considerations ne destournent pourtant pas un homme d'entendement de suivre le stille commun; ains, au rebours, il me semble que toutes façons escartées et particulieres partent plustost de folie ou d'affectation ambitieuse, que de vraye raison; et que le sage doit au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses; mais, quant au dehors, qu'il doit suivre entierement les façons et formes receues. La societé publique n'a que faire de nos pensées; mais le demeurant, comme nos actions, nostre travail, nos fortunes et nostre vie propre, il la faut préter et abandonner à son service et aux opinions communes, comme ce bon et grand Socrates refusa de sauver sa vie par la desobeissance du magistrat, voire d'un magistrat tres-injuste et tres-inique. Car c'est la regle des regles, et generale loy des loix, que chacun observe celles du lieu où il est:

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Nomois hepesthai toisin egchaorois kalon.

En voicy d'un' autre cuvée. Il y a grand doute, s'il se peut trouver si evident profit au changement d'une loy receue, telle qu'elle soit, qu'il y a de mal à la remuer: d'autant qu'une police, c'est comme un bastiment de diverses pieces jointes ensemble, d'une telle liaison, qu'il est impossible d'en esbranler une, que tout le corps ne s'en sente. Le législateur des Thuriens ordonna que quiconque voudroit, ou abolir une des vieilles loix, ou en establir une nouvelle, se presenteroit au peuple la corde au col: afin que si la nouvelleté n'estoit approuvée d'un chacun, il fut incontinent estranglé. Et celuy de [0042] Lacedemone employa sa vie pour tirer de ses citoyens une promesse asseurée, de n'enfraindre aucune de ses ordonnances. L'ephore qui coupa si rudement les deux cordes que Phrinys avoit adjousté à la musique ne s'esmaie pas si elle en vaut mieux, ou si les accords en sont mieux remplis: il luy suffit pour les condamner, que ce soit une alteration de la vieille façon. C'est ce que signifioit cette espée rouillée de la justice de Marseille. Je suis desgousté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte, et ay raison, car j'en ay veu des effets tres-dommageables. Celle qui nous presse depuis tant d'ans, elle n'a pas tout exploicté, mais on peut dire avec apparence, que par accident elle a tout produict et engendré: voire et les maux et ruines, qui se font depuis sans elle, et contre elle: c'est à elle à s'en prendre au nez,

Heu patior telis vulnera facta meis.

Ceux qui donnent le branle à un estat, sont volontiers les premiers absorbez en sa ruyne.
Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy qui l'a esmeu, il bat et brouille l'eaue pour d'autres pescheurs. La liaison et contexture de cette monarchie et ce grand bastiment ayant esté desmis et dissout, notamment sur ses vieux ans, par elle, donne tant qu'on veut d'ouverture et d'entrée à pareilles injures. La majesté royalle, dict un ancien, s'avale plus difficilement du sommet au milieu qu'elle ne se precipite du milieu à fons. Mais si les inventeurs sont plus dommageables, les imitateurs sont plus vicieux, de se jetter en des exemples, desquels ils ont senty et puny l'horreur et le mal. Et s'il y a quelque degré d'honneur, mesmes au mal faire,

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ceux-cy doivent aux autres la gloire de l'invention, et le courage du premier effort. Toutes sortes de nouvelle desbauche puisent heureusement en cette premiere et foeconde source, les images et patrons à troubler nostre police. On lict en nos loix mesmes, faites pour le remede de ce premier mal, l'aprentissage et l'excuse de toute sorte de mauvaises entreprises; et nous advient, ce que Thucidides dict des guerres civiles de son temps, qu'en faveur des vices publiques on les battisoit de mots nouveaux plus doux, pour leur excuse, abastardissant et amolissant leurs vrais titres. C'est, pourtant, pour reformer nos consciences et nos créances. Honesta oratio est. Mais le meilleur pretexte de nouvelleté est tres-dangereux: adeo nihil motum ex antiquo probabile est. Si me semble-il, à le dire franchement, qu'il y a grand amour de soy et presomption, d'estimer ses opinions jusque-là que, pour les [0042v] establir, il faille renverser une paix publique, et introduire tant de maux inevitables et une si horrible corruption de meurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d'estat, en chose de tel pois; et les introduire en son pays propre. Est ce pas mal mesnagé, d'advancer tant de vices certains et cognus, pour combattre des erreurs contestées et debatables? Est-il quelque pire espece de vices, que ceux qui choquent la propre conscience et naturelle cognoissance? Le Senat osa donner en payement cette deffaitte, sur le different d'entre luy et le peuple, pour le ministere de leur religion: Ad deos id magis quam ad se pertinere, ipsos visuros ne sacra sua polluantur, conformement à ce que respondit l'oracle à ceux de Delphes en la guerre Médoise. Craignans l'invasion des Perses ils demandarent au Dieu ce qu'ils avoient à faire des tresors sacrez de son temple, ou les cacher, ou les emporter. Il leur respondit qu'ils ne bougeassent rien; qu'ils se souignassent d'eux; qu'il estoit suffisant pour pourvoir à ce qui luy estoit propre. La religion Chrestienne a toutes les marques d'extreme justice et utilité; mais nulle plus apparente, que l'exacte recommandation de l'obéissance du Magistrat, et manutention des polices. Quel merveilleux exemple nous en a laissé la sapience divine, qui, pour establir le salut du genre humain et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et le peché, ne l'a voulu faire qu'à la mercy de nostre ordre politique; et a soubmis son progrez, et la conduicte d'un si haut effect et

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si salutaire, à l'aveuglement et injustice de nos observations et usances: y laissant courir le sang innocent de tant d'esleuz ses favoriz, et souffrant une longue perte d'années à meurir ce fruict inestimable. Il y a grand à dire, entre la cause de celui qui suyt les formes et les loix de son pays, et celui qui entreprend de les regenter et changer. Celuy-là allegue pour son excuse la simplicité, l'obeissance et l'exemple: quoy qu'il face, ce ne peut estre malice, c'est, pour le plus, malheur. Quis est enim quem non moveat clarissimis monumentis testata consignataque antiquitas. Outre ce que dict Isocrates, que la defectuosité a plus de part à la moderation que n'a l'exces. L'autre est en bien plus rude party, car qui se mesle de choisir et de changer, usurpe l'authorité de juger, et se doit faire fort de voir la faute de ce qu'il chasse, et le bien de ce qu'il introduit. Cette si vulgaire consideration m'a fermi en mon siege, et tenu ma jeunesse mesme, plus temeraire, en bride: de ne charger mes espaules d'un si lourd faix, que de me rendre respondant d'une science de telle importance, et oser en cette cy ce qu'en sain jugement je ne pourroy oser en la plus facile de celles ausquelles on m'avoit instruit, et ausquelles la temerité de juger est de nul prejudice: me semblant tres-inique de vouloir sousmettre les constitutions et observances publiques et immobiles à l'instabilité d'une privée fantasie (la raison privée n'a qu'une jurisdiction privée) et entreprendre sur les loix divines ce que nulle police ne supporteroit aux civiles, ausquelles encore que l'humaine raison aye beaucoup plus de commerce, si sont elles souverainement juges de leurs juges; et l'extreme suffisance sert à expliquer et estendre l'usage qui en est receu, non à le destourner et innover. Si quelques fois la Providence divine a passé par-dessus les regles ausquelles elle nous a necessairement astreints, ce n'est pas pour nous en dispenser. Ce sont coups de sa main divine, qu'il nous faut, non pas imiter, mais admirer, et exemples extraordinaires, marquez d'un exprez et particulier adveu, du genre des miracles qu'elle nous offre, pour tesmoignage de sa toute puissance, au-dessus de noz ordres et de noz forces, qu'il est folie et impieté d'essayer à representer, et que nous ne devons pas suivre, mais contempler avec estonnement. Actes de son personnage, non pas du nostre. Cotta proteste bien opportunement: Quum de religione agitur Titus Coruncanium, Publius Scipionem, Publius Scaevolam, pontifices maximos, non Zenonem aut Cleanthem aut Chrysippum sequor.

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Dieu le sçache, en nostre presente querelle, où il y a cent articles à oster et remettre, grands et profonds articles, combien ils sont qui se puissent vanter d'avoir exactement recogneu les raisons et fondements de l'un et l'autre party? C'est un nombre, si c'est nombre, qui n'auroit pas grand moyen de nous troubler. Mais toute cette autre presse, où va elle? soubs quell' enseigne se jette-elle à quartier? Il advient de la leur, comme des autres medecines foibles et mal appliquées: les humeurs qu'elle vouloit purger en nous, elle les a eschaufées, exasperées [0043] et aigries par le conflict, et si nous est demeurée dans le corps. Elle n'a sceu nous purger par sa foiblesse, et nous a cependant affoiblis, en maniere que nous ne la pouvons vuider non plus, et ne recevons de son operation que des douleurs longues et intestines. Si est-ce que la fortune, reservant tousjours son authorité au-dessus de nos discours, nous presente aucunefois la necessité si urgente, qu'il est besoing que les loix luy facent quelque place. Et quand on resiste à l'accroissance d'une innovation qui vient par violence à s'introduire, de se tenir, en tout et par tout, en bride et en reigle, contre ceux qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peut avancer leur dessein, qui n'ont ny loy ny ordre que de suyvre leur advantage, c'est une dangereuse obligation et inequalité: Aditum nocendi perfido praestat fides. D'autant que la discipline ordinaire d'un Estat qui est en sa santé, ne pourvoit pas à ces accidens extraordinaires: elle presuppose un corps qui se tient en ses principaux membres et offices, et un commun consentement à son observation et obeïssance. l'aller legitime est un aller froid, poisant et contraint, et n'est pas pour tenir bon à un aller licencieux et effrené. On sçait qu'il est encore reproché à ces deux grands personnages, Octavius et Caton, aux guerres civiles l'un de Sylla, l'autre de Cesar, d'avoir plustost laissé encourir toutes extremitez à leur patrie, que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer. Car, à la verité, en ces dernieres necessitez où il n'y a plus que tenir, il seroit à l'avanture plus sagement fait de baisser la teste et prester un peu au coup que, s'ahurtant outre la possibilité à ne rien relascher, donner occasion à la violance de fouler tout aux pieds; et vaudroit mieux faire vouloir aux loix ce qu'elles peuvent, puis qu'elles ne peuvent ce qu'elles veulent. Ainsi feit celuy qui ordonna qu'elles dormissent vint et quatre heures, et celuy qui remua pour cette fois un jour du calendrier, et cet autre qui du mois de Juin fit le second May. Les Lacedemoniens mesmes, tant

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religieux observateurs des ordonnances de leur païs, estans [0043v] pressez de leur loy qui defendoit d'eslire par deux fois Admiral un mesme personnage, et de l'autre part leurs affaires requerans de toute necessité que Lysander print de rechef cette charge, ils firent bien un Aracus Admiral, mais Lysander surintendant de la marine. Et de mesme subtilité, un de leurs ambassadeurs, estant envoyé vers les Atheniens, pour obtenir le changement de quelque ordonnance, et Pericles luy alleguant qu'il estoit defendu d'oster le tableau où une loy estoit une fois posée, luy conseilla de le tourner seulement, d'autant que cela n'estoit pas defendu. C'est ce dequoy Plutarque loue Philopaemen, qu'estant né pour commander, il sçavoit non seulement commander selon les loix, mais aux loix mesme, quand la necessité publique le requeroit.

Chapitre 24

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Divers Evenemens de Mesme Conseil Jacques Amiot, grand Aumosnier de France, me recita un jour cette Histoire à l'honneur d'un Prince des nostres (et nostre estoit-il à tres-bonnes enseignes, encore que son origine fut estrangere), que durant nos premiers troubles, au siege de Rouan, ce Prince ayant esté adverti par la Royne, mère du Roy, d'une entreprinse qu'on faisoit sur sa vie, et instruit particulierement par ses lettres de celuy qui la devoit conduire à chef, qui estoit un gentil'homme Angevin ou Manceau, frequentant lors ordinairement pour cet effect la maison de ce Prince, il ne communiqua à personne cet advertissement; mais, se promenant l'endemain au mont saincte Catherine, d'où se faisoit nostre baterie à Rouan (car c'estoit au temps que nous la tenions assiegée) ayant à ses costez le-dit Seigneur grand Aumosnier et un autre Evesque, il aperçeut ce gentil'homme, qui lui avoit esté remarqué, et le fit appeller. Comme il fut en sa presence, il luy dict ainsi, le voyant desjà [0044] pallir et fremir des alarmes de sa conscience: Monsieur de tel lieu, vous vous doutez bien de ce que je vous veux, et vostre visage le montre. Vous n'avez rien à me cacher, car je suis instruict de vostre affaire si avant, que vous ne feriez qu'empirer vostre marché d'essayer à le couvrir. Vous sçavez bien telle chose et telle (qui estoyent les tenans et aboutissans des plus secretes pieces de cette menée); ne faillez sur vostre vie à me confesser la vérité de tout ce dessein. Quand ce pauvre homme se trouva pris et convaincu (car le tout avoit esté descouvert à la Royne par l'un des complisses) il n'eust

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qu'à joindre les mains et requerir la grace et misericorde de ce Prince, aux pieds duquel il se voulut jetter: mais il l'en garda, suyvant ainsi son propos: Venez çà; vous ay-je autre-fois fait desplaisir? ay-je offencé quelqu'un des vostres par haine particuliere? Il n'y a pas trois semaines que je vous congnois, quelle raison vous a peu mouvoir à entreprendre ma mort? Le gentil'homme respondit à cela d'une voix tremblante, que ce n'estoit aucune occasion particuliere qu'il en eust, mais l'interest de la cause generale de son party; et qu'aucuns luy avoyent persuadé que ce seroit une execution pleine de pieté, d'extirper, en quelque maniere que ce fut, un si puissant ennemy de leur religion. Or, suyvit ce Prince, je vous veux montrer combien la religion que je tiens est plus douce que celle dequoy vous faictes profession. La vostre vous a conseillé de me tuer sans m'ouir, n'ayant receu de moy aucune offence; et la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu que vous estes de m'avoir voulu homicider sans raison. Allez vous en, retirez vous, que je ne vous voye plus icy; et, si vous estes sage, prenez doresnavant en voz entreprinses des conseillers plus gens de bien que ceux là. L'Empereur Auguste, estant en la Gaule, reçeut certain advertissement d'une conjuration que luy brassoit Lucius Cinna; il delibera de s'en venger, et manda [0044v] pour cet effect au lendemain le Conseil de ses amis; mais la nuict d'entredeux il la passa avec grande inquietude, considerant qu'il avoit à faire mourir un jeune homme de bonne maison, et nepveu du grand Pompeius; et produisoit en se pleignant plusieurs divers discours: Quoy donq, faisoit-il, sera il dict que je demeureray en crainte et en alarme, et que je lairray mon meurtrier se promener cependant à son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma teste que j'ay sauvée de tant de guerres civiles, de tant de batailles, par mer et par terre? et, aprés avoir estably la paix universelle du monde, sera il absouz, ayant deliberé, non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier? Car la conjuration estoit faicte de le tuer, comme il feroit quelque sacrifice. Apres cela, s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommençoit d'une vois plus forte, et s'en prenoit à soy-mesme: Pourquoy vis tu, s'il importe à tant de gens que tu meures? N'y aura-il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez? Ta vie vaut elle que tant de dommage se face pour la conserver? Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses: Et les conseils des femmes y seront-ils receuz, lui fit elle? Fais ce que font les medecins, quand les receptes accoustumées ne peuvent servir: ils en essayent de contraires. Par severité tu n'as jusques à cette heure rien profité: Lepidus a suivy Salvidienus; Murena, Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio. Commence à experimenter comment te succederont la douceur et la clemence. Cinna est convaincu: pardonne luy; de te

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nuire desormais il ne pourra, et profitera à ta gloire. Auguste fut bien ayse d'avoir trouvé un Advocat de son humeur, et, ayant remercié sa femme et contremandé ses amis qu'il avoit assignez au Conseil, commanda qu'on fit venir à luy Cinna tout seul; et, ayant fait sortir tout le monde de sa chambre et fait donner un siege à Cinna, il lui parla en cette maniere: En premier lieu je te demande, Cinna, paisible audience. N'interrons pas mon parler, [0045] je te donneray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais, Cinna, que t'ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement t'estant faict mon ennemy, mais estant né tel, je te sauvay, je te mis entre mains tous tes biens, et t'ay en fin rendu si accommodé et si aisé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu. L'office du sacerdoce que tu me demandas, je te l'ottroiay, l'ayant refusé à d'autres, desquels les peres avoyent tousjours combatu avec moy. T'ayant si fort obligé, tu as entrepris de me tuer. A quoy Cinna s'estant escrié, qu'il estoit bien esloigné d'une si meschante pensée: Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que je ne serois pas interrompu: ouy, tu as entrepris de me tuer, en tel lieu, tel jour, en telle compagnie, et de telle façon. Et le voyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience: Pourquoy, adjouta-il, le fais tu? Est-ce pour estre Empereur? Vrayement il va bien mal à la chose publique, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'Empire. Tu ne peus pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un procez par la faveur d'un simple libertin. Quoy, n'as tu moyen ny pouvoir en autre chose, qu'à entreprendre Caesar? Je le quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens, et Serviliens te souffrent? et une si grande trouppe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honorent leur noblesse? Apres plusieurs autres propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres): Or va, luy dit-il; je te donne, Cinna, la vie, à traistre et à parricide, que je te donnay autres-fois à ennemy: que l'amitié commence de ce jourd'huy entre nous; essayons qui de nous deux, de meilleure foy, moy t'aye donné ta vie, ou tu l'ayes receue. Et se despartit d'avec lui en cette maniere. Quelque temps apres [0045v] il lui donna le consulat, se pleignant dequoy il ne le luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour fort amy, et fut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accidant, qui advint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut jamais de conjuration ny d'entreprinse contre luy, et receut une juste recompense de cette sienne clemence. Mais il n'en advint pas de mesmes au nostre: car sa douceur ne le sceut garentir, qu'il ne cheut depuis aux lacs de pareille trahison.

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Tant c'est chose vaine et frivole que l'humaine prudence; et au travers de tous nos projects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient tousjours la possession des evenemens. Nous appellons les medecins heureux, quand ils arrivent à quelque bonne fin: comme s'il n'y avoit que leur art, qui ne se peut maintenir d'elle mesme, et qui eust les fondemens trop frailes pour s'appuyer de sa propre force; et comme s'il n'y avoit qu'elle, qui aye besoin que la fortune preste la main à ses operations. Je croy d'elle tout le pis ou le mieux qu'on voudra. Car nous n'avons, Dieu mercy, nul commerce ensemble: je suis au rebours des autres, car je la mesprise bien tousjours; mais quand je suis malade, au lieu d'entrer en composition, je commence encore à la haïr et à la craindre; et respons à ceux qui me pressent de prendre medecine, qu'ils attendent au moins que je sois rendu à mes forces et à ma santé, pour avoir plus de moyen de soustenir l'effort et le hazart de leur breuvage. Je laisse faire nature, et presuppose qu'elle se soit pourveue de dents et de griffes, pour se deffendre des assaux qui luy viennent, et pour maintenir cette contexture, dequoy elle fuit la dissolution. Je crain, au lieu de l'aller secourir, ainsi comme elle est aux prises bien estroites et bien jointes avec la maladie, qu'on secoure son adversaire au lieu d'elle, et qu'on la recharge de nouveaux affaires. Or je dy que, non en la medecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines, la fortune y [0046] a bonne part. Les saillies poetiques, qui emportent leur autheur et le ravissent hors de soy, pourquoy ne les attribuerons nous à son bon heur? puis qu'il confesse luy mesme qu'elles surpassent sa suffisance et ses forces, et les reconnoit venir d'ailleurs que de soy, et ne les avoir aucunement en sa puissance: non plus que les orateurs ne disent avoir en la leur ces mouvemens et agitations extraordinaires, qui les poussent au delà de leur dessein. Il en est de mesmes en la peinture, qu'il eschappe par fois des traits de la main du peintre, surpassans sa conception et sa science, qui le tirent luy mesmes en admiration, et qui l'estonnent. Mais la fortune montre bien encores plus evidemment la part qu'elle a en tous ces ouvrages, par les graces et beautez qui s'y treuvent, non seulement sans l'intention, mais sans la cognoissance mesme de l'ouvrier. Un suffisant lecteur descouvre souvant és escrits d'autruy des perfections autres que celles que l'autheur y a mises et apperceues, et y preste des sens et des visages plus riches. Quant aux entreprinses militaires, chacun void comment la fortune y a bonne part. En nos conseils mesmes et en nos deliberations, il faut certes qu'il y ait du sort et du bonheur meslé parmy: car tout ce que nostre sagesse peut, ce n'est pas grand chose; plus elle est aigue et vive, plus elle trouve en soy de foiblesse, et se deffie d'autant plus d'elle mesme. Je suis

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de l'advis de Sylla; et quand je me prens garde de prez aux plus glorieux exploicts de la guerre, je voi, ce me semble, que ceux qui les conduisent, n'y emploient la deliberation et le conseil que par acquit, et que la meilleure part de l'entreprinse ils l'abandonnent à la fortune, et, sur la fiance qu'ils ont à son secours, passent à tous les coups au delà des bornes de tout discours. Il survient des allegresses fortuites et des fureurs estrangeres parmy leurs deliberations, qui les poussent le plus souvent à prendre le party le moins fondé en apparence, et qui grossissent leur courage au-dessus de [0046v] la raison. D'où il est advenu à plusieurs grands Capitaines anciens, pour donner credit à ces conseils temeraires, d'aleguer à leurs gens qu'ils y estoyent conviez par quelque inspiration, par quelque signe et prognostique. Voylà pourquoy, en cette incertitude et perplexité que nous aporte l'impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultez que les divers accidens et circonstances de chaque chose tirent, le plus seur, quand autre consideration ne nous y convieroit, est, à mon advis, de se rejetter au parti où il y a plus d'honnesteté et de justice; et puis qu'on est en doute du plus court chemin, tenir tousjours le droit: comme, en ces deux exemples que je vien de proposer, il n'y a point de doubte, qu'il ne fut plus beau et plus genereux à celuy qui avoit receu l'offence, de la pardonner, que s'il eust fait autrement. S'il en est mes-advenu au premier, il ne s'en faut pas prendre à ce sien bon dessein; et ne sçait on, quand il eust pris le party contraire, s'il eust eschapé la fin à laquelle son destin l'appeloit; et si eust perdu la gloire d'une si notable bonté. Il se void dans les histoires force gens en cette crainte, d'où la plus part ont suivi le chemin de courir au devant des conjurations qu'on faisoit contr'eux, par vengeance et par supplices; mais j'en voy fort peu ausquels ce remede ait servy, tesmoing tant d'Empereurs Romains. Celuy qui se trouve en ce dangier, ne doibt pas beaucoup esperer ny de sa force, ny de sa vigilance. Car combien est-il mal aisé de se garentir d'un ennemy qui est couvert du visage du plus officieux amy que nous ayons? et de connoistre les volontez et pensemens interieurs de ceux qui nous assistent? Il a beau employer des nations estrangieres pour sa garde, et estre tousjours ceint d'une haye d'hommes armez: quiconque aura sa vie à mespris, se rendra tousjours maistre de celle d'autruy. Et puis ce continuel soupçon, qui met le Prince en doute de tout le monde, luy doit servir d'un merveilleux tourment.

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[0047] Pourtant Dion, estant adverty que Callipus espioit les moyens de le faire mourir, n'eust jamais le coeur d'en informer, disant qu'il aymoit mieux mourir que vivre en cette misere, d'avoir à se garder non de ses ennemys seulement, mais aussi de ses amis. Ce qu'Alexandre representa bien plus vivement par effect, et plus roidement, quand, ayant eu advis par une lettre de Parmenion, que Philippus, son plus cher medecin, estoit corrompu par l'argent de Darius pour l'empoisonner, en mesme temps qu'il donnoit à lire sa lettre à Philippus, il avala le bruvage qu'il luy avoit presenté. Fut ce pas exprimer cette resolution, que, si ses amys le vouloient tuer, il consentoit qu'ils le peussent faire? Ce prince est le souverain patron des actes hazardeux; mais je ne sçay s'il y a traict en sa vie, qui ayt plus de fermeté que cestuy-cy, ny une beauté illustre par tant de visages. Ceux qui preschent aux princes la deffiance si attentive, soubs couleur de leur prescher leur seurté, leur preschent leur ruyne et leur honte. Rien de noble ne se faict sans hazard. J'en sçay un, de courage tres martial de sa complexion, et entreprenant, de qui tous les jours on corrompt la bonne fortune par telles persuasions: qu'il se resserre entre les siens, qu'il n'entende à aucune reconciliation de ses anciens ennemys, se tienne à part, et ne se commette entre mains plus fortes, quelque promesse qu'on luy face, quelque utilité qu'il y voye. J'en sçay un autre, qui a inesperement advancé sa fortune, pour avoir pris conseil tout contraire. La hardiesse, dequoy ils cherchent si avidement la gloire, se represente, quand il est besoin, aussi magnifiquement en pourpoint qu'en armes, en un cabinet qu'en un camp, le bras pendant que le bras levé. La prudence si tendre et circonspecte, est mortelle ennemye de hautes executions. Scipion sceut, pour pratiquer la volonté de Syphax, quittant son armée, et abandonnant l'Espaigne, douteuse encore sous sa nouvelle conqueste, passer en Afrique, dans deux simples vaisseaux, pour se commettre en terre ennemie, à la puissance d'un Roy barbare, à une foy inconnue, sans obligation, sans hostage, sous la seule seurté de la grandeur de son propre courage, de son bonheur, et de la promesse de ses hautes esperances: habita fides ipsam plerumque fidem obligat. A une vie ambitieuse et fameuse il faut, au rebours, prester peu, et porter la bride courte aux soubçons: la crainte et la deffiance attirent l'offence et la convient. Le plus deffiant de nos Roys establit ses affaires, principalement pour avoir volontairement abandonné et commis sa vie et sa liberté entre les mains de ses ennemis, montrant avoir entiere fiance

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d'eux, affin qu'ils la prinsent de luy. A ses legions, mutinées et armées contre luy, Caesar opposoit seulement [0047v] l'authorité de son visage et la fierté de ses paroles; et se fioit tant à soy et à sa fortune, qu'il ne craingnoit point de l'abandonner et commettre à une armée seditieuse et rebelle. Stetit aggere fulti Cespitis, intrepidus vultu, meruitque timeri Nil metuens. Mais il est bien vray que cette forte asseurance ne se peut representer entiere et naifve, que par ceus ausquels l'imagination de la mort et du pis qui peut advenir apres tout, ne donne point d'effroy: car de la presenter tremblante, encore doubteuse et incertaine, pour le service d'une importante reconciliation, ce n'est rien faire qui vaille. C'est un excellent moyen de gaigner le coeur et volonté d'autruy, de s'y aller soubsmettre et fier, pourveu que ce soit librement et sans contrainte d'aucune necessité, et que ce soit en condition qu'on y porte une fiance pure et nette, le front au moins deschargé de tout scrupule. Je vis en mon enfance un Gentil-homme, commandant à une grande ville, empressé à l'esmotion d'un peuple furieux. Pour esteindre ce commencement de trouble, il print party de sortir d'un lieu tres-asseuré où il estoit, et se rendre à cette tourbe mutine; d'où mal luy print, et y fut miserablement tué. Mais il ne me semble pas que sa faute fut tant d'estre sorty, ainsi qu'ordinairement on le reproche à sa memoire, comme ce fut d'avoir pris une voye de soubsmission et de mollesse, et d'avoir voulu endormir cette rage, plustost en suivant que en guidant, et en requerant plustost qu'en remontrant; et estime que une gracieuse severité, avec un commandement militaire plein de securité, de confiance, convenable à son rang et à la dignité de sa charge, luy eust mieux succédé, au moins avec plus d'honneur et de bien-seance. Il n'est rien moins esperable de ce monstre ainsin agité, que l'humanité et la douceur; il recevra bien plustost la reverence et la craincte. Je luy reprocherois aussi, qu'ayant pris une resolution, plustost brave à mon gré, que temeraire, de se jetter foible et en pourpoint, emmy cette mer tempestueuse d'hommes insensez, il la devoit avaller toute, et n'abandonner ce personnage, là où il luy advint, apres [0048] avoir recogneu le danger de pres, de saigner du nez et d'alterer encore despuis cette contenance desmise et flatteuse qu'il avoit entreprise, en

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une contenance effraiée: chargeant sa voix et ses yeux d'estonnement et de penitence. Cherchant à conniller et se desrober, il les enflamma et appela sur soy. On deliberoit de faire une montre generalle de diverses trouppes en armes, (c'est le lieu des vengeances secretes, et n'est point où, en plus grande seurté, on les puisse exercer). Il y avoit publiques et notoires apparences, qu'il n'y faisoit pas fort bon pour aucuns, ausquels touchoit la principalle et necessaire charge de les recognoistre. Il s'y proposa divers conseils comme en chose difficile, et qui avoit beaucoup de poids et de suyte. Le mien fut, qu'on evitast sur tout de donner aucun tesmoignage de ce doubte et qu'on s'y trouvast et meslast parmy les files, la teste droicte et le visage ouvert, et qu'au lieu d'en retrancher aucune chose (à quoy les autres opinions visoyent le plus) qu'au contraire on sollicitast les capitaines d'advertir les soldats de faire leurs salves belles et gaillardes en l'honneur des assistans, et n'espargner leur poudre. Cela servit de gratification envers ces troupes suspectes, et engendra dés lors en avant une mutuelle et utile confience. La voye qu'y tint Julius Caesar, je trouve que c'est la plus belle qu'on puisse prendre. Premierement il essaya, par clemence et douceur, à se faire aymer de ses ennemis mesmes, se contentant, aux conjurations qui luy estoient descouvertes, de déclarer simplement qu'il en estoit adverty: cela faict, il print une tres-noble resolution d'attendre, sans effroy et sans solicitude, ce qui luy en pourroit advenir, s'abandonnant et se remettant à la garde des dieux et de la fortune; car certainement c'est l'estat où il estoit quand il fut tué. Un estranger, ayant dict et publié par tout qu'il pourroit instruire Dionysius, Tyran de Syracuse, d'un moyen de sentir et descouvrir en toute certitude les parties que ses subjects [0048v] machineroyent contre luy, s'il luy vouloit donner une bonne piece d'argent, Dionysius, en estant adverty, le fit appeller à soy pour l'esclarcir d'un art si necessaire à sa conservation; cet estrangier luy dict qu'il n'y avoit pas d'autre art, sinon qu'il luy fit delivrer un talent, et se ventast d'avoir apris de luy un singulier secret. Dionysius trouva cette invention bonne, et luy fit compter six cens escus. Il n'estoit pas vray-semblable qu'il eust donné si grande somme à un homme incogneu, qu'en recompense d'un tres-utile aprentissage; et servoit cette reputation à tenir ses ennemis en crainte. Pourtant les Princes sagement publient les advis qu'ils reçoivent des menées qu'on dresse contre leur vie, pour faire croire qu'ils sont bien advertis, et qu'il ne se peut rien entreprendre dequoy ils ne sentent le vent. Le duc

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d'Athenes fit plusieurs sottises en l'establissement de sa fresche tyrannie sur Florence; mais cette-cy la plus notable, qu'ayant reçeu le premier advis des monopoles que ce peuple dressoit contre luy, par Mattheo di Morozo, complice d'icelles, il le fit mourir, pour supprimer cet advertissement et ne faire sentir qu'aucun en la ville se peut ennuïer de son juste gouvernement. Il me souvient avoir leu autrefois l'histoire de quelque Romain, personnage de dignité lequel, fuyant la tyrannie du Triumvirat, avoit eschappé mille fois les mains de ceux qui le poursuivoyent, par la subtilité de ses inventions. Il advint un jour, qu'une troupe de gens de cheval, qui avoit charge de le prendre, passa tout joignant un halier où il s'estoit tapy, et faillit de le descouvrir; mais luy, sur ce point là, considerant la peine et les difficultez ausquelles il avoit desjà si long temps duré, pour se sauver des continuelles et curieuses recherches qu'on faisoit de luy par tout, le peu de plaisir qu'il pouvoit esperer d'une telle vie, et combien il luy valoit mieux passer une fois le pas que demeurer tousjours en cette transe, luy mesme les r'apella et leur trahit sa cachete, s'abandonnant volontairement à leur cruauté, pour oster eux et luy d'une plus longue peine. D'appeller les mains ennemies, c'est un conseil un peu gaillard; si croy-je qu'encore vaudroit-il mieux le prendre que de demeurer en la fievre continuelle d'un accident qui n'a point de remede. Mais, puisque les provisions qu'on y peut aporter sont pleines [0049] d'inquietude et d'incertitude, il vaut mieux d'une belle asseurance se preparer à tout ce qui en pourra advenir, et tirer quelque consolation de ce qu'on n'est pas asseuré qu'il advienne.

Chapitre 25

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Du Pedantisme

Je me suis souvent despité, en mon enfance, de voir és comedies Italiennes tousjours un pedante pour badin, et le surnom de magister n'avoit guiere plus honorable signification parmy nous. Car, leur estant donné en gouvernement et en garde, que pouvois-je moins faire que d'estre jalous de leur reputation? Je cherchois bien de les excuser par la disconvenance naturelle qu'il y a entre le vulgaire et les personnes rares et excellentes en jugement et en sçavoir: d'autant qu'ils vont un train entierement contraire les uns des autres. Mais en cecy perdois je mon latin, que les plus galans hommes c'estoient ceux qui les avoyent le plus à mespris, tesmoing nostre bon du Bellay: Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque.

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Et est cette coustume ancienne: car Plutarque dit que Grec et escholier estoient mots de reproche entre les Romains, et de mespris. Depuis, avec l'eage, j'ay trouvé qu'on avoit une grandissime raison et que magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes. Mais d'où il puisse advenir qu'une ame riche de la connoissance de tant de choses n'en devienne pas plus vive et plus esveillée, et qu'un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soy, sans s'amender, les discours et les jugemens des plus excellens esprits que le monde ait porté, j'en suis encore en doute. A recevoir tant de cervelles estrangeres, et si fortes, et si grandes, il est necessaire (me disoit une fille, la premiere de nos Princesses, parlant de quelqu'un), que la sienne se foule, se contraingne et rapetisse, pour faire place aux autres. Je dirois [0049v] volontiers que, comme les plantes s'estouffent de trop d'humeur, et les lampes de trop d'huile: aussi l'action de l'esprit, par trop d'estude et de matiere, lequel, saisi et embarrassé d'une grande diversité de choses, perde le moyen de se desmeler; et que cette charge le tienne courbe et croupi. Mais il en va autrement: car nostre ame s'eslargit d'autant plus qu'elle se remplit; et aux exemples des vieux temps il se voit, tout au rebours, des suffisans hommes aux maniemens des choses publiques, des grands capitaines et grands conseillers aux affaires d'estat avoir esté ensemble tres sçavans. Et, quant aux philosophes retirez de toute occupation publique, ils ont esté aussi quelque fois, à la verité, mesprisez par la liberté Comique de leur temps, leurs opinions et façons les rendant ridicules. Les voulez-vous faire juges des droits d'un proces, des actions d'un homme? Ils en sont bien prests ! Ils cerchent encore s'il y a vie, s'il y a mouvement, si l'homme est autre chose qu'un boeuf; que c'est qu'agir et souffrir; quelles bestes ce sont que loix et justice. Parlent ils du magistrat, ou parlent ils à luy? C'est d'une liberté irreverente et incivile. Oyent ils louer leur prince ou un roy? c'est un pastre pour eux, oisif comme un pastre, occupé à pressurer et tondre ses bestes, mais bien plus rudement qu'un pastre. En estimez vous quelqu'un plus grand, pour posseder deux mille arpents de terre? eux s'en moquent, accoustumez d'embrasser tout le monde comme leur possession. Vous ventez-vous de vostre noblesse, pour compter sept ayeulx riches? ils vous estiment de peu, ne concevant l'image universelle de nature, et combien chascun de nous a eu de predecesseurs: riches, pauvres, roys, valets, Grecs et barbares. Et quand vous seriez cinquantiesme descendant de Hercules, ils vous trouvent vain

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de faire valoir ce present de la fortune. Ainsi les desdeignoit le vulgaire, comme ignorants les premieres choses et communes, comme presomptueux et insolents. Mais cette peinture Platonique est bien esloignée de celle qu'il faut à noz gens. On envioit ceux-là comme estans au-dessus de la commune façon, comme mesprisans les actions publiques, comme ayans dressé une vie particuliere et inimitable, reglée à certains discours hautains et hors d'usage. Ceux-cy, on les desdeigne, comme estans au-dessoubs de la commune façon, comme incapables des charges publiques, comme trainans une vie et des meurs basses et viles apres le vulgaire. Odi homines ignava opera, philosopha sententia. Quant à ces philosophes, dis-je, comme ils estoient grands en science, ils estoient encore plus grands en tout'action. Et tout ainsi qu'on dit de ce Geometrien de Siracuse, lequel, ayant esté destourné de sa contemplation pour en mettre quelque chose en practique à la deffence de son païs, qu'il mit soudain en train des engins espouvantables et des effets surpassans toute creance humaine, desdaignant toutefois luy mesme toute cette sienne manufacture, et pensant en cela avoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses ouvrages n'estoient que l'aprentissage et le jouet: aussi eux, si quelquefois on les a mis à la preuve de l'action, on les a veu voler d'une aisle si haute, qu'il paroissoit bien leur coeur et leur ame s'estre merveilleusement [0050] grossie et enrichie par l'intelligence des choses. Mais aucuns, voyants la place du gouvernement politique saisie par hommes incapables, s'en sont reculés; et celuy qui demanda à Crates jusques à quand il faudroit philosopher, en receut cette responce: Jusques à tant que ce ne soient plus des asniers qui conduisent noz armées. Heraclitus resigna la royauté à son frere; et aux Ephesiens qui luy reprochoient à quoy il passoit son temps à jouer avec les enfans devant le temple: Vaut-il pas mieux faire cecy, que gouverner les affaires en vostre compagnie? D'autres, ayant leur imagination logée au-dessus de la fortune et du monde, trouverent les sieges de la justice et les thrones mesmes des Roys, bas et viles. Et refusa Empedocles la Royauté que les Agrigentins luy offrirent. Thales accusant quelque fois le soing du mesnage et de s'enrichir, on luy reprocha que c'estoit à la mode du renard, pour n'y pouvoir advenir. Il luy print envie, par passetemps, d'en montrer l'experience; et, ayant pour ce coup ravalé

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son sçavoir au service du proffit et du gain, dressa une trafique, qui dans un an rapporta telles richesses, qu'à peine en toute leur vie les plus experimentez de ce mestier là en pouvoient faire de pareilles. Ce qu'Aristote recite d'aucuns qui appelloyent et celuy-là et Anaxagoras et leurs semblables, sages et non prudents, pour n'avoir assez de soin des choses plus utiles, outre ce que je ne digere pas bien cette difference de mots, cela ne sert point d'excuse à mes gens: et, à voir la basse et necessiteuse fortune dequoy ils se payent, nous aurions plustost occasion de prononcer tous les deux, qu'ils sont et non sages et non prudents. Je quitte cette premiere raison, et croy qu'il vaut mieux dire que ce mal vienne de leur mauvaise façon de se prendre aux sciences; et, qu'à la mode dequoy nous sommes instruicts, il n'est pas merveille si ny les escholiers ny les maistres n'en deviennent pas plus habiles, quoy qu'ils s'y facent plus doctes. De vray, le soing et la despence de nos peres ne vise qu'à nous meubler la teste de science; du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d'un passant à nostre peuple: O le sçavant homme ! Et d'un autre: O le bon homme ! Il ne faudra pas de tourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudroit un tiers crieur: O les lourdes testes ! Nous nous enquerons volontiers: Sçait-il du Grec ou du Latin? escrit-il en vers ou en prose? Mais s'il est devenu meilleur ou plus advisé, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure derriere. Il falloit s'enquerir qui est mieux sçavant, non qui est plus sçavant. Nous ne travaillons qu'à remplir la memoire, et laissons l'entendement et la conscience vuide. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la queste du grein, et le portent au bec sans le taster, pour en faire bechée à leurs petits, ainsi nos pedantes vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lévres, pour la dégorger seulement et mettre au vent. C'est merveille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de mesme, ce que je fay en la plus part de cette composition? Je m'en vay, escorniflant par cy par là des livres les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n'ay point de gardoires, mais pour les transporter en cettuy-cy, où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes qu'en leur premiere place. Nous ne sommes, ce croy-je, sçavants que de la science presente, non de la passée, aussi peu que de la future. Mais, qui pis est, leurs escholiers et leurs petits ne s'en nourrissent et alimentent non plus; ains elle passe de main en main, pour cette seule fin d'en faire parade, d'en entretenir autruy, et d'en faire des contes,

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comme une vaine monnoye, inutile à tout [0050v] autre usage et emploite qu'à compter et jetter. Apud alios loqui didicerunt, non ipsi secum. Non est loquendum, sed gubernandum. Nature, pour montrer qu'il n'y a rien de sauvage en ce qui est conduit par elle, faict naistre és nations moins cultivées par art, des productions d'esprit souvent, qui luittent les plus artistes productions. Comme sur mon propos le proverbe Gascon est-il delicat: Bouha prou bouha, mas a remuda lous ditz qu'em; souffler prou souffler, mais nous en sommes à remuer les doits, tiré d'une chalemie. Nous sçavons dire: Cicero dit ainsi: voilà les meurs de Platon; ce sont les mots mesmes d'Aristote. Mais nous, que disons nous nous mesmes? que jugeons nous? que faisons nous? Autant en diroit bien un perroquet. Cette façon me fait souvenir de ce riche Romain, qui avoit esté soigneux, à fort grande despence, de recouvrer des hommes suffisans en tout genre de sciences, qu'il tenoit continuellement autour de luy, affin que, quand il escherroit entre ses amis quelque occasion de parler d'une chose ou d'autre, ils supplissent sa place, et fussent tous prets à luy fournir, qui d'un discours, qui d'un vers d'Homere, chacun selon son gibier; et pensoit ce sçavoir estre sien par ce qu'il estoit en la teste de ses gens; et comme font aussi ceux desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies. J'en cognoy, à qui quand je demande ce qu'il sçait, il me demande un livre pour me le montrer; et n'oseroit me dire qu'il a le derriere galeux, s'il ne va sur le champ estudier en son lexicon, que c'est que galeux, et que c'est que derriere. Nous prenons en garde les opinions et le sçavoir d'autruy, et puis c'est tout. Il les faut faire nostres. Nous semblons proprement celuy qui, ayant besoing de feu, en iroit querir chez son voisin, et, y en ayant trouvé un beau et grand, s'arresteroit là à se chauffer, sans plus se souvenir d'en raporter chez soy. Que nous sert-il d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digere? si elle ne se trans-forme en nous? si elle ne nous augmente et fortifie? Pensons nous que Lucullus, que les lettres rendirent et formairent si grand capitaine sans l'experience, les eut prises à nostre mode? Nous nous laissons si fort aller sur les bras d'autruy, que nous aneantissons nos forces. Me veus-je armer contre la crainte de la mort?

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c'est aux despens de Seneca. Veus-je tirer de la consolation pour moy, ou pour un autre? je l'emprunte de Cicero. Je l'eusse prise en moy-mesme si on m'y eust exercé. Je n'ayme point cette suffisance relative et mendiée. Quand bien nous pourrions estre sçavans du sçavoir d'autruy, au moins sages ne pouvons-nous estre que de nostre propre sagesse. [0051]

Misao sophistaen, hostis ouch hautaoi sophos.

Ex quo Ennius: Nequicquam sapere sapientem, qui ipse sibi prodesse non quiret. si cupidus, si Vanus et Euganea quamtumvis vilior agna. Non enim paranda nobis solum, sed fruenda sapientia est; Dionysius se moquoit des grammariens qui ont soin de s'enquerir des maux d'Ulysses, et ignorent les propres; des musiciens qui accordent leurs fleutes et n'accordent pas leurs meurs; des Orateurs qui estudient à dire justice, non à la faire. Si nostre ame n'en va un meilleur bransle, si nous n'en avons le jugement plus sain, j'aymeroy aussi cher que mon escolier eut passé le temps à jouer à la paume; au moins le corps en seroit plus allegre. Voyez le revenir de là, apres quinze ou seze ans employez: il n'est rien si mal propre à mettre en besongne. Tout ce que vous y recognoissez d'avantage, c'est que son Latin et son Grec l'ont rendu plus fier et plus outrecuidé qu'il n'estoit party de la maison. Il en devoit rapporter l'ame pleine, il ne l'en rapporte que bouffie; et l'a seulement enflée au lieu de la grossir. Ces maistres icy, comme Platon dit des sophistes, leurs germains, sont de tous les hommes ceux qui promettent d'estre les plus utiles aux hommes, et, seuls entre tous les hommes, qui non seulement n'amendent point ce qu'on leur commet, comme fait un charpentier et un masson, mais l'empirent, et se font payer de l'avoir empiré. Si la loi que Protagoras proposait à ses disciples estoit suivie: ou qu'ils le payassent selon son mot, ou qu'ils jurassent au temple combien ils estimoient le profit qu'ils avoient receu de ses disciplines, et selon iceluy satisfissent sa peine, mes pedagogues se trouveroient chouez, s'estant remis au serment de mon experience.

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Mon vulgaire Perigordin appelle fort plaisamment «Lettreferits» ces sçavanteaux, comme si vous disiez «lettre-ferus», ausquels les lettres ont donné un coup de marteau, comme on dict. De vray, le plus souvent ils semblent estre ravalez, mesmes du sens commun. Car le paisant et le cordonnier, vous leur voiez aller simplement et naïfvement leur train, parlant de ce qu'ils sçavent; ceux cy, pour se vouloir eslever et gendarmer de ce sçavoir qui nage en la superficie de leur cervelle, vont s'ambarrassant et enpestrant sans cesse. Il leur eschappe de belles parolles, mais qu'un autre les accommode. Ils cognoissent bien Galien, mais nullement le malade. Ils vous ont des-ja rempli la teste de loix, et si n'ont encore conçeu le neud de la cause. Ils sçavent la theorique de toutes choses, cherchez qui la mette en practique. J'ay veu chez moy un mien amy, par maniere de passetemps, ayant affaire à un de ceux-cy, contrefaire un jargon de galimathias, propos sans suite, tissu de pieces rapportées, sauf qu'il estoit souvent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser ainsi tout un jour ce sot à debatre, pensant tousjours respondre aux objections qu'on luy faisoit; et si estoit homme de lettres et de reputation, et qui [0051v] avoit une belle robe.

Vos, ô patritius sanguis, quos vivere par est
Occipiti, caeco, posticae occurrite sannae.

Qui regardera de bien pres à ce genre de gens, qui s'estand bien loing, il trouvera, comme moy, que le plus souvent ils ne s'entendent, ny autruy, et qu'ils ont la souvenance assez pleine, mais le jugement entierement creux, sinon que leur nature d'elle mesme le leur ait autrement façonné: comme j'ay veu Adrianus Turnebus, qui, n'ayant faict autre profession que des lettres, en laquelle c'estoit, à mon opinion, le plus grand homme qui fut il y a mil' ans, n'avoit toutesfois rien de pedantesque que le port de sa robe, et quelque façon externe, qui pouvoit n'estre pas civilisée à la courtisane, qui sont choses de neant. Et hai nos gens qui supportent plus malaysement une robe qu'une ame de travers, et regardent à sa reverence, à son maintien et à ses bottes, quel homme il est. Car au dedans c'estoit l'ame la plus polie du monde. Je l'ay souvent à mon esciant jetté en propos eslongnez de son usage; il y voyoit si cler, d'une apprehension si prompte, d'un jugement si sain, qu'il sembloit qu'il n'eut jamais faict autre mestier que la guerre et affaires d'Estat. Ce sont natures belles et fortes,

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queis arte benigna
Et meliore luto finxit praecordia Titan,

qui se maintiennent au travers d'une mauvaise institution. Or, ce n'est pas assez que nostre institution ne nous gaste pas, il faut qu'elle nous change en mieux. Il y a aucuns de nos Parlemens, quand ils ont à recevoir des officiers, qui les examinent seulement sur la science; les autres y adjoutent encores l'essay du sens, en leur presentant le jugement de quelque cause. Ceux cy me semblent avoir un beaucoup meilleur stile; et encore que ces deux [0052] pieces soyent necessaires, et qu'il faille qu'elles s'y trouvent toutes deux, si est ce qu'à la verité celle du sçavoir est moins prisable que celle du jugement. Cette cy se peut passer de l'autre, et non l'autre de cette cy. Car, comme dict ce vers grec,

Haos ouden hae mathaesis, aen mae nous paraei,

à quoy faire la science, si l'entendement n'y est? Pleut à Dieu que pour le bien de nostre justice ces compagnies là se trouvassent aussi bien fournies d'entendement et de conscience comme elles sont encore de science ! Non vitae sed scholae discimus. Or il ne faut pas attacher le sçavoir à l'ame, il l'y faut incorporer; il ne l'en faut pas arrouser, il l'en faut teindre; et, s'il ne la change, et meliore son estat imparfaict, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C'est un dangereux glaive, et qui empesche et offence son maistre, s'il est en main foible et qui n'en sçache l'usage, ut fuerit melius non didicisse. A l'adventure est ce la cause que et nous et la Theologie ne requerons pas beaucoup de science aus fames, et que François, Duc de Bretaigne, filz de Jean cinquiesme, comme on luy parla de son mariage avec Isabeau, fille d'Escosse, et qu'on luy adjousta qu'elle avoit esté nourrie simplement et sans aucune instruction de lettres, respondit qu'il l'en aymoit mieux, et qu'une fame estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre difference entre la chemise et le pourpoint de son mary. Aussi ce n'est pas si grande merveille, comme on crie, que nos ancestres n'ayent pas faict grand estat des lettres, et qu'encores aujourd'huy elles ne se trouvent que par rencontre aux principaux conseils de nos Roys; et, si cette fin de s'en enrichir, qui seule nous est aujourd'huy proposée

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par le moyen de la Jurisprudence, de la Medecine, du pedantisme, et de la Theologie encore, ne les tenoit en credit, vous les verriez sans doubte aussi marmiteuses qu'elles furent onques. Quel dommage, si elles ne nous aprenent ny à bien penser, ny à bien faire? Postquam docti prodierunt, boni desunt. Toute autre science est dommageable à celuy qui n'a la science de la bonté. Mais la raison que je cherchoys tantost, seroit-elle point aussi de là: que nostre estude en France n'ayant quasi autre but que le proufit, moins de ceux que nature a faict naistre à plus genereux offices que lucratifs, s'adonnant aux lettres, ou si courtement (retirez, avant que d'en avoir prins le goût, à une profession qui n'a rien de commun aveq les livres) il ne reste plus ordinairement, pour s'engager tout à faict à l'estude, que les gens de basse fortune qui y questent des moyens à vivre. Et de ces gens là les ames, estant et par nature et par domestique institution et example du plus bas aloy, rapportent faucement le fruit de la science. Car elle n'est pas pour donner jour à l'ame qui n'en a point, ny pour faire voir un aveugle: son mestier est, non de luy fournir de veue, mais de la luy dresser, de luy regler ses allures pourveu qu'elle aye de soy les pieds et les jambes droites et capables. C'est une bonne drogue, que la science; mais nulle drogue n'est assez forte pour se preserver sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l'estuye. Tel a la veue claire, qui ne l'a pas droitte; et par consequent void le bien et ne le suit pas; et void la science, et ne s'en sert pas. La principale ordonnance de Platon en sa Republique, c'est donner à ses citoyens, selon leur nature, leur charge. Nature peut tout et fait tout. Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps; et aux exercices de l'esprit les ames boiteuses; les bastardes et vulgaires sont indignes de la philosophie. Quand nous voyons un homme mal chaussé, nous disons que ce n'est pas merveille, s'il est chaussetier. De mesme il semble que l'experience nous offre souvent un medecin plus mal medeciné, un theologien moins reformé, un sçavant moins suffisant que tout autre. Aristo Chius avoit anciennement raison de dire que les philosophes nuisoient aux auditeurs, d'autant que la plus part des ames ne se trouvent propres à faire leur profit de telle instruction, qui, si elle ne se met à bien, se met à mal: asotos ex Aristippi, acerbos ex Zenonis schola exire. En cette belle institution que Xenophon preste [0052v] aux Perses, nous trouvons qu'ils apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres

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nations font les lettres. Platon dit que le fils aisné, en leur succession royale, estoit ainsi nourry. Apres sa naissance, on le donnoit, non à des femmes, mais à des Eunuches de la premiere authorité autour des Roys à cause de leur vertu. Ceus-cy prenoient charge de luy rendre le corps beau et sain, et apres sept ans le duisoient à monter à cheval et aller à la chasse. Quand il estoit arrivé au quatorziesme, ils le deposoient entre les mains de quatre: le plus sage, le plus juste, le plus temperant, le plus vaillant de la nation. Le premier luy apprenoit la religion; le second à estre tousjours veritable; le tiers à se rendre maistre des cupiditez, le quart à ne rien craindre. C'est chose digne de tres-grande consideration que, en cette excellente police de Licurgus, et à la vérité monstrueuse par sa perfection, si songneuse pourtant de la nourriture des enfans comme de sa principale charge, et au giste mesmes des Muses, il s'y face si peu de mention de la doctrine: comme si cette genereuse jeunesse, desdaignant tout autre joug que de la vertu, on luy aye deu fournir, au lieu de nos maistres de science, seulement des maistres de vaillance, prudence et justice, exemple que Platon en ses loix a suivy. La façon de leur discipline, c'estoit leur faire des questions sur le jugement des hommes et de leurs actions; et, s'ils condamnoient et louoient ou ce personnage ou ce faict, il falloit raisonner leur dire, et par ce moyen ils aiguisoient ensemble leur entendement et apprenoient le droit. Astiages, en Xenophon, demande à Cyrus conte de sa dernière leçon: C'est, dict-il, qu'en nostre escole un grand garçon, ayant un petit saye, le donna à un de ses compaignons de plus petite taille, et luy osta son saye, qui estoit plus grand. Nostre precepteur m'ayant faict juge de ce different, je jugeay qu'il falloit laisser les choses en cet estat, et que l'un et l'autre sembloit estre mieux accommodé en ce point: sur quoy il me remontra que j'avois mal fait, car je m'estois arresté à considerer la bien seance, et il falloit premierement avoir proveu à la justice, qui vouloit que nul ne fust forcé en ce qui luy appartenoit. Et dict qu'il en fut foité, tout ainsi que nous sommes en nos vilages pour avoir oublié le premier Aoriste de tuptao. Mon regent me feroit une belle harengue in genere Demonstrativo, avant qu'il me persuadat que son escole vaut cette là. Ils ont voulu couper chemin; et, puis qu'il est ainsi que les sciences, lors mesmes qu'on les prent de droit fil, ne peuvent que nous enseigner la prudence, la prud'hommie et la [0053] resolution, ils ont voulu d'arrivée mettre leurs enfans au propre des effects, et les instruire, non par ouïr dire, mais par l'essay de l'action, en les formant et moulant vifvement, non seulement de preceptes et parolles, mais principalement d'exemples et d'oeuvres, afin que ce ne fut pas une science en

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leur ame, mais sa complexion et habitude; que ce ne fut pas un acquest, mais une naturelle possession. A ce propos, on demandoit à Agesilaus ce qu'il seroit d'advis que les enfans apprinsent: Ce qu'ils doivent faire estants hommes, respondit-il. Ce n'est pas merveille si une telle institution a produit des effects si admirables. On alloit, dict-on, aux autres Villes de Grece chercher des Rhetoriciens, des peintres et des Musiciens; mais en Lacedemone des legislateurs, des magistrats et empereurs d'armée. A Athenes on aprenoit à bien dire, et icy, à bien faire; là, à se desmeler d'un argument sophistique, et à rabattre l'imposture des mots captieusement entrelassez; icy, à se desmeler des appats de la volupté, et à rabatre d'un grand courage les menasses de la fortune et de la mort; ceux-là s'embesongnoient apres les parolles; ceux-cy, apres les choses; là, c'estoit une continuelle exercitation de la langue; icy, une continuelle exercitation de l'ame. Parquoy il n'est pas estrange si, Antipater leur demandant cinquante enfans pour ostages, ils respondirent, tout au rebours de ce que nous ferions, qu'ils aymoient mieux donner deux fois autant d'hommes faicts, tant ils estimoient la perte de l'education de leur païs. Quand Agesilaus, convie Xenophon d'envoyer nourrir ses enfans à Sparte, ce n'est pas pour y apprendre la Rhetorique ou Dialectique, mais pour apprendre ( ce dict-il) la plus belle science qui soit: asçavoir la science d'obeïr et de commander. Il est tres-plaisant de voir Socrates, à sa mode, se moquant de Hippias qui luy recite comment il a gaigné, specialement en certaines petites villettes de la Sicile, bonne somme d'argent à regenter; et qu'à Sparte il n'a gaigné pas un sol: que ce sont gents idiots, qui ne sçavent ny mesurer ny compter, ne font estat ny de grammaire ny de rythme, s'amusant seulement à sçavoir la suitte des Roys, establissemens et decadences des Estats, et tels fatras de comptes. Et au bout de cela Socrates, luy faisant advouer par le menu l'excellence de leur forme de gouvernement publique, l'heur et vertu de leur vie, luy laisse deviner la conclusion de l'inutilité de ses arts. Les exemples nous apprennent, et en cette martiale police et en toutes ses semblables, que l'estude des sciences amollit et effemine les courages, plus qu'il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort Estat qui paroisse pour le present au monde, est celuy des Turcs: peuples egalement duicts à l'estimation des armes et mespris des lettres. Je trouve Rome plus vaillante avant qu'elle fust sçavante. Les plus belliqueuses nations en nos jours sont les plus grossieres et ignorantes. Les Scythes, les Parthes, Tamburlan nous servent à cette preuve. Quand les Gots ravagerent la Grece, ce qui sauva toutes les librairies d'estre passées au feu, ce fut un

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d'entre eux qui sema cette opinion, qu'il faloit laisser ce meuble entier aux ennemis, propre à les destourner de l'exercice militaire et amuser à des occupations sedentaires et oysives. Quand nostre Roy Charles huictieme, sans tirer l'espée du fourreau, se veid maistre du Royaume de Naples et d'une bonne partie de la Toscane, les seigneurs de sa suite attribuerent cette inesperée facilité de conqueste à ce que les princes et la noblesse d'Italie s'amusoient plus à se rendre ingenieux et sçavants que vigoureux et guerriers.
[0053v]

Chapitre 26

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De l'Institution des Enfans

A Madame Diane de Foix, Contesse de Gurson. Je ne vis jamais pere, pour teigneux ou bossé que fut son fils, qui laissast de l'avouer. Non pourtant, s'il n'est du tout enyvré de cet' affection, qu'il ne s'aperçoive de sa defaillance; mais tant y a qu'il

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est sien. Aussi moy, je voy, mieux que tout autre, que ce ne sont icy que resveries d'homme qui n'a gousté des sciences que la crouste premiere, en son enfance, et n'en a retenu qu'un general et informe visage: un peu de chaque chose, et rien du tout, à la Françoise. Car, en somme, je sçay qu'il y a une Medecine, une Jurisprudence, quatre parties en la Mathematique, et grossierement ce à quoy elles visent. Et à l'adventure encore sçay-je la pretention des sciences en general au service de nostre vie. Mais, d'y enfoncer plus avant, de m'estre rongé les ongles à l'estude d'Aristote, monarque de la doctrine moderne, ou opiniatré apres quelque science, je ne l'ay jamais faict; ny n'est art dequoy je sceusse peindre seulement les premiers lineamens. Et n'est enfant des classes moyennes, qui ne se puisse dire plus sçavant que moy, qui n'ay seulement pas dequoy l'examiner sur sa premiere leçon: au moins selon icelle. Et, si l'on m'y force, je suis contraint, assez ineptement, d'en tirer quelque matiere de propos universel, sur quoy j'examine son jugement naturel: leçon qui leur est autant incognue, comme à moy la leur. Je n'ay dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarque et Seneque, où je puyse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. J'en attache quelque chose à ce papier; à moy, si peu que rien. L'Histoire, c'est plus mon gibier, ou la poesie, que j'ayme d'une particuliere inclination. Car, comme disoit Cleantes, tout ainsi que la voix, contrainte dans l'étroit canal d'une trompette, sort plus aigue et plus forte, ainsi me semble il que la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poesie, s'eslance bien plus brusquement et me fiert d'une plus vive secousse. Quant aux facultez naturelles qui sont en moy, dequoy c'est icy l'essay, je les sens flechir sous la charge. Mes conceptions et mon jugement ne marche qu'à tastons, chancelant, bronchant et chopant; et, quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne me suis-je aucunement satisfaict: je voy encore du païs au delà, mais d'une veue trouble et en nuage, que je ne puis desmeler. Et, entreprenant de parler indifferemment de tout ce qui se presente à ma fantasie et n'y employant que mes propres et naturels moyens, s'il m'advient, comme il faict souvent, de rencontrer de fortune [0054] dans les bons autheurs ces mesmes lieux que j'ay entrepris de traiter, comme je vien de faire chez Plutarque tout presentement son discours de la force de l'imagination: à me reconnoistre, au prix de ces gens là, si foible et si chetif, si poisant et si endormy, je me fay pitié ou desdain à moy mesmes. Si me gratifie-je de cecy, que

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mes opinions ont cet honneur de rencontrer souvent aux leurs; et que je vais au moins de loing apres, disant que voire. Aussi que j'ay cela, qu'un chacun n'a pas, de connoistre l'extreme difference d'entre eux et moy. Et laisse ce neantmoins courir mes inventions ainsi foibles et basses, comme je les ay produites, sans en replastrer et recoudre les defaux que cette comparaison m'y a descouvert. Il faut avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front avec ces gens là. Les escrivains indiscrets de nostre siecle, qui, parmy leurs ouvrages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs pour se faire honneur, font le contraire. Car cett'infinie dissemblance de lustres rend un visage si pasle, si terni et si laid à ce qui est leur, qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gaignent. C'estoit deux contraires fantasies. Le philosophe Chrysippus mesloit à ses livres, non les passages seulement, mais des ouvrages entiers d'autres autheurs, et, en un, la Medée d'Euripides: et disoit Apollodorus que, qui en retrancheroit ce qu'il y avoit d'estranger, son papier demeureroit en blanc. Epicurus au rebours, en trois cens volumes qu'il laissa, n'avoit pas semé une seule allegation estrangiere. Il m'advint l'autre jour de tomber sur un tel passage. J'avois trainé languissant apres des parolles Françoises, si exangues, si descharnées et si vuides de matiere et de sens, que ce n'estoient voirement que paroles Françoises: au bout d'un long et ennuyeux chemin, je vins à rencontrer une piece haute, riche et eslevée jusques aux nues. Si j'eusse trouvé la pente douce et la montée un peu alongée, cela eust esté excusable: c'estoit un precipice si droit et si coupé que, des six premieres paroles, je conneuz que je m'envolois en l'autre monde. De là je descouvris la fondriere d'où je venois, si basse et si profonde, que je n'eus onques plus le coeur de m'y ravaler. Si j'estoffois l'un de mes discours de ces riches despouilles, il esclaireroit par trop la bestise des autres. Reprendre en autruy mes propres fautes ne me semble non plus incompatible que de reprendre, comme je fay souvent, celles d'autruy en moy. Il les faut accuser par tout et leur oster tout lieu de franchise. Si sçay-je bien combien audacieusement j'entreprens moy mesmes à tous coups de m'esgaler à mes larrecins, d'aller pair à pair quand et eux, non sans une temeraire esperance que je puisse tromper les yeux des juges à les discerner. Mais c'est autant par le benefice de mon application que par le benefice de mon invention et de ma force. Et puis, je ne luitte point en gros ces vieux champions là, et corps à corps: c'est

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par reprinses, menues et legieres attaintes. Je ne m'y ahurte pas; je ne fay que les taster; et ne vay point tant comme je marchande d'aller. Si je leur pouvoy tenir palot, je serois honneste homme, car je ne les entreprens que par où ils sont les plus roides. De faire ce que j'ay descouvert d'aucuns, se couvrir des armes d'autruy, jusques à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts, conduire son dessein, comme il est aysé aux sçavans en une matiere commune, sous les inventions anciennes rappiecées par cy par là: à ceux qui les veulent cacher et faire propres, c'est premierement injustice et lascheté, que n'ayant rien en leur vaillant par où se produire, ils cherchent à se presenter par une valeur estrangiere, et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s'acquerir l'ignorante approbation du vulgaire, se descrier envers les gens d'entendement qui hochent du nez nostre incrustation empruntée, desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n'est rien que je veuille moins faire. Je ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me dire. Cecy ne touche pas des centons qui se publient pour centons: et j'en ay veu de tres-ingenieux en mon temps, entre autres un, sous le nom de Capilupus, outre les anciens. Ce sont des esprits qui se font voir et par ailleurs et par là, comme Lipsius en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques. Quoy qu'il en soit, [0054v] veux-je dire, et quelles que soyent ces inepties, je n'ay pas deliberé de les cacher, non plus qu'un mien pourtraict chauve et grisonnant, où le peintre auroit mis, non un visage parfaict, mais le mien. Car aussi ce sont ici mes humeurs et opinions; je les donne pour ce qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire. Je ne vise icy qu'à découvrir moy mesmes, qui seray par adventure autre demain, si nouveau apprentissage me change. Je n'ay point l'authorité d'estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit pour instruire autruy. Quelcun donq' ayant veu l'article precedant, me disoit chez moy, l'autre jour, que je me devoy estre un peu estendu sur le discours de l'institution des enfans. Or, Madame, si j'avoy quelque suffisance en ce subject, je ne pourroi la mieux employer que d'en faire un present à ce petit homme qui vous menasse de faire tantost une belle sortie de chez vous (vous estes trop genereuse pour commencer autrement que par un masle). Car, ayant eu tant de part à la conduite de vostre mariage, j'ay quelque droit et interest à la grandeur et prosperité de tout ce qui en viendra, outre ce que l'ancienne possession que vous avez sur ma servitude,

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m'obligent assez à desirer honneur, bien et advantage à tout ce qui vous touche. Mais, à la verité, je n'y entens sinon cela, que la plus grande difficulté et importante de l'humaine science semble estre en cet endroit où il se traite de la nourriture et institution des enfans. Tout ainsi qu'en l'agriculture les façons qui vont avant le planter sont certaines et aysées, et le planter mesme; mais depuis que ce qui est planté vient à prendre vie, à l'eslever il y a une grande varieté de façons et difficulté: pareillement aux hommes, il y a peu d'industrie à les planter; mais, depuis qu'ils sont naiz, on se charge d'un soing divers, plein d'enbesoignement et de crainte, à les dresser et nourrir. La montre de leurs inclinations est si tendre en ce bas aage, et si obscure, les promesses si incertaines et fauces, qu'il est mal-aisé d'y establir aucun solide jugement. Voyez Cimon, voyez Themistocles et mille autres, combien ils se sont disconvenuz à eux-mesme. Les petits des ours, des chiens, montrent leur inclination naturelle; mais les hommes, se jettans incontinent en des accoustumances, en des opinions, en des loix, se changent ou se deguisent facilement. Si est-il [0055] difficile de forcer les propensions naturelles. D'où il advient que, par faute d'avoir bien choisi leur route, pour neant se travaille on souvent et employe l'on beaucoup d'aage à dresser des enfans aux choses ausquelles ils ne peuvent prendre pied. Toutesfois, en cette difficulté, mon opinion est de les acheminer tousjours aux meilleures choses et plus profitables, et qu'on se doit peu appliquer à ces legieres divinations et prognostiques que nous prenons des mouvemens de leur enfance. Platon mesme, en sa République, me semble leur donner beaucoup d'authorité. Madame, c'est un grand ornement que la science, et un util de merveilleux service, notamment aux personnes élevées en tel degré de fortune, comme vous estes. A la verité, elle n'a point son vray usage en mains viles et basses. Elle est bien plus fiere de préter ses moyens à conduire une guerre, à commander un peuple, à pratiquer l'amitié d'un prince ou d'une nation estrangiere, qu'à dresser un argument dialectique, ou à plaider un appel, ou ordonner une masse de pillules. Ainsi, Madame, par ce que je croy que vous n'oublierez pas cette partie en l'institution des vostres, vous qui en avez savouré la douceur, et qui estes d'une race lettrée (car nous avons encore les escrits de ces anciens Comtes de Foix, d'où monsieur le Comte, vostre mary, et vous estes descendus; et François, monsieur de Candale, vostre oncle, en faict naistre tous les jours d'autres, qui estendront la connoissance de cette qualité de vostre

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famille à plusieurs siecles), je vous veux dire là dessus une seule fantasie que j'ay contraire au commun usage: c'est tout ce que je puis conferer à vostre service en cela. La charge du gouverneur que vous luy donrez, du chois duquel depend tout l'effect de son institution, ell'a plusieurs autres grandes parties; mais je n'y touche point, pour n'y sçavoir rien apporter qui vaille; et de cet article, sur lequel je me mesle de luy donner advis, il m'en croira autant qu'il y verra d'apparence. A un enfant de maison qui recherche les lettres, non [0055v] pour le gaing (car une fin si abjecte est indigne de la grace et faveur des Muses, et puis elle regarde et depend d'autruy), ny tant pour les commoditez externes que pour les sienes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d'en tirer un habil'homme qu'un homme sçavant, je voudrois aussi qu'on fut soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine, et qu'on y requit tous les deux, mais plus les meurs et l'entendement que la science; et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle maniere. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un antonnoir, et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dict. Je voudrois qu'il corrigeast cette partie, et que, de belle arrivée, selon la portée de l'ame qu'il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir et discerner d'elle mesme: quelquefois luy ouvrant chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul, je veux qu'il escoute son disciple parler à son tour. Socrates et, depuis, Archesilas faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. Obest plerumque iis qui discere volunt authoritas eorum qui docent. Il est bon qu'il le face trotter devant luy pour juger de son train, et juger jusques à quel point il se doibt ravaler pour s'accommoder à sa force. A faute de cette proportion nous gastons tout: et de la sçavoir choisir, et s'y conduire bien mesureement, c'est l'une des plus ardues besongnes que je sçache: et est l'effaict d'une haute ame et bien forte, sçavoir condescendre à ses allures pueriles et les guider. Je marche plus seur et plus ferme à mont qu'à val. Ceux qui, comme porte nostre usage, entreprennent d'une mesme leçon et pareille mesure de conduite regenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n'est pas merveille si, en tout un peuple

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d'enfans, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline. Qu'il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu'il juge du profit qu'il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le lui face mettre en cent visages et accommoder à autant de divers subjets, pour voir s'il l'a encore bien pris et bien faict sien, prenant l'instruction de son progrez des paedagogismes de Platon. C'est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l'a avallée. L'estomac n'a pas faict son operation, s'il n'a faict changer la façon et la forme à ce qu'on luy avoit donné à cuire. Nostre ame ne branle qu'à credit, liée et contrainte à l'appetit des fantasies d'autruy, serve et captivée soubs l'authorité de leur leçon. On nous a tant assubjectis aux cordes que nous n'avons plus de [0056] franches allures. Nostre vigueur et liberté est esteinte. Nunquam tutelae suae fiunt. Je vy privéement à Pise un honneste homme, mais si Aristotélicien, que le plus general de ses dogmes est: que la touche et regle de toutes imaginations solides et de toute verité c'est la conformité à la doctrine d'Aristote; que hors de là ce ne sont que chimeres et inanité; qu'il a tout veu et tout dict. Cette proposition, pour avoir esté un peu trop largement et iniquement interpretée, le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l'inquisition à Rome. Qu'il luy face tout passer par l'estamine et ne loge rien en sa teste par simple authorité et à credit; les principes d'Aristote ne luy soyent principes, non plus que ceux des Stoiciens ou Epicuriens. Qu'on luy propose cette diversité de jugemens: il choisira s'il peut, sinon il en demeurera en doubte. Il n'y a que les fols certains et resolus.

Che non men che saper dubbiar m'aggrada.

Car s'il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cerche rien. Non sumus sub rege; sibi quisque se vindicet. Qu'il sache qu'il sçait, au moins. Il faut qu'il emboive leurs humeurs, non qu'il aprenne leurs preceptes.

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Et qu'il oublie hardiment, s'il veut, d'où il les tient, mais qu'il se les sçache approprier. La verité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu'à qui les dict apres. Ce n'est non plus selon Platon que selon moy, puis que luy et moi l'entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thin ny marjolaine: ainsi les pieces empruntées d'autruy, il les transformera et confondera, pour en faire un ouvrage tout sien: à sçavoir son jugement. Son institution, son travail et estude ne vise qu'à le former. Qu'il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu'il en a faict. Les pilleurs, les enprunteurs mettent en parade leurs bastiments, leurs achapts, non pas ce qu'ils tirent d'autruy. Vous ne voyez pas les espices d'un homme de parlement, vous voyez les alliances qu'il a gaignées et honneurs à ses enfans. Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest. Le guain de nostre estude, c'est en estre devenu meilleur et plus sage. C'est, disoit Epicharmus, l'entendement qui voyt et qui oyt, c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne: toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons servile et couard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda jamais à [0056v] son disciple ce qu'il luy semble de la Rethorique et de la Grammaire, de telle ou telle sentence de Ciceron? On nous les placque en la memoire toutes empennées, comme des oracles où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçavoir par coeur n'est pas sçavoir: c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa memoire. Ce qu'on sçait droittement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre. Facheuse suffisance, qu'une suffisance purement livresque ! Je m'attens qu'elle serve d'ornement, non de fondement, suivant l'advis de Platon, qui dict la fermeté, la foy, la sincerité estre la vraye philosophie, les autres sciences et qui visent ailleurs, n'estre que fard. Je voudrais que le Paluel ou Pompée, ces beaux danseurs de mon temps, apprinsent des caprioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places, comme ceux-cy veulent instruire nostre entendement, sans l'esbranler: ou qu'on nous apprinst à manier un cheval, ou une pique, ou un luth, ou la voix, sans nous y exercer, comme ceux icy nous veulent apprendre à bien juger et à bien parler, sans nous exercer ny à parler ny à juger. Or, à cet apprentissage, tout ce qui se presente à nos yeux sert de livre suffisant: la malice d'un page, la sottise d'un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matieres.

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A cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays estrangers, non pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise, combien de pas a Santa Rotonda, ou la richesse des calessons de la Signora Livia, ou, comme d'autres, combien le visage de Neron, de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large que celuy de quelque pareille medaille, mais pour en raporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer nostre cervelle contre celle d'autruy. Je voudrois qu'on commençast à le promener des sa tendre enfance, et premierement, pour faire d'une pierre deux coups, par les nations voisines où le langage est plus esloigné du nostre, et auquel, si vous ne la formez de bon' heure, la langue ne se peut plier. Aussi bien est-ce une opinion receue d'un chacun, que ce n'est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses parents. Cette amour naturelle les attendrist trop et relasche, voire les plus sages. Ils ne sont capables ny de chastier ses fautes, ny de le voir nourry grossierement, comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sçauroient souffrir revenir suant et poudreux de son exercice, boire chaud, boire froid, ny le voir sur un cheval rebours, ny contre un rude tireur, le floret au poing, ny la premiere harquebouse. Car il n'y a remede: [0057] qui en veut faire un homme de bien, sans doubte il ne le faut espargner en cette jeunesse, et souvent choquer les regles de la medecine:

vitamque sub dio et trepidis agat In rebus.

Ce n'est pas assez de luy roidir l'ame; il luy faut aussi roidir les muscles. Elle est trop pressée, si elle n'est secondée, et a trop à faire de seule fournir à deux offices. Je sçay combien ahanne la mienne en compagnie d'un corps si tendre, si sensible, qui se laisse si fort aller sur elle. Et apperçoy souvent en ma leçon, qu'en leurs escris mes maistres font valoir, pour magnanimité et force de courage, des exemples qui tiennent volontiers plus de l'espessissure de la peau et durté des os. J'ay veu des hommes, des femmes et des enfans ainsi nays, qu'une bastonade leur est moins qu'à moy une chiquenaude: qui ne remuent ny langue ny sourcil aux coups qu'on leur donne. Quand les Athletes contrefont les philosophes en patience, c'est plus tost vigueur de nerfs que de coeur.

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Or l'accoustumance à porter le travail est accoustumance à porter la doleur: labor callum obducit dolori. Il le faut rompre à la peine et aspreté des exercices, pour le dresser à la peine et aspreté de la desloueure, de la colique, du cautere, et de la geaule, et de la torture. Car de ces dernieres icy encore peut-il estre en prinse, qui regardent les bons selon le temps, comme les meschants. Nous en sommes à l'espreuve. Quiconque combat les loix, menace les plus gens de bien d'escourgées et de la corde. Et puis, l'authorité du gouverneur, qui doit estre souveraine sur luy, s'interrompt et s'empesche par la presence des parens. Joint que ce respect que la famille luy porte, la connoissance des moyens et grandeurs de sa maison, ce ne sont à mon opinion pas legieres incommoditez en cet aage. En cette eschole du commerce des hommes, j'ay souvent remarqué ce vice, qu'au lieu de prendre connoissance d'autruy, nous ne travaillons qu'à la donner de nous, et sommes plus en peine d'emploiter nostre marchandise que d'en acquerir de nouvelle. Le silence et la modestie sont qualitez tres-commodes à la conversation. On dressera cet enfant à estre espargnant et mesnagier de sa suffisance, quand il l'ara acquise; à ne se formalizer point des sottises et fables qui se diront en sa presence, car c'est une incivile importunité de choquer tout ce qui n'est pas de nostre appetit. Qu'il se contente de se corriger soy mesme, et ne semble pas reprocher à autruy tout ce qu'il refuse à faire, ny contraster aux meurs publiques. Licet sapere sine pompa, sine invidia. Fuie ces images regenteuses et inciviles, et cette puerile ambition de vouloir paroistre plus fin pour estre autre, et tirer nom par reprehensions et nouvelletez. Comme il n'affiert qu'aux grands poetes d'user des licences de l'art, aussi n'est-il supportable qu'aux grandes ames et illustres de se privilegier au dessus de la coustume. Si quid Socrates et Aristippus contra morem et consuetudinem fecerint, idem sibi ne arbitretur licere: magnis enim illi et divinis bonis hanc licentiam assequebantur. On luy apprendra de n'entrer en discours ou contestation que où il verra un champion digne de sa luite, et là mesmes à n'emploier pas tous les tours qui luy peuvent servir, mais ceux-là seulement qui luy peuvent le plus servir. Qu'on le rende delicat au chois et triage de ses raisons, et aymant la pertinence,

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et par consequent la briefveté. Qu'on l'instruise sur tout à se rendre et à quitter les armes à la verité, tout aussi tost qu'il l'appercevra: soit qu'elle naisse és mains de son adversaire, soit qu'elle naisse en luy-mesmes par quelque ravisement. Car il ne sera pas mis en chaise pour dire un rolle prescript. Il n'est engagé à aucune cause, que par ce qu'il l'appreuve. Ny ne fera du mestier où se vent à purs deniers contans la liberté de se pouvoir repentir et reconnoistre. Neque, ut omnia quae praescripta et imperata sint defendat, necessitate ulla cogitur. Si son gouverneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté à estre tres loyal serviteur de son prince et tres-affectionné et tres-courageux; mais il luy refroidira l'envie de s'y attacher autrement que par un devoir publique. Outre plusieurs autres inconvenients qui blessent nostre franchise par ces obligations particulieres, le jugement d'un homme gagé et achetté, ou il est moins entier et moins libre, ou il est taché et d'imprudence et d'ingratitude. Un courtisan ne peut avoir ny loi ni volonté de dire et penser que favorablement d'un maistre qui, parmi tant de milliers d'autres subjects, l'a choisi pour le nourrir et eslever de sa main. Cette faveur et utilité corrompent non sans quelque raison sa franchise, et l'esblouissent. Pourtant void on coustumierement le langage de ces gens-là divers à tout autre langage d'un estat, et de peu de foy en telle matiere. Que sa conscience et sa [0057v] vertu reluisent en son parler, et n'ayent que la raison pour guide. Qu'on luy face entendre que de confesser la faute qu'il descouvrira en son propre discours, encore qu'elle ne soit aperceue que par luy, c'est un effet de jugement et de sincerité, qui sont les principales parties qu'il cherche; que l'opiniatrer et contester sont qualitez communes, plus apparentes aux plus basses ames; que se raviser et se corriger, abandonner un mauvais party sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes et philosophiques. On l'advertira, estant en compaignie, d'avoir les yeux par tout; car je trouve que les premiers sieges sont communément saisis par les hommes moins capables, et que les grandeurs de fortune ne se trouvent guieres meslées à la suffisance. J'ay veu, cependant qu'on s'entretenoit, au haut bout d'une table, de la beauté d'une tapisserie ou du goust de la malvoisie, se perdre beaucoup de beaux traicts à l'autre bout. Il sondera la portée d'un chacun: un bouvier, un masson, un passant; il faut tout mettre en besongne, et emprunter chacun selon sa marchandise, car tout sert en mesnage; la sottise mesmes et foiblesse d'autruy luy

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sera instruction. A contreroller les graces et façons d'un chacun, il s'engendrera envie des bonnes, et mespris des mauvaises. Qu'on luy mette en fantasie une honeste curiosité de s'enquerir de toutes choses; tout ce qu'il y aura de singulier autour de luy, il le verra: un bastiment, une fontaine, un homme, le lieu d'une bataille ancienne, le passage de Caesar ou de Charlemaigne;

Quae tellus sit lenta gelu, quae putris ab aestu,
Ventus in Italiam quis bene vela ferat.

Il s'enquerra des meurs, des moyens et des alliances de ce Prince, et de celuy-là; Ce sont choses tres-plaisantes à apprendre et tres-utiles à sçavoir. En cette practique des hommes, j'entends y comprendre, et principalement, ceux qui ne vivent qu'en la memoire des livres. Il practiquera, par le moyen des histoires, ces grandes ames des meilleurs siecles. C'est un vain estude, qui veut; mais qui veut aussi, c'est un estude de fruit inestimable: et le seul estude, comme dit Platon, que les Lacedemoniens eussent reservé à leur part. Quel profit ne fera-il en cette part-là, a la lecture des vies de nostre Plutarque? Mais que mon guide se souviene où vise sa [0058] charge; et qu'il n'imprime pas tant à son disciple la date de la ruine de Carthage que les meurs de Hannibal et de Scipion, ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son devoir qu'il mourut là. Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu'à en juger. C'est à mon gré, entre toutes, la matiere à laquelle nos esprits s'appliquent de plus diverse mesure. J'ay leu en Tite-Live cent choses que tel n'y a pas leu. Plutarque en y a leu cent, outre ce que j'y ay sceu lire, et, à l'adventure, outre ce que l'autheur y avoit mis. A d'aucuns c'est un pur estude grammairien; à d'autres, l'anatomie de la philosophie, en laquelle les plus abstruses parties de nostre nature se penetrent. Il y a dans Plutarque beaucoup de discours estandus, tres-dignes d'estre sceus, car à mon gré c'est le maistre ouvrier de telle besongne; mais il y en a mille qu'il n'a que touché simplement: il guigne seulement du doigt par où nous irons, s'il nous plaist, et se contente quelquefois de ne donner qu'une attainte dans le plus vif d'un propos. Il les faut arracher de là et mettre en place marchande. Comme ce sien mot, que les habitans d'Asie servoient à un seul, pour ne sçavoir prononcer une seule sillabe, qui est Non, donna peut estre la matiere et l'occasion à la Boitie de sa Servitude Volontaire. Cela mesme de luy voir trier une legiere

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action en la vie d'un homme, ou un mot, qui semble ne porter pas: cela, c'est un discours. C'est dommage que les gens d'entendement ayment tant la briefveté: sans doute leur reputation en vaut mieux, mais nous en valons moins: Plutarque aime mieux que nous le vantions de son jugement que de son sçavoir; il ayme mieux nous laisser desir de soy que satieté. Il sçavoit qu'és choses bonnes mesmes on peut trop dire, et que Alexandridas reprocha justement à celuy qui tenoit aux Ephores des bons propos, mais trop longs: O estrangier, tu dis ce qu'il faut, autrement qu'il ne faut. Ceux qui ont le corps gresle, le grossissent d'embourrures: ceux qui ont la matiere exile, l'enflent de paroles. Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la frequentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncellez en nous, et avons la veue racourcie à la longueur de nostre nez. On demandoit à Socrates d'où il estoit. Il ne respondit pas: D'Athenes; mais: Du monde. Luy, qui avoit son imagination plus plaine et plus estandue, embrassoit l'univers comme sa ville, jettoit ses connoissances, sa société et ses affections à tout le genre humain, non pas comme nous qui ne regardons que sous nous. Quand les [0058v] vignes gelent en mon village, mon prebstre en argumente l'ire de Dieu sur la race humaine, et juge que la pepie en tienne des-jà les Cannibales. A voir nos guerres civiles, qui ne crie que cette machine se bouleverse et que le jour du jugement nous prent au collet, sans s'aviser que plusieurs pires choses se sont veues, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps cependant? Moy, selon leur licence et impunité, admire de les voir si douces et molles. A qui il gresle sur la teste, tout l'hemisphere semble estre en tempeste et orage. Et disoit le Savoïart que, si ce sot de Roy de France eut sceu bien conduire sa fortune, il estoit homme pour devenir maistre d'hostel de son Duc. Son imagination ne concevoit autre plus eslevée grandeur que celle de son maistre. Nous sommes insensiblement tous en cette erreur: erreur de grande suite et prejudice. Mais qui se presente, comme dans un tableau, cette grande image de nostre mere nature en son entiere magesté; qui lit en son visage une si generale et constante varieté; qui se remarque là dedans, et non soy, mais tout un royaume, comme un traict d'une pointe tres delicate: celuy-là seul estime les choses selon leur juste grandeur. Ce grand monde, que les uns multiplient encore comme especes soubs un genre, c'est le mirouer où il nous faut regarder pour nous connoistre de bon biais. Somme, je veux que ce soit le livre de mon

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escholier. Tant d'humeurs, de sectes, de jugemens, d'opinions, de loix et de coustumes nous apprennent à juger sainement des nostres, et apprennent nostre jugement à reconnoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse: qui n'est pas un legier apprentissage. Tant de remuements d'estat et changements de fortune publique nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre. Tant de noms, tant de victoires et conquestes ensevelies soubs l'oubliance, rendent ridicule l'esperance d'eterniser nostre nom par la prise de dix argolets et d'un pouillier qui n'est conneu que de sa cheute. L'orgueil et la fiereté de tant de pompes estrangieres, la magesté si [0059] enflée de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et asseure la veue à soustenir l'esclat des nostres sans siller les yeux. Tant de milliasses d'hommes, enterrez avant nous, nous encouragent à ne craindre d'aller trouver si bonne compagnie en l'autre monde. Ainsi du reste. Nostre vie, disoit Pythagoras, retire à la grande et populeuse assemblée des jeux Olympiques. Les uns s'y exercent le corps pour en acquerir la gloire des jeux; d'autres y portent des marchandises à vendre pour le gain. Il en est, et qui ne sont pas les pires, lesquels ne cerchent autre fruict que de regarder comment et pourquoy chaque chose se faict, et estre spectateurs de la vie des autres hommes, pour en juger et regler la leur. Aux exemples se pourront proprement assortir tous les plus profitables discours de la philosophie, à laquelle se doivent toucher les actions humaines comme à leur reigle. On luy dira,

quid fas optare, quid asper
Utile nummus habet; patriae charisque propinquis
Quantum elargiri deceat: quem te Deus esse
Jussit, et humana qua parte locatus es in re;
Quid sumus, aut quidnam victuri gignimur;

que c'est que sçavoir et ignorer, qui doit estre le but de l'estude; que c'est que vaillance, temperance et justice; ce qu'il y a à dire entre l'ambition et l'avarice, la servitude et la subjection, la licence et la liberté; à quelles marques on connoit le vray et solide contentement; jusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte,

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Et quo quemque modo fugiatque feratque laborem;

quels ressors nous meuvent, et le moyen de tant divers branles en nous. Car il me semble que les premiers discours dequoy on luy doit abreuver l'entendement, ce doivent estre ceux qui reglent ses meurs et son sens, qui luy apprendront à se connoistre, et à sçavoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts liberaux, commençons par l'art qui nous faict libres. Elles servent toutes aucunement à l'instruction de nostre vie et à son usage, comme toutes autres choses y servent aucunement. Mais choisissons celle qui y sert directement et professoirement. Si nous sçavions restraindre les appartenances de nostre vie à leurs justes et naturels limites, nous trouverions que la meilleure part des sciences qui sont en usage, est hors de notre usage; et en celles-mesmes qui le sont, qu'il y a des estendues et enfonceures tres-inutiles, que nous ferions mieux de laisser là, et, suivant l'institution de Socrates, borner le cours de nostre estude en icelles, où faut l'utilité.

sapere aude,
Incipe: vivendi qui rectè prorogat horam,
Rusticus expectat dum defluat amnis; at ille
Labitur et labetur in omne volubilis aevum.

C'est une grande simplesse d'apprendre à nos enfans

Quid moveant Pisces, animosaque signa Leonis,
Lotus et Hesperia quid Capricornus aqua,

la science des astres et le mouvement de la huitiesme sphere, avant que les leurs propres:

Ti pleiadessi kamoi; Ti d'astrasi boaoteao;

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Anaximenes escrivant à Pythagoras: De quel sens puis-je m'amuser au secret des estoiles, ayant la mort ou la servitude tousjours presente aux yeux (car lors les Roys de Perse preparoient la guerre contre son païs). Chacun doit dire ainsin: Estant battu d'ambition, d'avarice, de temerité, de superstition, et ayant au-dedans tels autres ennemis de la vie, iray-je songer au bransle du monde? Apres qu'on luy aura dict ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l'entretiendra que c'est que Logique, Physique, Geometrie, Rhetorique; et la science qu'il choisira, ayant des-jà le jugement formé, il en viendra bien tost à bout. Sa leçon se fera tantost par devis, tantost par livre; tantost son gouverneur luy fournira de l'auteur mesme, propre à cette fin de son institution; tantost il luy en donnera la moelle et la substance toute maschée. Et si, de soy mesme, il n'est assez familier des livres pour y trouver tant de beaux discours qui y sont, pour l'effect de son dessein, on luy pourra joindre quelque homme de lettres, qui à chaque besoing fournisse les munitions qu'il faudra, pour les distribuer et dispenser à son nourrisson. Et que cette leçon ne soit plus aisée et naturelle que celle de Gaza, qui y peut faire doute? Ce sont là preceptes espineux et mal plaisans, et des mots vains et descharnez, où il n'y a point de prise, rien qui vous esveille l'esprit. En cette cy l'ame trouve où mordre et où se paistre. Ce fruict est plus grand, sans comparaison, et si sera plustost meury. C'est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle, que la philosophie, ce soit, jusques aux gens d'entendement, un nom vain et fantastique, qui se treuve de nul usage et de nul pris, et par opinion et par effect. Je croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d'un visage renfroigné, sourcilleux et terrible. Qui me l'a masquée de ce faux visage, pasle et hideux? Il n'est rien plus gay, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne dise follastre. Elle ne presche que feste et bon temps. Une mine triste et [0060] transie montre que ce n'est pas là son giste. Demetrius le Grammairien, rencontrant dans le temple de Delphes une troupe de philosophes assis ensemble, il leur dit: Ou je me trompe, ou, à vous voir la contenance si paisible et si gaye, vous n'estes pas en grand discours entre vous. A quoy l'un d'eux, Heracleon le Megarien, respondit: C'est à faire à ceux qui cherchent si le futur du verbe ballo a double l, ou qui cherchent la derivation des comparatifs cheiron et beltion, et des superlatifs cheiriston et beltiston, qu'il faut rider le

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front, s'entretenant de leur science. Mais quant aux discours de la philosophie, ils ont accoustumé d'esgayer et resjouïr ceux qui les traictent, non les renfroigner et contrister.

Deprendas animi tormenta latentis in aegro
Corpore, deprendas et gaudia: sumit utrumque
Inde habitum facies.

L'ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores le corps. Elle doit faire luire jusques au dehors son repos et son aise; doit former à son moule le port exterieur, et l'armer par consequent d'une gratieuse fierté, d'un maintien actif et allegre, et d'une contenance contente et debonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esjouïssance constante: son estat est comme des choses au dessus de la Lune: tousjours serein. C'est «Barroco» et «Baralipton» qui rendent leurs supposts ainsi crotez et enfumés, ce n'est pas elle: ils ne la connoissent que par ouïr dire. Comment? elle fait estat de serainer les tempestes de l'ame, et d'apprendre la fain et les fiebvres à rire, non par quelques Epicycles imaginaires, mais par raisons naturelles et palpables. Elle a pour son but la vertu, qui n'est pas, comme dit l'eschole, plantée à la teste d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible. Ceux qui l'ont approchée, la tiennent, au rebours, logée dans une belle plaine fertile et fleurissante, d'où elle void bien souz soy toutes choses; mais si peut on y arriver, qui en sçait l'addresse, par des routtes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, plaisamment et d'une pante facile et polie, comme est celle des voutes celestes. Pour n'avoir hanté cette vertu supreme, belle, triumfante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irreconciliable d'aigreur, de desplaisir, de crainte et de contrainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes; ils sont allez, selon leur foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur un rocher, à l'escart, emmy des ronces, fantosme à estonner les gens. Mon gouverneur, qui cognoist devoir remplir la volonté de son disciple autant ou plus d'affection que de reverence envers la vertu, luy sçaura dire que les poetes suivent les humeurs communes, et luy faire toucher au doigt que les Dieux ont mis plustost la sueur aux advenues des cabinetz de Venus que de Pallas. Et quand il commencera de se

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sentir, luy presentant Bradamant ou Angelique pour maistresse à jouïr, et d'une beauté naïve, active, genereuse, non hommasse mais virile, au prix d'une beauté molle, affettée, delicate, artificielle; l'une travestie en garçon, coiffée d'un morrion luysant, l'autre vestue en garce, coiffée d'un attiffet emperlé: il jugera masle son amour mesme, s'il choisit tout diversement à cet effeminé pasteur de Phrygie. Il luy fera cette nouvelle leçon, que le prix et hauteur de la vraye vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice, si esloigné de difficulté, que les enfans y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le reglement c'est son util, non pas la force. Socrates, son premier mignon, quitte à escient sa force, pour glisser en la naïveté et aisance de son progrez. C'est la mere nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend seurs et purs. Les moderant, elle les tient en haleine et en goust. Retranchant ceux qu'elle refuse, elle nous aiguise envers ceux qu'elle nous laisse: et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature, et jusques à la satiété, maternellement, sinon jusques à la lasseté (si d'adventure nous ne voulons dire que le regime qui arreste le beuveur avant l'yvresse, le mangeur avant la crudité, le paillard avant la pelade, soit ennemy de nos plaisirs). Si la fortune commune luy faut, elle luy eschappe ou elle s'en passe, et s'en forge une autre toute sienne, non plus flottante et roulante. Elle sçait estre riche et puissante et sçavante, et coucher dans des matelats musquez. Elle aime la vie, elle aime la beauté et la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier c'est sçavoir user de ces biens là regleement, et les sçavoir perdre constamment: office bien plus noble qu'aspre, sans lequel tout cours de vie est desnaturé, turbulent et difforme, et y peut on justement attacher ces escueils, ces haliers et ces monstres. Si ce disciple se rencontre de si diverse condition, qu'il aime mieux ouyr une fable que la narration d'un beau voyage ou un sage propos quand il l'entendra: qui, au son du tabourin qui arme la jeune ardeur de ses compagnons, se destourne à un autre qui l'appelle au jeu des batteleurs; qui, par souhait, ne trouve plus plaisant et plus doux revenir poudreux et victorieux d'un combat, que de la paulme ou du bal avec le pris de cet exercice: je n'y trouve autre remede, sinon que de bonne heure son gouverneur l'estrangle, s'il est sans tesmoins, ou qu'on

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le mette patissier dans quelque bonne ville, fust-il fils d'un duc, suivant le precepte de Platon qu'il faut colloquer les enfans non selon les facultez de leur pere, mais selon les facultez de leur ame. Puis que la philosophie est celle qui nous instruict à vivre, et que l'enfance y a sa leçon, comme les autres aages, pourquoi ne la luy communique l'on?

Udum et molle lutum est; nunc nunc properandus et acri
Fingendus sine fine rota.

On nous aprent à vivre quand la vie est passée. Cent escoliers [0060v] ont pris la verolle avant que d'estre arrivez à leur leçon d'Aristote, de la temperance. Cicero disoit que, quand il vivroit la vie de deux hommes, il ne prendroit pas le loisir d'estudier les poetes lyriques. Et je trouve ces ergotistes plus tristement encores inutiles. Nostre enfant est bien plus pressé: il ne doit au pédagisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie: le demeurant est deu à l'action. Employons un temps si court aux instructions necessaires. Ce sont abus: ostez toutes ces subtilitez espineuses de la Dialectique, dequoy nostre vie ne se peut amender, prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point: ils sont plus aisez à concevoir qu'un conte de Boccace. Un enfant en est capable, au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d'aprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes comme pour la decrepitude. Je suis de l'advis de Plutarque, qu'Aristote n'amusa pas tant son grand disciple à l'artifice de composer syllogismes, ou aux Principes de Geometrie, comme à l'instruire des bons preceptes touchant la vaillance, prouesse, la magnanimité et temperance, et l'asseurance de ne rien craindre; et, avec cette munition, il l'envoya encores enfant subjuguer l'Empire du monde à tout seulement 30000 hommes de pied, 4000 chevaux et quarante deux mille escuz. Les autres arts et sciences, dict-il, Alexandre les honoroit bien, et louoit leur excellence et gentillesse; mais, pour plaisir qu'il y prit, il n'estoit pas facile à se laisser surprendre à l'affection de les vouloir exercer.

Petite hinc, juvenésque senesque,
Finem animo certum, miserisque viatica canis.

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C'est ce que dict Epicurus au commencement de sa lettre à Meniceus: Ny le plus jeune refuie à philosopher, ny le plus vieil s'y lasse. Qui faict autrement, il semble dire ou qu'il n'est pas encores saison d'heureusement vivre, ou qu'il n'en est plus saison. Pour tout cecy, je ne veu pas qu'on emprisonne ce garçon. Je ne veux pas qu'on l'abandonne à l'humeur melancholique d'un furieux maistre d'escole. Je ne veux pas corrompre son esprit à le tenir à la gehene et au travail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaiz. Ny ne trouveroys bon, quand par quelque complexion solitaire et melancholique on le verroit adonné d'une application trop indiscrette à l'estude des livres, qu'on la luy nourrist: cela les rend ineptes à la conversation civile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien ay-je veu de mon temps d'hommes abestis par temeraire avidité de science? Carneades s'en trouva si affollé, qu'il n'eut plus le loisir de se faire le poil et les ongles. Ny ne veux gaster ses meurs genereuses par l'incivilité et barbarie d'autruy. La sagesse Françoise a esté anciennement en proverbe, pour une sagesse qui prenoit de bon'heure, et n'avoit guieres de tenue. A la verité, nous voyons encores qu'il n'est rien si gentil que les petits enfans [0061] en France: mais ordinairement ils trompent l'esperance qu'on en a conceue, et, hommes faicts, on n'y voit aucune excellence. J'ay ouy tenir à gens d'entendement que ces colleges où on les envoie, dequoy ils ont foison, les abrutissent ainsin. Au nostre, un cabinet, un jardin, la table et le lit, la solitude, la compaignie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront unes, toutes places luy seront estude: car la philosophie, qui, comme formatrice des jugements et des meurs, sera sa principale leçon, a ce privilege de se mesler par tout. Isocrates l'orateur, estant prié en un festin de parler de son art, chacun trouve qu'il eut raison de respondre: Il n'est pas maintenant temps de ce que je sçay faire; et ce dequoy il est maintenant temps, je ne le sçay pas faire. Car de presenter des harangues ou des disputes de rhetorique à une compaignie assemblée pour rire et faire bonne chere, ce seroit un meslange de trop mauvais accord. Et autant en pourroit-on dire de toutes les autres sciences. Mais, quant à la philosophie, en la partie où elle traicte de l'homme et de ses devoirs et offices, ç'a esté le jugement commun de tous les sages, que, pour la douceur de sa conversation, elle ne devoit estre refusée ny aux festins ny aux jeux. Et Platon l'ayant invitée à son convive, nous voyons comme elle entretient

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l'assistence d'une façon molle et accommodée au temps et au lieu, quoy que ce soit de ses plus hauts discours et plus salutaires:

Aeque pauperibus prodest, locupletibus aeque;
Et, neglecta, aeque pueris senibusque nocebit.

Ainsi, sans doubte, il chomera moins que les autres. Mais, comme les pas que nous employons à nous promener dans une galerie, quoy qu'il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas comme ceux que nous mettons à quelque chemin desseigné, aussi nostre leçon, se passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu, et se meslant à toutes nos actions, se [0061v] coulera sans se faire sentir. Les jeux mesmes et les exercices seront une bonne partie de l'estude: la course, la luite, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bienseance exterieure, et l'entre-gent, et la disposition de la personne, se façonne quant et quant l'ame. Ce n'est pas une ame, ce n'est pas un corps qu'on dresse: c'est un homme; il n'en faut pas faire à deux. Et, comme dict Platon, il ne faut pas les dresser l'un sans l'autre, mais les conduire également, comme une couple de chevaux attelez à mesme timon. Et, à l'ouir, semble il pas prester plus de temps et plus de sollicitude aux exercices du corps, et estimer que l'esprit s'en exerce quant et quant, et non au rebours. Au demeurant, cette institution se doit conduire par une severe douceur, non comme il se faict. Au lieu de convier les enfans aux lettres, on ne leur presente, à la verité, que horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force: il n'est rien à mon advis qui abastardisse et estourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu'il craigne la honte et le chastiement, ne l'y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu'il luy faut mespriser; ostez-luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire; accoustumez le à tout. Que ce ne soit pas un beau garçon et dameret, mais un garçon vert et vigoureux. Enfant, homme, vieil, j'ay tousjours creu et jugé de mesme. Mais, entre autres choses, cette police de la plus part de noz colleges m'a tousjours despleu. On eust failly à l'adventure moins dommageablement, s'inclinant vers l'indulgence. C'est une vraye geaule de jeunesse captive. On la rend desbauchée, l'en

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punissant avant qu'elle le soit. Arrivez-y sur le point de leur office: vous n'oyez que cris et d'enfans suppliciez, et de maistres enyvrez en leur cholere. Quelle maniere pour esveiller l'appetit envers leur leçon, à ces tendres ames et craintives, de les y guider d'une troigne effroyable, les mains armées de fouets? Inique et pernicieuse forme. Joint ce que Quintilien en a tres-bien remarqué, que cette imperieuse authorité tire des suittes perilleuses, et nommement à nostre façon de chastiement. Combien leurs classes seroient plus decemment jonchées de fleurs et de feuilles que de tronçons d'osier sanglants. J'y feroy pourtraire la joye, l'allegresse et Flora et les Graces, comme fit en son eschole le philosophe Speusippus. Où est leur profit, que ce fust aussi leur esbat. On doit ensucrer les viandes salubres à l'enfant, et enfieller celles qui luy sont nuisibles. C'est merveille combien Platon se montre soigneux en ses loix, de la gayeté et passetemps de la jeunesse de sa cité, et combien il s'arreste à leurs courses, jeux, chansons, saults et danses, desquelles il dit que l'antiquité a donné la conduitte et le patronnage aux dieux mesmes: Apollon, les Muses et Minerve. Il l'estend à mille preceptes pour ses gymnases: pour les sciences lettrées, il s'y amuse fort peu, et semble ne recommander particulièrement la poesie que pour la musique. Toute estrangeté et particularité en nos meurs et conditions est evitable comme ennemie de communication et de societé et comme monstrueuse. Qui ne s'estonneroit de la complexion de Demophon, maistre d'hostel d'Alexandre, qui suoit à l'ombre et trembloit au soleil? J'en ay veu fuir la senteur des pommes plus que les harquebusades, d'autres s'effrayer pour une souris, d'autres rendre la gorge à voir de la cresme, d'autres à voir brasser un lict de plume, comme Germanicus ne pouvoit souffrir ny la veue ny le chant des coqs. Il y peut avoir, à l'avanture, à cela quelque propriété occulte; mais on l'esteindroit, à mon advis, qui s'y prendroit de bon'heure. L'institution a gaigné cela sur moy, il est vray que ce n'a point esté sans quelque soing, que, sauf la biere, mon appetit est accommodable indifferemment à toutes choses dequoy on se pait. Le corps encore souple, on le doit, à cette cause, plier à toutes façons et coustumes. [0062] Et pourveu qu'on puisse tenir l'appetit et la volonté soubs boucle, qu'on rende hardiment un jeune homme commode à toutes nations et compaignies, voire au desreglement et aus

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exces, si besoing est. son exercitation suive l'usage. Qu'il puisse faire toutes choses, et n'ayme à faire que les bonnes. Les philosophes mesmes ne trouvent pas louable en Calisthenes d'avoir perdu la bonne grace du grand Alexandre, son maistre, pour n'avoir voulu boire d'autant à luy. Il rira, il follastrera, il se desbauchera avec son prince. Je veux qu'en la desbauche mesme il surpasse en vigueur et en fermeté ses compagnons, et qu'il ne laisse à faire le mal ny à faute de force ny de science, mais à faute de volonté. Multum interest utrum peccare aliquis nolit aut nesciat. Je pensois faire honneur à un seigneur aussi eslongné de ces débordemens qu'il en soit en France, de m'enquerir à luy, en bonne compaignie, combien de fois en sa vie il s'estoit enyvré pour la nécessité des affaires du Roy en Allemagne. Il le print de cette façon, et me respondit que c'estoit trois fois, lesquelles il recita. J'en sçay qui, à faute de cette faculté, se sont mis en grand peine, ayans à pratiquer cette nation. J'ay souvent remarqué avec grand' admiration la merveilleuse nature d'Alcibiades, de se transformer si aisément à façons si diverses, sans interest de sa santé: surpassant tantost la somptuosité et pompe Persienne, tantost l'austerité et frugalité Lacedemoniene; autant reformé en Sparte comme voluptueux en Ionie,

Omnis Aristippum decuit color, et status, et res.

Tel voudrois-je former mon disciple,

quem duplici panno patientia velat
Mirabor, vitae via si conversa decebit,
Personamque feret non inconcinnus utramque.

Voicy mes leçons. Celuy-là y a mieux proffité, qui les fait, que qui les sçait. Si vous le voyez, vous l'oyez; si vous l'oyez, vous le voyez. Jà à Dieu ne plaise, dit quelqu'un en Platon, que philosopher ce soit apprendre plusieurs choses et traicter les arts' Hanc amplissimam omnium artium bene vivendi disciplinam vita magis quam literis persequuti sunt.

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Leon, prince des Phliasiens, s'enquerant à Heraclides Ponticus de quelle science, de quelle art il faisoit profession: Je ne sçay, dit-il, ny art ny science; mais je suis philosophe. On reprochoit à Diogenes comment, estant ignorant, il se mesloit de la philosophie. Je m'en mesle, dit-il, d'autant mieux à propos. Hegesias le prioit de luy lire quelque livre: Vous estes plaisant, luy respondit-il, vous choisissez les figues vrayes et naturelles, non peintes: que ne choisissez vous aussi les exercitations naturelles, vrayes et non escrites? Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses actions. On verra s'il a de la prudence en ses entreprises, s'il a de la bonté et de la justice en ses desportemens, s'il a du jugement et de la grace en son parler, de la vigueur en ses maladies, de la modestie en ses jeux, de la tempérance en ses voluptez, de l'indifference en son goust, soit chair, [0062v] poisson, vin ou eau, de l'ordre en son oeconomie: Qui disciplinam suam, non ostentationem scientiae, sed legem vitae putet, quique obtemperet ipse sibi, et decretis pareat. Le vray miroir de nos discours est le cours de nos vies. Zeuxidamus respondit à un qui luy demanda pourquoy les Lacedemoniens ne redigeoient par escrit les ordonnances de la prouesse, et ne les donnoient à lire à leurs jeunes gens: que c'estoit par ce qu'ils les vouloient accoustumer aux faits, non pas aux parolles. Comparez, au bout de 15 ou 16 ans, à cettuy cy un de ces latineurs de college, qui aura mis autant de temps à n'aprendre simplement qu'à parler. Le monde n'est que babil, et ne vis jamais homme qui ne die plustost plus que moins qu'il ne doit; toutesfois la moictié de nostre aage s'en va là. On nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses; encores autant à en proportionner un grand corps, estendu en quatre ou cinq parties, et autres cinq, pour le moins, à les sçavoir brefvement mesler et entrelasser de quelque subtile façon. Laissons le à ceux qui en font profession expresse. Allant un jour à Orleans, je trouvay, dans cette plaine au deça de Clery, deux regens qui venoyent à Bourdeaux, environ à cinquante pas l'un de l'autre. Plus loing, derriere eux, je descouvris une trouppe et un

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maistre en teste, qui estoit feu Monsieur le Comte de la Rochefoucaut. Un de mes gens s'enquit au premier de ces regents, qui estoit ce gentil'homme qui venoit apres luy. Luy, qui n'avoit pas veu ce trein qui le suyvoit et qui pensoit qu'on luy parlast de son compagnon, respondit plaisamment: Il n'est pas gentil'homme; c'est un grammairien, et je suis logicien. Or, nous qui cerchons icy, au rebours, de former non un grammairien ou logicien, mais un gentil'homme, laissons les abuser de leur loisir: nous avons affaire ailleurs. Mais que nostre disciple soit bien pourveu de choses, les parolles ne suivront que trop: il les trainera, si elles ne veulent suivre. J'en oy qui s'excusent de ne se pouvoir exprimer, et font contenance d'avoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais, à faute d'eloquence, ne les pouvoir mettre en evidence: c'est une baye. Scavez vous, à mon advis, [0063] que c'est que cela? Ce sont des ombrages qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu'ils ne peuvent desmeler et esclarcir au dedans, ny par consequant produire au dehors: ils ne s'entendent pas encore eux mesmes. Et voyez les un peu begayer sur le point de l'enfanter, vous jugez que leur travail n'est point à l'acouchement mais à la conception, et qu'ils ne font que lecher cette matiere imparfaicte. De ma part, je tiens, et Socrates l'ordonne, que, qui a en l'esprit une vive imagination et claire, il la produira, soit en Bergamasque, soit par mines s'il est muet:

Verbaque praevisam rem non invita sequentur.

Et comme disoit celuy-là, aussi poetiquement en sa prose, cum res animum occupavere, verba ambiunt. Et cet autre: Ipsae res verba rapiunt. Il ne sçait pas ablatif, conjunctif, substantif, ny la grammaire; ne faict pas son laquais ou une harangiere du petit pont, et si vous entretiendront tout vostre soul, si vous en avez envie, et se desferreront aussi peu, à l'adventure, aux regles de leur langage, que le meilleur maistre és arts de France. Il ne sçait pas la rhetorique, ny, pour avant-jeu, capter la benivolence du candide lecteur, ny ne luy chaut de le sçavoir. De vray, toute cette belle peincture s'efface aisément par le lustre d'une vérité simple et naifve. Ces gentillesses ne

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servent que pour amuser le vulgaire, incapable de prendre la viande plus massive et plus ferme, comme Afer montre bien clairement chez Tacitus. Les Ambassadeurs de Samos estoyent venus à Cleomenes, Roy de Sparte, preparez d'une belle et longue oraison, pour l'esmouvoir à la guerre contre le tyran Policrates. Apres qu'il les eust bien laissez dire, il leur respondit: Quant à vostre commencement et exorde, il ne m'en souvient plus, ny, par consequent, du milieu; et quant à vostre conclusion, je n'en veux rien faire. Voylà une belle responce, ce me semble, et des harangueurs bien cameus. Et quoy cet autre? Les Atheniens estoyent à choisir de deux architectes, à conduire une grande fabrique. Le premier, plus [0063v] affeté, se presenta avec un beau discours premedité sur le subject de cette besongne, et tiroit le jugement du peuple à sa faveur. Mais l'autre, en trois mots: Seigneurs Atheniens, ce que cetuy a dict, je le feray. Au fort de l'eloquence de Cicero, plusieurs en entroient en admiration; mais Caton, n'en faisant que rire: Nous avons, disoit-il, un plaisant consul. Aille devant ou apres, un'utile sentence, un beau traict est toujours de saison. S'il n'est pas bien à ce qui va devant, ny à ce qui vient apres, il est bien en soy. Je ne suis pas de ceux qui pensent la bonne rithme faire le bon poeme: laissez luy allonger une courte syllabe, s'il veut; pour cela, non force; si les inventions y rient, si l'esprit et le jugement y ont bien faict leur office, voylà un bon poete, diray-je, mais un mauvais versificateur,

Emunctae naris, durus componere versus.

Qu'on face, dict Horace, perdre à son ouvrage toutes ses coustures et mesures,

Tempora certa modosque, et quod prius ordine verbum est,
Posterius facias, praeponens ultima primis,
Invenias etiam disjecti membra poetae,

il ne se démentira point pour cela; les pieces mesmes en seront belles. C'est ce que respondit Menander, comme on le tensat, approchant le jour auquel il avoit promis une comedie, dequoy il n'y avoit encore

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mis la main: Elle est composée et preste, il ne reste qu'à adjouster les vers. Ayant les choses et la matiere disposée en l'ame, il mettoit en peu de compte le demeurant. Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné credit à nostre poésie Françoise, je ne vois si petit apprentis qui n'enfle des mots, qui ne renge les cadences à peu prés comme eux. Plus sonat quam valet. Pour le vulgaire, il ne fut jamais tant de poetes. Mais, comme il leur a esté bien aisé de representer leurs rithmes, ils demeurent bien aussi court à imiter les riches descriptions de l'un et les delicates [0064] inventions de l'autre. Voire mais, que fera-il si on le presse de la subtilité sophistique de quelque syllogisme: le jambon fait boire, le boire desaltere, parquoy le jambon desaltere? Qu'il s'en mocque. Il est plus subtil de s'en mocquer que d'y respondre. Qu'il emprunte d'Aristippus cette plaisante contrefinesse: Pourquoi le deslieray-je, puis que, tout lié, il m'empesche? Quelqu'un proposoit contre Cleanthes des finesses dialectiques, à qui Chrysippus dit: Joue-toi de ces battelages avec les enfans, et ne destourne à cela les pensées serieuses d'un homme d'aage. Si ces sottes arguties, contorta et aculeata sophismata, luy doivent persuader une mensonge, cela est dangereux; mais si elles demeurent sans effect et ne l'esmeuvent qu'à rire, je ne voy pas pourquoy il s'en doive donner garde. Il en est de si sots, qui se destournent de leur voye un quart de lieue, pour courir apres un beau mot; aut qui non verba rebus aptant, sed res extrinsecus arcessunt, quibus verba conveniant. Et l'autre: Sunt qui alicujus verbi decore placentis vocentur ad id quod non proposuerant scribere. Je tors bien plus volontiers une bonne sentence pour la coudre sur moy, que je ne tors mon fil pour l'aller querir. Au rebours c'est aux paroles à servir et à suyvre, et que le Gascon y arrive, si le François n'y peut aller. Je veux que les choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celuy qui escoute, qu'il n'aye aucune souvenance des mots. Le parler que j'ayme, c'est un parler simple et naif, tel sur le papier qu'à la bouche; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant delicat et peigné comme vehement et brusque: Haec demum sapiet dictio, quae feriet,

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plustost difficile qu'ennuieux, esloingné d'affectation, desreglé, descousu et hardy: chaque lopin y face son corps; non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Julius Caesar; et si ne sens pas bien pour quoy il l'en appelle. J'ay volontiers imité cette desbauche qui se voit en nostre jeunesse, au port de leurs vestemens: un manteau en escharpe, la cape sur une espaule, un bas mal tendu, qui represente une fierté desdaigneuse de ces paremens estrangers, et nonchallante de l'art. Mais je la trouve encore mieus employée en la forme du parler. Toute affectation, nommeement en la gayeté et liberté françoise, est mesadvenante au cortisan. Et, en une monarchie, tout Gentil'homme doit estre dressé à la façon d'un cortisan. Parquoy nous faisons bien de gauchir un peu sur le naïf et mesprisant. Je n'ayme point de tissure où les liaisons et les coutures paroissent, tout ainsi qu'en un beau corps, il ne faut qu'on y puisse compter les os et les veines. Quae veritati operam dat oratio, incomposita sit et simplex. Quis accurate loquitur, nisi qui vult putide loqui? L'éloquence faict injure aux choses, qui nous destourne à soy. Comme aux accoustremens c'est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particuliere et inusitée: de mesmes, au langage, la recherche des frases nouvelles et de mots peu cogneuz vient d'une ambition puerile et pedantesque. Peusse-je ne me servir que de ceux qui servent aux hales à Paris ! Aristophanes le grammairien n'y entendoit rien, de reprendre en Epicurus la simplicité de ses mots et la fin de son art oratoire, qui estoit perspicuité de langage seulement. L'imitation du parler, par sa facilité, suit incontinent tout un peuple; l'imitation du juger, de l'inventer ne va pas si vite. La plus part des lecteurs, pour avoir trouvé une pareille robbe, pensent tres-faucement tenir un pareil corps. La force et les nerfs ne s'empruntent point; les atours et le manteau s'emprunte. La plus part de ceux qui me hantent, parlent de mesme les Essais: mais je ne sçay s'ils pensent de mesmes. Les Atheniens (dict Platon) ont pour leur part le soing de l'abondance et elegance du parler; les Lacedemoniens, de la briefveté, et

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ceux de Crete, de la fecundité des conceptions plus que du langage: ceux-cy sont les meilleurs. Zenon disoit qu'il avoit deux sortes de disciples: les uns, qu'il nommoit philologous, curieux d'apprendre les choses, qui estoyent ses [0064v] mignons; les autres, logophilous, qui n'avoyent soing que du langage. Ce n'est pas à dire que ce ne soit une belle et bonne chose que le bien dire, mais non pas si bonne qu'on la faict; et suis despit dequoy nostre vie s'embesongne toute à cela. Je voudrois premierement bien sçavoir ma langue, et celle de mes voisins, où j'ay plus ordinaire commerce. C'est un bel et grand agencement sans doubte que le Grec et Latin, mais on l'achepte trop cher. Je diray icy une façon d'en avoir meilleur marché que de coustume, qui a esté essayée en moymesmes. S'en servira qui voudra. Feu mon pere, ayant fait toutes les recherches qu'homme peut faire, parmy les gens sçavans et d'entendement, d'une forme d'institution exquise, fut advisé de cet inconvenient qui estoit en usage; et luy disoit-on que cette longueur que nous mettions à apprendre les langues, qui ne leur coustoient rien, est la seule cause pourquoy nous ne pouvions arriver à la grandeur d'ame et de cognoissance des anciens Grecs et Romains. Je ne croy pas que ce en soit la seule cause. Tant y a que l'expedient que mon pere y trouva, ce fut que, en nourrice et avant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à un Alleman, qui dépuis est mort fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et tres-bien versé en la Latine. Cettuy-cy, qu'il avoit faict venir expres, et qui estoit bien cherement gagé, m'avoit continuellement entre les bras. Il en eust aussi avec luy deux autres moindres en sçavoir pour me suivre, et soulager le premier. Ceux-cy ne m'entretenoient d'autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison, c'estoit une reigle inviolable que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloyent en ma compaignie qu'autant de mots de Latin que chacun avoit apris pour jargonner avec moy. C'est merveille du fruict que chacun y fit. Mon pere et ma mere y apprindrent assez de Latin pour l'entendre, et en acquirent à suffisance pour s'en [0065] servir à la necessité, comme firent aussi les autres domestiques qui estoient plus attachez à mon service. Somme, nous nous Latinizames tant qu'il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encores, et ont pris pied par l'usage plusieurs appellations Latines d'artisans et d'utils. Quant à moy, j'avois plus de six ans avant que j'entendisse non plus de François ou de Perigordin que d'Arabesque. Et, sans art, sans livre, sans grammaire ou precepte, sans fouet et sans larmes, j'avois appris du latin, tout aussi pur que mon maistre d'eschole le sçavoit: car je ne le pouvois avoir meslé

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ny alteré. Si, par essay, on me vouloit donner un theme, à la mode des colleges, on le donne aux autres en François; mais à moy il me le falloit donner en mauvais Latin, pour le tourner en bon. Et Nicolas Groucchi, qui a escrit de comitiis Romanorum, Guillaume Guerente, qui a commenté Aristote, George Bucanan, ce grand poete Escossois, Marc Antoine Muret, que la France et l'Italie recognoist pour le meilleur orateur du temps, mes precepteurs domestiques, m'ont dict souvent que j'avois ce langage, en mon enfance, si prest et si à main, qu'ils craingnoient à m'accoster. Bucanan, que je vis depuis à la suite de feu monsieur le Mareschal de Brissac, me dit qu'il estoit apres à escrire de l'institution des enfans, et qu'il prenoit l'exemplaire de la mienne: car il avoit lors en charge ce Comte de Brissac que nous avons veu depuis si valeureux et si brave. Quant au Grec, duquel je n'ay quasi du tout point d'intelligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par art, mais d'une voie nouvelle, par forme d'ébat et d'exercice. Nous pelotions nos declinaisons à la maniere de ceux qui, par certains jeux de tablier, apprennent l'Arithmetique et la Geometrie. Car, entre autres choses, il avoit esté conseillé de me faire gouster la science et le devoir par une volonté non forcée et de mon propre desir, et d'eslever mon ame en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte. Je dis jusques à telle superstition [0065v] que, par ce que aucuns tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfans de les esveiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisoit esveiller par le son de quelque instrument; et ne fus jamais sans homme qui m'en servit. Cet exemple suffira pour en juger le reste, et pour recommander aussi et la prudence et l'affection d'un si bon pere, auquel il ne se faut nullement prendre, s'il n'a recueilly aucuns fruits respondans à une si exquise culture. Deux choses en furent cause: le champ sterile et incommode; car, quoy que j'eusse la santé ferme et entiere, et quant et quant un naturel doux et traitable, j'estois parmy cela si poisant, mol et endormi, qu'on ne me pouvoit arracher de l'oisiveté, non pas pour me faire jouer. Ce que je voyois, je le voyois bien, et soubs cette complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies et des opinions au-dessus de mon aage. L'esprit, je l'avois lent, et qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit; l'apprehension, tardive; l'invention, lasche; et apres tout un incroiable defaut de memoire. De tout cela il n'est pas merveille s'il ne sceut rien tirer

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qui vaille. Secondement, comme ceux que presse un furieux desir de guerison se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme, ayant extreme peur de faillir en chose qu'il avoit tant à coeur, se laissa en fin emporter à l'opinion commune, qui suit tousjours ceux qui vont devant, comme les grues, et se rengea à la coustume, n'ayant plus autour de luy ceux qui luy avoient donné ces premieres institutions, qu'il avoit aportées d'Italie; et m'envoya, environ mes six ans, au college de Guienne, tres-florissant pour lors, et le meilleur de France. Et là, il n'est possible de rien adjouter au soing qu'il eut, et à me choisir des precepteurs de chambre suffisans, et à toutes les autres circonstances de ma nourriture, en laquelle [0066] il reserva plusieurs façons particulieres contre l'usage des colleges. Mais tant y a, que c'estoit tousjours college. Mon Latin s'abastardit incontinent, duquel depuis par desacoustumance j'ay perdu tout usage. Et ne me servit cette mienne nouvelle institution que de me faire enjamber d'arrivée aux premieres classes: car, à treize ans que je sortis du college, j'avoy achevé mon cours (qu'ils appellent), et à la verité sans aucun fruit que je peusse à present mettre en compte. Le premier goust que j'eus aux livres, il me vint du plaisir des fables de la Metamorphose d'Ovide. Car, environ l'aage de sept ou huict ans, je me desrobois de tout autre plaisir pour les lire: d'autant que cette langue estoit la mienne maternelle, et que c'estoit le plus aisé livre que je cogneusse, et le plus accommodé à la foiblesse de mon aage à cause de la matiere. Car des Lancelots du Lac, des Amadis, des Huons de Bordeaus, et tel fatras de livres à quoy l'enfance s'amuse, je n'en connoissois pas seulement le nom, ny ne fais encore le corps, tant exacte estoit ma discipline. Je m'en rendois plus nonchalant à l'estude de mes autres leçons prescriptes. Là, il me vint singulierement à propos d'avoir affaire à un homme d'entendement de precepteur, qui sçeut dextrement conniver à cette mienne desbauche, et autres pareilles. Car, par là, j'enfilay tout d'un train Vergile en l'Aeneide et puis Terence, et puis Plaute, et des comedies Italiennes, lurré tousjours par la douceur du subject. S'il eut esté si fol de rompre ce train, j'estime que je n'eusse raporté du college que la haine des livres, comme fait quasi toute nostre noblesse. Il s'y gouverna ingenieusement. Faisant semblant de n'en voir rien, il aiguisoit ma faim, ne me laissant que à la desrobée gourmander ces livres et me tenant doucement en office pour les autres estudes de la regle. Car les principales parties que mon pere cherchoit à ceux à qui il donnoit charge de moy, c'estoit la debonnaireté et facilité de complexion. Aussi n'avoit [0066v] la mienne autre vice que langueur et paresse. Le danger n'estoit pas que je fisse mal, mais que je ne fisse rien. Nul ne

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prognostiquoit que je deusse devenir mauvais, mais inutile. On y prevoyoit de la faineantise, non pas de la malice. Je sens qu'il en est advenu de mesmes. Les plaintes qui me cornent aux oreilles sont comme cela: Oisif; froid aux offices d'amitié et de parenté et aux offices publiques; trop particulier. Les plus injurieux ne disent pas: Pourquoy a-il prins? Pourquoy n'a-il payé? Mais: Pourquoy ne quitte il? ne donne il? Je recevroy à faveur qu'on ne desirast en moy que tels effects de supererogation. Mais ils sont injustes d'exiger ce que je ne doy pas, plus rigoureusement beaucoup qu'ils n'exigent d'eux ce qu'ils doivent. En m'y condemnant ils effacent la gratification de l'action et la gratitude qui m'en seroit deue: là où le bien faire actif devroit plus peser de ma main, en consideration de ce que je n'en ay passif nul qui soit. Je puis d'autant plus librement disposer de ma fortune qu'elle est plus mienne. Toutefois, si j'estoy grand enlumineur de mes actions, à l'adventure rembarrerois-je bien ces reproches. Et à quelques-uns apprendrois, qu'ils ne sont pas si offensez que je ne face pas assez, que de quoy je puisse faire assez plus que je ne fay. Mon ame ne laissoit pourtant en mesme temps d'avoir à part soy des remuemens fermes et des jugemens seurs et ouverts autour des objets qu'elle connoissoit, et les digeroit seule, sans aucune communication. Et, entre autres choses, je croy à la verité qu'elle eust esté du tout incapable de se rendre à la force et violence. Mettray-je en compte cette faculté de mon enfance: une asseurance de visage, et soupplesse de voix et de geste, à m'appliquer aux rolles que j'entreprenois? Car, avant l'aage,

Alter ab undecimo tum me vix ceperat annus,

j'ai soustenu les premiers personnages és tragedies latines de Bucanan, de Guerente et de Muret, qui se representerent en nostre college de Guienne avec dignité. En cela Andreas Goveanus, nostre principal, comme en toutes autres parties de sa charge, fut sans comparaison le plus grand principal de France: et m'en tenoit-on maistre ouvrier. C'est un exercice que je ne mesloue poinct aux jeunes enfans de maison: et ay veu nos Princes s'y adonner depuis en personne, à l'exemple d'aucuns des anciens, honnestement et louablement.

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Il estoit loisible mesme d'en faire mestier aux gens d'honneur en Grece: Aristoni tragico actori rem aperit: huic et genus et fortuna honesta erant; nec ars, quia nihil tale apud Graecos pudori est, ea deformabat. Car j'ay tousjours accusé d'impertinence ceux qui condemnent ces esbattemens, et d'injustice ceux qui refusent l'entrée de nos bonnes villes aux comediens qui le valent, et envient au peuple ces plaisirs publiques. Les bonnes polices prennent soing d'assembler les citoyens et les r'allier, comme aux offices serieux de la devotion, aussi aux exercices et jeux; la société et amitié s'en augmente. Et puis on ne leur sçauroit conceder des passetemps plus reglez que ceux qui se font en presence d'un chacun et à la veue mesme du magistrat. Et trouverois raisonnable que le magistrat, et le prince, à ses despens, en gratifiast [0067] quelquefois la commune, d'une affection et bonté comme paternelle; et qu'aux villes populeuses il y eust des lieux destinez et disposez pour ces spectacles: quelque divertissement de pires actions et occultes. Pour revenir à mon propos, il n'y a tel que d'allécher l'appétit et l'affection, autrement on ne faict que des asnes chargez de livres. On leur donne à coups de fouet en garde leur pochette pleine de science, laquelle, pour bien faire, il ne faut pas seulement loger chez soy, il la faut espouser.

Chapitre 27

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C'Est Folie de Rapporter le Vray et le Faux? a Nostre Suffisance

Ce n'est pas à l'adventure sans raison que nous attribuons à simplesse et ignorance la facilité de croire et de se laisser persuader: car il me semble avoir apris autrefois que la creance, c'estoit comme un'impression qui se faisoit en nostre ame; et, à mesure qu'elle se trouvoit plus molle et de moindre resistance, il estoit plus aysé à y empreindre quelque chose. Ut necesse est lancem in libra ponderibus impositis deprimi, sic animum perspicuis cedere. D'autant que l'ame est plus vuide et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement souz la charge de la premiere persuasion. Voylà pourquoy les enfans, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus subjects à estre menez par les oreilles. Mais aussi, de l'autre part, c'est une sotte presumption d'aller desdaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraysemblable: qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance outre la commune. J'en

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faisoy ainsin autrefois, et si j'oyois parler ou des esprits qui reviennent, ou du prognostique des choses futures, des enchantemens, des sorceleries, ou faire quelque autre compte où je ne peusse pas mordre,

Somnia, terrores magicos, miracula, sagas,
Nocturnos lemures portentaque Thessala,

il me venoit compassion du pauvre peuple abusé de ces folies. Et, à présent, je treuve que j'estoy pour le moins autant à plaindre moy mesme: non? que l'experience m'aye dépuis rien fait voir au dessus de mes premieres creances, et si n'a pas tenu à ma curiosité; mais la raison m'a instruit que de condamner [
0067v] ainsi resoluement une chose pour fauce et impossible, c'est se donner l'advantage d'avoir dans la teste les bornes et limites de la volonté de Dieu et de la puissance de nostre mere nature; et qu'il n'y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance. Si nous appellons monstres ou miracles ce où nostre raison ne peut aller, combien s'en presente il continuellement à nostre veue? Considerons au travers de quels nuages et commant à tastons on nous meine à la connoissance de la pluspart des choses qui nous sont entre mains: certes nous trouverons que c'est plustost accoustumance que science qui nous en oste l'estrangeté,

jam nemo, fessus satiate vivendi,
Suspicere in coeli dignatur lucida templa,

et que ces choses là, si elles nous estoyent presentées de nouveau, nous les trouverions autant ou plus incroyables que aucunes autres,

si nunc primum mortalibus adsint
Ex improviso, ceu sint objecta repente,
Nil magis his rebus poterat mirabile dici,
Aut minus ante quod auderent fore credere gentes.

Celuy qui n'avoit jamais veu de riviere, à la premiere qu'il rencontra, il pensa que ce fut l'Ocean. Et les choses qui sont à nostre connoissance

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les plus grandes, nous les jugeons estre les extremes que nature face en ce genre,

Scilicet et fluvius, qui non est maximus, eii est
Qui non ante aliquem majorem vidit, et ingens
Arbor homoque videtur;
et omnia de genere omni
Maxima quae vidit quisque, haec ingentia fingit.

Consuetudine oculorum assuescunt animi, neque admirantur, neque requirunt rationes earum rerum quas semper vident. La nouvelleté des choses nous incite plus que leur grandeur à en rechercher les causes. Il faut juger avec plus de reverence de cette infinie puissance de nature et plus de reconnoissance de nostre [0068] ignorance et foiblesse. Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignées par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouvons estre persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens: car de les condamner impossibles, c'est se faire fort, par une temeraire presumption, de sçavoir jusques où va la possibilité. Si l'on entendoit bien la difference qu'il y a entre l'impossible et l'inusité, et entre ce qui est contre l'ordre du cours de nature, et contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas temerairement, ny aussi ne descroyant pas facilement, on observeroit la regle de: Rien trop, commandée par Chilon. Quant on trouve, dans Froissard, que le conte de Foix sçeut, en Bearn, la defaite du Roy Jean de Castille, à Juberoth, le lendemain qu'elle fut advenue, et les moyens qu'il en allegue, on s'en peut moquer; et de ce mesme que nos annales disent que le Pape Honorius, le propre jour que le Roy Philippe Auguste mourut à Mante, fit faire ses funerailles publiques et les manda faire par toute l'Italie. Car l'authorité de ces tesmoins n'a pas à l'adventure assez de rang pour nous tenir en bride. Mais quoy? si Plutarque, outre plusieurs exemples qu'il allegue de l'antiquité, dict sçavoir de certaine science que, du temps de Domitian, la nouvelle de la bataille perdue par Antonius en Allemaigne, à plusieurs journées de là, fut publiée à Rome et semée par tout le monde le mesme jour qu'elle avoit esté perdue; et si Caesar tient qu'il est souvent advenu que la renommée a devancé l'accident: dirons nous pas que ces simples

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gens-là se sont laissez piper apres le vulgaire, pour n'estre pas clairvoyans comme nous? Est-il rien plus delicat, plus net et plus vif que le jugement de Pline, quand il lui plaist de le mettre en jeu, rien plus esloingné de vanité? je laisse à part l'excellence de son sçavoir, duquel je fay moins de conte: en quelle partie de ces deux là le surpassons nous? Toutesfois il n'est si petit escolier qui ne le convainque de mensonge, et qui ne luy veuille faire leçon sur le progrez des ouvrages de nature. Quand nous lisons, dans Bouchet, les miracles des reliques de sainct Hilaire, passe: son credit n'est pas assez grand pour nous oster la licence d'y contredire. Mais de condamner d'un train toutes pareilles histoires me semble singuliere impudence. [0068v] Ce grand sainct Augustin tesmoigne avoir veu, sur les reliques Sainct Gervais et Protaise, à Milan, un enfant aveugle recouvrer la veue; une femme, à Carthage, estre guerie d'un cancer par le signe de croix qu'une femme nouvellement baptisée luy fit; Hesperius, un sien familier, avoir chassé les esprits qui infestoient sa maison, avec un peu de terre du Sepulchre de nostre Seigneur, et, cette terre dépuis transportée à l'Église, un paralitique en avoir esté soudain guéri; une femme en une procession, ayant touché à la chasse Sainct Estienne d'un bouquet, et de ce bouquet s'estant frottée les yeux, avoir recouvré la veue, pieça perdue; et plusieurs autres miracles, où il dict luy mesmes avoir assisté. Dequoy accuserons nous et luy et deux Saincts Evesques, Aurelius et Maximinus, qu'il appelle pour ses recors? Sera ce d'ignorance, simplesse, facilité, ou de malice et imposture? Est-il homme, en nostre siecle, si impudent qui pense leur estre comparable, soit en vertu et pieté, soit en sçavoir, jugement et suffisance? Qui, ut rationem nullam afferrent, ipsa authoritate me frangerent. C'est une hardiesse dangereuse et de consequence, outre l'absurde temerité qu'elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne concevons pas. Car apres que, selon vostre bel entendement, vous avez estably les limites de la verité et de la mensonge, et qu'il se treuve que vous avez necessairement à croire des choses où il y a encores plus d'estrangeté qu'en ce que vous niez, vous vous estez des-jà obligé de les abandonner. Or ce qui me semble aporter autant de desordre en nos consciences, en ces troubles où nous sommes, de la religion, c'est cette dispensation que les Catholiques font de leur creance. Il leur semble faire bien les moderez et les entenduz, quand ils quittent aux adversaires aucuns articles de ceux qui sont en debat. Mais, outre ce, qu'ils ne voyent pas quel avantage c'est à celuy qui vous charge, de commancer à luy ceder et vous

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tirer arriere, et combien cela l'anime à [0069] poursuivre sa pointe, ces articles là qu'ils choisissent pour les plus legiers, sont aucunefois tres-importans. Ou il faut se submettre du tout à l'authorité de nostre police ecclesiastique, ou du tout s'en dispenser. Ce n'est pas à nous à establir la part que nous luy devons d'obeïssance. Et davantage, je le puis dire pour l'avoir essayé, ayant autrefois usé de cette liberté de mon chois et triage particulier, mettant à nonchaloir certains points de l'observance de nostre Eglise, qui semblent avoir un visage ou plus vain ou plus estrange, venant à en communiquer aux hommes sçavans, j'ay trouvé que ces choses là ont un fondement massif et tres-solide et que ce n'est que bestise et ignorance qui nous fait les recevoir avec moindre reverence que le reste. Que ne nous souvient il combien nous sentons de contradiction en nostre jugement mesmes? combien de choses nous servoyent hier d'articles de foy, qui nous sont fables aujourd'huy? La gloire et la curiosité sont les deux fleaux de nostre ame. Cette cy nous conduit à mettre le nez par tout, et celle là nous defant de rien laisser irresolu et indecis.

Chapitre 28

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De l'Amitié

Considérant la conduite de la besongne d'un peintre que j'ay, il m'a pris envie de l'ensuivre. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger un tableau élabouré de toute sa suffisance; et, le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques, qui sont peintures fantasques, n'ayant grace qu'en la varieté et estrangeté. Que sont-ce icy aussi, à la verité, que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n'ayants ordre, suite ny proportion que fortuite?

Desinit in piscem mulier formosa superne.

[
0069v] Je vay bien jusques à ce second point avec mon peintre, mais je demeure court en l'autre et meilleure partie: car ma suffisance ne va pas si avant que d'oser entreprendre un tableau riche, poly et formé selon l'art. Je me suis advisé d'en emprunter un d'Estienne de la Boitie, qui honorera tout le reste de cette besongne. C'est un discours auquel il donna nom La Servitude Volontaire; mais ceux qui l'ont ignoré, l'ont bien proprement dépuis rebaptisé Le Contre Un. Il l'escrivit par maniere

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d'essay, en sa premiere jeunesse, à l'honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieça és mains des gens d'entendement, non sans bien grande et méritée recommandation: car il est gentil, et plein ce qu'il est possible. Si y a il bien à dire que ce ne soit le mieux qu'il peut faire; et si, en l'aage que je l'ay conneu, plus avancé, il eut pris un tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares et qui nous approcheroient bien pres de l'honneur de l'antiquité: car, notamment en cette partie des dons de nature, je n'en connois point qui luy soit comparable. Mais il n'est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu'il ne le veit onques depuis qu'il luy eschapa, et quelques memoires sur cet edict de Janvier, fameus par nos guerres civiles, qui trouveront encores ailleurs peut estre leur place. C'est tout ce que j'ay peu recouvrer de ses reliques, moy qu'il laissa, d'une si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, héritier de sa bibliothèque et de ses papiers, outre le livret de ses oeuvres que j'ay fait mettre en lumiere. Et si suis obligé particulierement à cette piece, d'autant qu'elle a servy de moyen à nostre premiere accointance. Car elle me fut montrée longue piece avant que je l'eusse veu, et me donna la premiere connoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si parfaite que certainement il ne s'en lit guiere de pareilles, et, entre nos hommes, il ne s'en voit aucune trace en usage. Il faut tant de [0070] rencontres à la bastir, que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siecles. Il n'est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminé qu'à la societé. Et dit Aristote que les bons legislateurs ont eu plus de soing de l'amitié que de la justice. Or le dernier point de sa perfection est cetuy-cy. Car, en general, toutes celles que la volupté ou le profit, le besoin publique ou privé forge et nourrit, en sont d'autant moins belles et genereuses, et d'autant moins amitiez, qu'elles meslent autre cause et but et fruit en l'amitié, qu'elle mesme. Ny ces quatre especes anciennes: naturelle, sociale, hospitaliere, venerienne, particulierement n'y conviennent, ny conjointement. Des enfans aux peres, c'est plustost respect. L'amitié se nourrit de communication qui ne peut se trouver entre eux, pour la trop grande disparité, et offenceroit à l'adventure les devoirs de nature. Car ny toutes les secrettes pensées des peres ne se peuvent communiquer aux

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enfans pour n'y engendrer une messeante privauté, ny les advertissements et corrections, qui est un des premiers offices d'amitié, ne se pourroyent exercer des enfans aux peres. Il s'est trouvé des nations où, par usage, les enfans tuoyent leurs peres, et d'autres où les peres tuoyent leurs enfans, pour eviter l'empeschement qu'ils se peuvent quelquefois entreporter, et naturellement l'un depend de la ruine de l'autre. Il s'est trouvé des philosophes desdaignans cette cousture naturelle, tesmoing Aristippus: quand on le pressoit de l'affection qu'il devoit à ses enfans pour estre sortis de luy, il se mit à cracher, disant que cela en estoit aussi bien sorty; que nous engendrions bien des pouz et des vers. Et cet autre, que Plutarque vouloit induire à s'accorder avec son frere: Je n'en fais pas, dict-il, plus grand estat, pour estre sorty de mesme trou. C'est, à la vérité, un beau nom et plein de dilection que le nom de frere, et à cette cause en fismes nous, luy et moy, nostre alliance. Mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l'un soit la pauvreté de l'autre, cela detrampe merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle. Les freres ayants à conduire le progrez de leur avancement en mesme sentier et mesme train, il est force qu'ils se hurtent et choquent souvent. D'avantage, la correspondance et relation qui engendre ces vrayes et parfaictes amitiez, pourquoy se trouvera elle en ceux cy? Le [0070v] pere et le fils peuvent estre de complexion entierement eslongnée, et les freres aussi. C'est mon fils, c'est mon parent, mais c'est un homme farouche, un meschant ou un sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiez que la loy et l'obligation naturelle nous commande, il y a d'autant moins de nostre chois et liberté volontaire. Et nostre liberté volontaire n'a point de production qui soit plus proprement sienne que celle de l'affection et amitié. Ce n'est pas que je n'aye essayé de ce costé là tout ce qui en peut estre, ayant eu le meilleur pere qui fut onques, et le plus indulgent, jusques à son extreme vieillesse, et estant d'une famille fameuse de pere en fils, et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle,

et ipse
Notus in fratres animi paterni.

D'y comparer l'affection envers les femmes, quoy qu'elle naisse de nostre choix, on ne peut, ny la loger en ce rolle. Son feu, je le confesse,

neque enim est dea nescia nostri
Quae dulcem curis miscet amaritiem,

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est plus actif, plus cuisant et plus aspre. Mais c'est un feu temeraire et volage, ondoyant et divers, feu de fiebvre, subject à accez et remises, et qui ne nous tient qu'à un coing. En l'amitié, c'est une chaleur generale et universelle, temperée au demeurant et égale, une chaleur constante et rassize, toute douceur et pollissure, qui n'a rien d'aspre et de poignant. Qui plus est, en l'amour, ce n'est qu'un desir forcené apres ce qui nous fuit:

Comme segue la lepre il cacciatore
Al freddo, al caldo, alla montagna, al lito;
Ne piu l'estima poi che presa vede,
Et sol dietro a chi fugge affretta il piede.

Aussi tost qu'il entre aux termes de l'amitié, c'est à dire en la convenance des volontez, il s'esvanouist et s'alanguist. La [0071] jouyssance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujecte à sacieté. L'amitié, au rebours, est jouye à mesure qu'elle est désirée, ne s'esleve, se nourrit, ny ne prend accroissance qu'en la jouyssance comme estant spirituelle, et l'ame s'affinant par l'usage. Sous cette parfaicte amitié ces affections volages ont autrefois trouvé place chez moy, affin que je ne parle de luy, qui n'en confesse que trop par ses vers. Ainsi ces deux passions sont entrées chez moy en connoissance l'une de l'autre; mais en comparaison jamais: la premiere maintenant sa route d'un vol hautain et superbe, et regardant desdaigneusement cette cy passer ses pointes bien loing au dessoubs d'elle. Quant aux mariages, outre ce que c'est un marché qui n'a que l'entrée libre (sa durée estant contrainte et forcée, dependant d'ailleurs que de nostre vouloir), et marché qui ordinairement se fait à autres fins, il y survient mille fusées estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'une vive affection; là où, en l'amitié, il n'y a affaire ny commerce, que d'elle mesme. Joint qu'à dire vray la suffisance ordinaire des femmes n'est pas pour respondre à cette conference et communication, nourrisse de cette saincte couture; ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l'estreinte d'un neud si pressé et si durable. Et certes, sans cela, s'il se pouvoit dresser une telle accointance, libre et volontaire, où, non seulement les ames eussent cette entiere jouyssance, mais encores où les corps eussent part à l'alliance, où l'homme fust engagé tout entier: il est certain que l'amitié en seroit

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plus pleine et plus comble. Mais ce sexe par nul exemple n'y est encore peu arriver, et par le commun consentement des escholes anciennes en est rejetté. Et cet' autre licence Grecque est justement abhorrée par nos meurs. Laquelle pourtant, pour avoir, selon leur usage, une si necessaire disparité d'aages et difference d'offices entre les amants, ne respondoit non plus assez à la parfaicte union et convenance qu'icy nous demandons: Quis est enim iste amor amicitiae? Cur neque deformem adolescentem quisquam amat, neque formosum senem? Car la peinture mesme qu'en faict l'Academie ne me desadvouera pas, comme je pense, de dire ainsi de sa part: que cette premiere fureur inspirée par le fils de Venus au coeur de l'amant sur l'object de la fleur d'une tendre jeunesse, à laquelle ils permettent tous les insolents et passionnez efforts que peut produire une ardeur immoderée, estoit simplement fondée en une beauté externe, fauce image de la generation corporelle. Car en l'esprit elle ne pouvoit, duquel la montre estoit encore cachée, qui n'estoit qu'en sa naissance, et avant l'aage de germer. Que si cette fureur saisissoit un bas courage, les moyens de sa poursuitte c'estoient richesses, presents, faveur à l'avancement des dignitez, et telle autre basse marchandise, qu'ils reprouvent. Si elle tomboit en un courage plus généreux, les entremises estoient genereuses de mesmes: instructions philosophiques, enseignemens à reverer la religion, obeïr aux lois, mourir pour le bien de son païs: exemples de vaillance, prudence, justice: s'estudiant l'amant de se rendre acceptable par la bonne grace et beauté de son ame, celle de son corps estant pieça fanée, et esperant par cette société mentale establir un marché plus ferme et durable. Quand cette poursuitte arrivoit à l'effect en sa saison (car ce qu'ils ne requierent point en l'amant, qu'il apportast loysir et discretion en son entreprise, ils le requierent exactement en l'aimé: d'autant qu'il luy falloit juger d'une beauté interne, de difficile cognoissance et abstruse descouverte) lors naissoit en l'aymé le desir d'une conception spirituelle par l'entremise d'une spirituelle beauté. Cette cy estoit icy principale: la corporelle, accidentale et seconde: tout le rebours de l'amant. A cette cause preferent ils l'aymé, et verifient que les dieux aussi le preferent, et tansent grandement le poete Aischylus d'avoir, en l'amour d'Achilles et de Patroclus, donné la part de l'amant à Achilles qui estoit en la premiere et imberbe verdeur de son adolescence, et le plus beau des Grecs. Apres

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cette communauté générale, la maistresse et plus digne partie d'icelle exerçant ses offices et predominant, ils disent qu'il en provenoit des fruicts tres utiles au privé et au public; que c'estoit la force des païs qui en recevoient l'usage, et la principale defence de l'equité et de la liberté: tesmoin les salutaires amours de Hermodius et d'Aristogiton. Pourtant la nomment ils sacrée et divine. Et n'est, à leur compte, que la violence des tyrans et lascheté des peuples qui luy soit adversaire. En fin tout ce qu'on peut donner à la faveur de l'Académie, c'est dire que c'estoit un amour se terminant en amitié: chose qui ne se rapporte pas mal à la definition Stoïque de l'amour: Amorem conatum esse amicitiae faciendae ex pulchritudinis specie. Je revien à ma description, de façon plus equitable et plus equable. Omnino amicitiae, corroboratis jam confirmatisque ingeniis et aetatibus, judicandae sunt. Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accoinctances et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent. En l'amitié dequoy je parle, elles se meslent et confondent l'une en [0071v] l'autre, d'un melange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondant: Par ce que c'estoit luy; par ce que c'estoit moy. Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulierement, ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyïons l'un de l'autre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je croy par quelque ordonnance du ciel: nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre, qui fut par hazard en une grande feste et compagnie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien des lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. Il escrivit une Satyre Latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la precipitation de nostre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous estions tous deux hommes faicts, et luy plus de quelque année, elle n'avoit point à perdre temps, et à se regler au patron des amitiez

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molles et regulieres, ausquelles il faut tant de precautions de longue et preallable conversation. Cette cy n'a point d'autre idée que d'elle mesme, et ne se peut rapporter qu'à soy. Ce n'est pas une speciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille: c'est je ne sçay quelle quinte essence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille. Je dis perdre, à la verité, ne nous reservant rien qui nous fut propre, ny qui fut ou sien ou mien. Quand Laelius, en presence des Consuls Romains, lesquels, apres la condemnation de Tiberius Gracchus, poursuivoyent tous ceux qui avoyent esté de son intelligence, vint à s'enquerir de Caius Blosius (qui estoit le principal de ses amis) combien il eut voulu faire pour luy, et qu'il eut respondu: Toutes choses;--Comment, toutes choses? suivit-il. Et quoy s'il t'eut commandé de mettre le feu en nos temples?--Il ne me l'eut jamais commandé, replica Blosius.--Mais s'il l'eut fait? adjouta Laelius.--J'y eusse obey, respondit-il. S'il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme disent les histoires, il n'avoit que faire d'offenser les consuls par cette dernière et hardie confession; et ne se devoit départir de l'asseurance qu'il avoit de la volonté de Gracchus. Mais, toutefois, ceux qui accusent cette responce comme seditieuse, n'entendent pas bien ce mystere, et ne presupposent pas, comme il est, qu'il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par connoissance. Ils estoient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis et qu'ennemis de leur païs, qu'amis d'ambition et de trouble. S'estans parfaittement commis l'un à l'autre, ils tenoient parfaittement les renes de l'inclination l'un de l'autre; et faictes guider cet harnois par la vertu et conduitte de la raison (comme aussi est-il du tout impossible de l'atteler sans cela), la responce de Blosius est telle qu'elle devoit estre. Si leurs actions se demancharent, ils n'estoient ny amis selon ma mesure l'un de l'autre, ny amis à eux mesmes. Au demeurant cette responce ne sonne non plus que feroit la mienne, à qui s'enquerroit à moy de cette façon: Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre fille, la tueriez vous? et que je l'accordasse. Car cela ne porte aucun tesmoignage de consentement à ce faire, par ce que je ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu [0072] de celle d'un tel amy. Il n'est pas en la puissance de tous les discours du monde de me desloger de la certitude que j'ay, des intentions et jugemens du mien. Aucune de ses actions ne me sçauroit estre presentée, quelque visage qu'elle eut, que je n'en trouvasse incontinent le ressort. Nos ames ont charrié si uniement ensemble, elles se sont considerées d'une si ardante affection,

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et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l'une à l'autre, que, non seulement je connoissoy la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy qu'à moy. Qu'on ne me mette pas en ce reng ces autres amitiez communes: j'en ay autant de connoissance qu'un autre, et des plus parfaictes de leur genre, mais je ne conseille pas qu'on confonde leurs regles: on s'y tromperoit. Il faut marcher en ces autres amitiez la bride à la main, avec prudence et precaution; la liaison n'est pas nouée en maniere qu'on n'ait aucunement à s'en deffier. Aymés le (disoit Chilon) comme ayant quelque jour à le haïr; haïssez le, comme ayant à l'aymer. Ce precepte qui est si abominable en cette souveraine et maistresse amitié, il est salubre en l'usage des amitiez ordinaires et coustumières, à l'endroit desquelles il faut employer le mot qu'Aristote avoit tres-familier: O mes amis, il n'y a nul amy. En ce noble commerce, les offices et les bienfaits, nourrissiers des autres amitiez, ne meritent pas seulement d'estre mis en compte: cette confusion si pleine de nos volontez en est cause. Car, tout ainsi que l'amitié que je me porte, ne reçoit point augmentation pour le secours que je me donne au besoin, quoy que dient les Stoiciens, et comme je ne me sçay aucun gré du service que je me fay: aussi l'union de tels amis estant veritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d'entre eux ces mots de division et de difference: bien faict, obligation, reconnoissance, priere, remerciement, et leurs pareils. Tout estant par effect commun entre eux, volontez, pensemens, jugemens, biens, femmes, enfans, honneur et vie, et leur convenance n'estant qu'un' ame en deux corps selon la tres-propre definition d'Aristote, ils ne [0072v] se peuvent ny prester ny donner rien. Voilà pourquoy les faiseurs de loix, pour honorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette divine liaison, defendent les donations entre le mary et la femme, voulant inferer par là que tout doit estre à chacun d'eux, et qu'ils n'ont rien à diviser et partir ensemble. Si, en l'amitié dequoy je parle, l'un pouvoit donner à l'autre, ce seroit celuy qui recevroit le bien-fait, qui obligeroit son compagnon. Car cherchant l'un et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bienfaire, celuy qui en preste la matiere et l'occasion est celuy-là qui faict le liberal, donnant ce contentement à son amy, d'effectuer en son endroit ce qu'il désire le plus. Quand le philosophe Diogenes avoit faute d'argent, il disoit qu'il le redemandoit à ses amis, non qu'il le demandoit. Et, pour montrer comment cela se practique par effect, j'en reciteray un ancien exemple, singulier.

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Eudamidas, Corinthien, avoit deux amis: Charixenus, Sycionien, et Aretheus, Corinthien. Venant à mourir estant pauvre, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament: Je legue à Aretheus de nourrir ma mère et l'entretenir en sa vieillesse; à Charixenus, de marier ma fille et luy donner le douaire le plus grand qu'il pourra; et, au cas que l'un d'eux vienne à defaillir, je substitue en sa part celuy qui survivra. Ceux qui premiers virent ce testament, s'en moquerent; mais ses heritiers, en ayant esté advertis, l'accepterent avec un singulier contentement. Et l'un d'eux, Charixenus, estant trespassé cinq jours apres, la substitution estant ouverte en faveur d'Aretheus, il nourrit curieusement cette mere, et, de cinq talens qu'il avoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage à une sienne fille unique, et deux et demy pour le mariage de la fille d'Eudamidas, desquelles il fit les nopces en mesme jour. Cet exemple est bien plein, si une condition en estoit à dire, qui est la multitude d'amis. Car cette parfaicte amitié, dequoy je parle, est indivisible: chacun se donne si entier à son amy, qu'il ne luy reste rien à departir ailleurs; au rebours, il est marry [0073] qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs ames et plusieurs volontez pour les conferer toutes à ce subjet. Les amitiez communes, on les peut départir: on peut aymer en cettuy-cy la beauté, en cet autre la facilité de ses meurs, en l'autre la libéralité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste; mais cette amitié qui possede l'ame et la regente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus, auquel courriez vous? S'ils requeroient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous? Si l'un commettoit à vostre silence chose qui fust utile à l'autre de sçavoir, comment vous en desmeleriez vous? L'unique et principale amitié descoust toutes autres obligations. Le secret que j'ay juré ne deceller à nul autre, je le puis, sans parjure, communiquer à celuy qui n'est pas autre: c'est moy. C'est un assez grand miracle de se doubler; et n'en cognoissent pas la hauteur, ceux qui parlent de se tripler. Rien n'est extreme, qui a son pareil. Et qui presupposera que de deux j'en aime autant l'un que l'autre, et qu'ils s'entr'aiment et m'aiment autant que je les aime, il multiplie en confrairie la chose la plus une et unie, et dequoy une seule est encore la plus rare à trouver au monde. Le demeurant de cette histoire convient tres-bien à ce que je disois: car Eudamidas donne pour grace et pour faveur à ses amis de les employer à son besoin. Il les laisse heritiers de cette sienne liberalité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de luy bien-faire. Et, sans doubte, la force de l'amitié se montre bien plus richement en son fait

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qu'en celuy d'Aretheus. Somme, ce sont effects inimaginables à qui n'en a gousté, et qui me font honnorer à merveilles la responce de ce jeune soldat à Cyrus s'enquerant à luy pour combien il voudroit donner un cheval, par le moyen du quel il venoit de gaigner le prix de la course, et s'il le voudroit eschanger à un Royaume: Non certes, Sire, mais bien le lairroy-je volontiers pour en aquerir un amy, si je trouvoy homme digne de telle alliance. Il ne disoit pas mal: si j'en trouvoy; car on trouve facilement des hommes propres à une superficielle accointance. Mais en cettecy, en laquelle on negotie du fin fons de son courage, qui ne faict rien de reste, certes il est besoin que tous les ressorts soyent nets et seurs parfaictement. Aux confederations qui ne tiennent que par un bout, on n'a à prouvoir qu'aux imperfections qui particulierement interessent ce bout là. Il ne peut chaloir de quelle religion soit mon medecin et mon advocat. Cette consideration n'a rien de commun avec les offices de l'amitié qu'ils me doivent. Et, en l'accointance domestique que dressent avec moy ceux qui me servent, j'en fay de mesmes. Et m'enquiers peu, d'un laquay, s'il est chaste; je cherche s'il est diligent. Et ne crains pas tant un muletier joueur qu'imbecille, ny un cuisinier jureur qu'ignorant. Je ne me mesle pas de dire ce qu'il faut faire au monde, d'autres assés s'en meslent, mais ce que j'y fay. Mihi sic usus est; tibi, ut opus est facto, face. A la familiarité de la table j'associe le plaisant, non le prudent: au lict, la beauté avant la bonté; en la société du discours, la suffisance, voire sans la preud'hommie. Pareillement ailleurs. Tout ainsi que cil qui fut rencontré à chevauchons sur un baton, se jouant avec ses enfans, pria l'homme qui l'y surprint, de n'en rien dire, jusques à ce qu'il fut pere luy-mesme, estimant que la passion qui luy naistroit lors en l'ame le rendroit juge equitable d'une telle action: je souhaiterois aussi parler à des gens qui eussent essayé ce que je dis. Mais, sçachant combien c'est chose eslongnée du commun usage qu'une telle amitié, et combien elle est rare, je ne m'attens pas d'en trouver aucun bon juge. Car les discours mesmes que l'antiquité nous a laissé sur ce subject, me semblent laches au pris du sentiment que j'en ay. Et, en ce poinct, les effects surpassent les preceptes mesmes de la philosophie:

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Nil ego contulerim jucundo sanus amico.

L'ancien Menander disoit celuy-là heureux, qui avoit peu rencontrer seulement l'ombre d'un amy. Il avoit certes raison de le dire, mesmes s'il en avoit tasté. Car, à la verité, si je compare tout le reste de ma vie, quoy qu'avec la grace de Dieu je l'aye passée douce, aisée et, sauf la perte d'un tel amy, exempte d'affliction [0073v] poisante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant prins en payement mes commoditez naturelles et originelles sans en rechercher d'autres: si je la compare, dis-je, toute aux quatre années qu'il m'a esté donné de jouyr de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdy,

quem semper acerbum,
Semper honoratum (sic, Dii, voluistis) habebo,

je ne fay que trainer languissant; et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout; il me semble que je luy desrobe sa part,

Nec fas esse ulla me voluptate hic frui
Decrevi, tantisper dum ille abest meus particeps.

J'estois desjà si fait et accoustumé à estre deuxiesme par tout, qu'il me semble n'estre plus qu'à demy.

Illam meae si partem animae tulit
Maturior vis, quid moror altera,
Nec charus aequè, nec superstes
Integer? Ille dies utramque
Duxit ruinam.

Il n'est action ou imagination où je ne le trouve à dire, comme si eut-il bien faict à moy. Car, de mesme qu'il me surpassoit d'une distance

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infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisoit-il au devoir de l'amitié.

Quis desiderio sit pudor aut modus
Tam chari capitis?
O misero frater adempte mihi!
Omnia tecum una perierunt gaudia nostra,
Quae tuus in vita dulcis alebat amor.
Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater; [0074]
Tecum una tota est nostra sepulta anima,
Cujus ego interitu tota de mente fugavi
Haec studia atque omnes delicias animi.
Alloquar? audiero nunquam tua verba loquentem?
Nunquam ego te, vita frater amabilior,
Aspiciam posthac? At certè semper amabo.

Mais oyons un peu parler ce garson de seize ans. Parce que j'ay trouvé que cet ouvrage a esté depuis mis en lumiere, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l'estat de nostre police, sans se soucier s'ils l'amenderont, qu'ils ont meslé à d'autres escris de leur farine, je me suis dédit de le loger icy. Et affin que la memoire de l'auteur n'en soit interessée en l'endroit de ceux qui n'ont peu connoistre de pres ses opinions et ses actions, je les advise que ce subject fut traicté par luy en son enfance, par maniere d'exercitation seulement, comme subjet vulgaire et tracassé en mille endroits des livres. Je ne fay nul doubte qu'il ne creust ce qu'il escrivoit, car il estoit assez conscientieux pour ne mentir pas mesmes en se jouant. Et sçay davantage que, s'il eut eu à choisir, il eut mieux aimé estre nay à Venise qu'à Sarlac: et avec raison. Mais il avoit un' autre maxime souverainement empreinte en son ame, d'obeyr et de se soubmettre tres-religieusement aux loix sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuements et nouvelletez de son temps. Il eut bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, que à leur fournir dequoy les émouvoir d'avantage. Il avoit son esprit moulé au patron d'autres siecles que ceux-cy.

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Or, en eschange de cet ouvrage serieux, j'en substitueray un autre, produit en cette mesme saison de son aage, plus gaillard et plus enjoué.
[0074v]

Chapitre 29

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Vingt et Neuf Sonnets d'Estienne de La Boetie

A Madame de Grammont, Comtesse de Guissen. Madame, je ne vous offre rien du mien, ou par ce qu'il est desjà vostre, ou pour ce que je n'y trouve rien digne de vous. Mais j'ay voulu que ces vers, en quelque lieu qu'ils se vissent, portassent vostre nom en teste, pour l'honneur que ce leur sera d'avoir pour guide cette grande Corisande d'Andoins. Ce present m'a semblé vous estre propre, d'autant qu'il est peu de dames en France qui jugent mieux et se servent plus à propos que vous de la poesie: et puis qu'il n'en est point qui la puissent rendre vive et animée, comme vous faites par ces beaux et riches accords dequoy, parmy un million d'autres beautez, nature vous a estrenée. Madame, ces vers meritent que vous les cherissez; car vous serez de mon advis, qu'il n'en est point sorty de Gascoigne qui eussent plus d'invention et de gentillesse, et qui tesmoignent estre sortis d'une plus riche main. Et n'entrez pas en jalousie dequoy vous n'avez que le reste de ce que pieç'a j'en ay faict imprimer sous le nom de monsieur de Foix, vostre bon parent, car certes ceux-cy ont je ne sçay quoy de plus vif et de plus bouillant, comme il les fit en sa plus verte jeunesse, et eschauffé d'une belle et noble ardeur que je vous diray, Madame, un jour à l'oreille. Les autres furent faits depuis, comme il estoit à la poursuite de son mariage, en faveur de sa femme, et sentent desjà je ne sçay quelle froideur maritale. Et moy je suis de ceux qui tiennent que la poesie ne rid point ailleurs, comme elle faict en un subject folatre et desreglé. Ces vers se voient ailleurs. [0075] [0075v] [0076] [0076v] [0077] [0077v] [0078] [0078v] [0079] [0079v] [0080] [0080v] [0081] [0081v]

Chapitre 30

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De la Moderation

Comme si nous avions l'attouchement infect, nous corrompons par nostre maniement les choses qui d'elles mesmes sont belles et bonnes. Nous pouvons saisir la vertu de façon qu'elle en deviendra vicieuse, si nous l'embrassons d'un desir trop aspre et violant. Ceux qui disent qu'il n'y a jamais d'exces en la vertu, d'autant que ce n'est plus vertu si l'exces y est, se jouent des parolles: [0082]

Insani sapiens nomen ferat, aequus iniqui
Ultra quam satis est virtutem si petat ipsam.

C'est une subtile consideration de la philosophie. On peut et trop aimer la vertu, et se porter excessivement en une action juste. A ce biaiz s'accommode la voix divine: Ne soyez pas plus sages qu'il ne faut, mais soyez sobrement sages. J'ay veu tel grand blesser la reputation de sa religion pour se montrer religieux outre tout exemple des hommes de sa sorte. J'aime des natures temperées et moyennes. L'immodération vers le bien mesme, si elle ne m'offense, elle m'estonne et me met en peine de la baptiser. Ny la mere de Pausanias, qui donna la premiere instruction et porta la premiere pierre à la mort de son fils, ny le dictateur Posthumius, qui feit mourir le sien que l'ardeur de jeunesse avoit poussé heureusement sur les ennemis, un peu avant son reng, ne me semble

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si juste comme estrange. Et n'ayme ny à conseiller ny à suivre une vertu si sauvage et si chere. L'archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy qui n'y arrive pas. Et les yeux me troublent à monter à coup vers une grande lumiere egalement comme à devaler à l'ombre. Calliclez, en Platon, dict l'extremité de la philosophie estre dommageable, et conseille de ne s'y enfoncer outre les bornes du profit; que, prinse avec moderation, elle est plaisante et commode, mais qu'en fin elle rend un homme sauvage et vicieux, desdaigneux des religions et loix communes, ennemy de la conversation civile, ennemy des voluptez humaines, incapable de toute administration politique et de secourir autruy et de se secourir à soi, propre à estre impunement souffletté. Il dict vray, car, en son excès, elle esclave nostre naturelle franchise, et nous desvoye, par une importune subtilité, du beau et plain chemin que nature nous a tracé. L'amitié que nous portons à nos femmes, elle est tres-legitime: la theologie ne laisse pas de la brider pourtant, et de la restraindre. Il me semble avoir leu autresfois chez sainct Thomas, en un endroit où il condamne les mariages des parans és degrez deffandus, cette raison parmy les autres, qu'il y a danger que l'amitié qu'on porte à une telle femme soit immoderée: car, si l'affection maritalle s'y trouve entiere et perfaite, comme elle doit, et qu'on la surcharge encore de celle qu'on doit à la parantelle, il n'y a point de doubte que ce surcroist n'emporte un tel mary hors les barrieres de la raison. Les sciences qui reglent les meurs des hommes, comme la theologie et la philosophie, elles se meslent de tout. Il n'est action si privée et secrette, qui se desrobe de leur cognoissance et jurisdiction. Bien apprentis sont ceux qui syndiquent leur liberté. Ce sont les femmes qui communiquent tant qu'on veut leurs pieces à garçonner; à medeciner la honte le deffend. Je veux donc, de leur part, apprendre cecy aux maris, s'il s'en trouve encore qui y soient trop acharnez: c'est que les plaisirs mesmes qu'ils ont à l'acointance de leurs femmes, sont reprouvez, si la moderation n'y est observée; et qu'il y a dequoy faillir en licence et desbordement, comme en un subjet illegitime. Ces encheriments deshontez que la chaleur premiere nous suggere en ce jeu, sont, non indecemment seulement, mais dommageablement employez envers noz femmes. Qu'elles apprennent l'impudence au moins d'une autre main. Elles sont toujours assés esveillées pour nostre besoing. Je ne m'y suis servy que de l'instruction naturelle et simple. C'est une religieuse liaison et devote que le mariage: voilà pourquoy le plaisir qu'on en tire, ce doit estre un plaisir retenu, serieux et

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meslé à quelque severité; ce doit estre une volupté aucunement prudente et conscientieuse. Et, parce que sa principale fin c'est la generation, il y en a qui mettent en doubte si, lors que nous sommes sans l'esperance de ce fruict, comme [0082v] quand elles sont hors d'aage, ou enceinte, il est permis d'en rechercher l'embrassement. C'est un homicide à la mode de Platon. Certaines nations, et entre autres la Mahumétane, abominent la conjonction avec les femmes enceintes; plusieurs aussi, avec celles qui ont leurs flueurs. Zenobia ne recevoit son mary que pour une charge, et, cela fait, elle le laissoit courir tout le temps de sa conception, luy donnant lors seulement loy de recommencer: brave et genereux exemple de mariage. C'est de quelque poete disetteux et affamé de ce deduit, que Platon emprunta cette narration, que Juppiter fit à sa femme une si chaleureuse charge un jour que, ne pouvant avoir patience qu'elle eust gaigné son lict, il la versa sur le plancher, et, par la vehemence du plaisir, oublia les resolutions grandes et importantes qu'il venoit de prendre avec les autres dieux en sa court celeste: se ventant qu'il l'avoit trouvé aussi bon ce coup-là, que lors que premierement il la depucella à cachette de leurs parents. Les Roys de Perse appelloient leurs femmes à la compaignie de leurs festins; mais quand le vin venoit à les eschaufer en bon escient et qu'il falloit tout à fait lascher la bride à la volupté, ils les r'envoioient en leur privé, pour ne les faire participantes de leurs appetits immoderez, et faisoient venir, en leur lieu, des femmes ausquelles ils n'eussent point cette obligation de respect. Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens: Epaminondas avoit fait emprisonner un garson desbauché; Pelopidas le pria de le mettre en liberté en sa faveur: il l'en refusa, et l'accorda à une sienne garse, qui aussi l'en pria: disant que c'estoit une gratification deue à une amie, non à un capitaine. Sophocles, estant compagnon en la Preture avec Pericles, voyant de cas de fortune passer un beau garçon: O le beau garçon que voylà, feit il à Pericles. Cela seroit bon à un autre qu'à un Preteur, luy dit Pericles, qui doit avoir, non les mains seulement, mais aussi les yeux chastes. Aelius Verus, l'Empereur, respondit à sa femme, comme elle se plaignoit dequoy il se laissoit aller à l'amour d'autres femmes, qu'il le faisoit par occasion conscientieuse, d'autant que le mariage estoit un nom d'honneur et dignité, non de folastre et lascive concupiscence. Et nos anciens autheurs ecclesiastiques font avec honneur mention

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d'une femme qui repudia son mary pour ne vouloir seconder ses trop lascives et immoderées amours. Il n'est en somme aucune si juste volupté, en laquelle l'excez et l'intemperance ne nous soit reprochable. Mais, à parler en bon escient, est-ce pas un miserable animal que l'homme? A peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de gouter un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par discours: il n'est pas assez chetif, si par art et par estude il n'augmente sa misere:

Fortunae miseras auximus arte vias.

La sagesse humaine faict bien sottement l'ingenieuse de s'exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptez qui nous appartiennent, comme elle faict favorablement et industrieusement d'employer ses artifices à nous peigner et farder les maux et en alleger le sentiment. Si j'eusse esté chef de part, j'eusse prins autre voye, plus naturelle, qui est à dire vraye, commode et saincte; et me fusse peut estre rendu assez fort pour la borner. Quoy que nos medecins spirituels et corporels, comme par [0083] complot fait entre eux, ne trouvent aucune voye à la guerison, ny remede aux maladies du corps et de l'ame, que par le tourment, la douleur et la peine. Les veilles, les jeusnes, les haires, les exils lointains et solitaires, les prisons perpetuelles, les verges et autres afflictions ont esté introduites pour cela; mais en telle condition que ce soyent veritablement afflictions et qu'il y ait de l'aigreur poignante; et qu'il n'en advienne point comme à un Gallio, lequel ayant esté envoyé en exil en l'isle de Lesbos, on fut adverty à Romme qu'il s'y donnoit du bon temps, et que ce qu'on luy avoit enjoint pour peine, luy tournoit à commodité: parquoy ils se raviserent de le rappeler pres de sa femme et en sa maison, et luy ordonnerent de s'y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment. Car à qui le jeusne aiguiseroit la santé et l'alegresse, à qui le poisson seroit plus appetissant que la chair, ce ne seroit plus recepte salutaire; non plus qu'en l'autre medecine les drogues n'ont point d'effect à l'endroit de celuy qui les prend avec appetit et plaisir. L'amertume et la difficulté sont circonstances servants à leur operation. Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme familiere, en corromproit l'usage: il faut que ce soit chose qui blesse nostre estomac pour le guerir; et icy faut la regle commune, que les choses se guerissent par leurs contraires, car le mal y guerit le mal.

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Cette impression se raporte aucunement à cette autre si ancienne, de penser gratifier au Ciel et à la nature par nostre massacre et homicide, qui fut universellement embrassée en toutes religions. Encore du temps de noz peres, Amurat, en la prinse de l'Isthme, immola six cens jeunes hommes grecs à l'ame de son pere, afin que ce sang servist de propitiation à l'expiation des pechez du trespassé. Et en ces nouvelles terres, descouvertes en nostre aage, pures encore et vierges au pris des nostres, l'usage en est aucunement receu par tout: toutes leurs Idoles s'abreuvent de sang humain, non sans divers exemples d'horrible cruauté. On les brule vifs, et, demy rotis, on les retire du brasier pour leur arracher le coeur et les entrailles. A d'autres, voire aux femmes, on les escorche [0083v] vifves, et de leur peau ainsi sanglante en revest on et masque d'autres. Et non moins d'exemples de constance et resolution. Car ces pauvres gens sacrifiables, vieillars, femmes, enfans, vont, quelques jours avant, questant eux mesme les aumosnes pour l'offrande de leur sacrifice, et se presentent à la boucherie chantans et dançans avec les assistans. Les ambassadeurs du Roy de Mexico, faisant entendre à Fernand Cortez la grandeur de leur maistre, apres luy avoir dict qu'il avoit trente vassaux, desquels chacun pouvoit assembler cent mille combatans, et qu'il se tenoit en la plus belle et forte ville qui fut soubs le ciel, luy adjousterent qu'il avoit à sacrifier aux Dieux cinquante mille hommes par an. De vray, ils disent qu'il nourrissoit la guerre avec certains grands peuples voisins, non seulement pour l'exercice de la jeunesse du païs, mais principallement pour avoir dequoy fournir à ses sacrifices par des prisonniers de guerre. Ailleurs, en certain bourg, pour la bien venue du dit Cortez, ils sacrifierent cinquante hommes tout à la fois. Je diray encore ce compte. Aucuns de ces peuples, ayants esté batuz par luy, envoyerent le recognoistre et rechercher d'amitié; les messagers luy presenterent trois sortes de presens, en cette maniere: Seigneur, voylà cinq esclaves; si tu és un Dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange les, et nous t'en amerrons d'avantage; si tu és un Dieu debonnaire, voylà de l'encens et des plumes; si tu es homme, prens les oiseaux et les fruicts que voicy.

Chapitre 31

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Des Cannibales

Quand le Roy Pyrrhus passa en Italie, apres qu'il eut reconneu l'ordonnance de l'armée que les Romains luy envoyoient au devant: Je ne sçay, dit-il, quels barbares sont ceux-ci (car les Grecs appelloyent ainsi toutes les nations estrangieres), mais la disposition de cette armée que [0084] je voy, n'est aucunement barbare. Autant en dirent les Grecs de celle que Flaminius fit passer en leur païs, et Philippus, voyant d'un tertre l'ordre et distribution du camp Romain en son royaume, sous Publius Sulpicius Galba. voylà comment il se faut garder de s'atacher aux opinions vulgaires, et les faut juger par la voye de la raison, non par la voix commune.

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J'ay eu long temps avec moy un homme qui avoit demeuré dix ou douze ans en cet autre monde qui a esté descouvert en nostre siecle, en l'endroit où Vilegaignon print terre, qu'il surnomma la France Antartique. Cette descouverte d'un païs infini semble estre de consideration. Je ne sçay si je me puis respondre que il ne s'en face à l'advenir quelque autre, tant de personnages plus grands que nous ayans esté trompez en cette-cy. J'ay peur que nous avons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n'avons de capacité. Nous embrassons tout, mais nous n'étreignons que du vent. Platon introduit Solon racontant avoir apris des Prestres de la ville de Saïs en Aegypte, que, jadis et avant le deluge, il y avoit une grande Isle, nommée Athlantide, droict à la bouche du destroit de Gibaltar, qui tenoit plus de païs que l'Afrique et l'Asie toutes deux ensemble, et que les Roys de cette contrée là, qui ne possedoient pas seulement cette isle, mais s'estoyent estendus dans la terre ferme si avant qu'ils tenoyent de la largeur d'Afrique jusques en Aegypte, et de la longueur de l'Europe jusques en la Toscane, entreprindrent d'enjamber jusques sur l'Asie, et subjuguer toutes les nations qui bordent la mer Mediterranée jusques au golfe de la mer Majour: et, pour cet effect, traverserent les Espaignes, la Gaule, l'Italie, jusques en la Grece, où les Atheniens les soustindrent: mais que, quelque temps apres, et les Atheniens, et eux, et leur isle furent engloutis par le deluge. Il est bien [0084v] vray-semblable que cet extreme ravage d'eaux ait faict des changemens estranges aux habitations de la terre, comme on tient que la mer a retranché la Sycile d'avec l'Italie,

Haec loca, vi quondam et vasta convulsa ruina,
Dissiluisse ferunt, cum protinus utraque tellus
Una foret;

Chipre d'avec la Surie, l'Isle de Negrepont de la terre ferme de la Boeoce; et joint ailleurs les terres qui estoyent divisées, comblant de limon et de sable les fosses d'entre-deux,

sterilisque diu palus aptaque remis
Vicinas urbes alit, et grave sentit aratrum.

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Mais il n'y a pas grande apparence que cette Isle soit ce monde nouveau que nous venons de descouvrir: car elle touchoit quasi l'Espaigne, et ce seroit un effect incroyable d'inundation de l'en avoir reculée, comme elle est, de plus de douze cens lieues; outre ce que les navigations des modernes ont des-jà presque descouvert que ce n'est point une isle, ains terre ferme et continente avec l'Inde orientale d'un costé, et avec les terres qui sont soubs les deux poles d'autre part; ou, si elle en est separée, que c'est d'un si petit destroit et intervalle qu'elle ne merite pas d'estre nommée isle pour cela. Il semble qu'il y aye des mouvemens, naturels les uns, les autres fievreux, en ces grands corps comme aux nostres. Quand je considere l'impression que ma riviere de Dordoigne faict de mon temps vers la rive droicte de sa descente, et qu'en vingt ans elle a tant gaigné, et desrobé le fondement à plusieurs bastimens, je vois bien que c'est une agitation extraordinaire: car, si elle fut tousjours allée ce train, ou deut aller à l'advenir, la figure du monde seroit renversée. Mais il leur prend des changements: tantost elles s'espendent d'un costé, tantost d'un autre; tantost elles se contiennent. Je ne parle pas des soudaines inondations de quoy nous manions les causes. En Medoc, le long de la mer, mon frere, Sieur [0085] d'Arsac, voit une siene terre ensevelie soubs les sables que la mer vomit devant elle; le feste d'aucuns bastimens paroist encore; ses rentes et domaines se sont eschangez en pasquages bien maigres. Les habitans disent que, depuis quelque temps, la mer se pousse si fort vers eux qu'ils ont perdu quatre lieues de terre. Ces sables sont ses fourriers: et voyons des grandes montjoies d'arène mouvante qui marchent d'une demi lieue devant elle, et gaignent païs. L'autre tesmoignage de l'antiquité, auquel on veut raporter cette descouverte, est dans Aristote, au moins si ce petit livret des merveilles inouies est à luy. Il raconte là que certains Carthaginois, s'estant jettez au travers de la mer Athlantique, hors le destroit de Gibaltar, et navigué long temps, avoient descouvert en fin une grande isle fertile, toute revestue de bois et arrousée de grandes et profondes rivieres, fort esloignée de toutes terres fermes; et qu'eux, et autres dépuis, attirez par la bonté et fertilité du terroir, s'y en allerent avec leurs femmes et enfans, et commencerent à s'y habituer. Les Seigneurs de Carthage voyans que leur pays se dépeuploit peu à peu, firent deffence expresse, sur peine de mort, que nul n'eut plus à aller là, et en chasserent ces nouveaux habitans, craignants, à ce que l'on dit, que par succession de temps ils ne vinsent à multiplier tellement qu'ils les supplantassent eux mesmes, et ruinassent leur estat. Cette narration d'Aristote n'a non plus d'accord avec nos terres neufves.

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Cet homme que j'avoy, estoit homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre veritable tesmoignage: car les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent; et, pour faire valoir leur interpretation et la persuader, ils ne se peuvent garder d'alterer un peu l'Histoire: ils ne vous representent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont veu; et, pour donner credit à leur jugement et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matiere, l'alongent et l'amplifient. Ou il faut un homme [0085v] tres-fidelle, ou si simple qu'il n'ait pas dequoy bastir et donner de la vray-semblance, à des inventions fauces; et qui n'ait rien espousé. Le mien estoit tel; et, outre cela, il m'a faict voir à diverses fois plusieurs matelots et marchans qu'il avoit cogneuz en ce voyage. Ainsi je me contente de cette information, sans m'enquerir de ce que les cosmographes en disent. Il nous faudroit des topographes qui nous fissent narration particuliere des endroits où ils ont esté. Mais, pour avoir cet avantage sur nous d'avoir veu la Palestine, ils veulent jouir de ce privilege de nous conter nouvelles de tout le demeurant du monde. Je voudroy que chacun escrivit ce qu'il sçait, et autant qu'il en sçait, non en cela seulement, mais en tous autres subjects: car tel peut avoir quelque particuliere science ou experience de la nature d'une riviere ou d'une fontaine, qui ne sçait au reste que ce que chacun sçait. Il entreprendra toutes-fois, pour faire courir ce petit lopin, d'escrire toute la physique. De ce vice sourdent plusieurs grandes incommoditez. Or, je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage; comme de vray il semble que nous n'avons autre mire de la verité et de la raison que l'exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes. Là est tousjours la parfaicte religion, la parfaicte police, perfect et accomply usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de mesmes que nous appellons sauvages les fruicts que nature, de soy et de son progrez ordinaire, a produicts: là où, à la verité, ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice et detournez de l'ordre commun, que nous devrions appeller plutost sauvages. En ceux là sont vives et vigoureuses les vrayes, et plus utiles et naturelles vertus et proprietez, lesquelles nous avons abastardies en ceux-cy, et les avons seulement accommodées [0086] au plaisir de nostre goust corrompu. Et si pourtant la saveur mesme et delicatesse se treuve à nostre gout excellente, à l'envi des nostres, en divers fruits de ces contrées-là, sans culture. Ce n'est pas raison que l'art

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gaigne le point d'honneur sur nostre grande et puissante mere nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions, que nous l'avons du tout estouffée. Si est-ce que, par tout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprinses,

Et veniunt ederae sponte sua melius,
Surgit et in solis formosior arbutus antris,
Et volucres nulla dulcius arte canunt.

Tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à representer le nid du moindre oyselet, sa contexture, sa beauté et l'utilité de son usage, non pas la tissure de la chetive araignée. Toutes choses, dict Platon, sont produites par la nature, ou par la fortune, ou par l'art; les plus grandes et plus belles, par l'une ou l'autre des deux premieres; les moindres et imparfaictes, par la derniere. Ces nations me semblent donq ainsi barbares, pour avoir receu fort peu de façon de l'esprit humain, et estre encore fort voisines de leur naifveté originelle. Les loix naturelles leur commandent encores, fort peu abastardies par les nostres; mais c'est en telle pureté, qu'il me prend quelque fois desplaisir dequoy la cognoissance n'en soit venue plus-tost, du temps qu'il y avoit des hommes qui en eussent sceu mieux juger que nous. Il me desplait que Licurgus et Platon ne l'ayent eue; car il me semble que ce que nous voyons par experience en ces nations là, surpasse, non seulement toutes les peintures dequoy la poesie a embelly l'age doré, et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d'hommes, mais encore la conception et le desir mesme de la philosophie. Ils n'ont peu imaginer une nayfveté si pure et simple, comme nous la voyons par experience; ny n'ont peu croire que nostre societé se peut maintenir avec si peu d'artifice et de soudeure humaine. C'est une nation, diroy je à Platon, en laquelle il n'y a aucune espece de trafique; nulle cognoissance de lettres; nulle science de nombres; nul nom de magistrat, ny de superiorité politique; [0086v] nul usage de service, de richesse ou de pauvreté; nuls contrats; nulles successions; nuls partages; nulles occupations qu'oysives; nul respect de parenté que commun; nuls vestemens; nulle agriculture; nul metal; nul usage de vin ou de bled. Les paroles mesmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l'avarice, l'envie, la detraction,

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le pardon, inouies. Combien trouveroit il la republique qu'il a imaginée, esloignée de cette perfection: viri a diis recentes.

Hos natura modos primum dedit.

Au demeurant, ils vivent en une contrée de païs tres-plaisante et bien temperée; de façon qu'à ce que m'ont dit mes tesmoings, il est rare d'y voir un homme malade; et m'ont asseuré n'en y avoir veu aucun tremblant, chassieux, edenté, ou courbé de vieillesse. Ils sont assis le long de la mer, et fermez du costé de la terre de grandes et hautes montaignes, ayant, entre-deux, cent lieues ou environ d'estendue en large. Ils ont grande abondance de poisson et de chairs qui n'ont aucune ressemblance aux nostres, et les mangent sans autre artifice que de les cuire. Le premier qui y mena un cheval, quoy qu'il les eust pratiquez à plusieurs autres voyages, leur fit tant d'horreur en cette assiete, qu'ils le tuerent à coups de traict, avant que le pouvoir recognoistre. Leurs bastimens sont fort longs, et capables de deux ou trois cents ames, estoffez d'escorse de grands arbres, tenans à terre par un bout et se soustenans et appuyans l'un contre l'autre par le feste, à la mode d'aucunes de noz granges, desquelles la couverture pend jusques à terre, et sert de flanq. Ils ont du bois si dur qu'ils en coupent, et en font leurs espées et des grils à cuire leur viande. Leurs lits sont d'un tissu de coton, suspenduz contre le toict, comme ceux de nos navires, à chacun le sien: car les femmes couchent à part des maris. Ils se levent avec le soleil, et mangent soudain apres [0087] s'estre levez, pour toute la journée; car ils ne font autre repas que celuy là. Ils ne boyvent pas lors, comme Suidas dict de quelques autres peuples d'Orient, qui beuvoient hors du manger; ils boivent à plusieurs fois sur jour, et d'autant. Leur breuvage est faict de quelque racine, et est de la couleur de nos vins clairets. Ils ne le boyvent que tiede: ce breuvage ne se conserve que deux ou trois jours; il a le goust un peu piquant, nullement fumeux, salutaire à l'estomac, et laxatif à ceux qui ne l'ont accoustumé: c'est une boisson tres-agreable à qui y est duit. Au lieu du pain, ils usent d'une certaine matiere blanche, comme du coriandre confit. J'en ay tasté: le goust en est doux et un peu fade. Toute la journée se passe à dancer. Les plus jeunes vont à la chasse des bestes à tout des arcs. Une partie des femmes s'amusent cependant à chauffer leur breuvage, qui est leur principal office. Il y a quelqu'un des vieillars qui, le matin, avant qu'ils se mettent à manger, presche en

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commun toute la grangée, en se promenant d'un bout à l'autre, et redisant une mesme clause à plusieurs fois, jusques à ce qu'il ayt achevé le tour (car ce sont bastimens qui ont bien cent pas de longueur). Il ne leur recommande que deux choses: la vaillance contre les ennemis et l'amitié à leurs femmes. Et ne faillent jamais de remerquer cette obligation, pour leur refrein, que ce sont elles qui leur maintiennent leur boisson tiede et assaisonnée. Il se void en plusieurs lieux, et entre autres chez moy, la forme de leurs lits, de leurs cordons, de leurs espées et brasselets de bois dequoy ils couvrent leurs poignets aux combats, et des grandes cannes, ouvertes par un bout, par le son desquelles ils soustiennent la cadance en leur dancer. Ils sont ras par tout, et se font le poil beaucoup plus nettement que nous, sans autre rasouer que de bois ou de pierre. Ils croyent les ames eternelles, et celles qui ont bien merité des dieux, estre logées à l'endroit du ciel où [0087v] le soleil se leve; les maudites, du costé de l'Occident. Ils ont je ne sçay quels prestres et prophetes, qui se presentent bien rarement au peuple, ayant leur demeure aux montaignes. A leur arrivée il se faict une grande feste et assemblée solennelle de plusieurs vilages (chaque grange, comme je l'ay descrite, faict un vilage, et sont environ à une lieue Françoise l'une de l'autre). Ce prophete parle à eux en public, les exhortant à la vertu et à leur devoir; mais toute leur science ethique ne contient que ces deux articles, de la resolution à la guerre et affection à leurs femmes. Cettuy-cy leur prognostique les choses à venir et les evenemens qu'ils doivent esperer de leurs entreprinses, les achemine ou destourne de la guerre; mais c'est par tel si que, où il faut à bien deviner, et s'il leur advient autrement qu'il ne leur a predit, il est haché en mille pieces s'ils l'attrapent, et condamné pour faux prophete. A cette cause, celuy qui s'est une fois mesconté, on ne le void plus. C'est don de Dieu que la divination: voylà pourquoy ce devroit estre une imposture punissable, d'en abuser. Entre les Scythes, quand les devins avoient failli de rencontre, on les couchoit, enforgez de pieds et de mains, sur des charriotes pleines de bruyere, tirées par des boeufs, en quoy on les faisoit brusler. Ceux qui manient les choses subjettes à la conduitte de l'humaine suffisance, sont excusables d'y faire ce qu'ils peuvent. Mais ces autres, qui nous viennent pipant des asseurances d'une faculté extraordinaire qui est hors de nostre cognoissance, faut-il pas les punir de ce qu'ils ne maintiennent l'effect de leur promesse, et de la temerité de leur imposture? Ils ont leurs guerres contre les nations qui sont au delà de leurs montaignes, plus avant en la terre ferme, ausquelles ils vont tous nuds, n'ayant autres armes que des arcs ou des espées de bois, apointées par

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un bout, à la mode des langues de noz espieuz. C'est chose esmerveillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang; car, de routes et d'effroy, ils ne sçavent que c'est. Chacun raporte pour son trophée la teste de l'ennemy qu'il a tué, et l'attache à l'entrée de son logis. Apres avoir long temps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commoditez dont ils se peuvent aviser, celuy qui en est le maistre, faict une grande assemblée de ses cognoissans: il attache une corde à l'un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient, esloigné de quelques pas, de peur d'en estre offencé, et donne au plus cher de ses amis l'autre bras à tenir de mesme; et eux deux, en presence de toute l'assemblée, l'assomment à coups d'espée. Cela faict, ils le rostissent et en mangent en commun et en envoient des lopins à ceux de leurs amis [0088] qui sont absens. Ce n'est pas, comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes: c'est pour representer une extreme vengeance. Et qu'il soit ainsi, ayant apperçeu que les Portuguois, qui s'estoient r'alliez à leurs adversaires, usoient d'une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenoient, qui estoit de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de traict, et les pendre apres: ils penserent que ces gens icy de l'autre monde, comme ceux qui avoyent semé la connoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu'eux en toute sorte de malice, ne prenoient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu'elle devoit estre plus aigre que la leur, commencerent de quitter leur façon ancienne pour suivre cette-cy. Je ne suis pas marry que nous remerquons l'horreur barbaresque qu'il y a en une telle action, mais ouy bien dequoy, jugeans bien de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres. Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort, à deschirer, par tourmens et par geénes, un corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons, non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion), que de le rostir et manger apres qu'il est trespassé. Chrysippus et Zenon, chefs de la secte Stoicque, ont bien pensé qu'il n'y avoit aucun mal de se servir de nostre charoigne à quoy que ce fut pour nostre besoin, et d'en tirer de la nourriture: comme nos ancestres, estans assiegez par Caesar en la ville de Alexia, se resolurent de soustenir la faim de ce siege par les corps des vieillars, des femmes et autres personnes inutiles au combat.

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[0088v]

Vascones, fama est, alimentis talibus usi
Produxere animas.

Et les medecins ne craignent pas de s'en servir à toute sorte d'usage pour nostre santé, soit pour l'appliquer au dedans ou au dehors; mais il ne se trouva jamais aucune opinion si desreglée qui excusat la trahison, la desloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires. Nous les pouvons donq bien appeller barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et genereuse, et a autant d'excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir: elle n'a autre fondement parmy eux que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en debat de la conqueste de nouvelles terres, car ils jouyssent encore de cette uberté naturelle qui les fournit sans travail et sans peine de toutes choses necessaires, en telle abondance qu'ils n'ont que faire d'agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne desirer qu'au tant que leurs necessitez naturelles leur ordonnent: tout ce qui est au delà, est superflu pour eux. Ils s'entr'appellent generalement, ceux de mesme aage, freres; enfans, ceux qui sont au dessoubs; et les vieillards sont peres à tous les autres. Ceux-cy laissent à leurs heritiers en commun cette pleine possession de biens par indivis, sans autre titre que celuy tout pur que nature donne à ses creatures, les produisant au monde. Si leurs voisins passent les montaignes pour les venir assaillir, et qu'ils emportent la victoire sur eux, l'acquest du victorieux c'est la gloire, et l'avantage d'estre demeuré maistre en valeur et en vertu: car autrement ils n'ont que faire des biens des vaincus, et s'en retournent à leur pays, où ils n'ont faute de aucune chose necessaire, ny faute encore de cette grande partie, de sçavoir heureusement jouyr de leur condition et s'en contenter. Autant en font ceux-cy à leur tour. Ils ne [0089] demandent à leurs prisonniers autre rançon que la confession et recognoissance d'estre vaincus; mais il ne s'en trouve pas un, en tout un siecle, qui n'ayme mieux la mort que de relascher, ny par contenance, ny de parole, un seul point d'une grandeur de courage invincible: il ne s'en void aucun qui n'ayme mieux estre tué et mangé, que de requerir seulement de ne l'estre pas. Ils les traictent en toute liberté, affin que la vie leur soit d'autant plus chere; et les entretiennent communément des menasses de leur mort future, des tourmens qu'ils y auront à souffrir, des apprests qu'on dresse pour cet effect, du detranchement de leurs membres, et du festin qui se fera à leurs despens. Tout cela se faict pour cette seule fin d'arracher de leur bouche quelque parole molle ou rabaissée, ou de leur

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donner envie de s'en fuyr, pour gaigner cet avantage de les avoir espouvantez, et d'avoir faict force à leur constance. Car aussi, à le bien prendre, c'est en ce seul point que consiste la vraye victoire: victoria nulla est Quam quae confessos animo quoque subjugat hostes. Les Hongres, tres-belliqueux combattans, ne poursuivoient jadis leur pointe, outre avoir rendu l'ennemy à leur mercy. Car, en ayant arraché cette confession, ils le laissoyent aller sans offense, sans rançon, sauf, pour le plus, d'en tirer parole de ne s'armer des lors en avant contre eux. Assez d'avantages gaignons nous sur nos ennemis, qui sont avantages empruntez, non pas nostres. C'est la qualité d'un portefaix, non de la vertu, d'avoir les bras et les jambes plus roides; c'est une qualité morte et corporelle que la disposition; c'est un coup de la fortune de faire broncher nostre ennemy, et de luy esblouyr les yeux par la lumiere du Soleil; c'est un tour d'art et de science, et qui peut tomber en une personne lache et de neant, d'estre suffisant à l'escrime. L'estimation et le pris d'un homme consiste au coeur et en la volonté; c'est là où gist son vray honneur; la vaillance, c'est la fermeté, non pas des jambes et des bras, mais du courage et de l'ame; elle ne consiste pas en la valeur de nostre cheval, ny de nos armes, mais en la nostre. Celuy qui tombe obstiné en son courage, si succiderit, de genu pugnat. Qui pour quelque dangier de la mort voisine ne relasche aucun point de son asseurance; [0089v] qui regarde encores, en rendant l'ame, son ennemy d'une veue ferme et desdaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune; il est tué, non pas vaincu. Les plus vaillans sont par fois les plus infortunez. Aussi y a il des pertes triomphantes à l'envi des victoires. Ny ces quatre victoires soeurs, les plus belles que le soleil aye onques veu de ses yeux, de Salamine, de Platées, de Mycale, de Sicile, oserent onques opposer toute leur gloire ensemble à la gloire de la desconfiture du Roy Leonidas et des siens, au pas des Thermopyles. Qui courut jamais d'une plus glorieuse envie et plus ambitieuse au gain d'un combat, que le capitaine Ischolas à la perte? Qui plus ingenieusement et curieusement s'est assuré de son salut, que luy de sa ruine? Il estoit commis à deffendre certain passage du Peloponese contre les Arcadiens. Pour quoy faire, se trouvant du tout incapable, veu la nature

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du lieu et inegalité des forces, et se resolvant que tout ce qui se presenteroit aux ennemis, auroit de necessité à y demeurer; d'autre part, estimant indigne et de sa propre vertu et magnanimité et du nom lacedemonien, de faillir à sa charge: il print entre ces deux extremitez un moyen parti, de telle sorte. Les plus jeunes et dispos de sa troupe, il les conserva à la tuition et service de leur païs, et les y renvoya; et aveq ceux desquels le defaut estoit moindre, il delibera de soutenir ce pas, et, par leur mort, en faire achetter aux ennemis l'entrée la plus chere qu'il lui seroit possible: comme il advint. Car, estant tantost environné de toutes parts par les Arcadiens, apres en avoir faict une grande boucherie, luy et les siens furent tous mis au fil de l'espée. Est-il quelque trophée assigné pour les vaincueurs, qui ne soit mieux deu à ces vaincus? Le vray vaincre a pour son roolle l'estour, non pas le salut; et consiste l'honneur de la vertu à combattre, non à battre. Pour revenir à nostre histoire, il s'en faut tant que ces prisonniers se rendent, pour tout ce qu'on leur fait, qu'au rebours, pendant ces deux ou trois mois qu'on les garde, ils portent une contenance gaye; ils pressent leurs maistres de se haster de les mettre en cette espreuve; ils les deffient, les injurient, leur reprochent leur lacheté et le nombre des batailles perdues contre les leurs. J'ay une chanson faicte par un prisonnier, où il y a ce traict: qu'ils viennent hardiment trétous et s'assemblent pour disner de luy: car ils mangeront quant et quant leurs peres et leurs ayeux, qui ont servy d'aliment et de nourriture à son corps. Ces muscles, dit-il, cette cher et ces veines, ce sont les vostres, pauvres fols que vous estes; vous ne recognoissez pas que la substance des membres de vos ancestres s'y tient encore: savourez les bien, vous y trouverez le goust de vostre propre chair. Invention qui ne sent aucunement la barbarie. Ceux qui les peignent mourans, et qui representent cette action quand on les assomme, ils peignent le prisonnier crachant au visage de ceux qui le tuent et leur faisant la moue. De vray, ils ne cessent jusques au dernier souspir de les braver et deffier de parole et de contenance. Sans mentir, au pris de nous, voilà des hommes bien sauvages; car, ou il faut qu'ils le soyent bien à bon escient, ou que nous le soyons: il y a une merveilleuse distance entre leur forme et la nostre. Les hommes y ont plusieurs femmes, et en ont d'autant plus grand nombre qu'ils sont en meilleure reputation de vaillance: c'est une beauté remerquable en leurs mariages, que la mesme jalousie que nos femmes ont pour nous empescher de l'amitié et bien-veuillance d'autres femmes, les [0090] leurs l'ont toute pareille pour la leur acquerir. Estans plus soigneuses de l'honneur de leurs maris que de toute autre chose, elles cherchent et

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mettent leur solicitude à avoir le plus de compaignes qu'elles peuvent, d'autant que c'est un tesmoignage de la vertu du mary. Les nostres crieront au miracle; ce ne l'est pas: c'est une vertu proprement matrimoniale, mais du plus haut estage. Et, en la Bible, Lia, Rachel, Sara et les femmes de Jacob fournirent leurs belles servantes à leurs maris; et Livia seconda les appetits d'Auguste, à son interest; et la femme du Roy Dejotarus, Stratonique, presta non seulement à l'usage de son mary une fort belle jeune fille de chambre qui la servoit, mais en nourrit soigneusement les enfans, et leur feit espaule à succeder aux estats de leur pere. Et, afin qu'on ne pense point que tout cecy se face par une simple et servile obligation à leur usance et par l'impression de l'authorité de leur ancienne coustume, sans discours et sans jugement, et pour avoir l'ame si stupide que de ne pouvoir prendre autre party, il faut alleguer quelques traits de leur suffisance. Outre celuy que je vien de reciter de l'une de leurs chansons guerrieres, j'en ay un' autre, amoureuse, qui commence en ce sens: Couleuvre, arreste toy; arreste toy, couleuvre, afin que ma soeur tire sur le patron de ta peinture la façon et l'ouvrage d'un riche cordon que je puisse donner à m'amie: ainsi soit en tout temps ta beauté et ta disposition preferée à tous les autres serpens. Ce premier couplet, c'est le refrein de la chanson. Or j'ay assez de commerce avec la poesie pour juger cecy, que non seulement il n'y a rien de barbarie en cette imagination, mais qu'elle est tout à fait Anacreontique. Leur langage, au demeurant, c'est un doux langage et qui a le son aggreable, retirant aux terminaisons Grecques. Trois d'entre eux, ignorans combien coutera un jour à leur repos et à leur bon heur la connoissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruyne, comme je presuppose qu'elle soit desjà avancée, bien miserables de s'estre laissez piper au desir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nostre, furent à Rouan, du temps que le feu Roy Charles neufiesme y estoit. Le Roy parla à eux long temps; on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d'une belle ville. Apres cela quelqu'un en demanda leur advis, et voulut sçavoir d'eux ce qu'ils y avoient trouvé de plus admirable: ils respondirent trois [0090v] choses, d'où j'ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry; mais j'en ay encore deux en memoire. Ils dirent qu'ils trouvoient en premier lieu fort estrange que tant de grands hommes, portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vray-semblable que ils parloient des Suisses de sa garde), se soubsmissent à obeyr à un enfant, et qu'on ne choisissoit plus tost quelqu'un d'entr'eux pour commander; secondement

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(ils ont une façon de leur langage telle, qu'ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu'ils avoyent aperçeu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauvreté; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses pouvoient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prinsent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. Je parlay à l'un d'eux fort long temps; mais j'avois un truchement qui me suyvoit si mal, et qui estoit si empesché à recevoir mes imaginations par sa bestise, que je n'en peus tirer guiere de plaisir. Sur ce que je luy demanday quel fruit il recevoit de la superiorité qu'il avoit parmy les siens (car c'estoit un Capitaine, et nos matelots le nommoient Roy), il me dict que c'estoit marcher le premier à la guerre; de combien d'hommes il estoit suyvy, il me montra une espace de lieu, pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit en une telle espace, ce pouvoit estre quatre ou cinq mille hommes; si, hors la guerre, toute son authorité estoit expirée, il dict qu'il luy en restoit cela que, quand il visitoit les vilages qui dépendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au travers des hayes de leurs bois, par où il peut passer bien à l'aise. Tout cela ne va pas trop mal: mais quoy, ils ne portent point de haut de chausses.
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Chapitre 32

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Qu'Il Faut Sobrement Se Mesler de Juger des Ordonnances Divines

Le vray champ et subject de l'imposture sont les choses inconnues. D'autant qu'en premier lieu l'estrangeté mesme donne credit; et puis, n'estant point subjectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les combattre. A cette cause, dict Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes, par ce que l'ignorance des auditeurs preste une belle et large carriere et toute liberté au maniement d'une matiere cachée. Il advient de là qu'il n'est rien creu si fermement que ce qu'on sçait le moins, ny gens si asseurez que ceux qui nous content des fables, comme Alchimistes, Prognostiqueurs, Judiciaires, Chiromantiens, Medecins, id genus omne. Ausquels je joindrois volontiers, si j'osois, un tas de gens, interpretes et contrerolleurs ordinaires des dessains de Dieu, faisans estat de trouver les causes de chaque accident, et de veoir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses oeuvres; et quoy que la varieté et discordance continuelle des evenemens les rejette de coin en coin, et d'orient en occident, ils ne laissent de suivre pourtant leur esteuf, et, de mesme creon, peindre le blanc et le noir. En une nation Indienne, il y a cette louable observance: quand il leur mes-advient en quelque rencontre ou bataille, ils en demandent

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publiquement pardon au Soleil, qui est leur Dieu, comme d'une action injuste, raportant leur heur ou malheur à la raison divine et luy submettant leur Jugement et discours. Suffit à un Chrestien croire toutes choses venir de Dieu, les recevoir avec reconnoissance de sa divine et inscrutable sapience, pourtant les prendre en bonne part, en quelque visage qu'elles luy soient envoyées. Mais je trouve mauvais ce que je voy en usage, de chercher à fermir et appuyer nostre religion par le bon-heur et prosperité de nos entreprises. Nostre creance a assez d'autres fondemens, sans l'authoriser par les evenemens: car, le peuple accoustumé à ces [0091v] argumens plausibles et proprement de son goust, il est dangier, quand les evenemens viennent à leur tour contraires et desavantageux, qu'il en esbranle sa foy. Comme aux guerres où nous sommes pour la religion, ceux qui eurent l'advantage au rencontre de la Rochelabeille, faisans grand feste de cet accident, et se servans de cette fortune pour certaine approbation de leur party, quand ils viennent apres à excuser leurs defortunes de Mont-contour et de Jarnac sur ce que ce sont verges et chastiemens paternels, s'ils n'ont un peuple du tout à leur mercy, ils luy font assez aisément sentir que c'est prendre d'un sac deux mouldures, et de mesme bouche souffler le chaud et le froid. Il vaudroit mieux l'entretenir des vrays fondemens de la verité. C'est une belle bataille navale qui s'est gaignée ces mois passez contre les Turcs, soubs la conduite de don Joan d'Austria; mais il a bien pleu à Dieu en faire autres-fois voir d'autres telles à nos despens. Somme, il est mal-aysé de ramener les choses divines à nostre balance, qu'elles n'y souffrent du deschet. Et qui voudroit rendre raison de ce que Arrius et Leon, son Pape, chefs principaux de cette heresie, moururent en divers temps de mors si pareilles et si estranges (car, retirez de la dispute par douleur de ventre à la garderobe, tous deux y rendirent subitement l'ame), et exagerer cette vengeance divine par la circonstance du lieu, y pourroit bien encore adjouster la mort de Heliogabalus, qui fut aussi tué en un retraict. Mais quoy? Irenée se trouve engagé en mesme fortune. Dieu, nous voulant apprendre que les bons ont autre chose à esperer, et les mauvais autre chose à craindre que les fortunes ou infortunes de ce monde, il les manie et applique selon sa disposition occulte, et nous oste le moyen d'en faire sottement nostre profit. Et se moquent ceux qui s'en veulent prevaloir selon l'humaine raison. Ils n'en donnent jamais une touche, qu'ils n'en reçoivent deux. Saint Augustin en faict une belle preuve sur ses adversaires. C'est un conflict qui se decide par les armes de la memoire plus que par celles de la raison. Il se faut contenter

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de la lumiere qu'il plait au Soleil nous communiquer par ses rayons; et, qui eslevera ses yeux pour en prendre une plus grande dans son corps mesme, qu'il ne trouve pas estrange si, pour la peine de son outrecuidance, il y perd la veue. Quis hominum potest scire consilium dei? aut quis poterit cogitare quid velit dominus?
[0092]

Chapitre 33

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De Fuir les Voluptez au Pris de la Vie

J'avois bien veu convenir en cecy la pluspart des anciennes opinions: qu'il est heure de mourir lors qu'il y a plus de mal que de bien à vivre; et que, de conserver nostre vie à nostre tourment et incommodité, c'est choquer les loix mesmes de nature, comme disent ces vieilles règles:

Ae zaen alupaos, ae thanein eudaimonaos.
Kalon thnaeiskein hois hubrin to zaen pherei.
Kreisson to mae zaen estin ae zaen athliaos.

Mais de pousser le mespris de la mort jusques à tel degré, que de l'employer pour se distraire des honneurs, richesses, grandeurs et autres faveurs et biens que nous appellons de la fortune, comme si la raison n'avoit pas assez affaire à nous persuader de les abandonner, sans y adjouter cette nouvelle recharge, je ne l'avois veu ny commander ny pratiquer, jusques lors que ce passage de Seneca me tomba entre mains, auquel conseillant à Lucilius, personnage puissant et de grande authorité autour de l'Empereur, de changer cette vie voluptueuse et pompeuse, et de se retirer de cette ambition du monde à quelque vie solitaire, tranquille et philosophique, sur quoy Lucilius alleguoit quelques difficultez: Je suis d'adviz (dict-il) que tu quites cette vie là, ou la vie tout à faict; bien te conseille-je de suivre la plus douce voye, et de destacher plustost que de rompre ce que tu as mal noué, pourveu que, s'il ne se peut autrement destacher, tu le rompes. Il n'y a homme si couard qui n'ayme mieux tomber une fois que de demeurer tousjours en branle. J'eusse trouvé ce conseil sortable à la rudesse Stoïque; mais il est plus estrange qu'il soit emprunté d'Epicurus, qui escrit, à ce propos, choses toutes pareilles à Idomeneus.

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Si [0092v] est-ce que je pense avoir remarqué quelque traict semblable parmy nos gens, mais avec la moderation Chrestienne. Saint Hilaire, Evesque de Poitiers, ce fameux ennemy de l'heresie Arriene, estant en Syrie, fut adverti qu'Abra, sa fille unique, qu'il avoit laissée par deça avecques sa mere, estoit poursuyvie en mariage par les plus apparens Seigneurs du païs, comme fille tres-bien nourrie, belle, riche et en la fleur de son aage. Il luy escrivit (comme nous voyons) qu'elle ostat son affection de tous ces plaisirs et advantages qu'on luy presentoit; qu'il lui avoit trouvé en son voyage un party bien plus grand et plus digne, d'un mary de bien autre pouvoir et magnificence, qui luy feroit presens de robes et de joyaux de pris inestimable. Son dessein estoit de luy faire perdre l'appetit et l'usage des plaisirs mondains, pour la joindre toute à Dieu; mais, à cela le plus court et plus certain moyen luy semblant estre la mort de sa fille, il ne cessa par veux, prieres et oraisons, de faire requeste à Dieu de l'oster de ce monde et de l'appeller à soy, comme il advint: car bien-tost apres son retour elle luy mourut, dequoy il montra une singuliere joye. Cettuy-cy semble encherir sur les autres, de ce qu'il s'adresse à ce moyen de prime face, lequel ils ne prennent que subsidierement, et puis que c'est à l'endroit de sa fille unique. Mais je ne veux obmettre le bout de cette histoire, encore qu'il ne soit pas de mon propos. La femme de Sainct Hilaire, ayant entendu par luy comme la mort de leur fille s'estoit conduite par son dessein et volonté, et combien elle avoit plus d'heur d'estre deslogée de ce monde que d'y estre, print une si vive apprehension de la beatitude eternelle et celeste, qu'elle solicita son mary avec extreme instance d'en faire autant pour elle. Et, Dieu à leurs prieres communes l'ayant retirée à soy bientost apres, ce fut une mort embrassée avec singulier contentement commun. [0093]

Chapitre 34

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La Fortune Se Rencontre Souvent au Train de la Raison

L'inconstance du bransle divers de la fortune fait qu'elle nous doive presenter toute espece de visages. Y a il action de justice plus expresse que celle cy? Le Duc de Valentinois, ayant resolu d'empoisonner Adrian, Cardinal de Cornete, chez qui le Pape Alexandre sixiesme, son pere, et luy alloyent souper au Vatican, envoya devant quelque bouteille de vin empoisonné, et commanda au sommelier qu'il la gardast bien soigneusement. Le Pape y estant arrivé avant le fils et ayant demandé à boire, ce sommelier, qui pensoit ce vin ne luy avoir esté recommandé que pour sa bonté, en servit au Pape; et le Duc mesme, y arrivant sur le point de la collation, et se fiant qu'on n'auroit pas touché à sa bouteille, en prit à son tour: en maniere que le pere en mourut soudain; et le fils, apres avoir esté longuement tourmenté de maladie, fut reservé à un' autre pire fortune. Quelquefois il semble à point nommé qu'elle se joue à nous. Le Seigneur d'Estrée, lors guidon de Monsieur de Vandome, et le Seigneur de Liques, lieutenant de la compagnie du Duc d'Ascot, estans tous deux serviteurs de la soeur du Sieur de Foungueselles, quoy que de divers partis (comme il advient aux voisins de la frontiere), le Sieur de Licques l'emporta; mais, le mesme jour des nopces, et, qui pis est, avant le coucher, le marié, ayant envie de rompre un bois en faveur de sa nouvelle espouse, sortit à l'escarmouche pres de Sainct Omer, où le Sieur d'Estrée, se trouvant le plus fort, le feit son prisonnier; et, pour faire valoir son advantage, encore fausit il que la Damoiselle,

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Conjugis ante coacta novi dimittere collum,
Quam veniens una atque altera rursus hyems
Noctibus in longis avidum saturasset amorem,

[
0093v] luy fit elle mesme requeste par courtoisie de luy rendre son prisonnier, comme il fist: la noblesse Françoise ne refusant jamais rien aux Dames. Semble il pas que ce soit un sort artiste? Constantin, fils d'Helene, fonda l'empire de Constantinople; et, tant de siecles apres, Constantin, fils d'Helene, le finit. Quelque fois il luy plait envier sur nos miracles. Nous tenons que le Roy Clovis, assiegeant Angoulesme, les murailles cheurent d'elles mesmes par faveur divine: et Bouchet emprunte de quelqu'autheur, que le Roy Robert, assiegeant une ville, et s'estant desrobé du siege pour aller à Orleans solemnizer la feste Sainct Aignan, comme il estoit en devotion, sur certain point de la messe, les murailles de la ville assiegée s'en allerent sans aucun effort en ruine. Elle fit tout à contrepoil en nos guerres de Milan. Car le Capitaine Rense assiegeant pour nous la ville d'Eronne, et ayant fait mettre la mine soubs un grand pan de mur, et le mur en estant brusquement enlevé hors de terre, recheut toutes-fois tout empanné, si droit dans son fondement que les assiegez n'en vausirent pas moins. Quelquefois elle faict la medecine. Jason Phereus, estant abandonné des medecins pour une apostume qu'il avoit dans la poitrine, ayant envie de s'en défaire, au moins par la mort, se jetta en une bataille à corps perdu dans la presse des ennemis, où il fut blessé à travers le corps, si à point, que son apostume en creva, et guerit. Surpassa elle pas le peintre Protogenes en la science de son art? Cettuy-cy, ayant parfaict l'image d'un chien las et recreu, à son contentement en toutes les autres parties, mais ne pouvant representer à son gré l'escume et la bave, despité contre sa besongne, prit son esponge, et, comme elle estoit abreuvée de diverses peintures, la jetta contre, pour tout effacer: la fortune porta tout à propos le coup à l'endroit de la bouche du chien, et y parfournit ce à quoy l'art n'avoit peu attaindre. N'adresse elle pas quelquefois nos conseils et les corrige? Isabel, Royne d'Angleterre, ayant à repasser de Zelande en son Royaume, avec une armée en faveur de son fils contre son [0094] mary, estoit perdue, si elle fut arrivée au port qu'elle avoit projeté, y estant attendue par

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ses ennemis; mais la fortune la jetta contre son vouloir ailleurs, où elle print terre en toute seurté. Et cet ancien qui, ruant la pierre à un chien, en assena et tua sa marastre, eust il pas raison de prononcer ce vers:

Tautomaton haemaon kalliao bouleuetai,

la fortune a meilleur advis que nous? Icetes avoit prattiqué deux soldats pour tuer Timoleon, sejournant à Adrane, en la Sicile. Ils prindrent heure sur le point qu'il fairoit quelque sacrifice; et, se meslans parmy la multitude, comme ils se guignoyent l'un l'autre que l'occasion estoit propre à leur besoigne: voicy un tiers qui, d'un grand coup d'espée, en assene l'un par la teste, et le rue mort par terre, et s'enfuit. Le compaignon, se tenant pour descouvert et perdu, recourut à l'autel, requerant franchise, avec promesse de dire toute la verité. Ainsi qu'il faisoit le compte de la conjuration, voicy le tiers qui avoit esté attrapé, lequel, comme meurtrier, le peuple pousse et saboule au travers la presse, vers Timoleon et les plus apparens de l'assemblée. Là il crie mercy, et dict avoir justement tué l'assassin de son pere, verifiant sur le champ, par des tesmoings que son bon sort luy fournit tout à propos, qu'en la ville des Leontins son pere, de vray, avoit esté tué par celuy sur lequel il s'estoit vengé. On luy ordonna dix mines Attiques pour avoir eu cet heur, prenant raison de la mort de son pere, d'avoir retiré de mort le pere commun des Siciliens. Cette fortune surpasse en reglement les regles de l'humaine prudence. Pour la fin. En ce faict icy se descouvre il pas une bien expresse application de sa faveur, de bonté et pieté singuliere? Ignatius Pere et fils, proscripts par les Triumvirs à Romme, se resolurent à ce genereux office de rendre leurs vies entre les mains l'un de l'autre, et en frustrer la cruauté des Tyrans: ils se coururent sus, l'espée au poing; elle en dressa les pointes et en fit deux coups esgallement mortels, et donna à l'honneur d'une si belle amitié, qu'ils eussent justement la force de retirer encore des playes leurs bras sanglants et armés, pour s'entrembrasser en cet estat d'une si forte estrainte, que les bourreaux couperent ensemble leurs deux testes, laissant les corps tousjours pris en ce noble neud, et les playes jointes, humant amoureusement le sang et les restes de la vie l'une de l'autre.

Chapitre 35

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D'un Defaut de nos Polices

Feu mon pere, homme, pour n'estre aydé que de l'experience et du naturel, d'un jugement bien net, m'a dict autrefois qu'il avoit desiré mettre en train qu'il y eust és villes certain lieu designé, auquel ceux qui auroient besoin de quelque chose, se peussent rendre et faire enregistrer leur affaire à un officier estably pour cet effect, comme: Je cherche à vendre des perles, je cherche des perles à vendre. Tel veut compagnie pour aller à Paris; tel s'enquiert d'un serviteur de telle qualité; tel d'un maistre: tel demande un ouvrier; qui cecy, [0094v] qui cela, chacun selon son besoing. Et semble que ce moyen de nous entr'advertir apporteroit non legiere commodité au commerce publique: car à tous coups il y a des conditions qui s'entrecherchent, et, pour ne s'entr'entendre, laissent les hommes en extreme necessité. J'entens, avec une grande honte de nostre siecle, qu'à nostre veue deux tres-excellens personnages en sçavoir sont morts en estat de n'avoir pas leur soul à manger: Lilius Gregorius Giraldus en Italie, et Sebastianus Castalio en Allemagne; et croy qu'il y a mil'hommes qui les eussent appellez avec tres-advantageuses conditions, ou secourus où ils estoient, s'ils l'eussent sçeu. Le monde n'est pas si generalement corrompu, que je ne sçache tel homme qui souhaiteroit de bien grande affection que les moyens que les siens luy ont mis en main, se peussent employer, tant qu'il plaira à la fortune qu'il en jouisse, à mettre à l'abry de la necessité les personnages rares et remarquables en quelque espece de valeur, que le mal'heur combat quelquefois jusques à l'extremité, et qui les mettroient pour le moins en tel estat, qu'il ne tiendroit qu'à faute de bons discours, s'ils n'estoyent contens. En la police oeconomique mon pere avoit cet ordre, que je sçay louer, mais nullement ensuivre. C'est qu'outre le registre des negoces du mesnage où se logent les menus comptes, payements, marchés, qui ne requierent la main du notaire, lequel registre un receveur a en charge,

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il ordonnoit à celuy de ses gens qui lui servoit à escrire, un papier journal à inserer toutes les survenances de quelque remarque, et jour par jour les memoires de l'histoire de sa maison, tres-plaisante à veoir quand le temps commence à en effacer la souvenance, et tres à propos pour nous oster souvent de peine: quand fut entamée telle besoigne? quand achevée? quels trains y ont passé? combien arresté? noz voyages, noz absences, mariages, morts, la reception des heureuses ou malencontreuses nouvelles; changement des serviteurs principaux; telles matieres. Usage ancien, que je trouve bon à refraichir, chacun en sa chacuniere. Et me trouve un sot d'y avoir failly.

Chapitre 36

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De l'Usage de Se Vestir.

Ou que je vueille donner, il me faut forcer quelque barriere de la coustume, tant ell' a soigneusement bridé toutes nos avenues. Je devisoy, en cette saison frileuse, si la façon d'aller tout nud de ces nations dernierement trouvées, est une façon forcée par la chaude temperature de l'air, comme nous disons des Indiens et des Mores, ou si c'est l'originele des hommes. Les gens d'entendement, d'autant que tout ce qui est soubs le ciel, comme dit la saincte parole, est subject à mesmes loix, ont accoustumé, en pareilles considerations à celles icy, où il faut distinguer les loix [0095] naturelles des controuvées, de recourir à la generalle police du monde, où il n'y peut avoir rien de contrefaict. Or, tout estant exactement fourny ailleurs de filet et d'éguille pour maintenir son estre, il est, à la verité, mécreable que nous soyons seuls produits en estat deffectueux et indigent, et en estat qui ne se puisse maintenir sans secours estrangier. Ainsi je tiens que, comme les plantes, arbres, animaux et tout ce qui vit, se treuve naturellement equippé de suffisante couverture, pour se deffendre de l'injure du temps,

Proptereaque ferè res omnes aut corio sunt,
Aut seta, aut conchis, aut callo, aut cortice tectae,

aussi estions nous; mais, comme ceux qui esteignent par artificielle lumiere celle du jour, nous avons esteint nos propres moyens par les moyens empruntez. Et est aisé à voir que c'est la coustume qui nous faict impossible ce qui ne l'est pas: car, de ces nations qui n'ont aucune connoissance de vestemens, il s'en trouve d'assises environ soubs mesme ciel que le

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nostre; et puis la plus delicate partie de nous est celle qui se tient tousjours descouverte: les yeux, la bouche, le nez, les oreilles; à noz contadins, comme à noz ayeulx, la partie pectorale et le ventre. Si nous fussions nez avec condition de cotillons et de greguesques, il ne faut faire doubte que nature n'eust armé d'une peau plus espoisse ce qu'elle eust abandonné à la baterie des saisons, comme elle a faict le bout des doigts et plante des pieds. Pourquoy semble-il difficile à croire? Entre ma façon d'estre vestu, et celle d'un païsan de mon païs, je trouve bien plus de distance qu'il n'y a de sa façon à un homme qui n'est vestu que de sa peau. Combien d'hommes, et en Turchie sur tout, vont nuds par devotion. Je ne sçay qui demandoit à un de nos gueux qu'il voyoit en chemise en plain hyver, aussi scarrebillat que tel qui se tient emmitonné dans les martes jusques aux oreilles, comme il pouvoit avoir patience: Et vous, monsieur, respondit-il, vous avez bien la face descouverte; or moy, je suis tout face. Les Italiens content du fol du Duc de Florence, ce me semble, que son maistre s'enquerant comment, ainsi mal vestu, il pouvoit porter le froid, à quoy il estoit bien empesché luy mesme: Suivez, dict-il, ma recepte de charger sur vous tous vos accoustremens, [0095v] comme je fay les miens, vous n'en souffrirez non plus que moy. Le Roy Massinissa jusques à l'extreme vieillesse ne peut estre induit à aller la teste couverte, par froid, orage et pluye qu'il fit. Ce qu'on dit aussi de l'Empereur Severus. Aux batailles données entre les Aegyptiens et les Perses, Herodote dict avoir esté remarqué et par d'autres et par luy, que, de ceux qui y demeuroient morts, le test estoit sans comparaison plus dur aux Aegyptiens qu'aux Persiens, à raison que ceux icy portent leurs testes tousjours couvertes de beguins et puis de turbans, ceux-là rases des l'enfance et descouvertes. Et le roy Agesilaus observa jusques à sa decrepitude de porter pareille vesture en hyver qu'en esté. Caesar, dict Suetone, marchoit tousjours devant sa troupe, et le plus souvent à pied, la teste descouverte, soit qu'il fit Soleil ou qu'il pleut; et autant en dict on de Hannibal,

tum vertice nudo
Excipere insanos imbres caelique ruinam.

Un Venitien qui s'y est tenu long temps, et qui ne fait que d'en venir, escrit qu'au Royaume du Pégu, les autres parties du corps vestues, les hommes et les femmes vont tousjours les pieds nuds, mesme à cheval.

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Et Platon conseille merveilleusement, pour la santé de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la teste autre couverture que celle que nature y a mise. Celuy que les Polonnois ont choisi pour leur Roy apres le nostre, qui est à la verité un des plus grands Princes de nostre siecle, ne porte jamais gans, ny ne change, pour hyver et temps qu'il face, le mesme bonnet qu'il porte au couvert. Comme je ne puis souffrir d'aller desboutonné et destaché, les laboureurs de mon voisinage se sentiroient entravez de l'estre. Varro tient que, quand on ordonna que nous tinsions la teste descouverte en presence des Dieux ou du Magistrat, on le fit plus pour nostre santé, et nous fermir contre les injures du temps, que pour compte de la reverence. Et puis que nous sommes sur le froid, et François accoustumez à nous biguarrer (non pas moy, car je ne m'habille guiere que de noir ou de blanc, à l'imitation de mon pere), adjoustons, d'une autre piece, que le Capitaine Martin du Bellay dict, au voyage de Luxembourg, avoir veu les gelées si aspres, que le vin de la munition se coupoit à coups de hache et de coignée, se debitoit aux soldats par poix, et qu'ils l'emportoient dans des paniers. Et Ovide, à deux doigts prez:

Nudaque consistunt formam servantia testae
Vina, nec hausta meri, sed data frusta bibunt.

Les gelées sont si aspres en l'emboucheure des Palus Maeotides, qu'en la mesme place où le Lieutenant de Mithridates avoit [0096] livré bataille aux ennemis à pied sec et les y avoit desfaicts, l'esté venu il y gaigna contre eux encore une bataille navale. Les Romains souffrirent grand desadvantage au combat qu'ils eurent contre les Carthaginois près de Plaisance, de ce qu'ils allerent à la charge le sang figé et les membres contreints de froid, là où Annibal avoit faict espandre du feu par tout son ost, pour eschauffer ses soldats, et distribuer de l'huyle par les bandes, afin que, s'oignant, ils rendissent leurs nerfs plus souples et desgourdis, et encroustassent les pores contre les coups de l'air et du vent gelé qui tiroit lors. La retraite des Grecs, de Babylone en leur païs, est fameuse des difficultez et mesaises qu'ils eurent à surmonter. Cette cy en fut, qu'accueillis aux montaignes d'Armenie d'un horrible ravage de neiges, ils

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en perdirent la connoissance du païs et des chemins, et, en estant assiegés tout court, furent un jour et une nuit sans boire et sans manger, la plus part de leurs bestes mortes; d'entre eux plusieurs morts, plusieurs aveugles du coup du gresil et lueur de la neige, plusieurs stropiés par les extremitez, plusieurs roides, transis et immobiles de froid, ayants encore le sens entier. Alexandre veit une nation en laquelle on enterre les arbres fruittiers en hiver, pour les defendre de la gelée. Sur le subject de vestir, le Roy de la Mexique changeoit quatre fois par jour d'accoustremens, jamais ne les reiteroit, employant sa desferre à ses continuelles liberalitez et recompenses; comme aussi ny pot, ny plat, ny ustensile de sa cuisine et de sa table ne luy estoient servis à deux fois.

Chapitre 37

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Du Jeune Caton

Je n'ay point cette erreur commune de juger d'un autre selon que je suis. J'en croy aysément des choses diverses à moy. Pour me sentir engagé à une forme, je n'y oblige pas le monde, comme chascun fait; et croy, et conçois mille contraires façons de vie; et, au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference que la ressemblance en nous. Je descharge tant qu'on veut un autre estre de mes conditions et principes, et le considere simplement en luy-mesme, sans relation, l'estoffant sur son propre modelle. Pour n'estre continent, je ne laisse d'advouer sincerement la continence des Feuillans et des Capuchins, et de bien trouver l'air de leur train: je m'insinue, par imagination, fort bien en leur place. Et si les ayme et les honore d'autant plus qu'ils sont autres que moy. Je desire singulierement qu'on nous juge chascun à part soy, et qu'on ne me tire en consequence des communs exemples. Ma foiblesse n'altere aucunement les opinions que je dois avoir de la force et vigueur de ceux qui le meritent. Sunt qui nihil laudent, nisi quod se imitari posse confidunt. Rampant au limon de la terre, je ne laisse pas de remerquer, jusques dans les nues, la hauteur inimitable d'aucunes ames heroïques. C'est beaucoup pour moy d'avoir le jugement reglé, si les effects ne le peuvent estre, et maintenir au moins cette maistresse partie exempte de corruption. C'est quelque chose d'avoir la

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volonté bonne, quand les jambes me faillent. Ce siècle auquel nous vivons, au moins pour nostre climat, est si plombé que, je ne dis pas l'execution, mais l'imagination mesme de la vertu en est à dire; et semble que ce ne soit autre chose qu'un jargon de colliege: virtutem verba putant, ut Lucum ligna. Quam vereri deberent, etiamsi percipere non possent. C'est un affiquet à pendre en un cabinet, ou au bout de la langue, comme au bout de l'oreille, pour parement. Il ne se recognoit plus d'action vertueuse: celles qui en portent le visage, elles n'en ont pas pourtant l'essence, car le profit, la gloire, la crainte, l'accoutumance et autres telles causes estrangeres nous acheminent à les produire. La justice, la vaillance, la debonnaireté, que nous exerçons lors, elles peuvent estre ainsi nommées pour la consideration d'autruy, et du visage qu'elles portent en public, mais, chez l'ouvrier, ce n'est aucunement vertu; il y a une [0096v] autre fin proposée, autre cause mouvante. Or la vertu n'advoue rien que ce qui se faict par elle et pour elle seule. En cette grande bataille de Potidée que les Grecs sous Pausanias gaignerent contre Mardonius et les Perses, les victorieux, suivant leur coustume, venants à partir entre eux la gloire de l'exploit, attribuerent à la nation Spartiate la precellence de valeur en ce combat. Les Spartiates, excellens juges de la vertu, quand ils vindrent à decider à quel particulier debvoit demeurer l'honneur d'avoir le mieux faict en cette journée, trouverent qu'Aristodeme s'estoit le plus courageusement hazardé; mais pourtant ils ne luy en donnerent point le prix, par ce que sa vertu avoit esté incitée du desir de se purger du reproche qu'il avoit encouru au faict des Thermopyles, et d'un appetit de mourir courageusement pour garantir sa honte passée. Nos jugemens sont encores malades, et suyvent la depravation de nos meurs. Je voy la pluspart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur donnant quelque interpretation vile, et leur controuvant des occasions et des causes vaines. Grande subtilité! Qu'on me donne l'action la plus excellente et pure, je m'en vois y fournir vraysemblablement cinquante vitieuses

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intentions. Dieu sçait, à qui les veut estendre, quelle diversité d'images ne souffre nostre interne volonté. Ils ne font pas tant malitieusement que lourdement et grossierement les ingenieux à tout leur mesdisance. La mesme peine qu'on prent à detracter de ces grands noms, et la mesme licence, je la prendroye volontiers à leur prester quelque tour d'espaule à les hausser. Ces rares figures, et triées pour l'exemple du monde par le consentement des sages, je ne me feinderoy pas de les recharger d'honneur, autant que mon invention pourroit en interpretation et favorable circonstance. Mais il faut croire que les efforts de nostre conception sont loing au-dessous de leur merite. C'est l'office des gens de bien de peindre la vertu la plus belle qui se puisse; et ne nous messieroit pas, quand la passion nous transporteroit à la faveur de si sainctes formes. Ce que ceux-cy font au contraire, ils le font ou par malice, ou par ce vice de ramener leur creance à leur portée, dequoy je viens de parler, ou, comme je pense plustost, pour n'avoir pas la veue assez forte et assez nette pour concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté naifve, ny dressée à cela: comme Plutarque dict que, de son temps, aucuns attribuoient la cause de la mort du jeune Caton à la crainte qu'il avoit eu de Caesar: dequoy il se picque avecques raison; et peut on juger par là combien il se fut encore plus offencé de ceux qui l'ont attribuée à l'ambition. Sottes gens! Il eut bien faict une belle action, genereuse et juste, plus tost aveq ignominie, que pour la gloire. Ce personnage là fut veritablement un patron que nature choisit pour montrer jusques où l'humaine vertu et fermeté pouvoit atteindre. Mais je ne suis pas icy à mesmes pour traicter ce riche argument. Je veux seulement faire luiter ensemble les traits de cinq poetes Latins sur la louange de Caton, et pour l'interest de Caton, et, par incident, pour le leur aussi. Or devra l'enfant bien nourry trouver, au pris des autres, les deux premiers trainans, le troisiesme plus verd, mais qui s'est abattu par l'extravagance de sa force; estimer que là il y auroit place à un ou deux degrez d'invention encore pour arriver au quatriesme, sur le point duquel il joindra ses mains par admiration. Au dernier, premier de quelque espace, mais laquelle espace il jurera ne pouvoir estre remplie par nul esprit humain, il s'estonnera, il se transira. Voicy merveille: nous avons bien plus de poetes, que de juges et interpretes de poesie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre. A certaine mesure basse, on la peut juger par les preceptes et par art. Mais la bonne, l'excessive, la divine est audessus des regles et de la raison. Quiconque en discerne la beauté d'une veue ferme et rassise, il ne la void pas, non plus que la splendeur

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d'un esclair. Elle ne pratique point nostre jugement: elle le ravit et ravage. La fureur qui espoinçonne celuy qui la sçait penetrer, fiert encores un tiers à la luy ouyr traitter et reciter: comme l'aymant, non seulement attire un' aiguille, mais infond encores en icelle sa faculté d'en attirer d'autres. Et il se void plus clairement aux theatres, que l'inspiration sacrée des muses, ayant premierement agité le poete à la cholere, au deuil, à la hayne, et hors de soy où elles veulent, frappe encore par le poete l'acteur, et par l'acteur consecutivement tout un peuple. C'est l'enfileure de noz aiguilles, suspendues l'une de l'autre. Dés ma premiere enfance, la poesie a eu cela, de me transpercer et transporter. Mais ce ressentiment bien vif qui est naturellement en moy, a esté diversement manié par diversité de formes, non tant plus hautes et plus basses (car c'estoient tousjours des plus hautes en chaque espece) comme differentes en couleur: premierement une fluidité gaye et ingenieuse; depuis une subtilité aigue et relevée; enfin une force meure et constante. L'exemple le dira mieux: Ovide, Lucain, Vergile. Mais voylà nos gens sur la carriere.

Sit Cato, dum vivit, sane vel Caesare major,

dict l'un.

Et invictum, devicta morte, Catonem,

dict l'autre. Et l'autre, parlant des guerres civiles d'entre Caesar et Pompeius,

Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

Et le quatriesme, sur les louanges de Caesar: [0097]

Et cuncta terrarum subacta,
Praeter atrocem animum Catonis.

Et le maistre du choeur, apres avoir étalé les noms des plus grands Romains en sa peinture, finit en cette maniere:

his dantem jura Catonem.

Chapitre 38

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Comme Nous Pleurons et Rions d'une Mesme Chose

Quand nous rencontrons dans les histoires, qu'Antigonus sceut tres-mauvais gré à son fils de luy avoir presenté la teste du Roy Pyrrhus, son ennemy, qui venoit sur l'heure mesme d'estre tué combatant contre luy, et que, l'ayant veue, il se print bien fort à pleurer; et que le Duc René de Lorraine pleignit aussi la mort du Duc Charles de Bourgoigne qu'il venoit de deffaire, et en porta le deuil en son enterrement; et que, en la bataille d'Auroy que le Comte de Montfort gaigna contre Charles de Blois, sa partie pour le Duché de Bretaigne, le victorieux, rencontrant le corps de son ennemy trespassé, en mena grand deuil, il ne faut pas s'escrier soudain:

Et cosi aven che l'animo ciascuna
Sua passion sotto el contrario manto
Ricopre, con la vista hor' chiara hor bruna.

Quand on presenta à Caesar la teste de Pompeius, les histoires disent qu'il en destourna sa veue comme d'un vilain et mal plaisant spectacle. Il y avoit eu entr'eux une si longue intelligence et societé au maniement des affaires publiques, tant de communauté de fortunes, tant d'offices reciproques et d'alliance, qu'il ne faut pas croire que cette contenance fut toute fauce et contrefaicte, comme estime cet autre:

tutumque putavit
Jam bonus esse socer; lachrimas non sponte cadentes
Effudit, gemitusque expressit pectore laeto.

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Car, bien que, à la verité, la pluspart de nos actions ne soient que masque et fard, et qu'il puisse quelquefois estre vray, [0097v]

Haeredis fletus sub persona risus est,

si est-ce qu'au jugement de ces accidens il faut considerer comme nos ames se trouvent souvent agitées de diverses passions. Et tout ainsi qu'en nos corps ils disent qu'il y a une assemblée de diverses humeurs, desquelles celle là est maistresse qui commande le plus ordinairement en nous, selon nos complexions: aussi, en nos ames, bien qu'il y ait divers mouvemens qui l'agitent, si faut-il qu'il y en ait un à qui le champ demeure. Mais ce n'est pas avec si entier avantage que, pour la volubilité et soupplesse de nostre ame, les plus foibles par occasion ne regaignent encor la place et ne facent une courte charge à leur tour. D'où nous voyons non seulement les enfans, qui vont tout naifvement apres la nature, pleurer et rire souvent de mesme chose; mais nul d'entre nous ne se peut vanter, quelque voyage qu'il face à son souhait, que encore au départir de sa famille et de ses amis il ne se sente frissonner le courage; et, si les larmes ne luy en eschappent tout à faict, au moins met-il le pied à l'estrié d'un visage morne et contristé. Et, quelque gentille flamme qui eschaufe le coeur des filles bien nées, encore les desprend on à force du col de leurs meres pour les rendre à leur espous, quoy que die ce bon compaignon:

Est ne novis nuptis odio venus, anne parentum
Frustrantur falsis gaudia lachrimulis,
Ubertim thalami quas intra limina fundunt?
Non, ita me divi, vera gemunt, juverint.

Ainsin il n'est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu'on ne voudroit aucunement estre en vie. Quand je tance avec mon valet, je tance du meilleur courage que j'aye, ce sont vrayes et non feintes imprecations; mais, cette fumée passée, qu'il ayt besoing de moy, je luy bien feray volontiers: je tourne à l'instant le fueillet. Quand je l'appelle un badin, un veau, je n'entrepren pas de luy coudre à jamais ces tiltres; ny ne pense me desdire pour le nommer tantost honeste homme. Nulle qualité nous embrasse purement et universellement.

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Si ce n'estoit la contenance d'un fol de parler seul, il n'est jour au quel on ne m'ouist gronder en moy-mesme et contre moy: Bren du fat. Et si n'enten pas, que ce soit ma définition. Qui pour me voir une mine tantost froide, tantost amoureuse envers ma femme, estime que l'une ou l'autre soit [0098] feinte, il est un sot. Neron, prenant congé de sa mere qu'il envoyoit noyer, sentit toutesfois l'émotion de cet adieu maternel, et en eust horreur et pitié. On dict que la lumiere du Soleil n'est pas d'une piece continue, mais qu'il nous élance si dru sans cesse nouveaux rayons les uns sur les autres, que nous n'en pouvons appercevoir l'entre deux:

Largus enim liquidi fons luminis, aetherius sol
Inrigat assidue coelum candore recenti,
Suppeditatque novo confestim lumine lumen;

ainsin eslance nostre ame ses pointes diversement et imperceptiblement. Artabanus surprint Xerxes, son neveu, et le tança de la soudaine mutation de sa contenance. Il estoit à considerer la grandeur desmesurée de ses forces au passage de Hellespont pour l'entreprinse de la Grece. Il luy print premierement un tressaillement d'aise à veoir tant de milliers d'hommes à son service, et le tesmoigna par l'allegresse et feste de son visage. Et, tout soudain, en mesme instant, sa pensée luy suggerant comme tant de vies avoient à defaillir au plus loing dans un siècle, il refroigna son front, et s'attrista jusques aux larmes. Nous avons poursuivy avec resolue volonté la vengeance d'une injure, et resenty un singulier contentement de la victoire, nous en pleurons pourtant; ce n'est pas de cela que nous pleurons; il n'y a rien de changé, mais nostre ame regarde la chose d'un autre oeil, et se la represente par un autre visage: car chaque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres. La parenté, les anciennes accointances et amitiez saisissent nostre imagination et la passionnent pour l'heure, selon leur condition; mais le contour en est si brusque, qu'il nous eschappe.

Nil adeo fieri celeri ratione videtur
Quam si mens fieri proponit et inchoat ipsa.
Ocius ergo animus quam res se perciet ulla,
Ante oculos quarum in promptu natura videtur.

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Et, à cette cause, voulans de toute cette suite continuer un corps, nous nous trompons. Quand Timoleon pleure le meurtre qu'il avoit commis d'une si meure et genereuse deliberation, il ne pleure pas la liberté rendue à sa patrie, il ne pleure pas le Tyran, mais il pleure son frere. L'une partie de son devoir est jouée, laissons luy en jouer l'autre.
[0098v]

Chapitre 39

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De la Solitude

Laissons à part cette longue comparaison de la vie solitaire à l'active; et quant à ce beau mot dequoy se couvre l'ambition et l'avarice: Que nous ne sommes pas nez pour nostre particulier, ains pour le publicq, rapportons nous en hardiment à ceux qui sont en la danse; et qu'ils se battent la conscience, si, au rebours, les estats, les charges, et cette tracasserie du monde ne se recherche plutost pour tirer du publicq son profit particulier. Les mauvais moyens par où on s'y pousse en nostre siecle, montrent bien que la fin n'en vaut gueres. Respondons à l'ambition que c'est elle mesme qui nous donne goust de la solitude: car que fuit elle tant que la societé? que cherche elle tant que ses coudées franches? Il y a dequoy bien et mal faire par tout: toutefois, si le mot de Bias est vray, que

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la pire part c'est la plus grande, ou ce que dit l'Ecclesiastique, que de mille il n'en est pas un bon,

Rari quippe boni: numero vix sunt totidem, quot
Thebarum portae, vel divitis ostia Nili,

la contagion est tres-dangereuse en la presse. Il faut ou imiter les vitieux, ou les haïr. Tous les deux sont dangereux, et de leur ressembler, par ce qu'ils sont beaucoup; et d'en hair beaucoup, parce qu'ils sont dissemblables. Et les marchands qui vont en mer, ont raison de regarder que ceux qui se mettent en mesme vaisseau, ne soyent dissolus, blasphemateurs, meschans: estimant telle société infortunée. Parquoy Bias, plaisamment, à ceux qui passoient aveq luy le danger d'une grande tourmente, et appelloient le secours des dieux: Taisez-vous, feit-il, qu'ils ne sentent point que vous soyez icy avec moy. Et, d'un plus pressant exemple, Albuquerque, Vice-Roy en l'Inde pour le Roy Emanuel de Portugal, en un extreme peril de fortune de mer, print sur ses espaules un jeune garçon, pour cette seule fin, qu'en la societé de leur fortune son innocence luy servist de garant et de recommandation envers la faveur divine, pour le mettre à sauveté. Ce n'est pas que le sage ne puisse par tout vivre content, voire et seul en la foule d'un palais; mais, s'il est à choisir, il en fuira, dit-il, mesmes la veue. Il portera, s'il est besoing, cela; mais, s'il est en luy, il eslira cecy. Il ne luy semble point suffisamment s'estre desfait des vices, s'il faut encores qu'il conteste avec ceux d'autruy. Charondas chastioit pour mauvais ceux qui estoient convaincus de hanter mauvaise compaignie. Il n'est rien si dissociable et sociable que l'homme: l'un par son vice, l'autre par sa nature. Et Antisthenes ne me semble avoir satisfait à celuy qui luy reprochoit sa conversation avec les meschans, en disant que les medecins vivoient bien entre les malades, car, s'ils servent à la santé des malades, ils deteriorent la leur par la contagion, la veue continuelle et pratique des maladies. Or la fin, ce crois-je, en est tout'une, d'en vivre plus à loisir et à son aise. Mais on n'en cherche pas tousjours [
0099] bien le chemin. Souvent on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que changez. Il n'y a guiere moins de tourment au gouvernement d'une famille que d'un estat entier:

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où que l'ame soit empeschée, elle y est toute; et, pour estre les occupations domestiques moins importantes, elles n'en sont pas moins importunes. D'avantage, pour nous estre deffaits de la Cour et du marché, nous ne sommes pas deffaits des principaux tourmens de nostre vie,

ratio et prudentia curas,
Non locus effusi latè maris arbiter, aufert.

L'ambition, l'avarice, l'irresolution, la peur et les concupiscences ne nous abandonnent point pour changer de contrée,

Et post equitem sedet atra cura.

Elles nous suivent souvent jusques dans les cloistres et dans les escoles de philosophie. Ny les desers, ny les rochers creusez, ny la here, ny les jeunes ne nous en démeslent:

haeret lateri letalis arundo.

On disoit à Socrates que quelqu'un ne s'estoit aucunement amendé en son voyage: Je croy bien, dit-il, il s'estoit emporté avecques soy.

Quid terras alio calentes
Sole mutamus? patria quis exul
Se quoque fugit?

Si on ne se descharge premierement et son ame, du fais qui la presse, le remuement la fera fouler davantage: comme en un navire les charges empeschent moins, quand elles sont rassises. Vous faictes plus de mal que de bien au malade, de luy faire changer de place. Vous ensachez le mal en le remuant, comme les pals s'enfoncent plus avant et s'affermissent en les branlant et secouant. Parquoy ce n'est pas assez de s'estre escarté du peuple; ce n'est pas assez de changer de place, il se faut escarter des conditions populaires qui sont en nous: il se [0099v] faut sequestrer et r'avoir de soy.

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Rupi jam vincula dicas:
Nam luctata canis nodum arripit; attamen illi,
Cum fugit, à collo trahitur pars longa catenae.

Nous emportons nos fers quand et nous: ce n'est pas une entiere liberté, nous tournons encore la veue vers ce que nous avons laissé, nous en avons la fantasie plaine.

Nisi purgatum est pectus, quae praelia nobis
Atque pericula tunc ingratis insinuandum?
Quantae conscindunt hominem cuppedinis acres
Sollicitum curae, quantique perinde timores?
Quidve superbia, spurcitia, ac petulantia, quantas
Efficiunt clades? quid luxus desidiésque?

Nostre mal nous tient en l'ame: or elle ne se peut échaper à elle mesme,

In culpa est animus qui se non effugit unquam.

Ainsin il la faut ramener et retirer en soy: c'est la vraie solitude, et qui se peut jouïr au milieu des villes et des cours des Roys; mais elle se jouyt plus commodément à part. Or, puis que nous entreprenons de vivre seuls et de nous passer de compagnie, faisons que nostre contentement despende de nous; desprenons nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autruy, gaignons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls et y vivre à nostr' aise. Stilpon, estant eschappé de l'embrasement de sa ville, où il avoit perdu femme, enfans et chevance, Démetrius Poliorcetes, le voyant en une si grande ruine de sa patrie le visage non effrayé, luy demanda s'il n'avoit pas eu du dommage. Il respondit que non, et qu'il n'y avoit, Dieu mercy, rien perdu de sien. C'est ce que le philosophe Antisthenes disoit plaisamment: que l'homme se devoit pourveoir de munitions qui flottassent sur l'eau et peussent à nage eschapper avec luy du naufrage. Certes l'homme d'entendement n'a rien perdu, s'il a soy mesme. Quand la ville de Nole fut ruinée par les Barbares, Paulinus, qui en estoit Evésque, y ayant tout perdu, et leur prisonnier, prioit ainsi Dieu: Seigneur, garde moy de [0100] sentir cette perte, car tu sçais qu'ils n'ont encore

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rien touché de ce qui est à moy. Les richesses qui le faisoyent riche, et les biens qui le faisoient bon, estoyent encore en leur entier. Voylà que c'est de bien choisir les thresors qui se puissent affranchir de l'injure, et de les cacher en lieu où personne n'aille, et lequel ne puisse estre trahi que par nous mesmes. Il faut avoir femmes, enfans, biens, et sur tout de la santé, qui peut; mais non pas s'y attacher en maniere que nostre heur en despende. Il se faut reserver une arriereboutique toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissons nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cette-cy faut-il prendre nostre ordinaire entretien de nous à nous mesmes, et si privé que nulle acointance ou communication estrangiere y trouve place; discourir et y rire comme sans femme, sans enfans et sans biens, sans train et sans valetz, afin que, quand l'occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. Nous avons une ame contournable en soy mesme; elle se peut faire compagnie; elle a dequoy assaillir et dequoy defendre, dequoy recevoir et dequoy donner: ne craignons pas en cette solitude nous croupir d'oisiveté ennuyeuse,

in solis sis tibi turba locis.

La vertu, dict Antisthenes, se contente de soy: sans disciplines, sans paroles, sans effects. En nos actions accoustumées, de mille il n'en est pas une qui nous regarde. Celuy que tu vois grimpant contremont les ruines de ce mur, furieux et hors de soy, en bute de tant de harquebuzades; et cet autre, tout cicatricé, transi et pasle de faim, deliberé de crever plutost que de luy ouvrir la porte, pense tu qu'ils y soyent pour eux? Pour tel, à l'adventure, qu'ils ne virent onques, et qui ne se donne aucune peine de leur faict, plongé cependant en l'oysiveté et aux delices. Cettuy-ci, tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir apres minuit d'un estude, penses tu qu'il cherche parmy les livres comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage? [0100v] Nulles nouvelles. Il y mourra, ou il apprendra à la posterité la mesure des vers de Plaute et la vraye orthographe d'un mot Latin. Qui ne contre-change volontiers la santé, le repos et la vie à la reputation et à la gloire, la plus inutile, vaine et fauce monnoye qui soit en nostre usage? Nostre mort ne nous faisoit pas assez de peur, chargeons nous encores de celle de nos femmes, de nos enfans et de nos gens. Nos affaires ne nous donnoyent pas assez de peine, prenons encores à nous tourmenter et rompre la teste de ceux de nos voisins et amis.

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Vah' quemquamne hominem in animum instituere, aut
Parare, quod sit charius quam ipse est sibi?

La solitude me semble avoir plus d'apparence et de raison à ceux qui ont donné au monde leur age plus actif et fleurissant, suivant l'exemple de Thales. C'est assez vescu pour autruy, vivons pour nous au moins ce bout de vie. Ramenons à nous et à nostre aise nos pensées et nos intentions. Ce n'est pas une legiere partie que de faire seurement sa retraicte; elle nous empesche assez sans y mesler d'autres entreprinses. Puis que Dieu nous donne loisir de disposer de nostre deslogement, preparons nous y; plions bagage; prenons de bon'heure congé de la compaignie; despetrons nous de ces violentes prinses qui nous engagent ailleurs et esloignent de nous. Il faut desnouer ces obligations si fortes, et meshuy aymer ce-cy et cela, mais n'espouser rien que soy. C'est à dire: le reste soit à nous, mais non pas joint et colé en façon qu'on ne le puisse desprendre sans nous escorcher et arracher ensemble quelque piece du nostre. La plus grande chose du monde, c'est de sçavoir estre à soy. Il est temps de nous desnouer de la societé, puis que nous n'y pouvons rien apporter. Et, qui ne peut prester, qu'il se defende d'emprunter. Noz forces nous faillent; retirons les et resserrons en nous. Qui peut renverser et confondre en soy les offices de l'amitié et de la compagnie, qu'il le face. En cette cheute, qui le rend inutile, poisant et importun aux autres, qu'il se garde d'estre importun à soy mesme, et poisant, et inutile. Qu'il se flatte et caresse, et surtout se regente; respectant et craignant sa raison et sa conscience, si qu'il ne puisse sans honte broncher en leur presence. Rarum est enim ut satis se quisque vereatur. Socrates dict que les jeunes se doivent faire instruire, les hommes s'exercer à bien faire, les vieils se retirer de toute occupation civile et militaire, vivants à leur discretion, sans obligation à nul certain office. Il y a des complexions plus propres à ces preceptes de la retraite les unes que les autres. Celles qui ont l'apprehension molle et làche, et un' affection et volonté delicate, et qui ne s'asservit ny s'employe pas aysément, desquels je suis et par naturelle condition et par discours, ils se plieront mieux à ce conseil que les ames actives et occupées qui embrassent tout et s'engagent par tout, qui se passionnent de [0101] toutes choses, qui s'offrent, qui se presentent et qui se donnent à toutes occasions.

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Il se faut servir de ces commoditez accidentales et hors de nous, en tant qu'elles nous sont plaisantes, mais sans en faire nostre principal fondement: ce ne l'est pas; ny la raison ny la nature ne le veulent. Pourquoy contre ses loix asservirons nous nostre contentement à la puissance d'autruy? D'anticiper aussi les accidens de fortune, se priver des commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs ont faict par devotion et quelques philosophes par discours, se servir soy-mesmes, coucher sur la dure, se crever les yeux, jetter ses richesses emmy la riviere, rechercher la douleur (ceux là pour, par le tourment de cette vie, en acquerir la beatitude d'un' autre; ceux-cy pour, s'estant logez en la plus basse marche, se mettre en seurté de nouvelle cheute), c'est l'action d'une vertu excessive. Les natures plus roides et plus fortes facent leur cachete mesmes glorieuse et exemplaire:

tuta et parvula laudo,
Cum res deficiunt, satis inter vilia fortis:
Verùm ubi quid melius contingit et unctius, idem
Hos sapere, et solos aio benè vivere, quorum
Conspicitur nitidis fundata pecunia villis.

Il y a pour moy assez affaire sans aller si avant. Il me suffit, sous la faveur de la fortune, me preparer à sa défaveur, et me representer, estant à mon aise, le mal advenir, autant que l'imagination y peut attaindre: tout ainsi que nous nous accoustumons aux joutes et tournois, et contrefaisons la guerre en pleine paix. Je n'estime point Arcesilaus le philosophe moins reformé, pour le sçavoir avoir usé d'ustensiles d'or et d'argent, selon que la condition de sa fortune le luy permettoit; et l'estime mieux que s'il s'en fust demis, de ce qu'il en usoit modereement et liberalement. Je voy jusques à quels limites va la necessité naturelle; et, considerant le pauvre mendiant à ma porte souvent plus enjoué et plus sain que moy, je me plante en sa place, j'essaye de chausser mon ame à son biaiz. Et, courant ainsi par les autres exemples, quoy que je pense la mort, la pauvreté, le mespris et la maladie à mes talons, je me resous aisément de [0101v] n'entrer en effroy de ce qu'un moindre que moy prend avec telle patience. Et ne puis croire que la bassesse de l'entendement puisse plus que la vigueur; ou que les effects du discours ne puissent arriver aux effects de l'accoustumance. Et, connoissant combien ces commoditez

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accessoires tiennent à peu, je ne laisse pas, en pleine jouyssance, de supplier Dieu, pour ma souveraine requeste, qu'il me rende content de moy-mesme et des biens qui naissent de moy. Je voy des jeunes hommes gaillards, qui ne laissent pas de porter dans leurs coffres une masse de pillules pour s'en servir quand le rheume les pressera, lequel ils craignent d'autant moins qu'ils en pensent avoir le remede en main. Ainsi faut il faire: et encore, si on se sent subject à quelque maladie plus forte, se garnir de ces medicamens qui assopissent et endorment la partie. L'occupation qu'il faut choisir à une telle vie, ce doit estre une occupation non penible ny ennuyeuse; autrement pour neant ferions nous estat d'y estre venuz chercher le sejour. Cela depend du goust particulier d'un chacun: le mien ne s'accommode aucunement au ménage. Ceux qui l'aiment, ils s'y doivent adonner avec moderation,

Conentur sibi res, non se submittere rebus.

C'est autrement un office servile que la mesnagerie, comme le nomme Saluste. Ell' a des parties plus excusables, comme le soing des jardinages, que Xenophon attribue à Cyrus; et se peut trouver un moyen entre ce bas et vile soing, tandu et plein de solicitude, qu'on voit aux hommes qui s'y plongent du tout, et cette profonde et extreme nonchalance laissant tout aller à l'abandon, qu'on voit en d'autres,

Democriti pecus edit agellos
Cultaque, dum peregre est animus sine corpore velox.

Mais oyons le conseil que donne le jeune Pline à Cornelius Rufus, son amy, sur ce propos de la solitude: Je te conseille, en [0102] cette pleine et grasse retraicte, où tu es, de quiter à tes gens ce bas et abject soing du mesnage, et t'adonner à l'estude des lettres, pour en tirer quelque chose qui soit toute tienne. Il entend la reputation: d'une pareille humeur à celle de Cicero, qui dict vouloir employer sa solitude et sejour des affaires publiques à s'en acquerir par ses escris une vie immortelle:

usque adeo ne
Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciat alter?

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Il semble que ce soit raison, puis qu'on parle de se retirer du monde, qu'on regarde hors de luy: ceux-cy ne le font qu'à demy. Ils dressent bien leur partie, pour quand ils n'y seront plus: mais le fruit de leur dessein, ils pretendent le tirer encore lors du monde, absens, par une ridicule contradiction. L'imagination de ceux qui, par devotion, recherchent la solitude, remplissant leur courage de la certitude des promesses divines en l'autre vie, est bien plus sainement assortie. Ils se proposent Dieu, object infini et en bonté et en puissance: l'ame a dequoy y ressasier ses desirs en toute liberté. Les afflictions, les douleurs leur viennent à profit, employées à l'acquest d'une santé et resjouyssance eternelle: la mort, à souhait, passage à un si parfait estat. L'aspreté de leurs regles est incontinent applanie par l'accoustumance; et les appetits charnels, rebutez et endormis par leur refus, car rien ne les entretient que l'usage et exercice. Cette seule fin d'une autre vie heureusement immortelle, merite loyalement que nous abandonnons les commoditez et douceurs de cette vie nostre. Et qui peut embraser son ame de l'ardeur de cette vive foy et esperance, reellement et constamment, il se bastit en la solitude une vie voluptueuse et delicate au delà de toute autre forme de vie. Ny la fin donc, ny le moyen de ce conseil ne me contente: nous retombons tous-jours de fievre en chaud mal. Cette occupation des livres est aussi penible que toute autre, et autant ennemie de la santé, qui doit estre principalement considerée. Et ne se faut point laisser endormir au plaisir qu'on y prend: c'est ce mesme plaisir qui perd le mesnagier, l'avaricieux, le voluptueux et l'ambitieux. Les sages nous apprennent assez à nous garder de la trahison de nos appetits, et à discerner les vrays plaisirs, et entiers, des plaisirs meslez et bigarrez de plus de peine. Car la pluspart des plaisirs, disent ils, nous chatouillent et embrassent pour nous estrangler, comme faisoyent les larrons que les Aegyptiens appelloient Philistas. Et, si la douleur de teste nous venoit avant l'yvresse, nous nous garderions de trop boire. Mais la volupté, pour nous tromper, marche devant et nous cache sa suite. Les livres sont plaisans; mais, si de leur frequentation nous en perdons en fin la gayeté et la santé, nos meilleures pieces, quittons les. Je suis de ceux qui pensent leur fruict ne pouvoir contrepoiser cette perte. Comme les hommes qui se sentent de long temps affoiblis par quelque indisposition, se rengent à la fin à la mercy de la medecine, et se font desseigner par art certaines regles de vivre pour ne les plus outrepasser: aussi celuy qui se retire, ennuié et dégousté de la vie commune, doit former cette-cy aux regles de la raison,

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l'ordonner et renger par [0102v] premeditation et discours. Il doit avoir prins congé de toute espece de travail, quelque visage qu'il porte; et fuïr en general les passions qui empeschent la tranquillité du corps et de l'ame, et choisir la route qui est plus selon son humeur,

Unusquisque sua noverit ire via.

Au menage, à l'estude, à la chasse et tout autre exercice, il faut donner jusques aux derniers limites du plaisir, et garder de s'engager plus avant, où la peine commence à se mesler parmy. Il faut reserver d'embesoignement et d'occupation autant seulement qu'il en est besoing pour nous tenir en haleine, et pour nous garantir des incommoditez que tire apres soy l'autre extremité d'une lache oysiveté et assopie. Il y a des sciences steriles et épineuses, et la plus part forgées pour la presse: il les faut laisser à ceux qui sont au service du monde. Je n'ayme, pour moy, que des livres ou plaisans et faciles, qui me chatouillent, ou ceux qui me consolent et conseillent à regler ma vie et ma mort:

tacitum sylvas inter reptare salubres,
Curantem quidquid dignum sapiente bonoque est.

Les gens plus sages peuvent se forger un repos tout spirituel, ayant l'ame forte et vigoureuse. Moy qui l'ay commune, il faut que j'ayde à me soutenir par les commoditez corporelles; et, l'aage m'ayant tantost desrobé celles qui estoyent plus à ma fantasie, j'instruis et aiguise mon appetit à celles qui restent plus sortables à cette autre saison. Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes l'usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poingts, les uns apres les autres:

carpamus dulcia; nostrum est
Quod vivis: cinis et manes et fabula fies.

Or, quant à la fin que Pline et Cicero nous proposent, de la [0103] gloire, c'est bien loing de mon compte. La plus contraire humeur à la retraicte, c'est l'ambition. La gloire et le repos sont choses qui ne peuvent loger

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en mesme giste. A ce que je voy, ceux-cy n'ont que les bras et les jambes hors de la presse; leur ame, leur intention y demeure engagée plus que jamais:

Tun', vetule, auriculis alienis colligis escas?

Ils se sont seulement reculez pour mieux sauter, et pour, d'un plus fort mouvement, faire une plus vive faucée dans la trouppe. Vous plaist-il voir comme ils tirent court? d'un grain? Mettons au contrepois l'advis de deux philosophes, et de deux sectes tres differentes, escrivans, l'un à Idomeneus, l'autre à Lucilius, leurs amis, pour, du maniement des affaires et des grandeurs, les retirer à la solitude. Vous avez (disent-ils) vescu nageant et flotant jusques à present, venez vous en mourir au port. Vous avez donné le reste de vostre vie à la lumiere, donnez cecy à l'ombre. Il est impossible de quitter les occupations, si vous n'en quittez le fruit: à cette cause, défaites vous de tout soing de nom et de gloire. Il est dangier que la lueur de vos actions passées ne vous esclaire que trop, et vous suive jusques dans vostre taniere. Quitez avecq les autres voluptez celle qui vient de l'approbation d'autruy; et, quant à vostre science et suffisance, ne vous chaille, elle ne perdra pas son effect, si vous en valez mieux vous mesme. Souvienne vous de celuy à qui, comme on demandast à quoy faire il se pénoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de guiere de gens: J'en ay assez de peu, respondit-il, j'en ay assez d'un, j'en ay assez de pas un. Il disoit vray: vous et un compagnon estes assez suffisant theatre l'un à l'autre, ou vous à vous-mesmes. Que le peuple vous soit un, et un vous soit tout le peuple. C'est une lasche ambition de vouloir tirer gloire de son oysiveté et de sa cachette. Il faut faire comme les animaux qui effacent la trace, à la porte de leur taniere. Ce n'est plus ce qu'il vous faut [0103v] chercher, que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous parliez à vous mesmes. Retirez vous en vous, mais preparez vous premierement de vous y recevoir: ce seroit folie de vous fier à vous mesmes , si vous ne vous sçavez gouverner. Il y a moyen de faillir en la solitude comme en la compagnie. Jusques à ce que vous vous soiez rendu tel, devant qui vous n'osiez clocher, et jusques à ce que vous ayez honte et respect de vous mesmes, observentur species honestae animo, presentez vous tousjours en l'imagination Caton, Phocion et Aristides, en la presence desquels les fols mesmes cacheroient leurs fautes, et establissez les contrerolleurs de toutes vos intentions:

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si elles se detraquent, leur reverence les remettra en train. Ils vous contiendront en cette voie de vous contenter de vous mesmes, de n'emprunter rien que de vous, d'arrester et fermir vostre ame en certaines et limitées cogitations où elle se puisse plaire; et ayant entendu les vrays biens, desquels on jouit à mesure qu'on les entend, s'en contenter, sans desir de prolongement de vie ny de nom. Voylà le conseil de la vraye et naifve philosophie, non d'une philosophie ostentatrice et parliere, comme est celle des deux premiers.

Chapitre 40

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Consideration sur Cicéron

Encor' un traict à la comparaison de ces couples. Il se tire des escris de Cicero et de ce Pline (peu retirant, à mon advis, aux humeurs de son oncle), infinis tesmoignages de nature outre mesure ambitieuse: entre autres qu'ils sollicitent, au sceu de tout le monde, les historiens de leur temps de ne les oublier en leurs registres; et la fortune, comme par despit, a faict durer jusques à nous la vanité de ces requestes, et pieça faict perdre ces histoires. Mais cecy surpasse toute bassesse de coeur, en personnes de tel rang, d'avoir voulu tirer quelque principale gloire du caquet et de la [0104] parlerie, jusques à y employer les lettres privées écriptes à leurs amis: en maniere que, aucunes ayant failly leur saison pour estre envoyées, ils les font ce neantmoins publier avec cette digne excuse qu'ils n'ont pas voulu perdre leur travail et veillées. Sied-il pas bien à deux consuls Romains, souverains magistrats de la chose publique emperiere du monde, d'employer leur loisir à ordonner et fagoter gentiment une belle missive, pour en tirer la reputation de bien entendre le langage de leur nourrisse? Que feroit pis un simple maistre d'école qui en gaignat sa vie? Si les gestes de Xenophon et de Caesar n'eussent de bien loing surpassé leur eloquence, je ne croy pas qu'ils les eussent jamais escris. Ils ont cherché à recommander non leur dire, mais leur faire. Et, si la

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perfection du bien parler pouvoit apporter quelque gloire sortable à un grand personnage, certainement Scipion et Laelius n'eussent pas resigné l'honneur de leurs comedies et toutes les mignardises et delices du langage Latin à un serf Afriquain: car, que cet ouvrage soit leur, sa beauté et son excellence le maintient assez, et Terence l'advoue luy mesme. On me feroit desplaisir de me desloger de cette creance. C'est une espece de mocquerie et d'injure de vouloir faire valoir un homme par des qualitez mes-advenantes à son rang, quoy qu'elles soient autrement louables, et par les qualitez aussi qui ne doivent pas estre les siennes principales: comme qui loueroit un Roy d'estre bon peintre, ou bon architecte, ou encore bon arquebouzier, ou bon coureur de bague; ces louanges ne font honneur, si elles ne sont presentées en foule, et à la suite de celles qui luy sont propres: à sçavoir de la justice et de la science de conduire son peuple en paix et en guerre. De cette façon faict honneur à Cyrus l'agriculture, et à Charlemaigne l'eloquence et connoissance des bonnes lettres. J'ay veu de mon temps, en plus forts termes, des personnages qui tiroient d'escrire et leurs titres et leur vocation desadvouer leur apprentissage, corrompre leur plume et affecter l'ignorance de qualité si vulgaire et que nostre peuple tient ne se rencontrer guere en mains sçavantes: se recommandant par meilleures qualitez. Les compaignons de Demosthenes en l'ambassade vers Philippus louoient ce Prince d'estre beau, eloquent [0104v] et bon beuveur: Demosthenes disoit que c'estoient louanges qui appartenoient mieux à une femme, à un advocat, à une esponge, qu'à un Roy.

Imperet bellante prior, jacentem
Lenis in hostem.

Ce n'est pas sa profession de sçavoir ou bien chasser ou bien dancer,

Orabunt causas alii, caelique meatus
Describent radio, et fulgentia sidera dicent;
Hic regere imperio populos sciat.

Plutarque dict d'avantage, que de paroistre si excellent en ces parties moins necessaires, c'est produire contre soy le tesmoignage

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d'avoir mal dispencé son loisir et l'estude, qui devoit estre employé à choses plus necessaires et utiles. De façon que Philippus, Roy de Macedoine, ayant ouy ce grand Alexandre, son fils, chanter en un festin à l'envy des meilleurs musiciens: N'as tu pas honte, luy dict-il, de chanter si bien? Et, à ce mesme Philippus, un musicien contre lequel il debatoit de son art: Ja à Dieu ne plaise, Sire, dit-il, qu'il t'advienne jamais tant de mal que tu entendes ces choses là mieux que moy. Un Roy doit pouvoir respondre comme Iphicrates respondit à l'orateur qui le pressoit en son invective, de cette maniere: Et bien, qu'es-tu pour faire tant le brave? es-tu homme d'armes? es-tu archier? es-tu piquier?--Je ne suis rien de tout cela, mais je suis celuy qui sçait commander à tous ceux-là. Et Antisthenes print pour argument de peu de valeur en Ismenias, dequoy on le vantoit d'estre excellent joueur de flutes. Je sçay bien, quand j'oy quelqu'un qui s'arreste au langage des Essais, que j'aimeroye mieux qu'il s'en teust. Ce n'est pas tant eslever les mots, comme c'est deprimer le sens, d'autant plus picquamment que plus obliquement. Si suis je trompé, si guere d'autres donnent plus à prendre en la matiere, et, comment que ce soit, mal ou bien, si nul escrivain l'a semée ny guere plus materielle ny au moins plus drue en son papier. Pour en ranger davantage, je n'en entasse que les testes. Que j'y attache leur suitte, je multiplieray plusieurs fois ce volume. Et combien y ay-je espandu d'histoires qui ne disent mot, lesquelles qui voudra esplucher un peu ingenieusement, en produira infinis Essais. Ny elles, ny mes allegations ne servent pas toujours simplement d'exemple, d'authorité ou d'ornement. Je ne les regarde pas seulement par l'usage que j'en tire. Elles portent souvent, hors de mon propos, la semence d'une matiere plus riche et plus hardie, et sonnent à gauche un ton plus delicat, et pour moy qui n'en veux exprimer d'avantage, et pour ceux qui rencontreront mon air. Revenant à la vertu parliere, je ne trouve pas grand choix entre ne sçavoir dire que mal, ou ne sçavoir rien que bien dire. Non est ornamentum virile concinnitas. Les sages disent que, pour le regard du sçavoir, il n'est que la philosophie, et, pour le regard des effets, que la vertu, qui generalement soit propre à tous degrez et à tous ordres.

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Il y a quelque chose de pareil en ces autres deux philosophes, car ils promettent aussi eternité aux lettres qu'ils escrivent à leurs amis; mais c'est [0105] d'autre façon, et s'accommodant pour une bonne fin à la vanité d'autruy: car ils leur mandent que si le soing de se faire connoistre aux siecles advenir et de la renommée les arreste encore au maniement des affaires, et leur fait craindre la solitude et la retraicte où ils les veulent appeller, qu'ils ne s'en donnent plus de peine: d'autant qu'ils ont assez de credit avec la posterité pour leur respondre que, ne fut que par les lettres qu'ils leur escrivent, ils rendront leur nom aussi conneu et fameus que pourroient faire leurs actions publiques. Et, outre cette difference, encore ne sont ce pas lettres vuides et descharnées, qui ne se soutiennent que par un delicat chois de mots, entassez et rangez à une juste cadence, ains farcies et pleines de beaux discours de sapience, par lesquelles on se rend non plus eloquent, mais plus sage, et qui nous apprennent non à bien dire, mais à bien faire. Fy de l'eloquence qui nous laisse envie de soy, non des choses; si ce n'est qu'on die que celle de Cicero, estant en si extreme perfection, se donne corps elle mesme. J'adjousteray encore un conte que nous lisons de luy à ce propos, pour nous faire toucher au doigt son naturel. Il avoit à orer en public, et estoit un peu pressé du temps pour se preparer à son aise. Eros, l'un de ses serfs, le vint advertir que l'audience estoit remise au lendemain. Il en fut si aise qu'il luy donna liberté pour cette bonne nouvelle. Sur ce subject de lettres, je veux dire ce mot, que c'est un ouvrage auquel mes amys tiennent que je puis quelque chose. Et eusse prins plus volontiers ceste forme à publier mes verves, si j'eusse eu à qui parler. Il me falloit, comme je l'ay eu autrefois, un certain commerce qui m'attirast, qui me soustinst et souslevast. Car de negocier au vent, comme d'autres, je ne sçauroy que de songes, ny forger des vains noms à entretenir en chose serieuse: ennemy juré de toute falsification. J'eusse esté plus attentif et plus seur, ayant une addresse forte et amie, que je ne suis, regardant les divers visages d'un peuple. Et suis deçeu, s'il ne m'eust mieux succédé. J'ay naturellement un stile comique et privé, mais c'est d'une forme mienne, inepte aux negotiations publiques, comme en toutes façons est mon langage: trop serré, desordonné, couppé, particulier; et ne m'entens pas en lettres ceremonieuses, qui n'ont autre substance que d'une belle enfileure de paroles courtoises. Je n'ay ny la faculté ny le goust de ces longues offres d'affection et de service. Je n'en crois pas tant, et [0105v] me desplaist d'en dire guiere outre ce que j'en crois.

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C'est bien loing de l'usage present: car il ne fut jamais si abjecte et servile prostitution de presentations; la vie, l'ame, devotion, adoration, serf, esclave, tous ces mots y courent si vulgairement que, quand ils veulent faire sentir une plus expresse volonté et plus respectueuse, ils n'ont plus de maniere pour l'exprimer. Je hay à mort de sentir au flateur: qui faict que je me jette naturellement à un parler sec, rond et cru qui tire, à qui ne me cognoit d'ailleurs, un peu vers le dedaigneux. J'honnore le plus ceux que j'honnore le moins; et, où mon ame marche d'une grande allegresse, j'oublie les pas de la contenance. Et m'offre maigrement et fierement à ceux à qui je suis. Et me presente moins à qui je me suis le plus donné: il me semble qu'ils le doivent lire en mon coeur, et que l'expression de mes paroles fait tort à ma conception. A bienvienner, à prendre congé, à remercier, à saluer, à presenter mon service, et tels complimens verbeux des loix ceremonieuses de nostre civilité, je ne cognois personne si sottement sterile de langage que moy. Et n'ay jamais esté employé à faire des lettres de faveur et recommendation, que celuy pour qui c'estoit n'ait trouvées seches et laches. Ce sont grands imprimeurs de lettres que les Italiens. J'en ay, ce crois-je, cent divers volumes: celles de Annibale Caro me semblent les meilleures. Si tout le papier que j'ay autresfois barbouillé pour les dames, estoit en nature, lors que ma main estoit veritablement emportée par ma passion, il s'en trouveroit à l'adventure quelque page digne d'estre communiquée à la jeunesse oysive, embabouinée de cette fureur. J'escris mes lettres tousjours en poste, et si precipiteusement que, quoy que je peigne insupportablement mal, j'ayme mieux escrire de ma main que d'y en employer un'autre, car je n'en trouve poinct qui me puisse suyvre, et ne les transcris jamais. J'ay accoustumé les grands qui me connoissent, à y supporter des litures et des trasseures, et un papier sans plieure et sans marge. Celles qui me coustent le plus sont celles qui valent le moins: depuis que je les traine, c'est signe que je n'y suis pas. Je commence volontiers sans project; le premier traict produict le second. Les lettres de ce temps sont plus en bordures et prefaces, qu'en matiere. Comme j'ayme mieux composer deux lettres que d'en clorre et plier une, et resigne tousjours [0106] cette commission à quelque autre: de mesme, quand la matiere est achevée, je donrois volontiers à quelqu'un la charge d'y adjouster ces longues harengues, offres et prieres que nous logeons sur la

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fin, et desire que quelque nouvel usage nous en descharge; comme aussi de les inscrire d'une legende de qualitez et tiltres, pour ausquels ne broncher, j'ay maintesfois laissé d'escrire, et notamment à gens de justice et de finance. Tant d'innovations d'offices, une si difficile dispensation et ordonnance de divers noms d'honneur, lesquels, estant si cherement acheptez, ne peuvent estre eschangez ou oubliez sans offense. Je trouve pareillement de mauvaise grace d'en charger le front et inscription des livres que nous faisons imprimer.

Chapitre 41

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De ne Communiquer sa Gloire

De toutes les resveries du monde, la plus receue et plus universelle est le soing de la reputation et de la gloire, que nous espousons jusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont bien effectuels et substantiaux, pour suyvre cette vaine image et cette simple voix qui n'a ny corps ny prise:

La fama, ch' invaghisce a un dolce suono
Gli superbi mortali, et par si bella,
E un echo, un sogno, anzi d'un sogno un ombra
Ch' ad ogni vento si dilegua et sgombra.

Et, des humeurs des-raisonnables des hommes, il semble que les philosophes mesmes se défacent plus tard et plus envis de ceste-cy que de nulle autre. C'est la plus revesche et opiniastre: Quia etiam bene proficientes animos tentare non cessat. Il n'en est guiere de laquelle la raison accuse si clairement la vanité, mais elle a ses racines si vifves en nous, que je ne sçay si jamais aucun s'en est peu nettement descharger. Apres que vous [
0106v] avez tout dict et tout creu pour la desadvouer, elle produict contre vostre discours une inclination si intestine que vous avez peu que tenir à l'encontre. Car, comme dit Cicero, ceux mesmes qui la combatent, encores veulent-ils que les livres qu'ils en escrivent, portent au front leur nom, et se veulent rendre glorieux de ce qu'ils ont mesprisé la gloire. Toutes

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autres choses tombent en commerce: nous prestons nos biens et nos vies au besoin de nos amis; mais de communiquer son honneur et d'estrener autruy de sa gloire, il ne se voit guieres. Catulus Luctatius, en la guerre contre les Cymbres, ayant faict tous ses efforts d'arrester ses soldats qui fuyoient devant les ennemis, se mit luy-mesmes entre les fuyards, et contrefit le couard, affin qu'ils semblassent plustost suivre leur capitaine que fuyr l'ennemy: c'estoit abandonner sa reputation pour couvrir la honte d'autruy. Quand l'Empereur Charles cinquiesme passa en Provence, l'an mil cinq cens trente sept, on tient que Anthoine de Lève, voyant son maistre resolu de ce voiage et l'estimant luy estre merveilleusement glorieux, opinoit toutefois le contraire et le desconseilloit, à cette fin que toute la gloire et honneur de ce conseil en fut attribué à son maistre, et qu'il fut dict son bon advis et sa prevoiance avoir esté telle que, contre l'opinion de tous, il eust mis à fin une si belle entreprinse: qui estoit l'honnorer à ses despens. Les Ambassadeurs Thraciens, consolans Archileonide, mere de Brasidas, de la mort de son fils, et le haut-louans jusques à dire qu'il n'avoit point laissé son pareil, elle refusa cette louange privée et particuliere pour la rendre au public: Ne me dites pas cela, fit-elle, je sçay que la ville de Sparte a plusieurs citoyens plus grands et plus vaillans qu'il n'estoit. En la bataille de Crecy, le Prince de Gales, encores fort jeune, avoit l'avant-garde à conduire: le principal effort du rencontre fust en cet endroit: les seigneurs qui l'accompagnoient, se [0107] trouvans en dur party d'armes, mandarent au Roy Edouard de s'approcher pour les secourir: il s'enquit de l'estat de son fils, et, luy ayant esté respondu qu'il estoit vivant et à cheval: Je luy ferois, dit-il, tort de luy aller maintenant desrober l'honneur de la victoire de ce combat qu'il a si long temps soustenu; quelque hazard qu'il y ait, elle sera toute sienne. Et n'y voulut aller ny envoier, sçachant, s'il y fust allé, qu'on eust dict que tout estoit perdu sans son secours, et qu'on luy eust attribué l'advantage de cet exploit: semper enim quod postremum adjectum est, id rem totam videtur traxisse. Plusieurs estimoyent à Romme, et se disoit communément, que les principaux beaux-faits de Scipion estoyent en partie deus à Laelius, qui toutesfois alla tousjours promouvant et secondant la grandeur et gloire de Scipion, sans aucun soing de la sienne. Et Theopompus, Roy de Sparte, à celuy qui luy disoit que la chose publique demeuroit sur ses pieds, pour autant qu'il sçavoit bien commander: C'est plustost, dict-il, parce que le peuple sçait bien obeyr. Comme les femmes qui succedoient aux pairies, avoient, nonobstant leur sexe, droit d'assister et opiner aux causes qui apartienent à la jurisdiction des pairs: aussi les pairs ecclesiastiques, nonobstant leur

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profession, estoient tenus d'assister nos Roys en leurs guerres, non seulement de leurs amis et serviteurs, mais de leur personne aussi. L'Evesque de Beauvais, se trouvant avec Philippe Auguste en la bataille de Bouvines, participoit bien fort courageusement à l'effect, mais il luy sembloit ne devoir toucher au fruit et gloire de cet exercice, sanglant et violent. Il mena, de sa main, plusieurs des ennemis à raison ce jour-là; et les donnoit au premier gentilhomme qu'il trouvoit, à esgosiller ou prendre prisonniers: luy en resignant toute l'execution; et le fict ainsin de Guillaume Comte de Salsberi à messire Jean de Nesle; d'une pareille subtilité de conscience à cett' autre: il vouloit bien assommer, mais non pas blesser, et pourtant ne combattoit que de masse. Quelcun, en mes jours, estant reproché par le Roy d'avoir mis les mains sur un prestre le nioit fort et ferme: c'estoit qu'il l'avoit battu et foulé aux pieds.

Chapitre 42

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De l'Inequalité Qui Est entre Nous Plutarque dit en quelque lieu qu'il ne trouve point si grande distance de beste à beste, comme il trouve d'homme à homme. Il parle de la suffisance de l'ame et qualitez internes. A la verité, je trouve si loing d'Epaminundas, comme je l'imagine, jusques à tel que je connois, je dy capable de sens commun, que j'encherirois volontiers sur Plutarque; et dirois qu'il y a plus de distance de tel à tel homme qu'il n'y a de tel homme à telle beste: hem vir viro quid praestat;

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Et qu'il y a autant de degrez d'esprits qu'il y a d'icy au ciel de brasses, et autant innumerables. Mais, à propos de l'estimation des hommes, c'est merveille que, sauf nous, aucune chose ne s'estime que [0107v] par ses propres qualitez. Nous louons un cheval de ce qu'il est vigoureux et adroit,

volucrem
Sic laudamus equum, facili cui plurima palma
Fervet, et exultat rauco victoria circo,

non de son harnois; un levrier de sa vitesse, non de son colier: un oyseau de son aile, non de ses longes et sonettes. Pourquoy de mesmes n'estimons nous un homme par ce qui est sien? Il a un grand train, un beau palais, tant de credit, tant de rente: tout cela est autour de luy, non en luy. Vous n'achetez pas un chat en poche. Si vous marchandez un cheval, vous lui ostez ses bardes, vous le voyez nud et à descouvert; ou, s'il est couvert, comme on les presentoit anciennement aux Princes à vandre, c'est par les parties moins necessaires, afin que vous ne vous amusez pas à la beauté de son poil ou largeur de sa croupe, et que vous vous arrestez principalement à considerer les jambes, les yeux et le pied, qui sont les membres les plus utiles,

Regibus hic mos est: ubi equos mercantur, opertos
Inspiciunt, ne, si facies, ut saepe, decora
Molli fulta pede est, emptorem inducat hiantem,
Quod pulchrae clunes, breve quod caput, ardua cervix.

Pourquoy, estimant un homme, l'estimez vous tout enveloppé et empacqueté? Il ne nous faict montre que des parties qui ne sont aucunement siennes, et nous cache celles par lesquelles seules on peut vrayement juger de son estimation. C'est le pris de l'espée que vous cherchez, non de la guaine: vous n'en donnerez à l'adventure pas un quatrain, si vous l'avez despouillé. Il le faut juger par luy mesme, non par ses atours. Et, comme dit tres-plaisamment un ancien: Sçavez vous pourquoy vous l'estimez grand? Vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n'est pas de la statue. Mesurez le sans ses [0108] eschaces: qu'il mette à part ses richesses et honneurs, qu'il se presente en chemise. A il le corps propre à ses functions,

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sain et allegre? Quelle ame a il? est elle belle, capable et heureusement pourveue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l'autruy? la fortune n'y a elle que voir? Si, les yeux ouverts, elle attend les espées traites; s'il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la bouche ou par le gosier; si elle est rassise, equable et contente: c'est ce qu'il faut veoir, et juger par là les extremes differences qui sont entre nous. Est-il

sapiens, sibique imperiosus,
Quem neque pauperies, neque mors, neque vincula terrent.
Responsare cupidinibus, contemnere honores
Fortis, et in seipso totus teres atque rotundus.
Externi ne quid valeat per laeve morari.
In quem manca ruit semper fortuna?

un tel homme est cinq cens brasses au-dessus des Royaumes et des duchez: il est luy mesmes à soy son empire. Sapiens pol ipse fingit fortunam sibi. Que luy reste il à desirer?

Non ne videmus
Nil aliud sibi naturam latrare, nisi ut quoi
Corpore sejunctus dolor absit, mente fruatur,
Jucundo sensu cura semotus metuque?

Comparez luy la tourbe de nos hommes, stupide, basse, servile, instable, et continuellement flotante en l'orage des passions diverses qui la poussent et repoussent: pendant toute d'autruy; il y a plus d'esloignement que du Ciel à la terre: et toutefois l'aveuglement de nostre usage est tel, que nous en faisons peu ou point d'estat, là où, si nous considerons un paisan et un Roy, un noble et un villain, un magistrat et un homme privé, un riche et un pauvre, il se presente soudain à nos yeux un' extreme disparité, qui ne sont differents par maniere de dire qu'en leurs [0108v] chausses.

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En Thrace le Roy estoit distingué de son peuple d'une plaisante manière, et bien r'encherie. Il avoit une religion à part, un Dieu tout à luy qu'il n'appartenoit à ses subjects d'adorer: c'estoit Mercure; et luy dédaignoit les leurs, Mars, Bacchus, Diane. Ce ne sont pourtant que peintures, qui ne font aucune dissemblance essentielle. Car, comme les joueurs de comedie, vous les voyez sur l'eschaffaut faire une mine de Duc et d'Empereur; mais, tantost apres, les voylà devenuz valets et crocheteurs miserables, qui est leur nayfve et originelle condition: aussi l'Empereur, duquel la pompe vous esblouit en public,

Scilicet et grandes viridi cum luce smaragdi
Auro includuntur, teriturque Thalassima vestis
Assiduè, et Veneris sudorem exercita potat,

voyez le derriere le rideau, ce n'est rien qu'un homme commun, et, à l'adventure, plus vil que le moindre de ses subjects. Ille beatus introrsum est. Istius bracteata felicitas est. La couardise, l'irresolution, l'ambition, le despit et l'envie l'agitent comme un autre:

Non enim gazae neque consularis
Summovet lictor miseros tumultus
Mentis et curas laqueata circum
Tecta volantes;

et le soing et la crainte le tiennent à la gorge au milieu de ses armées,

Re veràque metus hominum, curaeque sequaces,
Nec metuunt sonitus armorum, nec fera tela;
Audactérque inter reges, rerumque potentes
Versantur, neque fulgorem reverentur ab auro.

La fiebvre, la migraine et la goutte l'espargnent elles non plus que nous? Quand la vieillesse luy sera sur les espaules, les archiers de sa

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garde l'en deschargeront ils? Quand la frayeur de la mort le transira, se r'asseurera il par l'assistance des gentils-hommes de sa chambre? Quand il sera en jalousie et caprice, nos bonnettades le remettront elles? Ce ciel de lict tout enflé d'or et de perles, n'a aucune vertu à rappaiser les tranchées d'une verte colique:

Nec calidae citius decedunt corpore febres,
Textilibus si in picturis ostroque rubenti [0109]
Jacteris, quam si plebeia in veste cubandum est.

Les flateurs du grand Alexandre luy faisoyent à croire qu'il estoit fils de Jupiter: un jour, estant blessé, regardant escouler le sang de sa plaie: Et bien, qu'en dites-vous? fit-il, est-ce pas icy un sang vermeil et purement humain? Il n'est pas de la trampe de celuy que Homere fait escouler de la playe des dieux. Hermodorus, le poete, avoit fait des vers en l'honneur d'Antigonus, où il l'appelloit fils du Soleil; et luy au contraire: Celuy, dit-il, qui vuide ma chaize percée, sçait bien qu'il n'en est rien. C'est un homme pour tous potages; et si, de soy-mesmes, c'est un homme mal né, l'empire de l'univers ne le sçauroit rabiller:

puellae
Hunc rapiant; quicquid calcaverit hic, rosa fiat,

quoy pour cela, si c'est une ame grossiere et stupide? La volupté mesme et le bonheur ne se perçoivent point sans vigueur et sans esprit:

haec perinde sunt, ut illius animus qui ea possidet,
Qui uti scit, ei bona; illi qui non utitur rectè, mala.

Les biens de la fortune, tous tels qu'ils sont, encores faut il avoir du sentiment pour les savourer. C'est le jouïr, non le posseder, qui nous rend heureux:

Non domus et fundus, non aeris acervus et auri
Aegroto domini deduxit corpore febres,
Non animo curas: valeat possessor oportet,
Qui comportatis rebus benè cogitat uti.

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Qui cupit aut metuit, juvat illum sic domus aut res,
Ut lippum pictae tabulae, fomenta podagram.

Il est un sot, son goust est mousse et hebeté; il n'en jouit non plus qu'un morfondu de la douceur du vin Grec, ou qu'un cheval de la richesse du harnois duquel on l'a paré; tout ainsi, comme Platon dict, que la santé, la beauté, la force, les richesses, et tout ce qui s'appelle bien, est egalement mal à l'injuste comme bien au juste, et le mal au rebours. Et puis, où le corps et l'esprit sont en mauvais estat, à quoy faire ces [0109v] commoditez externes? veu que la moindre picqueure d'espingle, et passion de l'ame est suffisante à nous oster le plaisir de la monarchie du monde. A la premiere strette que luy donne la goutte, il a beau estre Sire et Majesté,

Totus et argento conflatus, totus et auro,

perd il pas le souvenir de ses palais et de ses grandeurs? S'il est en colere, sa principauté le garde elle de rougir, de paslir, de grincer les dents, comme un fol? Or, si ç'est un habile homme et bien né, la royauté adjoute peu à son bon'heur:

Si ventri bene, si lateri est pedibusque tuis, nil
Divitiae poterunt regales addere majus;

il voit que ce n'est que biffe et piperie. Oui, à l'adventure il sera de l'advis du Roy Seleucus, que, qui sçauroit le poix d'un sceptre ne daigneroit l'amasser, quand il le trouveroit à terre; il le disoit pour les grandes et penibles charges qui touchent un bon Roy. Certes, ce n'est pas peu de chose que d'avoir à regler autruy, puis qu'à regler nous mesmes il se presente tant de difficultez. Quant au commander, qui semble estre si doux, considerant l'imbecillité du jugement humain et la difficulté du chois és choses nouvelles et doubteuses, je suis fort de cet advis, qu'il est bien plus aisé et plus plaisant de suivre que de guider, et que c'est un grand sejour d'esprit de n'avoir à tenir qu'une voie tracée et à respondre que de soy:

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Ut satius multo jam sit parere quietum,
Quam regere imperio res velle.

Joint que Cyrus disoit qu'il n'appartenoit de commander à homme qui ne vaille mieux que ceux à qui il commande.
Mais le Roy Hieron, en Xenophon, dict davantage: qu'en la jouyssance des voluptez mesmes, ils sont de pire condition que les privez, d'autant que l'aysance et la facilité leur oste l'aigre-douce pointe que nous y trouvons,

Pinguis amor nimiumque potens, in taedia nobis [0110]
Vertitur, et stomacho dulcis ut esca nocet.

Pensons nous que les enfans de coeur prennent grand plaisir à la musique? la sacieté la leur rend plustost ennuyeuse. Les festins, les danses, les masquarades, les tournois, rejouyssent ceux qui ne les voyent pas souvent et qui ont désiré de les voir: mais, à qui en faict ordinaire, le goust en devient fade et mal plaisant; ny les dames ne chatouillent celuy qui en joyt à coeur saoul. Qui ne se donne loisir d'avoir soif, ne sçauroit prendre plaisir à boire. Les farces des bateleurs nous res-jouissent, mais, aux joueurs, elles servent de corvée. Et qu'il soit ainsi, ce sont delices aux Princes, c'est leur feste, de se pouvoir quelque fois travestir et démettre à la façon de vivre basse et populaire,

Plerumque gratae principibus vices,
Mundaeque parvo sub lare pauperum
Caenae, sine aulaeis et ostro,
Solicitam explicuere frontem.

Il n'est rien si empeschant, si desgouté, que l'abondance. Quel appetit ne se rebuteroit à veoir trois cents femmes à sa merci, comme les a le grand seigneur en son serrail? Et quel appetit et visage de chasse s'estoit reservé celuy de ses ancestres qui n'alloit jamais aux champs à moins de sept mille fauconniers? Et, outre cela, je croy que ce lustre de grandeur apporte non legieres incommoditez à la jouyssance des plaisirs plus doux: ils sont trop esclairez et trop en butte.

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Et, je ne sçay comment, on requiert plus d'eux de cacher et couvrir leur faute. Car ce qui est à nous indiscretion, à eux le peuple juge que ce soit tyrannie, mespris et desdain des loix; et, outre l'inclination au vice, il semble qu'ils y adjoustent encore le plaisir de gourmander et sousmettre à leur pieds les observances publiques. De vray Platon, en son Gorgias, definit tyran celuy qui a licence en une cité de faire tout ce qui luy plaist. Et souvent, à cette cause, la montre et publication de leur vice blesse plus que le vice mesme. Chacun craint à estre espié et contrerollé: ils le sont jusques à leurs contenances et à leurs pensées, tout le peuple estimant avoir droict et interest d'en juger; outre ce que les taches s'agrandissent selon l'eminence et clarté du lieu où elles sont assises, et qu'un seing et une verrue au front paroissent plus que ne faict [0110v] ailleurs une balafre. Voylà pourquoy les poetes feignent les amours de Jupiter conduites soubs autre visage que le sien; et, de tant de practiques amoureuses qu'ils luy attribuent, il n'en est qu'une seule, ce me semble, où il se trouve en sa grandeur et Majesté. Mais revenons à Hyeron: il recite aussi combien il sent d'incommoditez en sa royauté, pour ne pouvoir aller et voyager en liberté, estant comme prisonnier dans les limites de son païs; et qu'en toutes ses actions il se trouve enveloppé d'une facheuse presse. De vray, à voir les nostres tous seuls à table, assiegez de tant de parleurs et regardans inconnuz, j'en ay eu souvent plus de pitié que d'envie. Le Roy Alphonse disoit que les asnes estoyent en cela de meilleure condition que les Roys: leurs maistres les laissent paistre à leur aise, là où les Roys ne peuvent pas obtenir cela de leurs serviteurs. Et ne m'est jamais tombé en fantasie que ce fut quelque notable commodité à la vie d'un homme d'entendement, d'avoir une vingtaine de contrerolleurs à sa chaise percée; ny que les services d'un homme qui a dix mille livres de rente, ou qui a pris Casal, ou defendu Siene, luy soyent plus commodes et acceptables que d'un bon valet et bien experimenté. Les avantages principesques sont quasi avantages imaginaires. Chaque degré de fortune a quelque image de principauté. Caesar appelle Roytelets tous les Seigneurs ayant justice en France de son temps. De vray, sauf le nom de Sire, on va bien avant avec nos Roys. Et voyez aux Provinces esloingnées de la Cour, nommons Bretaigne pour exemple, le train, les subjects, les officiers, les occupations, le service et cerimonie d'un

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Seigneur retiré et casanier, nourry entre ses valets; et voyes aussi le vol de son imagination: il n'est rien plus Royal; il oyt parler de son maistre une fois l'an, comme du Roy de Perse, et ne le recognoit que par quelque vieux cousinage [0111] que son secretaire tient en registre. A la verité, nos loix sont libres assez, et le pois de la souveraineté ne touche un gentil-homme François à peine deux fois en sa vie. La subjection essentielle et effectuelle ne regarde d'entre nous que ceux qui s'y convient et qui ayment à s'honnorer et enrichir par tel service: car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle et sans procès, il est aussi libre que le Duc de Venise: Paucos servitus, plures servitutem tenent. Mais sur tout Hieron faict cas dequoy il se voit privé de toute amitié et société mutuelle, en laquelle consiste le plus parfait et doux fruict de la vie humaine. Car quel tesmoignage d'affection et de bonne volonté puis-je tirer de celuy qui me doit, veuille il ou non, tout ce qu'il peut? Puis-je faire estat de son humble parler et courtoise reverence, veu qu'il n'est pas en luy de me la refuser? L'honneur que nous recevons de ceux qui nous craignent, ce n'est pas honneur; ces respects se doivent à la royauté, non à moy:

maximum hoc regni bonum est,
Quod facta domini cogitur populus sui
Quam ferre tam laudare.

Vois-je pas que le meschant, le bon Roy, celuy qu'on haït, celuy qu'on ayme, autant en a l'un que l'autre: de mesmes apparences, de mesme cerimonie estoit servy mon predecesseur et le sera mon successeur. Si mes subjects ne m'offencent pas, ce n'est tesmoignage d'aucune bonne affection: pourquoy le prendray-je en cette part-là, puis qu'ils ne pourroient quand ils voudroient? Nul ne me suit pour l'amitié qui soit entre luy et moy, car il ne s'y sçauroit coudre amitié où il y a si peu de relation et de correspondance. Ma hauteur m'a mis hors du commerce des hommes: il y a trop de disparité et de disproportion. Ils me suivent par contenance et par coustume ou, plus tost que moy, ma fortune, pour en accroistre la leur. Tout ce qu'ils me dient et font, ce n'est [0111v] que fard. Leur liberté estant bridée de toutes pars par la grande puissance que j'ay sur eux, je ne voy rien autour de moy, que couvert et masqué. Ses courtisans louoient un jour Julien l'Empereur de faire bonne justice: Je m'en orgueillirois volontiers, dict-il, de ces louanges, si elles venoient

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de personnes qui ozassent accuser ou meslouer mes actions contraires, quand elles y seroient. Toutes les vraies commoditez qu'ont les Princes, leur sont communes avec les hommes de moyenne fortune (c'est à faire aux Dieux de monter des chevaux aislez et se paistre d'Ambrosie): ils n'ont point d'autre sommeil et d'autre appetit que le nostre; leur acier n'est pas de meilleure trempe que celuy dequoy nous nous armons; leur couronne ne les couvre ny du soleil ny de la pluie. Diocletian, qui en portoit une si reverée et si fortunée, la resigna pour se retirer au plaisir d'une vie privée; et, quelque temps apres, la necessité des affaires publiques requerant qu'il revint en prendre la charge, il respondit à ceux qui l'en prioient: Vous n'entreprendriez pas de me persuader cela, si vous aviez veu le bel ordre des arbres que j'ay moymesme planté chez moy, et les beaux melons que j'y ay semez. A l'advis d'Anacharsis, le plus heureux estat d'une police seroit où, toutes autres choses estant esgales, la precedence se mesureroit à la vertu, et le rebut au vice. Quand le Roy Pyrrhus entreprenoit de passer en Italie, Cyneas, son sage conseiller, luy voulant faire sentir la vanité de son ambition: Et bien! Sire, luy demanda-il, à quelle fin dressez vous cette grande entreprinse?--Pour me faire maistre de l'Italie, respondit-il soudain.--Et puis, suyvit Cyneas, cela faict?--Je passeray, dict l'autre, en Gaule et en Espaigne.--Et apres?--Je m'en iray subjuguer l'Afrique; et en fin, quand j'auray mis le monde en ma subjection, je me reposeray et vivray content et à mon aise.--Pour Dieu, Sire, rechargea lors Cyneas, dictes moy à quoy il tient que vous ne soyez dés à présent, si vous voulez, en cet estat? [0112] pourquoy ne vous logez vous, des cette heure, où vous dictes aspirer, et vous espargnez tant de travail et de hazard que vous jettez entre deux?

Nimirum quia non bene norat quae esset habendi
Finis, et omnino quoad crescat vera voluptas.

Je m'en vais clorre ce pas par ce verset ancien que je trouve singulierement beau à ce propos:

Mores cuique sui fingunt fortunam.

Chapitre 43

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Des Loix Somptuaires

La façon dequoy nos loix essayent à regler les foles et vaines despences des tables et vestements, semble estre contraire à sa fin. Le vray moyen, ce seroit d'engendrer aux hommes le mespris de l'or et de la soye, comme de choses vaines et inutiles; et nous leur augmentons l'honneur et le prix, qui est une bien inepte façon pour en dégouster les hommes; car dire ainsi, qu'il n'y aura que les Princes qui mangent du turbot et qui puissent porter du velours et de la tresse d'or, et l'interdire au peuple, qu'est-ce autre chose que mettre en credit ces choses là, et faire croistre l'envie à chacun d'en user? Que les Roys quittent hardiment ces marques de grandeur, ils en ont assez d'autres: tels excez sont plus excusables à tout autre qu'à un prince. Par l'exemple de plusieurs nations, nous pouvons apprendre assez de meilleures façons de nous distinguer exterieurement et nos degrez (ce que j'estime à la verité estre bien requis en un estat), sans nourrir pour cet effect cette corruption

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et incommodité si apparente. C'est merveille comme la coustume, en ces choses indifférentes, plante aisément et soudain le pied de son authorité. A peine fusmes nous un an, pour le dueil du Roy Henry second, à porter du drap à la cour, il est certain que desjà, à l'opinion d'un chacun, les soyes estoient venues à telle vilité que, si vous en voyez quelqu'un vestu, vous en faisiez [0112v] incontinent quelque homme de ville. Elles estoient demeurées en partage aux medecins et aux chirurgiens; et, quoy qu'un chacun fust à peu pres vestu de mesme, si y avoit-il d'ailleurs assez de distinctions apparentes des qualitez des hommes. Combien soudainement viennent en honneur parmy nos armées les pourpoins crasseux de chamois et de toile; et la pollisseure et richesse des vestements, à reproche et à mespris' Que les Rois commencent à quitter ces despences, ce sera faict en un mois, sans edict et sans ordonnance: nous irons tous apres. La Loy devroit dire, au rebours, que le cramoisy et l'orfeverie est defendue à toute espece de gens, sauf aux basteleurs et aux courtisanes. De pareille invention corrigea Zeleucus les meurs corrompues des Locriens. Ses ordonnances estoient telles: que la femme de condition libre ne puisse mener apres elle plus d'une chambriere, sinon lors qu'elle sera yvre; ny ne puisse sortir hors de la ville de nuict; ny porter joyaux d'or à l'entour de sa personne, ny robbe enrichie de broderie, si elle n'est publique et putain; que, sauf les ruffiens, à l'homme ne loise porter en son doigt anneau d'or, ny robbe delicate, comme sont celles des draps tissus en la ville de Milet. Et ainsi, par ces exceptions honteuses, il divertissoit ingenieusement ses citoiens des superfluitez et delices pernicieuses. C'estoit une tres-utile maniere d'attirer par honneur et ambition les hommes à l'obeissance. Nos Roys peuvent tout en telles reformations externes; leur inclination y sert de loy. Quid quid principes faciunt, praecipere videntur. Le reste de la France prend pour regle la regle de la court. Qu'ils se desplaisent de cette vilaine chaussure qui montre si à descouvert nos membres occultes; ce lourd grossissement de pourpoins, qui nous faict tous autres que nous ne sommes, si incommode à s'armer; ces [0113] longues tresses de poil effeminées; cet usage de baiser ce que nous presentons à nos compaignons et nos mains en les saluant, ceremonie deue autresfois aux seuls Princes; et qu'un gentil-homme se trouve en lieu de respect sans espée à son costé, tout esbraillé et destaché, comme

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s'il venoit de la garderobbe; et que, contre la forme de nos peres et la particuliere liberté de la noblesse de ce Royaume, nous nous tenons descouverts bien loing autour d'eux en quelque lieu qu'ils soient: et comme autour d'eux, autour de cent autres, tant nous avons de tiercelets et quartelets de Roys; et ainsi d'autres pareilles introductions nouvelles et vitieuses; elles se verront incontinent esvanouyes et descriées. Ce sont erreurs superficielles, mais pourtant de mauvais prognostique; et sommes advertis que le massif se desment quand nous voyons fendiller l'enduict et la crouste de nos parois. Platon, en ses loix, n'estime peste du monde plus dommageable à sa cité, que de laisser prendre liberté à la jeunesse de changer en accoustremens, en gestes, en danses, en exercices et en chansons, d'une forme à autre: remuant son jugement tantost en cette assiette, tantost en cette là, courant après les nouvelletez, honorant leurs inventeurs; par où les moeurs se corrompent, et toutes anciennes institutions viennent à desdein et à mespris. En toutes choses, sauf simplement aux mauvaises, la mutation est à craindre: la mutation des saisons, des vents, des vivres, des humeurs; et nulles loix ne sont en leur vray credit, que celles ausquelles Dieu a donné quelque ancienne durée: de mode que personne ne sçache leur naissance, ny qu'elles ayent jamais esté autres.

Chapitre 44

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Du Dormir

La raison nous ordonne bien d'aller tousjours mesme chemin, mais non toutesfois mesme train; et ores que le sage ne doive donner aux passions humaines de se fourvoier de la droicte carriere, il peut bien, sans interest de son devoir, leur quitter aussi, d'en haster ou retarder son pas, et ne se planter comme un Colosse immobile et impassible. Quand la vertu mesme seroit incarnée, je croy que le poux lui battroit plus fort, allant à l'assaut, qu'allant disner: voire il est necessaire qu'elle s'eschauffe et s'esmeuve. A cette cause, j'ay remarqué, pour chose rare, de voir quelquefois les grands personnages, aux plus hautes entreprinses et importans affaires, se tenir si entiers en leur assiette, que de n'en accourcir pas seulement leur sommeil. Alexandre le grand, le jour assigné à cette furieuse bataille contre Darius, dormit si profondement et si haute matinée, que Parmenion fut contraint d'entrer en sa chambre, et, approchant de son lit, l'appeller deux ou trois fois [0113v] par son nom pour l'esveiller, le temps d'aller au combat le pressant. L'Empereur Othon, ayant resolu de se tuer, cette mesme nuit, apres avoir mis ordre à ses affaires domestiques, partagé son argent à ses serviteurs et affilé le tranchant d'une espée dequoy il se vouloit donner, n'attendant plus qu'à sçavoir si chacun de ses amis s'estoit retiré en seureté, se print si profondement à dormir, que ses valets de chambre l'entendoient ronfler. La mort de cet Empereur a beaucoup de choses pareilles à celle du grand Caton, et mesmes cecy: car Caton estant prest à se deffaire, cependant qu'il attendoit qu'on luy rapportast nouvelles si les senateurs qu'il faisoit retirer, s'estoient eslargis du port d'Utique, se mit si fort à dormir, qu'on l'oyoit souffler de la chambre voisine: et, celuy qu'il avoit envoyé vers le port, l'ayant esveillé pour luy dire que la tourmente empeschoit les senateurs de faire voile à leur aise, il y en renvoya encore un autre, et, se r'enfonçant dans le lict, se remit encore à sommeiller

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jusques à ce que ce dernier l'asseura de leur partement. Encore avons nous dequoy le comparer au faict d'Alexandre, en ce grand et dangereux orage qui le menassoit par la sedition du Tribun Metellus voulant publier le decret du rappel de Pompeius dans la ville avecques son armée, lors de l'emotion de Catilina; auquel decret Caton seul insistoit, et en avoient eu Metellus et luy de grosses paroles et grands menasses au Senat: mais, c'estoit au lendemain, en la place, qu'il failloit venir à l'execution, où Metellus, outre la faveur du peuple et de Caesar conspirant lors aux advantages de Pompeius, se devoit trouver, accompagné de force esclaves estrangiers et escrimeurs à outrance, et Caton fortifié de sa seule constance: de sorte que ses parens, ses domestiques et beaucoup de gens de bien en estoyent en grand soucy; et en y eut qui passerent la nuict ensemble sans vouloir reposer, ny boire, ny manger, pour le dangier qu'ils luy voioyent preparé; mesme sa femme et ses soeurs ne faisoyent [0114] que pleurer et se tourmenter en sa maison, là où luy au contraire reconfortoit tout le monde; et, apres avoir souppé comme de coustume, s'en alla coucher et dormir de fort profond sommeil jusques au matin, que l'un de ses compagnons au Tribunat le vint esveiller pour aller à l'escarmouche. La connoissance que nous avons de la grandeur de courage de cet homme par le reste de sa vie, nous peut faire juger en toute seureté que cecy luy partoit d'une ame si loing eslevée au dessus de tels accidents, qu'il n'en daignoit entrer en cervelle, non plus que d'accidens ordinaires. En la bataille navale que Augustus gaigna contre Sextus Pompeius en Sicile, sur le point d'aller au combat, il se trouva pressé d'un si profond sommeil qu'il fausit que ses amis l'esveillassent pour donner le signe de la bataille. Cela donna occasion à Marcus Antonius de luy reprocher depuis, qu'il n'avoit pas eu le coeur seulement de regarder, les yeux ouverts, l'ordonnance de son armée, et de n'avoir osé se presenter aux soldats jusques à ce qu'Agrippa luy vint annoncer la nouvelle de la victoire qu'il avoit eu sur ses ennemis. Mais quant au jeune Marius, qui fit encore pis (car le jour de sa derniere journée contre Sylla, apres avoir ordonné son armée et donné le mot et signe de la bataille, il se coucha dessoubs un arbre à l'ombre pour se reposer, et s'endormit si serré qu'à peine se peut-il esveiller de la route et fuitte de ses gens, n'ayant rien veu du combat), ils disent que ce fut pour estre si extremement aggravé de travail et de faute de dormir que nature n'en pouvoit plus. Et, à ce propos, les medecins adviseront si le dormir est si necessaire, que nostre vie en dépende: car nous trouvons bien qu'on fit mourir le Roy Perseus

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de Macedoine prisonnier à Rome, luy empeschant le sommeil; mais Pline en allegue qui ont vescu long temps sans dormir. Chez Herodote, il y a des nations ausquelles les hommes dorment et veillent par demy années. Et ceux qui escrivent la vie du sage Epimenides, disent qu'il dormit cinquante sept ans de suite.
[0114v]

Chapitre 45

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De la Bataille de Dreux

Il y eut tout plein de rares accidens en nostre bataille de Dreux; mais ceux qui ne favorisent pas fort la reputation de monsieur de Guise, mettent volontiers en avant qu'il ne se peut excuser d'avoir faict alte et temporisé avec les forces qu'il commandoit, cependant qu'on enfonçoit monsieur le Connestable, chef de l'armée, avecques l'artillerie, et qu'il valoit mieux se hazarder, prenant l'ennemy par flanc, qu'attendant l'advantage de le voir en queue, souffrir une si lourde perte; mais outre ce que l'issue en tesmoigna, qui en debattra sans passion me confessera aisément, à mon advis, que le but et la visée, non seulement d'un capitaine, mais de chaque soldat, doit regarder la victoire en gros, et que nulles occurrences particulieres, quelque interest qu'il y ayt, ne le doivent divertir de ce point là. Philopoemen, en une rencontre contre Machanidas, ayant envoyé devant, pour attaquer l'escarmouche, bonne trouppe d'archers et gens de traict, et l'ennemy, apres les avoir renversez, s'amusant à les poursuivre à toute bride et coulant apres sa victoire le long de la bataille où estoit Philopoemen, quoy que ses soldats s'en émeussent, il ne fut d'advis de bouger de sa place, ny de se presenter à l'ennemy pour secourir ses gens; ains, les ayant laissé chasser et mettre en pieces à sa veue, commença la charge sur les ennemis au bataillon de leurs gens de pied, lors qu'il les vit tout à fait abandonnez de leurs gens de cheval; et, bien que ce fussent Lacedemoniens, d'autant qu'il les prit à heure que, pour tenir tout gaigné, ils commençoient à se desordonner, il en vint aisément à bout, et, cela fait, se mit à poursuivre Machanidas. Ce cas est germain à celuy de Monsieur de Guise. En cette aspre bataille d'Agesilaus contre les Boeotiens, que Xenophon, qui y estoit, dict estre la plus rude qu'il eust onques veu, Agesilaus refusa l'avantage que fortune luy presentoit, de laisser passer [0115] le bataillon

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des Boeotiens et les charger en queue, quelque certaine victoire qu'il en previst, estimant qu'il y avoit plus d'art que de vaillance; et, pour montrer sa proesse d'une merveilleuse ardeur de courage, choisit plustost de leur donner en teste: mais aussi y fut-il bien battu et blessé, et contraint en fin de se desmesler et prendre le party qu'il avoit refusé au commencement, faisant ouvrir ses gens pour donner passage à ce torrent de Boeotiens; puis, quand ils furent passez, prenant garde qu'ils marcheoyent en desordre comme ceux qui cuidoient bien estre hors de tout dangier, il les fit suivre et charger par les flancs; mais pour cela ne les peut-il tourner en fuite à val de route; ains se retirarent le petit pas, montrant tousjours les dens, jusques à ce qu'ils se furent rendus à sauveté.

Chapitre 46

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Des Noms

Quelque diversité d'herbes qu'il y ait, tout s'enveloppe sous le nom de salade. De mesme, sous la consideration des noms, je m'en voy faire icy une galimafrée de divers articles. Chaque nation a quelques noms qui se prennent, je ne sçay comment, en mauvaise part: et à nous Jehan, Guillaume, Benoit. Item, il semble y avoir en la genealogie des Princes certains noms fatalement affectez: comme des Ptolomées à ceux d'Aegypte, de Henris en Angleterre, Charles en France, Baudoins en Flandres, et en nostre ancienne Aquitaine des Guillaumes, d'où l'on dict que le nom de Guienne est venu: par un froid rencontre, s'il n'en y avoit d'aussi cruds dans Platon mesme. Item, c'est une chose legiere, mais toutefois digne de memoire pour son estrangeté et escripte par tesmoing oculaire, que Henry, Duc de Normandie, fils de Henry second, Roy d'Angleterre, faisant un festin en France, l'assemblée de la noblesse y fut si grande que, pour [0115v] passetemps, s'estant divisée en bandes par la ressemblance des noms: en la premiere troupe, qui fut des Guillaumes, il se trouva cent dix Chevaliers assis à table portans ce nom, sans mettre en conte les simples gentils-hommes et serviteurs. Il est autant plaisant de distribuer les tables par les noms des assistans, comme il estoit à l'Empereur Geta de faire distribuer le service de ses mets par la consideration des premieres lettres du nom des viandes: on servoyt celles qui se commençoient par M: mouton, marcassin, merlus, marsoin; ainsi des autres. Item, il se dict qu'il faict bon avoir bon nom, c'est à dire credit et reputation; mais encore, à la verité, est-il commode d'avoir un nom beau et qui aisément se puisse prononcer et retenir, car les Roys et les

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grands nous en connoissent plus aisément et oublient plus mal volontiers; et, de ceux mesme qui nous servent, nous commandons plus ordinairement et employons ceux desquels les noms se presentent le plus facilement à la langue. J'ay veu le Roy Henry second ne pouvoir jamais nommer à droit un gentil-homme de ce quartier de Gascongne; et, à une fille de la Royne, il fut luy mesme d'advis de donner le nom general de la race, parce que celuy de la maison paternelle luy sembla trop revers. Et Socrates estime digne du soing paternel de donner un beau nom aux enfans. Item, on dit que la fondation de nostre Dame la grand à Poitiers prit origine de ce que un jeune homme débauché, logé en cet endroit, ayant recouvré une garce et luy ayant d'arrivée demandé son nom, qui estoit Marie, se sentit si vivement espris de religion et de respect, de ce nom Sacrosainct de la Vierge mere de nostre Sauveur, que non seulement il la chassa soudain, mais en amanda tout le reste de sa vie; et qu'en consideration de ce miracle il fut basti, en la place où estoit la maison de ce jeune homme, une chapelle au nom de nostre Dame, et, depuis, l'Eglise que nous y voyons. Cette correction voyelle et auriculaire, devotieuse, tira droit à l'ame; cette autre, de mesme genre, s'insinua par les sens corporels: Pythagoras, estant en compagnie de jeunes hommes, lesquels il sentit complotter, eschauffez de la feste, d'aller violer une maison pudique, commanda à la menestriere de changer de ton, et, par une musique poisante, severe et spondaïque, enchanta tout doucement leur ardeur, et l'endormit. Item, dira pas la posterité que nostre reformation [0116] d'aujourd'huy ait esté delicate et exacte, de n'avoir pas seulement combatu les erreurs et les vices, et rempli le monde de devotion, d'humilité, d'obeissance, de paix et de toute espece de vertu, mais d'avoir passé jusque à combatre ces anciens noms de nos baptesmes, Charles, Loys, François, pour peupler le monde de Mathusalem, Ezechiel, Malachie, beaucoup mieux sentans de la foy? Un gentil'homme mien voisin, estimant les commoditez du vieux temps au pris du nostre, n'oublioit pas de mettre en conte la fierté et magnificence des noms de la noblesse de ce temps, Don Grumedan, Quedragan, Agesilan, et qu'à les ouïr seulement sonner, il se sentoit qu'ils avoyent esté bien autres gens que Pierre, Guillot et Michel. Item, je sçay bon gré à Jacques Amiot d'avoir laissé, dans le cours d'un' oraison Françoise, les noms Latins tous entiers, sans les bigarrer et changer pour leur donner une cadence Françoise. Cela sembloit un peu

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rude au commencement, mais des-jà l'usage, par le credit de son Plutarque, nous en a osté toute l'estrangeté. J'ay souhaité souvent que ceux qui escrivent les histoires en Latin, nous laissassent nos noms tous tels qu'ils sont: car, en faisant de Vaudemont, Vallemontanus, et les metamorphosant pour les garber à la Grecque ou à la Romaine, nous ne sçavons où nous en sommes et en perdons la connoissance. Pour clorre nostre conte, c'est un vilain usage, et de tres-mauvaise consequence en nostre France, d'appeller chacun par le nom de sa terre et Seigneurie, et la chose du monde qui faict plus mesler et mesconnoistre les races. Un cabdet de bonne maison, ayant eu pour son appanage une terre sous le nom de laquelle il a esté connu et honoré, ne peut honnestement l'abandonner; dix ans apres sa mort, la terre s'en va à un estrangier qui en faict de mesmes: devinez où nous sommes de la connoissance de ces hommes. Il ne faut pas aller querir d'autres exemples que de nostre maison Royalle, où autant de [0116v] partages, autant de surnoms: cependant l'originel de la tige nous est eschappé. Il y a tant de liberté en ces mutations que, de mon temps, je n'ay veu personne, eslevé par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on n'ait attaché incontinent des titres genealogiques nouveaux et ignorez à son pere, et qu'on n'ait anté en quelque illustre tige. Et, de bonne fortune, les plus obscures familles sont plus idoynes à falsification. Combien avons nous de gentils-hommes en France, qui sont de Royalle race selon leur comptes? Plus, ce croys-je, que d'autres. Fut-il pas dict de bonne grace par un de mes amys? Ils estoyent plusieurs assemblez pour la querelle d'un Seigneur contre un autre, lequel autre avoit à la verité quelque prerogative de titres et d'alliances, eslevées au-dessus de la commune noblesse. Sur le propos de cette prerogative chacun, cherchant à s'esgaler à luy, alleguoit, qui un' origine, qui un' autre, qui la ressemblance du nom, qui des armes, qui une vieille pancarte domestique: et le moindre se trouvoit arriere fils de quelque Roy d'outre-mer. Comme ce fut à disner, cettuy cy, au lieu de prendre sa place, se recula en profondes reverences, suppliant l'assistance de l'excuser de ce que, par temerité, il avoit jusques lors vescu avec eux en compaignon; mais, qu'ayant esté nouvellement informé de leurs vieilles qualitez, il commençoit à les honnorer selon leurs degrez, et qu'il ne luy appartenoit pas de se soir parmy tant de Princes. Apres sa farce, il leur dict mille injures: Contentez vous, de par Dieu, de ce dequoy nos peres se sont contentez, et de ce que nous sommes; nous sommes assez, si nous le sçavons bien maintenir; ne desadvouons pas la fortune et condition de nos ayeulx, et ostons ces sotes imaginations qui ne peuvent faillir à quiconque a l'impudence de les alleguer.

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Les armoiries n'ont de seurté non plus que les surnoms. Je porte d'azur semé de trefles d'or, à une pate de Lyon de mesme, armée de gueules, mise en face. Quel privilege a cette figure [0117] pour demeurer particulierement en ma maison? Un gendre la transportera en une autre famille: quelque chetif acheteur en fera ses premieres armes: il n'est chose où il se rencontre plus de mutation et de confusion. Mais cette consideration me tire par force à un autre champ. Sondons un peu de pres, et, pour Dieu, regardons à quel fondement nous attachons cette gloire et reputation pour laquelle se bouleverse le monde. Où asseons nous cette renommée que nous allons questant avec si grand peine? C'est en somme Pierre ou Guillaume qui la porte, prend en garde, et à qui elle touche. O la courageuse faculté, que l'esperance qui, en un subjet mortel et en un moment, va usurpant l'infinité, l'immensité, l'aeternité: nature nous a là donné un plaisant jouet. Et ce Pierre ou Guillaume, qu'est ce, qu'une voix pour tous potages? ou trois ou quatre traicts de plume, premierement si aisez à varier, que je demanderois volontiers à qui touche l'honneur de tant de victoires, à Guesquin, à Glesquin ou à Gueaquin? Il y auroit bien plus d'apparence icy qu'en Lucien, que S. mit T. en procez, car

non levia aut ludicra petuntur
Praemia;

il y va de bon: il est question laquelle de ces lettres doit estre payée de tant de sieges, batailles, blessures, prisons et services faits à la couronne de France par ce sien fameux connestable. Nicolas Denisot n'a eu soing que des lettres de son nom, et en a changé toute la contexture, pour en bastir le Conte d'Alsinois qu'il a estrené de la gloire de sa poesie et peinture. Et l'Historien Suetone n'a aymé que le sens du sien, et, en ayant privé Lénis, qui estoit le surnom de son pere, a laissé Tranquillus successeur de la reputation de ses escrits. Qui croiroit que le Capitaine Bayard n'eut honneur que celuy qu'il a emprunté des faicts de Pierre Terrail? et qu'Antoine Escalin se laisse voler à sa veue tant de navigations et charges par mer et par terre au Capitaine Poulin et au Baron de la Garde? Secondement, ce sont traicts de plumes communs à mill'hommes. [0117v] Combien y a il, en toutes les races, de personnes de mesme nom et surnom? Et en diverses races, siecles et païs, combien? L'histoire a

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cognu trois Socrates, cinq Platons, huict Aristotes, sept Xenophons, vingt Demetrius, vingt Theodores: et divinez combien elle n'en a pas cognu. Qui empesche mon palefrenier de s'appeller Pompée le grand? Mais, apres tout, quels moyens, quels ressors y a il, qui attachent à mon palefrenier trespassé, ou à cet autre homme qui eut la teste tranchée en Aegypte, et qui joignent à eux cette voix glorifiée et ces traicts de plume ainsin honorez, affin qu'ils s'en adventagent?

Id cinerem et manes credis curare sepultos?

Quel ressentiment ont les deux compagnons en principale valeur entre les hommes: Epaminondas de ce glorieux vers qui court pour luy en nos bouches: Consiliis nostris laus est attonsa Laconum? et Africanus de cet autre: A sole exoriente supra Moeotis paludes Nemo est qui factis me aequiparare queat? Les survivants se chatouillent de la douceur de ces voix, et, par icelles solicitez de jalousie et desir, transmettent inconsiderément par fantasie aux trespassez cettuy leur propre ressentiment, et d'une pipeuse esperance se donnent à croire d'en estre capables à leur tour. Dieu le sçait ! Toutesfois,

ad haec se
Romanus, Graiusque, et Barbarus Induperator
Erexit, causas discriminis atque laboris
Inde habuit, tanto major famae sitis est quam
Virtutis.

Chapitre 47

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De l'Incertitude de Nostre Jugement

C'est bien ce que dict ce vers:

Epeaon de polus nomos entha kai entha,

il y a prou loy de parler par tout, et pour et contre. Pour exemple:

Vinse Hannibal, et non seppe usar'poi
Ben la vittoriosa sua ventura,

qui voudra estre de ce party, et faire valoir avecques nos gens la faute de n'avoir dernierement poursuivy nostre pointe à Montcontour, ou qui voudra accuser le Roy d'espagne de n'avoir sçeu se servir de l'advantage qu'il eut contre nous à Sainct Quentin, il pourra dire cette faute partir d'une ame enyvrée de sa bonne fortune, et d'un courage, lequel, plein et gorgé de ce commencement de bon heur, perd le goust de l'accroistre, des-jà par trop empesché à digerer ce qu'il en a; il en a sa brassée toute comble, il n'en peut saisir davantage, indigne que la fortune luy aye mis un tel bien entre mains: car [0118] quel profit en sent-il, si neantmoins il donne à son ennemy moyen de se remettre sus? quell' esperance peut on avoir qu'il ose un' autre fois attaquer ceux-cy ralliez et remis, et de nouveau armez de despit et de vengeance, qui ne les a osé ou sçeu poursuivre tous rompus et effrayez?

Dum fortuna calet, dum conficit omnia terror.

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Mais en fin, que peut-il attendre de mieux que ce qu'il vient de perdre? Ce n'est pas comme à l'escrime, où le nombre des touches donne gain: tant que l'ennemy est en pieds, c'est à recommencer de plus belle; ce n'est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre. En cette escarmouche où Caesar eut du pire pres la Ville d'Oricum, il reprochoit aux soldats de Pompeius qu'il eust esté perdu, si leur Capitaine eust sçeu vaincre, et luy chaussa bien autrement les esperons quand ce fut à son tour. Mais pourquoy ne dira l'on aussi au contraire, que c'est l'effect d'un esprit precipiteux et insatiable de ne sçavoir mettre fin à sa convoitise; que c'est abuser des faveurs de Dieu, de leur vouloir faire perdre la mesure qu'il leur a prescripte: et que, de se rejetter au dangier apres la victoire, c'est la remettre encore un coup à la mercy de la fortune; que l'une des plus grandes sagesses en l'art militaire c'est de ne pousser son ennemy au desespoir. Sylla et Marius en la guerre sociale ayant défaict les Marses, en voyant encore une trouppe de reste, qui par desespoir se revenoient jetter à eux comme bestes furieuses, ne furent pas d'advis de les attendre. Si l'ardeur de Monsieur de Foix ne l'eut emporté à poursuivre trop asprement les restes de la victoire de Ravenne, il ne l'eut pas souillée de sa mort. Toutesfois encore servit la recente memoire de son exemple à conserver Monsieur d'Anguien de pareil inconvenient à Serisoles. Il faict dangereux assaillir un homme à qui vous avez osté tout autre moyen d'eschaper que par les armes: car c'est une violente maistresse [0118v] d'escole que la necessité: gravissimi sunt morsus irritatae necessitatis.

Vincitur haud gratis jugulo qui provocat hostem.

Voylà pourquoy Pharax empescha le Roy de Lacedemone, qui venoit de gaigner la journée contre les Mantineens, de n'aller affronter mille Argiens, qui estoient eschappez entiers de la desconfiture, ains les laisser couler en liberté pour ne venir à essayer la vertu picquée et despittée par le malheur. Clodomire, Roy d'Aquitaine, apres sa victoire poursuyvant Gondemar, Roy de Bourgogne, vaincu et fuiant, le força de tourner teste; mais son opiniatreté luy osta le fruict de sa victoire, car il y mourut. Pareillement, qui auroit à choisir, ou de tenir ses soldats richement et somptueusement armez, ou armez seulement pour la necessité, il se presenteroit en faveur du premier party, duquel estoit Sertorius, Philopoemen,

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Brutus, Caesar et autres, que c'est tousjours un éguillon d'honneur et de gloire au soldat de se voir paré, et un' occasion de se rendre plus obstiné au combat, ayant à sauver ses armes comme ses biens et heritages: Raison, dict Xenophon, pourquoy les Asiatiques menoyent en leurs guerres femmes, concubines, avec leurs joyaux et richesses plus cheres. Mais il s'offriroit aussi, de l'autre part, qu'on doit plustost oster au soldat le soing de se conserver, que de le luy accroistre; qu'il craindra par ce moyen doublement à se hazarder: joint que c'est augmenter à l'ennemy l'envie de la victoire par ces riches despouilles; et a l'on remarqué que, d'autres fois, cela encouragea merveilleusement les Romains à l'encontre des Samnites. Antiochus, montrant à Hannibal l'armée qu'il preparoit contr'eux, pompeuse et magnifique en toute sorte d'equipage, et luy demandant: Les Romains se contenteront-ils de cette armée?--S'ils s'en contenteront? respondit-il; vrayement c'est mon, pour avares qu'ils soyent. Licurgus deffendoit aux siens, non seulement la sumptuosité en leur equipage, mais encore de despouiller leurs ennemis vaincus, voulant, disoit-il, que la pauvreté et frugalité reluisit avec le reste de la bataille. Aux sieges et ailleurs, où l'occasion nous approche de l'ennemy, nous donnons volontiers licence aux soldats de le braver, desdaigner et injurier de toutes façons de reproches, et non sans apparence de raison: car ce n'est pas faire peu, de leur oster toute esperance de grace et de [0119] composition, en leur representant qu'il n'y a plus ordre de l'attendre de celuy qu'ils ont si fort outragé, et qu'il ne reste remede que de la victoire. Si est-ce qu'il en mesprit à Vitellius: car, ayant affaire à Othon, plus foible en valeur de soldats, des-accoustumez de longue main du faict de la guerre et amollis par les delices de la ville, il les agassa tant en fin par ses paroles picquantes, leur reprochant leur pusillanimité et le regret des Dames et festes qu'ils venoient de laisser à Rome, qu'il leur remit par ce moyen le coeur au ventre, ce que nuls enhortemens n'avoient sceu faire, et les attira luymesme sur ses bras, où l'on ne les pouvoit pousser: et, de vray, quand ce sont injures qui touchent au vif, elles peuvent faire ayséement que celuy qui alloit lachement à la besongne pour la querelle de son Roy, y aille d'un autre affection pour la sienne propre. A considerer de combien d'importance est la conservation d'un chef en un' armée, et que la visée de l'ennemy regarde principalement cette teste à laquelle tiennent toutes les autres et en dependent, il semble qu'on ne puisse mettre en doubte ce conseil, que nous voions avoir esté pris par plusieurs grands chefs, de se travestir et desguiser sur le point de la meslée; toutefois l'inconvenient qu'on encourt par ce moyen n'est pas

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moindre que celuy qu'on pense fuir: car le capitaine venant à estre mesconu des siens, le courage qu'ils prennent de son exemple et de sa presence, vient aussi quant et quant à leur faillir, et, perdant la veue de ses marques et enseignes accoustumées, ils le jugent ou mort, ou s'estre desrobé, desesperant de l'affaire. Et, quant à l'experience, nous luy voyons favoriser tantost l'un, tantost l'autre party. L'accident de Pyrrhus, en la bataille qu'il eut contre le consul Levinus en Italie, nous sert à l'un et l'autre visage: car, pour s'estre voulu cacher sous les armes de Demogacles et luy avoir donné les siennes, il sauva bien sans doute sa vie, mais aussi il en cuida encourir l'autre inconvenient, de [0119v] perdre la journée. Alexandre, Caesar, Lucullus aimoient à se marquer au combat par des accoustremens et armes riches, de couleur reluisante et particuliere: Agis, Agesilaus et ce grand Gilippus, au rebours, alloyent à la guerre obscurément couverts et sans attour impérial. A la bataille de Pharsale, entre autres reproches qu'on donne à Pompeius, c'est d'avoir arresté son armée pied coy, attendant l'ennemy: pour autant que cela (je des-roberay icy les mots mesmes de Plutarque, qui valent mieux que les miens) affoiblit la violence que le courir donne aux premiers coups, et, quant et quant, oste l'eslancement des combatans les uns contre les autres, qui a accoustumé de les remplir d'impetuosité et de fureur plus que autre chose, quand ils viennent à s'entrechoquer de roideur, leur augmentant le courage par le cry et la course, et rend la chaleur des soldats, en maniere de dire, refroidie et figée. Voilà ce qu'il dict pour ce rolle: mais si Caesar eut perdu, qui n'eust peu aussi bien dire qu'au contraire la plus forte et roide assiette est celle en laquelle on se tient planté sans bouger, et que, qui est en sa marche arresté, resserrant et espargnant pour le besoing sa force en soymesmes, a grand avantage contre celuy qui est esbranlé et qui a desja consommé à la course la moitié de son haleine? outre ce que, l'armée estant un corps de tant de diverses pieces, il est impossible qu'elle s'esmeuve en cette furie d'un mouvement si juste, qu'elle n'en altere ou rompe son ordonnance, et que le plus dispost ne soit aux prises, avant que son compagnon le secoure. En cette villaine bataille des deux freres Perses, Clearchus, Lacedemonien, qui commandoit les Grecs du party de Cyrus, les mena tout bellement à la charge sans soy haster; mais, cinquante pas à près, il les mit à la course, esperant par la brieveté de l'espace, mesnager et leur ordre et leur haleine, leur donnant cependant l'avantage de l'impetuosité pour leurs personnes et pour leurs armes à trait. D'autres

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ont reglé ce doubte en leur armée de cette maniere: si les ennemis vous courent sus, attendez les de pied coy, s'ils vous attendent de pied coy, courez leur sus. Au passage que l'Empereur Charles cinquiesme fit en Provence, le Roy François fust au propre d'eslire ou de luy aller au devant en Italie, ou de l'attendre en ses terres: et, bien qu'il considerast combien c'est d'avantage de conserver sa maison pure et nette de troubles de la guerre, afin qu'entiere en ses forces elle puisse continuellement fournir deniers et secours au besoing; que la necessité des guerres porte à tous les coups de [0120] faire le gast, ce qui ne se peut faire bonnement en nos biens propres, et si le païsant ne porte pas si doucement ce ravage de ceux de son party que de l'ennemy, en maniere qu'il s'en peut aysément allumer des seditions et des troubles parmy nous; que la licence de desrober et de piller, qui ne peut estre permise en son pays, est un grand support aux ennuis de la guerre, et, qui n'a autre esperance de gaing que sa solde, il est mal aisé qu'il soit tenu en office, estant à deux pas de sa femme et de sa retraicte; que celuy qui met la nappe, tombe tousjours des despens; qu'il y a plus d'allegresse à assaillir qu'à deffendre; et que la secousse de la perte d'une bataille dans nos entrailles est si violente qu'il est malaisé qu'elle ne crolle tout le corps, attendu qu'il n'est passion contagieuse comme celle de la peur, ny qui se preigne si ayséement à credit, et qui s'espande plus brusquement; et que les villes qui auront ouy l'esclat de cette tempeste à leurs portes, qui auront recueilly leurs Capitaines et soldats tremblans encore et hors d'haleine, il est dangereux, sur la chaude, qu'ils ne se jettent à quelque mauvais party: si est-ce qu'il choisit de r'appeller les forces qu'il avoit delà les monts, et de voir venir l'ennemy: car il peut imaginer au contraire, qu'estant chez luy et entre ses amis, il ne pouvoit faillir d'avoir planté de toutes commoditez: les rivieres, les passages, à sa devotion, luy conduiroient et vivres et deniers en toute seureté et sans besoing d'escorte; qu'il auroit ses subjects d'autant plus affectionnez, qu'ils auroient le dangier plus pres; qu'ayant tant de villes et de barrieres pour sa seureté, ce seroit à luy de donner loy au combat selon son opportunité et advantage; et, s'il luy plaisoit de temporiser, qu'à l'abry et à son aise il pourroit voir morfondre son ennemy, et se défaire soy mesmes par les difficultez qui le combatroyent, engagé en une terre contraire, où il n'auroit devant, ny derriere luy, ny à costé, rien qui ne luy fit guerre, nul moyen de [0120v] refréchir ou eslargir son armée,

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si les maladies s'y mettoient, ny de loger à couvert ses blessez; nuls deniers, nuls vivres qu'à pointe de lance; nul loisir de se reposer et prendre haleine; nulle science de lieux ny de pays, qui le sçeut deffendre d'embusches et surprises; et, s'il venoit à la perte d'une bataille, aucun moyen d'en sauver les reliques. Et n'avoit pas faute d'exemples pour l'un et pour l'autre party. Scipion trouva bien meilleur d'aller assaillir les terres de son ennemy en Afrique, que de defendre les siennes et le combatre en Italie où il estoit, d'où bien luy print. Mais, au rebours, Hannibal, en cette mesme guerre, se ruina d'avoir abandonné la conqueste d'un pays estranger pour aller deffendre le sien. Les Atheniens, ayant laissé l'ennemy en leurs terres pour passer en la Sicile, eurent la fortune contraire; mais Agathocles, Roy de Siracuse, l'eust favorable, ayant passé en Afrique et laissé la guerre chez soy. Ainsi nous avons bien accoustumé de dire avec raison que les evenemens et issues dependent, notamment en la guerre, pour la pluspart, de la fortune, laquelle ne se veut pas renger et assujectir à nostre discours et prudence, comme disent ces vers:

Et male consultis pretium est: prudentia fallax,
Nec fortuna probat causas sequiturque merentes;
Sed vaga per cunctos nullo discrimine fertur;
Scilicet est aliud quod nos cogatque regatque
Majus, et in proprias ducat mortalia leges.

Mais, à le bien prendre, il semble que nos conseils et deliberations en dependent bien autant, et que la fortune engage en son trouble et incertitude aussi nos discours. Nous raisonnons hazardeusement et inconsidereement, dict Timaeus en Platon, par ce que, comme nous, nos discours ont grande participation au hazard.
[0121]

Chapitre 48

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Des Destries

Me voicy devenu Grammairien, moy qui n'apprins jamais langue que par routine, et qui ne sçay encore que c'est d'adjectif, conjunctif et d'ablatif: il me semble avoir ouy dire que les Romains avoient des chevaux qu'ils appelloient Funales ou Dextrarios, qui se menoient à dextre ou à relais, pour les prendre tous frez au besoin: et de là vient que nous appellons destriers les chevaux de service. Et nos Romans disent ordinairement adestrer pour accompaigner. Ils appelloyent aussi Desultorios Equos, des chevaux qui estoyent dressez de façon que, courans de toute

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leur roideur, accouplez costé à costé l'un de l'autre, sans bride, sans selle, les gentils-hommes Romains, voire tous armez, au milieu de la course se jettoient et rejettoient de l'un à l'autre. Les Numides gendarmes menoient en main un second cheval pour changer au plus chaud de la meslée: quibus, desultorum in modum, binos trahentibus equos, inter acerrimam saepe pugnam in recentem equum ex fesso armatis transsultare mos erat: tanta velocitas ipsis, tamque docile equorum genus. Il se trouve plusieurs chevaux dressez à secourir leur maistre, courir sus à qui leur presente une espée nue, se jetter des pieds et des dens sur ceux qui les attaquent et affrontent; mais il leur advient plus souvent de nuire aux amis qu'aux ennemis. Joint que vous ne les desprenez pas à vostre poste, quand ils sont une fois harpez; et demeurez à la misericorde de leur combat. Il mesprint lourdement à Artibie, general de l'armée de Perse, combattant contre Onesile, Roy de Salamis, de personne à personne, d'estre monté sur un cheval façonné en cette escole, car il fut cause de sa mort: le coustillier d'Onesile l'ayant accueilli d'une faulx entre les deux espaules, comme il s'estoit cabré sur son maistre. Et ce que les Italiens disent, qu'en la bataille de Fornuove le cheval du Roy le deschargea, à ruades et coups de pied, des ennemis qui le pressoyent, et qu'il estoit perdu sans cela: ce fut un grand coup de hazard, s'il est vray. Les Mammelus se vantent d'avoir les plus adroits chevaux de gensdarmes du monde. Et dict on que, par nature et par coustume, ils sont faits, par certains signes et voix, à ramasser aveq les dens les lances et les darts, et à les offrir à leur maistre en pleine meslée et à cognoistre et discerner. On dict de Caesar, et aussi du grand Pompeius, que, parmy leurs autres excellentes qualitez, ils estoient fort bons hommes de cheval; et de Caesar, qu'en sa jeunesse, monté à dos sur un cheval et sans bride, il luy faisoit prendre carriere, les mains tournées derriere le dos. Comme nature a voulu faire de ce personnage et d'Alexandre deux miracles en l'art militaire, vous diriez qu'elle s'est aussi efforcée à les armer extraordinairement: car chacun sçait du cheval d'Alexandre, Bucefal, qu'il avoit la teste retirant à celle d'un toreau, qu'il ne se souffroit monter à personne

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qu'à son maistre, ne peut estre dressé que par luy mesme, fut honoré apres sa mort, et une ville bastie en son nom. Caesar en avoit aussi un autre qui avoit les pieds de devant comme un homme, ayant l'ongle coupée en forme de doigts, lequel ne peut estre monté ny dressé que par Caesar, qui dédia son image après sa mort à la déesse Venus. Je ne démonte pas volontiers quand je suis à cheval, car c'est l'assiette en laquelle je me trouve le mieux, et sain et malade. Platon la recommande pour la santé; aussi dict Pline qu'elle est salutaire à l'estomach et [0121v] aux jointures. Poursuivons donc, puis que nous y sommes. On lict en Xenophon la loy deffendant de voyager à pied à homme qui eust cheval. Trogus et Justinus disent que les Parthes avoient accoustumé de faire à cheval non seulement la guerre, mais aussi tous leurs affaires publiques et privez, marchander, parlementer, s'entretenir et se promener; et que la plus notable difference des libres et des serfs parmy eux, c'est que les uns vont à cheval, les autres à pié: institution née du Roy Cyrus. Il y a plusieurs exemples en l'histoire Romaine (et Suetone le remarque plus particulierement de Caesar) des Capitaines qui commandoient à leurs gens de cheval de mettre pied à terre, quand ils se trouvoient pressez de l'occasion, pour oster aux soldats toute esperance de fuite, et pour l'advantage qu'ils esperoient en cette sorte de combat, quo haud dubie superat Romanus, dict Tite Live. Si est il que la premiere provision de quoy ils se servoient à brider la rebellion des peuples de nouvelle conqueste, c'estoit leur oster armes et chevaus: pourtant voyons nous si souvent en Caesar: arma proferri, jumenta produci, obsides dari jubet. Le grand Seigneur ne permet aujourd'huy ny à Chrestien ny à Juif d'avoir cheval à soy, à ceux qui sont sous son empire. Nos ancestres, et notamment du temps de la guerre des Anglois, en tous les combats solennels et journées assignées, se mettoient la plus part du temps tous à pié, pour ne se fier à autre chose qu'à leur force propre et vigueur de leur courage et de leurs membres, de chose si chere que l'honneur et la vie. Vous engagez, quoy que die Chrysantez en Xenophon, vostre valeur et vostre fortune à celle de vostre cheval: ses playes et sa mort tirent la vostre en consequence; son effray ou sa fougue vous rendent ou temeraire ou làche; s'il a faute de bouche ou d'esperon, c'est à vostre honneur à en respondre. A cette cause, je ne

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trouve pas estrange que ces combats là fussent plus fermes et plus furieux que ceux qui se font à cheval,

cedebant pariter, paritérque ruebant
Victores victique, neque his fuga nota neque illis.

Leurs battailles se voyent bien mieux contestées; ce ne sont asteure que routes: primus clamor atque impetus rem decernit. Et chose que nous appellons à la societé d'un si grand hazard, doit estre en nostre puissance le plus qu'il se peut. Comme je conseilleroy de choisir les armes les plus courtes, et celles dequoy nous nous pouvons le mieux respondre. Il est bien plus apparent de s'asseurer d'une espée que nous tenons au poing, que du boulet qui eschappe de nostre pistole, en laquelle il y a [0122] plusieurs pieces, la poudre, la pierre, le rouet, desquelles la moindre qui viendra à faillir, vous fera faillir vostre fortune. On assene peu seurement le coup que l'air vous conduict,

Et quo ferre velint permittere vulnera ventis:
Ensis habet vires, et gens quaecunque virorum est,
Bella gerit gladiis.

Mais, quant à cett' arme là, j'en parleray plus amplement où je feray comparaison des armes anciennes aux nostres; et, sauf l'estonnement des oreilles, à quoy desormais chacun est apprivoisé, je croy que c'est un' arme de fort peu d'effect, et espere que nous en quitterons un jour l'usage. Celle dequoy les Italiens se servoient, de jet et à feu, estoit plus effroyable. Ils nommoient Phalarica une certaine espèce de javeline, armée par le bout d'un fer de trois pieds, affin qu'il peust percer d'outre en outre un homme armé; et se lançoit tantost de la main en la campagne, tantost à tout des engins pour deffendre les lieux assiégez: la hante, revestue d'estouppe empoixée et huilée, s'enflammoit de sa course; et, s'attachant au corps ou au bouclier, ostoit tout usage d'armes et de membres. Toutesfois il me semble que, pour venir au joindre, elle portast aussi empeschement à l'assaillant, et que le champ, jonché de ces tronçons bruslans, produisist en la meslée une commune incommodité,

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magnum stridens contorta phalarica venit Fulminis acta modo. Ils avoyent d'autres moyens, à quoy l'usage les adressoit, et qui nous semblent incroyables par inexperience, par où ils suppleoyent au deffaut de nostre poudre et de noz boulets. Ils dardoyent leurs piles de telle roideur que souvent ils en enfiloyent deux boucliers et deux hommes armés, et les cousoyent. Les coups de leurs fondes n'estoient pas moins certains et loingtains: saxis globosis funda mare apertum incessentes: coronas modici circuli, magno ex intervallo loci, assueti trajicere: non capita modo hostium vulnerabant, sed quem locum destinassent. Leurs pieces de batterie representoient, comme l'effect, aussi le tintamarre des nostres: ad ictus moenium cum terribili sonitu editos pavor et trepidatio cepit. Les Gaulois nos cousins en Asie, haïssoyent ces armes traistresses et volantes, duits à combatre main à main avec plus de courage. Non tam patentibus plagis moventur: ubi latior quam altior plaga est, etiam gloriosius se pugnare putant: idem, cum aculeus sagittae aut glandis abditae introrsus tenui vulnere in speciem urit, tum, in rabiem et pudorem tam parvae perimentis pestis versi, prosternunt corpora humi: peinture bien voisine d'une arquebusade. Les dix mille Grecs, en leur longue et fameuse retraitte, rencontrerent une nation qui les endommagea merveilleusement à coups de grands arcs et forts, et des sagettes si longues qu'à les reprendre à la main on les pouvoit rejetter à la mode d'un dard, et perçoient de part en part le bouclier et un homme armé. Les engeins que Dionysius inventa à Siracuse à tirer gros traits massifs et des pierres d'horrible grandeur, d'une si longue volée et impetuosité, representoient de bien pres nos inventions. Encore ne faut-il pas oublier la plaisante assiette qu'avoit, sur sa mule, un maistre Pierre Pol, Docteur en Theologie, que Monstrelet recite avoir accoustumé se promener par la ville de Paris, assis de costé, comme les femmes. Il dit aussi ailleurs que les Gascons avoient des chevaux terribles, accoustumez de virer en courant, dequoy les François, Picards, Flamens et Brabançons faisoient grand miracle: pour n'avoir accoustumé de le voir, ce sont ses mots. Caesar, parlant de ceux de Suede:

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Aux rencontres qui se font à cheval, dict-il, ils se jettent souvent à terre pour combattre à pié, ayant accoustumé leurs chevaux de ne bouger ce pendant de la place, ausquels ils recourent promptement, s'il en est besoing; et, selon leur coustume, il n'est rien si vilain et si làche que d'user de selles et bardelles, et mesprisent ceux qui en usent: de maniere que, fort peu en nombre, ils ne craignent pas d'en assaillir plusieurs. Ce que j'ay admiré autresfois, de voir un cheval dressé à se manier à toutes mains avec une baguette, la bride avallée sur ses oreilles, estoit ordinaire aux Massiliens, qui se servoient de leurs chevaux sans selle et sans bride. [0122v]

Et gens quae nudo residens Massilia dorso
Ora levi flectit, fraenorum nescia, virga.

Et Numidae infraeni cingunt: equi sine frenis, deformis ipse cursus, rigida cervice et extento capite currentium. Le Roy Alphonce, celuy qui dressa en Espaigne l'ordre des chevalliers de la Bande ou de L'escharpe, leur donna, entre autres regles, de ne monter ny mule ny mulet, sur peine d'un marc d'argent d'amende, comme je viens d'apprendre dans les lettres de Guevara, desquelles ceux qui les ont appellées dorées, faisoient jugement bien autre que celuy que j'en fay. Le Courtisan dict qu'avant son temps, c'estoit reproche à un Gentilhomme d'en chevaucher. Les Abyssins, à mesure qu'ils sont plus grands et plus advancez pres le Prettejan, leur maistre, affectent au rebours des mules à monter par honeur. Xenophon, que les Assyriens tenoient leurs chevaux tousjours entravez au logis, tant ils estoient fascheux et farouches, et qu'il falloit tant de temps à les destacher et harnacher que, pour que cette longueur à la guerre ne leur apportast dommage, s'ils venoient à estre en dessoude surpris par les ennemis, ils ne logeoient jamais en camp qui ne fut fossoyé et remparé. Son Cyrus, si grand maistre au faict de chevalerie, mettoit les chevaux de son escot, et ne leur faisoit bailler à manger, qu'ils ne l'eussent gaigné par la sueur de quelque exercice.

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Les Scythes où la necessité les pressoit en la guerre, tiroient du sang de leurs chevaux, et s'en abreuvoient et nourrissoient,

Venit et epoto Sarmata pastus equo.

Ceux de Crotte, assiegéz par Metellus, se trouverent en telle disette de tout autre breuvage qu'ils eurent à se servir de l'urine de leurs chevaux.
Pour verifier combien les armées Turquesques se conduisent et maintiennent à meilleure raison que les nostres, ils disent qu'outre ce que les soldats ne boivent que de l'eau et ne mangent que riz et de la chair salée mise en poudre, dequoy chacun porte aysément sur soy provision pour un moys, ils sçavent aussi vivre du sang de leurs chevaux, comme les Tartares et Moscovites, et le salent. Ces nouveaux peuples des Indes, quand les Espagnols y arriverent, estimerent, tant des hommes que des chevaux, que ce fussent ou Dieux ou animaux, en noblesse au-dessus de leur nature. Aucuns, apres avoir esté vaincus, venant demander paix et pardon aux hommes, et leur apporter de l'or et des viandes, ne faillirent d'en aller autant offrir aux chevaux, avec une toute pareille harengue à celle des hommes, prenant leur hannissement pour langage de composition et de trefve. Aux Indes de deça, c'estoit anciennement le principal et royal honneur de chevaucher un elephant, le second d'aller en coche, trainé à quatre chevaux, le tiers de monter un chameau, le dernier et plus vile degré d'estre porté ou charrié par un cheval seul. Quelcun de nostre temps escrit avoir veu, en ce climat là, des païs où l'on chevauche les boeufs avec bastines, estriez et brides, et s'estre bien trouvé de leur porture. Quintus Fabius Maximus Rutilianus, contre les Samnites, voyant que ses gens de cheval à trois ou quatre charges avoient failly d'enfoncer le bataillon des ennemis, print ce conseil, qu'ils debridassent leurs chevaux et brechassent à toute force des esperons, si que, rien ne les pouvant arrester, au-travers des armes et des hommes renversez, ouvrirent le pas à leurs gens de pied, qui parfirent une tres-sanglante deffaitte. Autant en commanda Quintus Fulvius Flaccus contre les Celtiberiens: Id cum majore vi equorum facietis, si effrenatos in hostes equos immittitis; quod saepe romanos equites cum laude fecisse sua, maemoriae proditum est. Detractisque frenis, bis ultro citroque cum magna strage hostium, infractis omnibus hastis, transcurrerunt.

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Le Duc de Moscovie devoit anciennement cette reverence aux Tartares, quand ils envoioyent vers luy des Ambassadeurs, qu'il leur alloit au devant à pié et leur presentoit un gobeau de lait de jument (breuvage qui leur est en delices), et si, en beuvant, quelque goutte en tomboit sur le crin de leurs chevaux, il estoit tenu de la lecher avec la langue. En Russie, l'armée que l'Empereur Bajazet y avoit envoyé, fut accablée d'un si horrible ravage de neiges que, pour s'en [0123] mettre à couvert et sauver du froid, plusieurs s'adviserent de tuer et eventrer leurs chevaux, pour se getter dedans et jouyr de cette chaleur vitale. Pajazet, apres cest aspre estour où il fut rompu par Tamburlan, se sauvoit belle erre sur une jument Arabesque, s'il n'eust esté contrainct de la laisser boire son saoul au passage d'un ruisseau, ce qui la rendit si flacque et refroidie, qu'il fut bien aisément apres acconsuivi par ceux qui le poursuivoyent. On dict bien qu'on les lache, les laissant pisser; mais le boire, j'eusse plus tost estimé qu'il l'eust refrechie et renforcée. Croesus, passant le long de la ville de Sardis, y trouva des pastis où il y avoit grande quantité de serpents, desquels les chevaux de son armée mangeoient de bon appetit, qui fut un mauvais prodige à ses affaires, dict Herodote. Nous appellons un cheval entier, qui a crin et oreille; et ne passent les autres à la montre: les Lacedemoniens, ayant desfait les Atheniens en la Sicile, retournans de la victoire en pompe en la ville de Siracuse, entre autres bravades firent tondre les chevaux vaincus et les menerent ainsin en triomphe. Alexandre combatit une nation Dahas: ils alloyent deux à deux armez à cheval à la guerre; mais, en la meslée, l'un descendoit à terre; et combatoient ore à pied, ore à cheval, l'un apres l'autre. Je n'estime point, qu'en suffisance et en grace à cheval, nulle nation nous emporte. Bon homme de cheval, à l'usage de nostre parler, semble plus regarder au courage qu'à l'adresse. Le plus sçavant, le plus seur et mieux advenant à mener un cheval à raison que j'aye connu, fut à mon gré le sieur de Carnevalet, qui en servoit nostre Roy Henry second. J'ay veu homme donner carriere à deux pieds sur sa selle, demonter sa selle, et, au retour, la rellever, reaccommoder et s'y rasseoir, fuyant tousjours à bride avallée; ayant passé par-dessus un bonnet, y tirer par derriere des bons coups de son arc; amasser ce qu'il vouloit, se jettant d'un pied à terre, tenant l'autre en l'estrier: et autres pareilles singeries, de quoy il vivoit. On a veu de mon temps, à Constantinople, deux hommes sur un cheval, lesquels, en sa plus roide course, se rejettoyent à tours à terre et puis sur la selle. Et un qui, seulement des

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dents, bridoit et harnachoit son cheval. Un autre qui, entre deux chevaux, un pied sur une selle, l'autre sur l'autre, portant un second sur ses bras, couroit à toute bride: ce second, tout debout sur luy, tirant en la course des coups bien certains de son arc. Plusieurs qui, les jambes contre-mont, couroyent la teste plantée sur leurs selles, entre les pointes des simeterres attachez au harnois. En mon enfance le Prince de Sulmone, à Naples, maniant un rude cheval de toute sorte de maniemens, tenoit soubs ses genouz et soubs ses orteils des reales, comme si elles y eussent esté clouées, pour montrer la fermeté de son assiette.

Chapitre 49

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Des Coustumes Anciennes

J'excuserois volontiers en nostre peuple, de n'avoir autre patron et regle de perfection que ses propres meurs et usances: car c'est un commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de tous hommes, d'avoir leur visée et leur arrest sur le train auquel ils sont nais. Je suis content, quand il verra Fabritius ou Laelius, qu'il leur trouve [0123v] la contenance et le port barbare, puis qu'ils ne sont ny vestus ny façonnez à nostre mode. Mais je me plains de sa particuliere indiscretion, de se laisser si fort piper et aveugler à l'authorité de l'usage present, qu'il soit capable de changer d'opinion et d'advis tous les mois, s'il plait à la coustume, et qu'il juge si diversement de soy mesmes. Quant il portoit le busc de son pourpoin entre les mamelles, il maintenoit par vives raisons qu'il estoit en son vray lieu; quelques années apres le voylà avalé jusques entre les cuisses, il se moque de son autre usage, le trouve inepte et insupportable. La façon de se vestir presente luy faict incontinent condamner l'ancienne, d'une resolution si grande et d'un consentement si universel, que vous diriez que c'est une espece de manie qui luy tourneboule ainsi l'entendement. Par ce que nostre changement est si subit et si prompt en

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cela, que l'invention de tous les tailleurs du monde ne sçauroit fournir assez de nouvelletez, il est force que bien souvent les formes mesprisées reviennent en credit, et celles là mesmes tombent en mespris tantost apres; et qu'un mesme jugement preigne, en l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois, non diverses seulement, mais contraires opinions, d'une inconstance et legereté incroyable. Il n'y a si fin d'entre nous qui ne se laisse embabouiner de cette contradiction et esblouyr tant les yeux internes que les externes insensiblement. Je veux icy entasser aucunes façons anciennes que j'ay en memoire, les unes de mesme les nostres, les autres differentes, afin qu'ayant en l'imagination cette continuelle variation des choses humaines, nous en ayons le jugement plus esclaircy et plus ferme. Ce que nous disons de combatre à l'espée et la cape, il s'usoit encores entre les Romains, ce dict Caesar: Sinistris sagos involvunt, gladiosque distringunt. Et remerque des lors en nostre nation ce vice, qui y est encore, d'arrester les passans que nous rencontrons en chemin, et de les forcer de nous dire qui ils sont, et de recevoir à injure et occasion de querelle, s'ils refusent de nous respondre. Aux bains, que les anciens [0124] prenoyent tous les jours avant le repas, et les prenoyent aussi ordinairement que nous faisons de l'eau à laver les mains, ils ne se lavoyent du commencement que les bras et les jambes; mais dépuis, et d'une coustume qui a duré plusieurs siecles et en la plus part des nations du monde, ils se lavoyent tous nudz d'eau mixtionnée et parfumée, de maniere qu'ils emploioyent pour tesmoignage de grande simplicité de se laver d'eau simple. Les plus affetez et delicatz se parfumoyent tout le corps bien trois ou quatre fois par jour. Ils se faisoyent souvent pinceter tout le poil, comme les femmes Françoises ont pris en usage, depuis quelque temps, de faire leur front,

Quod pectus, quod crura tibi, quod brachia vellis,

quoy qu'ils eussent des oignemens propres à cela:

Psilotro nitet, aut arida latet oblita creta.

Ils aymoient à se coucher mollement, et alleguent, pour preuve de patience, de coucher sur le matelas. Ils mangeoyent couchez sur des lits, à peu prez en mesme assiete que les Turcs de nostre temps,

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Inde thoro pater Aeneas sic orsus ab alto.

Et dit on du jeune Caton que, depuis la bataille de Pharsale, estant entré en deuil du mauvais estat des affaires publiques, il mangea tousjours assis, prenant un train de vie plus austere. Ils baisoyent les mains aux grands pour les honnorer et caresser; et, entre les amis, ils s'entrebaisoyent en se saluant, comme font les Venitiens:

Gratatusque darem cum dulcibus oscula verbis.

Et touchoyent aux genoux pour requerir ou saluer un grand. Pasiclez le philosophe, frere de Crates, au lieu de porter la main au genou, la porta aux genitoires. Celuy à qui il s'addressoit l'ayant rudement repoussé: Comment, dict-il, cecy n'est il pas vostre aussi bien que les genoux? Ils mangeoyent, comme nous, le fruict à l'yssue de table. Ils se torchoyent le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des parolles) avec une esponge; voylà pourquoy Spongia est un mot obscoene en Latin; et estoit cette esponge attachée au bout d'un baston, comme tesmoigne l'histoire de [0124v] celuy qu'on menoit pour estre presenté aux bestes devant le peuple, qui demanda congé d'aller à ses affaires; et, n'ayant autre moyen de se tuer, il se fourra ce baston et esponge dans le gosier et s'en estouffa. Ils s'essuyoient le catze de laine perfumée, quand ils en avoyent faict:

At tibi nil faciam, sed lota mentula lana.

Il y avoit aux carrefours à Rome des vaisseaux et demy-cuves pour y apprester à pisser aux passans,

Pusi saepe lacum propter, se ac dolia curta
Somno devincti credunt extollere vestem.

Ils faisoyent collation entre les repas. Et y avoit en esté des vendeurs de nege pour refréchir le vin; et en y avoit qui se servoyent de nege en hyver, ne trouvans pas le vin encore lors assez froid. Les grands avoyent leurs

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eschançons et trenchans, et leurs fols pour leur donner plaisir. On leur servoit en hyver la viande sur des fouyers qui se portoient sur la table; et avoyent des cuisines portatives, comme j'en ay veu, dans lesquelles tout leur service se trainoit apres eux,

Has vobis epulas habete lauti;
Nos offendimur ambulante caena.

Et en esté ils faisoyent souvent, en leurs sales basses, couler de l'eau fresche et claire dans des canaus, au dessous d'eux, où il y avoit force poisson en vie, que les assistans choisissoyent et prenoyent en la main pour le faire aprester chacun à sa poste. Le poisson a tousjours eu ce privilege, comme il a encores, que les grans se meslent de le sçavoir aprester: aussi en est le goust beaucoup plus exquis que de la chair, au moins pour moy. Mais, en toute sorte de magnificence, de desbauche et d'inventions voluptueuses, de mollesse et de sumptuosité, nous faisons, à la verité, ce que nous pouvons pour les égaler, car nostre volonté est bien aussi gastée que la leur; mais nostre suffisance n'y peut arriver: nos forces ne sont non plus capables [0125] de les joindre en ces parties là vitieuses, qu'aux vertueuses: car les unes et les autres partent d'une vigueur d'esprit qui estoit sans comparaison plus grande en eux qu'en nous; et les ames, à mesure qu'elles sont moins fortes, elles ont d'autant moins de moyen de faire ny fort bien ny fort mal. Le haut bout d'entre eux, c'estoit le milieu. Le devant et derriere n'avoyent, en escrivant et parlant, aucune signification de grandeur, comme il se voit evidemment par leurs escris: ils diront Oppius et Caesar aussi volontiers que Caesar et Oppius, et diront moy et toy indifferemment comme toy et moy. Voylà pourquoy j'ay autrefois remarqué, en la vie de Flaminius de Plutarque François, un endroit où il semble que l'autheur, parlant de la jalousie de gloire qui estoit entre les Aetoliens et les Romains pour le gain d'une bataille qu'ils avoyent obtenu en commun, face quelque pois de ce qu'aux chansons Grecques on nommoit les Aetholiens avant les Romains, s'il n'y a de l'Amphibologie aux mots François. Les Dames, estant aux estuves, y recevoyent quant et quant des hommes, et se servoyent là mesme de leurs valets à les frotter et oindre,

Inguina succinctus nigra tibi servus aluta
Stat, quoties calidis nuda foveris aquis.

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Elles se saupoudroyent de quelque poudre pour reprimer les sueurs. Les anciens Gaulois, dict Sidonius Appollinaris, portoyent le poil long par le devant, et le derriere de la teste tondu, qui est cette façon qui vient à estre renouvellée par l'usage effeminé et làche de ce siecle. Les Romains payoient ce qui estoit deu aux bateliers pour leur naulage, des l'entrée du bateau; ce que nous faisons apres estre rendus à port,

dum as exigitur, dum mula ligatur,
Tota abit hora.

Les femmes couchoyent au lict du costé de la ruelle: voylà pourquoy on appelloit Caesar spondam Regis Nicomedis. Ils [0125v] prenoyent aleine en beuvant. Ils baptisoient le vin,

quis puer ocius
Restinguet ardentis falerni
Pocula praetereunte lympha?

Et ces champisses contenances de nos laquais y estoyent aussi,

O Jane, à tergo quem nulla ciconia pinsit,
Nec manus auriculas imitata est mobilis albas,
Nec linguae quantum sitiet canis Apula tantum.

Les Dames Argienes et Romaines portoyent le deuil blanc, comme les nostres avoient accoustumé, et devoyent continuer de faire, si j'en estois creu.
Mais il y a des livres entiers faits sur cet argument.

Chapitre 50

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De Democritus et Heraclitus

Le jugement est un util à tous subjects, et se mesle par tout. A cette cause, aux essais que j'en fay ici, j'y employe toute sorte d'occasion. Si c'est un subject que je n'entende point, à cela mesme je l'essaye, sondant le gué de bien loing; et puis, le trouvant trop profond pour ma taille, je me tiens à la rive: et cette reconnoissance de ne pouvoir passer outre, c'est un traict de son effect, voire de ceux dequoy il se vante le plus. Tantost, à un subject vain et de neant, j'essaye voir s'il trouvera dequoy lui donner corps, et dequoy l'appuyer et estançonner. Tantost je le promene à un subject noble et tracassé, auquel il n'a rien à trouver de soy, le chemin en estant si frayé qu'il ne peut marcher que sur la piste d'autruy. Là il fait son jeu à eslire la route qui luy semble la meilleure,

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et, de mille sentiers, il dict que cettuy-cy, ou celuy là, a esté le mieux choisi. Je prends de la fortune le premier argument. Ils me sont également bons. Et ne desseigne jamais de les produire entiers. [0126] Car je ne voy le tout de rien: Ne font pas, ceux qui promettent de nous le faire veoir. De cent membres et visages qu'a chaque chose, j'en prens un tantost à lecher seulement, tantost à effleurer; et par fois à pincer jusqu'à l'os. J'y donne une poincte, non pas le plus largement, mais le plus profondement que je sçay. Et aime plus souvent à les saisir par quelque lustre inusité. Je me hazarderoy de traitter à fons quelque matière, si je me connoissoy moins. Semant icy un mot, icy un autre, eschantillons despris de leur piece, escartez, sans dessein et sans promesse, je ne suis pas tenu d'en faire bon, ny de m'y tenir moy mesme, sans varier quand il me plaist; et me rendre au doubte et incertitude, et à ma maistresse forme, qui est l'ignorance. Tout mouvement nous descouvre. Cette mesme ame de Caesar, qui se faict voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se faict aussi voir à dresser des parties oysives et amoureuses. On juge un cheval, non seulement à le voir manier sur une carriere, mais encore à luy voir aller le pas, voire et à le voir en repos à l'estable. Entre les functions de l'ame il en est de basses: qui ne la void encor par là, n'acheve pas de la connoistre. Et à l'adventure la remarque l'on mieux où elle va son pas simple. Les vents des passions la prennent plus en ces hautes assiettes. Joint qu'elle se couche entiere sur chasque matiere, et s'y exerce entiere, et n'en traitte jamais plus d'une à la fois. Et la traitte, non selon elle, mais selon soy. Les choses à part elles ont peut estre leurs poids et mesures et conditions; mais au dedans, en nous, elle les leur taille comme elle l'entend. La mort est effroyable à Ciceron, desirable à Caton, indifferente à Socrates. La santé, la conscience, l'authorité, la science, la richesse, la beauté et leurs contraires se despouillent à l'entrée, et reçoivent de l'ame nouvelle vesture, et de la teinture qu'il lui plaist: brune, verte, claire, obscure, aigre, douce, profonde, superficielle, et qu'il plaist à chacune d'elles: car elles n'ont pas verifié en commun leurs stiles, regles et formes: chacune est Royne en son estat. Parquoy ne prenons plus excuse des externes qualitez des choses: c'est à nous à nous en rendre compte. Nostre bien et nostre mal ne tient qu'à nous. Offrons

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y nos offrandes et nos voeus, non pas à la fortune: elle ne peut rien sur nos meurs: au rebours, elles l'entrainent à leur suitte et la moulent à leur forme. Pourquoy ne jugeray-je d'Alexandre à table, devisant et beuvant d'autant? Ou s'il manioit des eschecs, quelle corde de son esprit ne touche et n'employe ce niais et puerille jeu? Je le hay et fuy, de ce qu'il n'est pas assez jeu, et qu'il nous esbat trop serieusement, ayant honte d'y fournir l'attention qui suffiroit à quelque bonne chose. Il ne fut pas plus enbesoigné à dresser son glorieux passage aus Indes; ny cet autre à desnouer un passage duquel dépend le salut du genre humain. Voyez combien nostre ame grossit et espessit cet amusement ridicule: si tous ses nerfs ne bandent: combien amplement elle donne à chacun loy en cela, de se connoistre, et de juger droittement de soy. Je ne me voy et retaste plus universellement en nulle autre posture. Quelle passion ne nous y exerce? la cholere, le despit, la hayne, l'impatience et une vehemente ambition de vaincre, en chose en laquelle il seroit plus excusable d'estre ambitieux d'estre vaincu. Car la précellence rare et au dessus du commun messied à un homme d'honneur en chose frivole. Ce que je dy en cet exemple, se peut dire en tous autres: chasque parcelle, chasque occupation de l'homme l'accuse et le montre également qu'un' autre. Democritus et Heraclytus ont esté deux philosophes, desquels le premier, trouvant vaine et ridicule l'humaine condition, ne sortoit en public qu'avec un visage moqueur et riant; Heraclitus, ayant pitié et compassion de cette mesme condition nostre, en portoit le visage continuellement atristé, et les yeux chargez de larmes,

alter
Ridebat, quoties à limine moverat unum
Protuleratque pedem; flebat contrarius alter.

J'ayme mieux la premiere humeur, non par ce qu'il est plus plaisant de rire que de pleurer, mais parce qu'elle est plus desdaigneuse, et qu'elle nous condamne plus que l'autre: et il me semble que nous ne pouvons jamais estre assez mesprisez selon nostre merite. La plainte et la commiseration sont meslées à quelque estimation de la chose qu'on plaint; les choses dequoy on se moque, on les estime sans pris. Je ne pense point qu'il y ait tant de malheur en nous comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise: nous ne sommes pas si pleins de mal comme d'inanité; nous ne sommes pas si miserables comme nous sommes viles. Ainsi Diogenes, qui baguenaudoit a-part soy, roulant son tonneau et

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hochant du nez le grand Alexandre, nous estimant des [0126v] mouches ou des vessies pleines de vent, estoit bien juge plus aigre et plus poingnant, et par consequent plus juste, à mon humeur, que Timon, celuy qui fut surnommé le haisseur des hommes. Car ce qu'on hait, on le prend à coeur. Cettuy-cy nous souhaitoit du mal, estoit passionné du desir de nostre ruine, fuioit nostre conversation comme dangereuse, de meschans et de nature depravée; l'autre nous estimoit si peu que nous ne pourrions ny le troubler ny l'alterer par nostre contagion, nous laissoit de compagnie, non pour la crainte, mais pour le desdain de nostre commerce: il ne nous estimoit capables ny de bien, ny de mal faire. De mesme marque fut la responce de Statilius, auquel Brutus parla pour le joindre à la conspiration contre Caesar: il trouva l'entreprinse juste, mais il ne trouva pas les hommes dignes pour lesquels on se mit aucunement en peine, conformeement à la discipline de Hegesias qui disoit le sage ne devoir rien faire que pour soy: d'autant que seul il est digne pour qui on face; et à celle de Theodorus, que c'est injustice que le sage se hazarde pour le bien de son païs, et qu'il mette en peril la sagesse pour des fols. Nostre propre et peculiere condition est autant ridicule que risible.

Chapitre 51

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De la Vanité des Paroles

Un Rhetoricien du temps passé disoit que son mestier estoit, de choses petites les faire paroistre et trouver grandes. C'est un cordonnier qui sait faire de grands souliers à un petit pied. On luy eut faict donner le fouet en Sparte, de faire profession d'un' art piperesse et mensongere. Et croy que Archidamus, qui en estoit Roy, n'ouit pas sans estonnement la responce de Thucididez, auquel il s'enqueroit qui estoit plus fort à la luicte, ou Pericles ou luy: Cela, fit-il, seroit mal-aysé à verifier; car, quand je l'ay porté par terre en luictant, il persuade à ceux qui l'ont veu qu'il n'est pas tombé, et le gaigne. Ceux qui masquent et fardent les femmes, font moins de mal; car c'est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur naturel; là où ceux-cy font estat de tromper, non pas nos yeux, mais [0127] nostre jugement, et d'abastardir et corrompre l'essence des choses. Les republiques qui se sont maintenues en un estat reglé et bien policé, comme la Cretense ou Lacedemonienne, elles n'ont pas faict grand compte d'orateurs. Ariston definit sagement la rhetorique: science à persuader le peuple; Socrates, Platon, art de tromper et de flatter; et ceux qui le nient en la generale description le verifient partout en leurs preceptes. Les Mahometans en defendent l'instruction à leurs enfans, pour son inutilité. Et les Atheniens, s'apercevant combien son usage, qui avoit tout credit en leur ville, estoit pernicieux, ordonnerent que sa principale partie qui est esmouvoir les affections en fust ostée ensemble les exordes et perorations. C'est un util inventé pour manier et agiter une tourbe et une commune desreiglée, et est util qui ne s'employe qu'aux estats malades, comme la medecine; en ceux où le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu, comme celuy d'Athenes, de Rhodes et de Rome, et où les choses ont esté en perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs. Et, à la verité, il se void peu de personnages, en ces republiques là qui se soient poussez en grand credit sans le secours de l'eloquence: Pompeius, Caesar, Crassus, Lucullus, Lentulus, Metellus ont pris de là leur grand appuy à se monter à cette grandeur d'authorité où ils sont en fin arrivez, et s'en

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sont aydez plus que des armes: contre l'opinion des meilleurs temps. Car Lucius Volumnius, parlant en public en faveur de l'election au consulat faitte des personnes de Quintus Fabius et Publius Decius: Ce sont gens nays à la guerre, grands aux effects; au combat du babil, rudes: esprits vrayement consulaires; les subtils, eloquens et sçavans sont bons pour la ville, Preteurs à faire justice, dict-il. L'eloquence a fleury le plus à Rome. lors que les affaires ont esté en plus mauvais estat, et que l'orage des guerres civiles les agitoit: comme un champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes. Il semble par là que les polices qui dépendent d'un monarque, en ont moins de besoin que les autres: car la bestise et facilité qui se trouve en la commune, et qui la rend subjecte à estre maniée et contournée par les oreilles au doux son de cette harmonie, sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la force de la raison, cette facillité, dis-je, ne se trouve pas si aisément en un seul; et est plus aisé de le garentir par bonne institution et bon conseil de l'impression de cette poison. On n'a pas veu sortir de Macedoine, ny de Perse, aucun orateur de renom. J'en ay dict ce mot sur le subject d'un Italien que je vien d'entretenir, qui a servy le feu Cardinal Caraffe de maistre d'hostel jusques à sa mort. Je luy faisoy compter de sa charge. Il m'a fait un discours de cette science de gueule avec une gravité et contenance magistrale, comme s'il m'eust parlé de quelque grand poinct de [0127v] Theologie. Il m'a dechifré une difference d'appetits: celuy qu'on a à jeun, qu'on a apres le second et tiers service; les moyens, tantost de luy plaire simplement, tantost de l'eveiller et picquer; la police de ses sauces, premierement en general, et puis particularisant les qualitez des ingrediens et leurs effects; les differences des salades selon leur saison, celle qui doit estre reschaufée, celle qui veut estre servie froide, la façon de les orner et embellir pour les rendre encores plaisantes à la veue. Apres cela, il est entré sur l'ordre du service, plein de belles et importantes considerations,

nec minimo sane discrimine refert
Quo gestu lepores, et quo gallina secetur.

Et tout cela enflé de riches et magnifiques paroles, et celles mesmes qu'on employe à traiter du gouvernement d'un Empire. Il m'est souvenu de mon homme:

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Hoc salsum est, hoc adustum est, hoc lautum est parum,
Illud rectè; iterum sic memento; sedulo
Moneo quae possum pro mea sapientia.
Postremo, tanquam in speculum, in patinas, Demea,
Inspicere jubeo, et moneo quid facto usus sit.

Si est-ce que les Grecs mesmes louerent grandement l'ordre et la disposition que Paulus Aemilius observa au festin qu'il leur fit au retour de Macedoine; mais je ne parle point icy des effects, je parle des mots. Je ne sçay s'il en advient aux autres comme à moy; mais je ne me puis garder, quand j'oy nos architectes s'enfler de ces gros mots de pilastres, architraves, corniches, d'ouvrage Corinthien et Dorique, et semblables de leur jargon, que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais d'Apolidon; et, par effect, je trouve que ce sont les chetives pieces de la porte de ma cuisine. Oyez dire metonomie, metaphore, allegorie, et autres tels noms de la grammaire, semble-il pas qu'on signifie quelque forme de langage [0128] rare et pellegrin? Ce sont titres qui touchent le babil de vostre chambriere. C'est une piperie voisine à cettecy, d'appeller les offices de nostre estat par les titres superbes des Romains, encores qu'ils n'ayent aucune ressemblance de charge, et encores moins d'authorité et de puissance. Et cette-cy aussi, qui servira, à mon advis, un jour de tesmoignage d'une singuliere ineptie de nostre siecle, d'employer indignement, à qui bon nous semble, les surnoms les plus glorieux dequoy l'ancienneté ait honoré un ou deux personnages en plusieurs siecles. Platon a emporté ce surnom de divin par un consentement universel, que aucun n'a essayé luy envier; et les Italiens, qui se vantent, et avecques raison, d'avoir communément l'esprit plus esveillé et le discours plus sain que les autres nations de leur temps, en viennent d'estrener l'Aretin, auquel, sauf une façon de parler bouffie et bouillonnée de pointes, ingenieuses à la vérité, mais recherchées de loing et fantasques, et outre l'éloquence en fin, telle qu'elle puisse estre, je ne voy pas qu'il y ait rien au dessus des communs autheurs de son siecle; tant s'en faut qu'il approche de cette divinité ancienne. Et le surnom de grand, nous l'attachons à des Princes qui n'ont rien au dessus de la grandeur populaire.

Chapitre 52

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De la Parsimonie des Anciens

Attilius Regulus, general de l'armée Romaine en Afrique, au milieu de sa gloire et de ses victoires contre les Carthaginois, escrivit à la chose publique qu'un valet de labourage qu'il avoit laissé seul au gouvernement de son bien, qui estoit en tout sept arpents de terre, s'en estoit enfuy, ayant desrobé ses utils de labourage, et demandoit congé pour s'en retourner et y pourvoir, de peur que sa femme et ses enfans n'en eussent à souffrir: le Senat pourveut à [0128v] commettre un autre à la conduite de ses biens et luy fist restablir ce qui luy avoit esté desrobé, et ordonna que sa femme et enfans seroient nourris aux despens du public. Le vieux Caton, revenant d'Espaigne Consul, vendit son cheval de service pour espargner l'argent qu'il eut couté à le ramener par mer en Italie; et, estant au gouvernement de Sardaigne, faisoit ses visitations à pied, n'ayant avec luy autre suite qu'un officier de la chose publique, qui luy portoit sa robbe, et un vase à faire des sacrifices; et le plus souvent il pourtoit sa male luy mesme. Il se vantoit de n'avoir jamais eu robbe qui eust cousté plus de dix escus, ny avoir envoyé au marché plus de dix sols pour un jour; et, de ses maisons aux champs, qu'il n'en avoit aucune qui fut crepie et enduite par dehors. Scipion Aemilianus, apres deux triomphes et deux Consulats, alla en legation avec sept serviteurs seulement. On tient qu'Homere n'en eust jamais qu'un; Platon trois; Zenon, le chef de la secte Stoique, pas un. Il ne fut taxé que cinq sols et demy, pour jour, à Tyberius Gracchus, allant en commission pour la chose publique, estant lors le premier homme des Romains.

Chapitre 53

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D'un Mot de Caesar

Si nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que nous mettons à contreroller autruy et à connoistre les choses qui sont hors de nous, que nous l'emploissions à nous sonder nous mesmes, nous sentirions aisément combien toute cette nostre contexture est bastie de pieces foibles et defaillantes. N'est-ce pas un singulier tesmoignage d'imperfection, ne pouvoir r'assoir nostre contentement en aucune chose, et que, par desir mesme et imagination, il soit hors de nostre puissance de choisir ce [0129] qu'il nous faut? Dequoy porte bon tesmoignage cette grande dispute qui a tousjours esté entre les Philosophes pour trouver le souverain bien de l'homme, et qui dure encores et durera eternellement, sans resolution et sans accord:

dum abest quod avemus, id exuperare videtur
Caetera; post aliud cùm contigit illud avemus,
Et sitis aequa tenet.

Quoy que ce soit qui tombe en nostre connoissance et jouïssance, nous sentons qu'il ne nous satisfaict pas, et allons beant apres les choses advenir et inconnues, d'autant que les presentes ne nous soulent point: non pas, à mon advis, qu'elles n'ayent assez dequoy nous souler, mais c'est que nous les saisissons d'une prise malade et desreglée,

Nam, cùm vidit hic, ad usum quae flagitat usus,
Omnia jam ferme mortalibus esse parata,
Divitiis homines et honore et laude potentes

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Affluere, atque bona natorum excellere fama,
Nec minus esse domi cuiquam tamen anxia corda,
Atque animum infestis cogi servire querelis:
Intellexit ibi vitium vas efficere ipsum,
Omniaque illius vitio corrumpier intus,
Quae collata foris et commoda quaeque venirent.

Nostre appetit est irresolu et incertain: il ne sçait rien tenir, ny rien jouyr de bonne façon. L'homme, estimant que ce soit le vice de ces choses, se remplit et se paist d'autres choses qu'il ne sçait point et qu'il ne cognoit point, où il applique ses desirs et ses esperances, les prend en honneur et reverence: comme dict Caesar, communi fit vitio naturae ut invisis, latitantibus atque incognitis rebus magis confidamus, vehementiusque exterreamur.
[0129v]

Chapitre 54

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Des Vaines Subtilitez

Il est de ces subtilitez frivoles et vaines, par le moyen desquelles les hommes cherchent quelquesfois de la recommandation: comme les poetes qui font des ouvrages entiers de vers commençans par une mesme lettre: nous voyons des oeufs, des boules, des aisles, des haches façonnées anciennement par les Grecs avec la mesure de leurs vers, en les alongeant ou accoursissant, en maniere qu'ils viennent à représenter telle ou telle figure. Telle estoit la science de celuy qui s'amusa à conter en combien de sortes se pouvoient renger les lettres de l'alphabet, et y en trouva ce nombre incroiable qui se void dans Plutarque. Je trouve bonne l'opinion de celuy à qui on presenta un homme apris à jetter de la main un grain de mil avec telle industrie que, sans faillir, il le passoit tousjours dans le trou d'une esguille, et luy demanda l'on, apres, quelque present pour loyer d'une si rare suffisance: sur-quoy il ordonna, bien plaisamment, et justement à mon advis, qu'on fit donner à cet ouvrier deux ou trois minots de mil, affin qu'un si bel art ne demeurast sans exercice. C'est un tesmoignage merveilleux de la foiblesse de nostre jugement, qu'il recommande les choses par la rareté ou nouvelleté, ou encore par la difficulté, si la bonté et utilité n'y sont joinctes. Nous venons presentement de nous jouer chez moy à qui pourroit trouver plus de choses qui se tiennent par les deux bouts extremes: comme Sire, c'est un tiltre qui se donne à la plus eslevée personne de nostre estat, qui est le Roy, et se donne aussi au vulgaire, comme aux marchans, et ne touche point ceux d'entre deux. Les femmes de qualité, on les nomme Dames; les moyennes, Damoiselles; et Dames encore, celles de la plus basse marche. Les dez qu'on estend sur les tables, ne sont permis qu'aux maisons des princes et aux tavernes. Democritus disoit que les dieux et les bestes [0130] avoient les sentimens plus aiguz que les hommes, qui sont au moyen estage. Les Romains portoient mesme accoutrement les jours de deuil et les jours de feste.

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Il est certain que la peur extreme et l'extreme ardeur de courage troublent également le ventre et le laschent. Le saubriquet de Tremblant, duquel le xii Roy de Navarre, Sancho, fut surnommé, aprend que la hardiesse aussi bien que la peur font tremousser nos membres. Et celuy à qui ses gens qui l'armoient, voïant frissoner la peau, s'essayoient de le rasseurer en apetissant le hasard auquel il s'alloit presanter, leur dict: Vous me connoissez mal. Si ma chair sçavoit où mon courage la portera tantost, elle s'en transiroit tout à plat. La foiblesse qui nous vient de froideur et desgoutement aux exercices de Venus, elle nous vient aussi d'un appetit trop vehement et d'une chaleur desreglée. L'extreme froideur et l'extreme chaleur cuisent et rotissent. Aristote dict que les cueus de plomb se fondent et coulent de froid et de la rigueur de l'hyver, comme d'une chaleur vehemente. Le desir et la satieté remplissent de douleur les sieges au dessus et au dessous de la volupté. La bestise et la sagesse se rencontrent en mesme point de sentiment et de resolution à la souffrance des accidens humains: les Sages gourmandent et commandent le mal, et les autres l'ignorent: ceux-cy sont, par maniere de dire, au deçà des accidens, les autres au delà; lesquels, apres en avoir bien poisé et consideré les qualitez, les avoir mesurez et jugez tels qu'ils sont, s'eslancent au-dessus par la force d'un vigoureux courage: ils les desdaignent et foulent aux pieds, ayant une ame forte et solide, contre laquelle les traicts de la fortune venant à donner, il est force qu'ils rejalissent et s'emoussent, trouvant un corps dans lequel ils ne peuvent faire impression: l'ordinaire et moyenne condition des hommes loge entre ces deux extremitez, qui est de ceux qui apperçoivent les maux, les sentent, et ne les peuvent supporter. L'enfance et la decrepitude se rencontrent en imbecillité de cerveau; l'avarice et la profusion, en pareil desir d'attirer et d'acquerir. Il se peut dire, avec apparence, qu'il y a ignorance abecedaire, qui va devant la science, une autre, doctorale, qui vient aprés la science: ignorance que la science faict et engendre, tout ainsi comme elle deffaict et destruit la premiere. Des esprits simples, moins curieux et moins instruicts, il s'en faict de bons Chrestiens qui, par reverence et obeissance, croient simplement et se maintiennent soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité s'engendre l'erreur des opinions: ils suyvent l'apparence du premier sens, et ont quelque tiltre d'interpreter à simplicité et bestise, de nous voir arrester en l'ancien train, regardant [0130v] à nous qui n'y sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et clairvoians,

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font un autre genre de bien croyans; lesquels, par longue et religieuse investigation, penetrent une plus profonde et abstruse lumiere és escriptures, et sentent le misterieux et divin secret de nostre police Ecclesiastique. Pourtant en voyons nous aucuns estre arrivez à ce dernier estage par le second, avec merveilleux fruict et confirmation, comme à l'extreme limite de la Chrestienne intelligence, et jouyr de leur victoire avec consolation, action de graces, reformation de meurs et grande modestie. Et en ce rang n'entens-je pas loger ces autres qui, pour se purger du soubçon de leur erreur passé et pour nous asseurer d'eux, se rendent extremes, indiscrets et injustes à la conduicte de nostre cause, et la taschent d'infinis reproches de violence. Les paisans simples sont honnestes gens, et honnestes gens les philosophes, ou, selon nostre temps, des natures fortes et claires, enrichies d'une large instruction de sciences utiles. Les mestis qui ont dedaigné le premier siege d'ignorance de lettres, et n'ont peu joindre l'autre (le cul entre deux selles, desquels je suis, et tant d'autres), sont dangereux, ineptes, importuns: ceux icy troublent le monde. Pourtant de ma part je me recule tant que je puis dans le premier et naturel siege, d'où je me suis pour neant essayé de partir. La poesie populaire et purement naturelle a des naïvetez et graces par où elle se compare à la principale beauté de la poesie parfaitte selon l'art; comme il se void és villanelles de Gascongne et aux chansons qu'on nous rapporte des nations qui n'ont congnoissance d'aucune science, ny mesme d'escriture. La poesie mediocre qui s'arreste entre deux, est desdaignée, sans honneur et sans prix. Mais parce que, apres que le pas a esté ouvert à l'esprit, j'ay trouvé, comme il advient ordinairement, que nous avions pris pour un exercice malaisé et d'un rare subject ce qui ne l'est aucunement; et qu'apres que nostre invention a esté eschaufée, elle descouvre un nombre infiny de pareils exemples, je n'en adjousteray que cettuy-cy: que si ces essays estoyent dignes qu'on en jugeat, il en pourroit advenir, à mon advis, qu'ils ne plairoient guiere aux esprits communs et vulgaires, ny guiere aux singuliers et excellens: ceux-là n'y entendroient pas assez, ceux-cy y entendroient trop; ils pourroient vivoter en la moyenne region.

Chapitre 55

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Des Senteurs

Il se dict d'aucuns, comme d'Alexandre le grand, que leur sueur espandoit un' odeur souefve, par quelque rare et extraordinaire complexion, dequoy Plutarque et autres recherchent la cause. Mais la commune façon des corps [0131] est au contraire; et la meilleure condition qu'ils ayent, c'est d'estre exempts de senteur. La douceur mesmes des halaines plus pures n'a rien de plus excellent que d'estre sans aucune odeur qui nous offence, comme sont celles des enfans bien sains. Voylà pourquoy, dict Plaute,

Mulier tum benè olet,

ubi nihil olet: la plus parfaicte senteur d'une femme c'est ne sentir à rien, comme on dict que la meilleure odeur de ses actions c'est qu'elles soyent insensibles et sourdes. Et les bonnes senteurs estrangieres, on a raison de les tenir pour suspectes à ceux qui s'en servent, et d'estimer qu'elles soyent employées pour couvrir quelque defaut naturel de ce costé-là. D'où naissent ces rencontres des Poetes anciens: c'est puïr que de santir bon,

Rides nos, Coracine, nil olentes.
Malo quam bene olere, nil olere.
Et ailleurs:
Posthume, non benè olet, qui benè semper olet.

J'ayme pourtant bien fort à estre entretenu de bonnes senteurs, et hay outre mesure les mauvaises, que je tire de plus loing que tout autre:

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Namque sagacius unus odoror,
Polypus, an gravis hirsutis cubet hircus in alis
Quam canis acer ubi lateat sus.

Les senteurs plus simples et naturelles me semblent plus aggreables. Et touche ce soing principalement les dames. En la plus espesse barbarie, les femmes Scythes, apres s'estre lavées, se saupoudrent et encroustent tout le corps et le visage de certaine drogue qui naist en leur terroir, odoriferante; et, pour approcher les hommes, ayans osté ce fard, elles s'en trouvent et polies et parfumées. Quelque odeur que ce soit, c'est merveille combien elle s'attache à moy, et combien j'ay la peau propre à s'en abreuver. Celuy qui se plaint de nature, dequoy elle a laissé l'homme sans instrument à porter les senteurs au nez, a tort, car elles se portent elles mesmes. Mais à moy particulierement, les moustaches, que j'ay pleines, m'en servent. Si j'en approche mes gans ou mon mouchoir, l'odeur y tiendra tout un jour. Elles accusent le lieu d'où je viens. Les estroits baisers de la jeunesse, [0131v] savoureux, gloutons et gluants s'y colloyent autresfois, et s'y tenoient plusieurs heures apres. Et si pourtant je me trouve peu subject aux maladies populaires, qui se chargent par la conversation, et qui naissent de la contagion de l'air; et me suis sauvé de celles de mon temps, dequoy il y en a eu plusieurs sortes en nos villes et en noz armées. On lit de Socrates que, n'estant jamais party d'Athenes, pendant plusieurs recheutes de peste qui la tourmanterent tant de fois, luy seul ne s'en trouva jamais plus mal. Les medecins pourroient, croi-je, tirer des odeurs plus d'usage qu'ils ne font: car j'ay souvent aperçeu qu'elles me changent, et agissent en mes esprits selon qu'elles sont: qui me faict approuver ce qu'on dict, que l'invention des encens et parfums aux Eglises, si ancienne et espandue en toutes nations et religions, regarde à cela de nous resjouir, esveiller et purifier le sens pour nous rendre plus propres à la contemplation. Je voudrois bien, pour en juger, avoir eu ma part de l'art de ces cuisiniers qui sçavent assaisonner les odeurs estrangeres avecq la saveur des viandes comme singulierement on remarqua au service de ce Roy de Thunes, qui, de nostre aage, print terre à Naples pour s'aboucher avec l'Empereur Charles. On farcissoit ses viandes de drogues odoriferantes, de telle somptuosité qu'un Paon et deux faisans revenoient à cent ducats, pour les apprester selon leur maniere: et, quand on les despeçoit,

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remplissoient, non seulement la salle, mais toutes les chambres de son palais, et jusques aux maisons du voisinage, d'une tres souefve vapeur qui ne se perdoit pas si tost. Le principal soing que j'aye à me loger, c'est de fuir l'air puant et poisant. Ces belles villes, Venise et Paris, alterent la faveur que je leur porte, par l'aigre senteur, l'une de son marets, l'autre de sa boue.

Chapitre 56

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Des Prières

Je propose des fantasies informes et irresolues, comme font ceux qui publient des questions doubteuses, à debattre aux escoles: non pour establir la verité, mais pour la chercher. Et les soubmets au jugement de

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ceux à qui il touche de regler, non seulement mes actions et mes escris, mais encore mes pensées. Esgalement m'en sera acceptable et utile la condemnation comme l'approbation, tenant pour execrable, s'il se trouve chose ditte par moy ignorament ou inadvertament contre les sainctes prescriptions de l'Eglise catholique, apostolique et Romaine, en laquelle je meurs et en laquelle je suis nay. Et pourtant, me remettant tousjours à l'authorité de leur censure, qui peut tout sur moy, je me mesle ainsin temerairement à toute sorte de propos, comme icy. Je ne sçay si je me trompe, mais, puis que, par une faveur particuliere de la bonté divine, certaine façon de priere nous a esté prescripte et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m'a tousjours semblé que nous en devions avoir l'usage plus ordinaire que nous [0132] n'avons. Et, si j'en estoy creu, à l'entrée et à l'issue de nos tables, à nostre lever et coucher, et à toutes actions particulieres ausquelles on a accoustumé de mesler des prieres, je voudroy que ce fut le patenostre que les Chrestiens y employassent, sinon seulement, au moins tousjours. L'Eglise peut estendre et diversifier les prieres selon le besoing de nostre instruction: car je sçay bien que c'est tousjours mesme substance et mesme chose. Mais on devoit donner à celle là ce privilege, que le peuple l'eust continuellement en la bouche: car il est certain qu'elle dit tout ce qu'il faut, et qu'elle est tres-propre à toutes occasions. C'est l'unique priere de quoy je me sers par tout, et la repete au lieu d'en changer. D'où il advient que je n'en ay aussi bien en memoire que celle là. J'avoy presentement en la pensée d'où nous venoit cett' erreur de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprinses, et l'appeller à toute sorte de besoing et en quelque lieu que nostre foiblesse veut de l'aide, sans considerer si l'occasion est juste ou injuste; et de escrier son nom et sa puissance, en quelque estat et action que nous soyons, pour vitieuse qu'elle soit. Il est bien nostre seul et unique protecteur, et peut toutes choses à nous ayder; mais, encore qu'il daigne nous honorer de cette douce aliance paternelle, il est pourtant autant juste comme il est bon et comme il est puissant. Mais il use bien plus souvent de sa justice que de son pouvoir, et nous favorise selon la raison d'icelle, non selon noz demandes. Platon, en ses loix, faict trois sortes d'injurieuse creance des Dieux: Qu'il n'y en ayt point; qu'ils ne se meslent pas de noz affaires; qu'ils ne refusent rien à noz voeux, offrandes et sacrifices. La premiere erreur, selon son advis, ne dura jamais immuable en homme depuis son

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enfance jusques à sa vieillesse. Les deux suivantes peuvent souffrir de la constance. Sa justice et sa puissance sont inseparables. Pour neant implorons nous sa force en une mauvaise cause. Il faut avoir l'ame nette, au moins en ce moment auquel nous le prions, et deschargée de passions vitieuses; autrement nous luy presentons nous mesmes les verges dequoy nous chastier. Au lieu de rabiller nostre faute, nous la redoublons, presentans à celuy à qui nous avons à demander pardon, une affection pleine d'irreverence et de haine. Voylà pourquoy je ne loue pas volontiers ceux que je voy prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si les actions voisines de la priere ne me tesmoignent quelque amendement et reformation, [0132v]

si, nocturnus adulter,
Tempora Sanctonico velas adoperta cucullo.

Et l'assiette d'un homme, meslant à une vie execrable la devotion, semble estre aucunement plus condemnable que celle d'un homme conforme à soy, et dissolu par tout. Pourtant refuse nostre Eglise tous les jours la faveur de son entrée et societé aux moeurs obstinées à quelque insigne malice. Nous prions par usage et par coustume, ou, pour mieux dire, nous lisons ou prononçons nos prieres. Ce n'est en fin que mine. Et me desplaist de voir faire trois signes de croix au benedicite, autant à graces (et plus m'en desplaist il de ce que c'est un signe que j'ay en reverence et continuel usage, mesmement au bailler), et ce pendant, toutes les autres heures du jour, les voir occupées à la haine, l'avarice, l'injustice. Aux vices leur heure, son heure à Dieu, comme par compensation et composition. C'est miracle de voir continuer des actions si diverses, d'une si pareille teneur qu'il ne s'y sente point d'interruption et d'alteration aux confins mesme et passage de l'une à l'autre. Quelle prodigieuse conscience se peut donner repos, nourrissant en mesme giste, d'une societé si accordante et si paisible le crime et le juge? Un homme de qui la paillardise sans cesse regente la teste, et qui la juge tres-odieuse à la veue divine, que dict-il à Dieu, quand il luy en parle? Il se rameine; mais soudain il rechoit. Si l'object de la divine justice et sa presence frappoient comme il dict, et chastioient son

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ame, pour courte qu'en fust la penitence, la crainte mesme y rejetteroit si souvent sa pensée, qu'incontinent il se verroit maistre de ces vices qui sont habitués et acharnés en luy. Mais quoy! ceux qui couchent une vie entiere sur le fruit et emolument du peché qu'ils sçavent mortel? Combien avons-nous de mestiers et vacations reçeues, dequoy l'essence est vicieuse. Et celuy qui, se confessant à moy, me recitoit avoir tout un aage faict profession et les effects d'une religion damnable selon luy, et contradictoire à celle qu'il avoit en son coeur, pour ne perdre son credit et l'honneur de ses charges: comment patissoit-il ce discours en son courage? De quel langage entretiennent-ils sur ce subject la justice divine? Leur repentance consistant en visible et maniable reparation, ils perdent et envers Dieu, et envers nous le moyen de l'alleguer. Sont-ils si hardis de demander pardon sans satisfaction et sans repentance? Je tiens que de ces premiers il en va comme de ceux icy; mais l'obstination n'y est pas si aisée à convaincre. Cette contrarieté et volubilité d'opinion si soudaine, si violente, qu'ils nous feignent, sent pour moy au miracle. Ils nous representent l'estat d'une indigestible agonie. Que l'imagination me sembloit fantastique, de ceux qui, ces années passées, avoient en usage de reprocher à tout chacun en qui il reluisoit quelque clarté d'esprit, professant la relligion Catholique, que c'estoit à feinte, et tenoient mesme, pour luy faire honneur, quoi qu'il dict par apparence, qu'il ne pouvoit faillir au dedans d'avoir sa creance reformée à leur pied. Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu'on se persuade qu'il ne se puisse croire au contraire. Et plus fascheuse encore qu'on se persuade d'un tel esprit, qu'il prefere je ne sçay quelle disparité de fortune presente, aux esperances et menaces de la vie eternelle. Ils m'en peuvent croire. Si rien eust deu tenter ma jeunesse, l'ambition du hazard et difficulté qui suivoient cette recente entreprinse y eust eu bonne part. Ce n'est pas sans grande raison, ce me semble, que l'Eglise defend l'usage promiscue, temeraire et indiscret des sainctes et divines chansons que le Sainct Esprit a dicté en David. Il ne faut mesler Dieu en nos actions qu'avecque reverence et attention pleine d'honneur et de respect. Cette voix est trop divine pour n'avoir autre usage que d'exercer les poulmons et plaire à nos oreilles: c'est de la conscience qu'elle doit estre produite, et non pas de la langue. Ce n'est pas raison qu'on permette qu'un garçon de boutique, parmy ces vains et frivoles pensemens, s'en entretienne et s'en joue.

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Ny n'est certes raison de voir tracasser par une sale et par une cuysine le Sainct livre des sacrez mysteres de nostre creance. C'estoyent autrefois mysteres; ce sont à present desduits et esbats. Ce n'est pas en passant et tumultuairement qu'il faut manier un estude si serieuz et venerable. Ce doibt estre une action destinée et rassise, à laquelle on doibt tousjours adjouster cette preface de nostre office: Sursum corda, et y apporter le corps mesme disposé en contenance qui tesmoigne une particuliere attention et reverence. Ce n'est pas l'estude de tout le monde, c'est l'estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle. Les meschans, les ignorans s'y empirent. Ce n'est pas une histoire à compter, c'est une histoire à reverer, craindre, et adorer. Plaisantes gens, qui pensent l'avoir rendue maniable au peuple, pour l'avoir mise en langage populaire' Ne tient-il qu'aux mots qu'ils n'entendent tout ce qu'ils trouvent par escrit? Diray-je plus? Pour l'en approcher de ce peu, ils l'en reculent. L'ignorance pure et remise toute en autruy estoit bien plus salutaire et plus sçavante que n'est cette science verbale et vaine, nourrice de presomption et de temerité. Je croi aussi, que la liberté à chacun de [0133] dissiper une parole si religieuse et importante à tant de sortes d'idiomes, a beaucoup plus de danger que d'utilité. Les Juifs, les Mahometans, et quasi tous autres, ont espousé et reverent le langage auquel originellement leurs mysteres avoyent esté conceuz; et en est defendue l'alteration et changement: non sans apparence. Sçavons nous bien qu'en Basque et en Bretaigne, il y ayt des Juges assez pour establir cette traduction faicte en leur langue? L'Eglise universelle n'a point de Jugement plus ardu à faire, et plus solenne. En preschant et parlant, l'interpretation est vague, libre, muable, et d'une parcelle; ainsi ce n'est pas de mesme. L'un de noz historiens Grecs accuse justement son siecle, de ce que les secrets de la religion Chrestienne estoient espandus emmy la place, ès mains des moindres artisans; que chacun en peut debattre et dire selon son sens; et que ce nous devoit estre grande honte, qui, par la grace de Dieu, jouïssons des purs mysteres de la pieté, de les laisser profaner en la bouche de personnes ignorantes et populaires, veu que les Gentils interdisoient à Socrates, à Platon et aux plus sages, de parler et s'enquerir des choses commises aux Prestres de Delphes. Dict aussi que les factions des Princes sur le subject de la Theologie sont armées, non de zele, mais de cholere; que le zele tient de la divine raison et

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justice, se conduisant ordonnément et moderément; mais qu'il se change en haine et envie, et produit, au lieu du froment et du raisin, de l'yvraye et des orties, quand il est conduit d'une passion humaine. Et justement aussi cet autre, conseillant l'Empereur Theodose, disoit les disputes n'endormir pas tant les schismes de l'Eglise, que les esveiller et animer les Heresies; que pourtant il faloit fuir toutes contentions et argumentations dialectiques, et se rapporter nuement aux prescriptions et formules de la foy establies par les anciens. Et l'Empereur Androdicus, ayant rencontré en son palais deux grands hommes aux prises de parole contre Lopadius sur un de noz points de grande importance, les tança jusques à menacer de les jetter en la riviere s'ils continuoient. Les enfans et les femmes, en noz jours, regentent les plus vieux et experimentez sur les loix ecclesiastiques, là où la premiere de celles de Platon leur deffend de s'enquerir seulement de la raison des loix civiles qui doivent tenir lieu d'ordonnances divines; et, permettant aux vieux d'en communiquer entre eux et avecq le magistrat, il adjouste: pourveu que ce ne soit pas en presence des jeunes et personnes profanes. Un evesque a laissé par escrit que, en l'autre bout du monde, il y a un Isle que les anciens nommoient Dioscoride, commode en fertilité de toutes sortes d'arbres et fruits et salubrité d'air: de laquelle le peuple est Chrestien, ayant des Eglises et des autels qui ne sont parez que de croix, sans autres images; grand observateur de jeusnes et de festes, exacte païeur de dismes aux prestres, et si chaste que nul d'eux ne peut cognoistre qu'une femme en sa vie; au demeurant si contant de sa fortune qu'au milieu de la mer il ignore l'usage des navires, et si simple que, de la religion qu'il observe si songneusement, il n'en entend un seul mot: chose incroyable à qui ne sçauroit les Payens, si devots idolatres, ne connoistre de leurs Dieus que simplement le nom et la statue. L'ancien commencement de Menalippe, tragedie d'Euripides, portoit ainsi: O Juppiter, car de toy rien sinon Je ne connois seulement que le nom. J'ay veu aussi, de mon temps, faire plainte d'aucuns escris, de ce qu'ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de Theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque raison: Que la doctrine divine tient mieux son rang à part, comme Royne et dominatrice; Qu'elle doibt estre principale par tout, poinct suffragante et subsidiaire; Et qu'à l'aventure se tireroient les exemples à la grammaire, Rhetorique, Logique, plus sortablement d'ailleurs que

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d'une si sainte matiere, comme aussi les arguments des Theatres, jeuz et spectacles publiques; Que les raisons divines se considerent plus venerablement et reveramment seules et en leur stile, qu'appariées aux discours humains; Qu'il se voit plus souvent cette faute que les Theologiens escrivent trop humainement, que cett' autre que les humanistes escrivent trop peu theologalement: la Philosophie, dict Sainct Chrysostome, est pieça banie de l'escole sainte, comme servante inutile, et estimée indigne de voir, seulement en passant, de l'entrée, le sacraire des saints Thresors de la doctrine celeste; Que le dire humain a ses formes plus basses et ne se doibt servir de la dignité, majesté, regence, du parler divin. Je luy laisse, pour moy, dire, verbis indisciplinatis, fortune, d'estinée, accident, heur et malheur, et les Dieux et autres frases, selon sa mode. Je propose les fantasies humaines et miennes, simplement comme humaines fantasies, et separement considerées, non comme arrestées et reglées par l'ordonnance celeste, incapables de doubte et d'altercation: matiere d'opinion, non matiere de foy; ce que je discours selon moy, non ce que je croy selon Dieu, comme les enfans proposent leurs essais: instruisables, non instruisants; d'une maniere laïque, non clericale, mais tres-religieuse tousjours. Et ne diroit on pas aussi [0133v] sans apparence, que l'ordonnance de ne s'entremettre que bien reserveement d'escrire de la Religion à tous autres qu'à ceux qui en font expresse profession, n'auroit pas faute de quelque image d'utilité et de justice; et, à moy avecq, à l'avanture, de m'en taire? On m'a dict que ceux mesmes qui ne sont pas des nostres, defendent pourtant entre eux l'usage du nom de Dieu en leurs propos communs. Ils ne veulent pas qu'on s'en serve par une maniere d'interjection ou d'exclamation, ny pour tesmoignage, ny pour comparaison: en quoy je trouve qu'ils ont raison. Et, en quelque manière que ce soit que nous appellons Dieu à nostre commerce et societé, il faut que ce soit serieusement et religieusement. Il y a, ce me semble, en Xenophon un tel discours, où il montre que nous devons plus rarement prier Dieu, d'autant qu'il n'est pas aisé que nous puissions si souvent remettre nostre ame en cette assiete reglée, reformée et devotieuse, où il faut qu'elle soit pour ce faire; autrement nos prieres ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vitieuses. Pardonne nous, disons nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez. Que disons nous par là, sinon que nous luy offrons nostre ame exempte de vengeance et de rancune? Toutesfois nous appellons Dieu et son ayde au complot de nos fautes, et le convions à l'injustice.

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Quae, nisi seductis, nequeas committere divis.

L'avaricieux le prie pour la conservation vaine et superflue de ses thresors; l'ambitieux, pour ses victoires et conduite de sa passion; le voleur l'employe à son ayde pour franchir le hazart et les difficultez qui s'opposent à l'execution de ses meschantes entreprinses, ou le remercie de l'aisance qu'il a trouvé à desgosiller un passant. Au pied de la maison qu'ils vont escheller ou petarder, ils font leurs prieres, l'intention et l'esperance pleine de cruauté, de luxure, d'avarice.

Hoc ipsum quo tu Jovis aurem impellere tentas,
Dic agedum, Staio, pro Juppiter, ô bone clamet, [0134]
Juppiter, at se se non clamet Juppiter ipse.

La Royne de Navarre, Marguerite, recite d'un jeune prince, et, encore qu'elle ne le nomme pas, sa grandeur l'a rendu assez connoissable, qu'allant à une assignation amoureuse, et coucher avec la femme d'un Advocat de Paris, son chemin s'adonnant au travers d'une Eglise, il ne passoit jamais en ce lieu saint, alant ou retournant de son entreprinse, qu'il ne fit ses prieres et oraisons. Je vous laisse à juger, l'ame pleine de ce beau pensement, à quoy il employoit la faveur divine: toutesfois elle allegue cela pour un tesmoignage de singuliere devotion. Mais ce n'est pas par cette preuve seulement qu'on pourroit verifier que les femmes ne sont guieres propres à traiter les matieres de la Theologie. Une vraye priere et une religieuse reconciliation de nous à Dieu, elle ne peut tomber en une ame impure et soubmise lors mesmes à la domination de Satan. Celuy qui appelle Dieu à son assistance pendant qu'il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse qui appelleroit la justice à son ayde, ou comme ceux qui produisent le nom de Dieu en tesmoignage de mensonge:

tacito mala vota susurro
Concipimus.

Il est peu d'hommes qui ozassent mettre en evidance les requestes secretes qu'ils font à Dieu,

Haud cuivis promptum est murmurque humilesque susurros
Tollere de templis, et aperto vivere voto.

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Voylà pourquoy les Pythagoriens vouloyent qu'elles fussent publiques et ouyes d'un chacun, afin qu'on ne le requit de chose indecente et injuste, comme celuy là,

clare cum dixit: Apollo,
Labra movet, metuens audiri: pulchra Laverna,
Da mihi fallere, da justum sanctumque videri.

[0134v] Noctem peccatis et fraudibus objice nubem. Les Dieux punirent griefvement les iniques voeux d'Oedipus en les luy ottroyant. Il avoit prié que ses enfans vuidassent par armes entre eux la succession de son estat. Il fut si miserable de se voir pris au mot. Il ne faut pas demander que toutes choses suivent nostre volonté, mais qu'elles suivent la prudence. Il semble, à la verité, que nous nous servons de nos prieres comme d'un jargon et comme ceux qui employent les paroles sainctes et divines à des sorcelleries et effects magiciens; et que nous facions nostre conte que ce soit de la contexture, ou son, ou suite des motz, ou de nostre contenance, que depende leur effect. Car, ayant l'âme pleine de concupiscence, non touchée de repentance ny d'aucune nouvelle reconciliation envers Dieu, nous luy alons presenter ces parolles que la memoire preste à nostre langue, et esperons en tirer une expiation de nos fautes. Il n'est rien si aisé, si doux et si favorable que la loy divine: elle nous appelle à soy, ainsi fautiers et detestables comme nous sommes: elle nous tend les bras et nous reçoit en son giron, pour vilains, ords et bourbeux que nous soyons et que nous ayons à estre à l'advenir. Mais encore, en recompense, la faut il regarder de bon oeuil. Encore faut-il recevoir ce pardon avec action de graces; et, au moins pour cet instant que nous nous addressons à elle, avoir l'ame desplaisante de ses fautes et ennemie des passions qui nous ont poussé à l'offencer; Ny les dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n'acceptent le present d'un meschant.

Immunis aram si tetigit manus,
Non somptuosa blandior hostia
Mollivit aversos Penates,
Farre pio et saliente mica.

Chapitre 57

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De l'Aage

Je ne puis recevoir la façon dequoy nous establissons la durée de nostre vie. Je voy que les sages l'acoursissent bien fort au pris de la commune opinion. Comment, dict le jeune Caton à ceux qui le vouloyent empescher de se tuer, suis je à cette heure en aage où l'on me puisse reprocher d'abandonner trop tost la vie? Si n'avoit il que quarante et huict ans. Il estimoit cet aage là bien meur et bien avancé, [0135] considerant combien peu d'hommes y arrivent: et ceux qui s'entretiennent de ce, que je ne sçay quel cours, qu'ils nomment naturel, promet quelques années au delà, ils le pourroient faire, s'ils avoient privilege qui les exemptast d'un si grand nombre d'accidents ausquels chacun de nous est en bute par une naturelle subjection, qui peuvent interrompre ce cours qu'ils se promettent. Quelle resverie est-ce de s'attendre de mourir d'une defaillance de forces que l'extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but à nostre durée, veu que c'est l'espece de mort la plus rare de toutes et la moins en usage? Nous l'apellons seule naturelle, comme si c'estoit contre nature de voir un homme se rompre le col d'une cheute, s'estoufer d'un naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à une pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à tous ces inconvenients. Ne nous flatons pas de ces beaux mots: on doit, à l'aventure, appeller plustost naturel ce qui est general, commun et universel. Mourir de vieillesse, c'est une mort rare, singuliere et extraordinaire, et d'autant moins naturelle que les autres; c'est la derniere et extreme sorte de mourir: plus elle est esloignée de nous, d'autant est elle moins esperable; c'est bien la borne au delà de laquelle nous n'irons pas, et que la loy de nature a prescript pour n'estre poinct outrepassée; mais c'est un sien rare privilege de nous faire durer jusques là. C'est une exemption qu'elle donne par faveur particuliere à un seul en l'espace de deux ou trois siecles, le deschargeant des traverses et difficultez qu'elle a jetté entre deux en cette longue carriere. Par ainsi, mon opinion est de regarder que l'aage auquel nous sommes arrivez, c'est un aage auquel peu de gens arrivent. Puis que d'un train ordinaire les hommes ne viennent pas jusques là, c'est signe que nous sommes bien avant. Et, puis que nous avons passé les limites accoustumez, qui est la vraye mesure de nostre vie, nous ne devons esperer [0135v] d'aller

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guiere outre: ayant eschappé tant d'occasions de mourir, où nous voyons trebucher le monde, nous devons reconnoistre qu'une fortune extraordinaire comme celle-là qui nous maintient, et hors de l'usage commun, ne nous doit guiere durer. C'est un vice des loix mesmes d'avoir cette fauce imagination: elles ne veulent pas qu'un homme soit capable du maniement de ses biens, qu'il n'ait vingt et cinq ans; et à peine conservera-il jusques lors le maniement de sa vie. Auguste retrancha cinq ans des anciennes ordonnances Romaines, et declara qu'il suffisoit à ceux qui prenoient charge de judicature, d'avoir trente ans. Servius Tullius dispensa les chevaliers qui avoient passé quarante sept ans, des courvées de la guerre; Auguste les remit à quarante et cinq. De renvoyer les hommes au sejour avant cinquante cinq ou soixante ans, il me semble n'y avoir pas grande apparence. Je serois d'advis qu'on estandit nostre vacation et occupation autant qu'on pourroit, pour la commodité publique; mais je trouve la faute en l'autre costé, de ne nous y embesongner pas assez tost. Cettuy-cy avoit esté juge universel du monde à dix et neuf ans, et veut que, pour juger de la place d'une goutiere, on en ait trente. Quant à moy, j'estime que nos ames sont denouées à vingt ans ce qu'elles doivent estre, et qu'elles promettent tout ce qu'elles pourront. Jamais ame, qui n'ait donné en cet aage arre bien evidente de sa force, n'en donna depuis la preuve. Les qualitez et vertus naturelles enseignent dans ce terme là, ou jamais, ce qu'elles ont de vigoureux et de beau: Si l'espine nou pique quand nai, A pene que pique jamai, disent-ils en Dauphiné. De toutes les belles actions humaines qui sont venues à ma connoissance, de quelque sorte qu'elles soient, je penserois en avoir plus grande part, à nombrer celles qui ont esté produites, et aux siecles anciens et au nostre, avant l'aage de trente [0136] ans, que apres; Ouy, en la vie de mesmes hommes souvent. Ne le puis-je pas dire en toute seurté de celle de Hannibal, et de Scipion son grand adversaire? La belle moitié de leur vie, ils la vescurent de la gloire acquise en leur jeunesse: grands hommes despuis au pris de tous autres, mais nullement au pris d'eux-mesmes. Quant à moy, je tien pour certain que, depuis cet aage, et mon esprit et mon corps ont plus diminué qu'augmenté, et plus reculé que avancé. Il est possible qu'à ceux qui emploient bien le temps, la science et l'experience croissent avec la vie; mais la vivacité,

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la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nostres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s'alanguissent.

Ubi jam validis quassatum est viribus aevi
Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus,
Claudicat ingenium, delirat linguaque ménsque.

Tantost c'est le corps qui se rend le premier à la vieillesse, par fois aussi c'est l'ame; et en ay assez veu qui ont eu la cervelle affoiblie avant l'estomac et les jambes; et d'autant que c'est un mal peu sensible à qui le souffre et d'une obscure montre, d'autant est-il plus dangereux. Pour ce coup, je me plains des loix, non pas dequoy elles nous laissent trop tard à la besongne, mais dequoy elles nous y emploient trop tard. Il me semble que, considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d'escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n'en devroit pas faire si grande part à la naissance, à l'oisiveté, et à l'apprentissage.

[0136v]
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Livre 2

Chapitre 01

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De l'Inconstance de nos Actions

Ceux qui s'exercent à contreroller les actions humaines, ne se trouvent en aucune partie si empeschez, qu'à les r'appiesser et mettre à mesme lustre: car elles se contredisent communément de si estrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soient parties de mesme boutique. Le jeune Marius se trouve tantost fils de Mars, tantost fils de Venus.

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Le Pape Boniface huictiesme entra, dit-on, en sa charge comme un renard, s'y porta comme un lion, et mourut comme un chien. Et qui croiroit que ce fust Neron, cette vraie image de la cruauté, comme on luy presentast à signer, suyvant le stile, la sentence d'un criminel condamné, qui eust respondu: Pleust à Dieu que je n'eusse jamais sceu escrire' tant le coeur luy serroit de condamner un homme à mort? Tout est si plein de tels exemples, voire chacun en peut tant fournir à soy-mesme, que je trouve estrange de voir quelquefois des gens d'entendement se mettre en peine d'assortir ces pieces: veu que l'irresolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature, tesmoing ce fameux verset de Publius le farseur, [0137v]

Malum consilium est, quod mutari non potest.

Il y a quelque apparence de faire jugement d'un homme par les plus communs traicts de sa vie; mais, veu la naturelle instabilité de nos meurs et opinions, il m'a semblé souvent que les bons autheurs mesmes ont tort de s'opiniastrer à former de nous une constante et solide contexture. Ils choisissent un air universel, et suyvant cette image, vont rengeant et interpretant toutes les actions d'un personnage, et, s'ils ne les peuvent assez tordre, les vont renvoyant à la dissimulation. Auguste leur est eschappé: car il se trouve en cet homme une varieté d'actions si apparente, soudaine et continuelle, tout le cours de sa vie, qu'il s'est faict lacher, entier et indeçis, aux plus hardis juges. Je croy des hommes plus mal aiséement la constance, que toute autre chose, et rien plus aiséement que l'inconstance. Qui en jugeroit en destail et distinctement piece à piece, rencontreroit plus souvent à dire vray. En toute l'ancienneté, il est malaisé de choisir une douzaine d'hommes qui ayent dressé leur vie à un certain et asseuré train, qui est le principal but de la sagesse. Car, pour la comprendre tout' en un mot, dict un ancien, et pour embrasser en une toutes les reigles de nostre vie, c'est vouloir et ne vouloir pas, tousjours, mesme chose; Je ne daignerois, dit-il, adjouster: pourveu que la volonté soit juste; car, si elle n'est juste, il est impossible qu'elle soit tousjours une. De vray, j'ay autrefois apris que le vice, ce n'est que des-reglement et faute de mesure, et par consequent il est impossible d'y attacher la constance. C'est un mot de Demosthenes, dit-on, que le commencement de toute vertu, c'est consultation et deliberation; et la fin et perfection, constance. Si par discours nous

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entreprenions certaine voie, nous la prendrions la plus belle; mais nul n'y a pensé,

Quod petiit, spernit; repetit quod nuper omisit;
Aestuat, et vitae disconvenit ordine toto.

[0138] Nostre façon ordinaire, c'est d'aller apres les inclinations de nostre apetit, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte. Nous ne pensons ce que nous voulons, qu'à l'instant que nous le voulons, et changeons comme cet animal qui prend la couleur du lieu où on le couche. Ce que nous avons à cett'heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons sur nos pas: ce n'est que branle et inconstance,

Ducimur ut nervis alienis mobile lignum.

Nous n'allons pas; on nous emporte, comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avecques violence, selon que l'eau est ireuse ou bonasse:

nonne videmus
Quid sibi quisque velit nescire, et quaerere semper,
Commutare locum, quasi onus deponere possit?

Chaque jour nouvelle fantasie, et se meuvent nos humeurs avecques les mouvemens du temps,

Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
Juppiter auctifero lustravit lumine terras.

Nous flottons entre divers advis: nous ne voulons rien librement, rien absoluement, rien constamment. A qui auroit prescript et estably certaines loix et certaine police en sa teste, nous verrions tout par tout en sa vie reluire une equalité de meurs, un ordre et une relation infallible des unes choses aux autres.

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Empedocles remarquoit cette difformité aux Agrigentins, qu'ils s'abandonoyent aux delices comme s'ils avoient l'endemain à mourir, et bastissoient comme si jamais ils ne devoyent mourir. Le discours en seroit bien aisé à faire, comme il se voit du jeune Caton: qui en a touché une marche, a tout touché; c'est une harmonie de sons tres-accordans, qui ne se peut démentir. A nous, au rebours, autant d'actions, autant faut-il de jugemens particuliers. Le plus seur, à mon opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche et sans en conclurre autre consequence. Pendant les débauches de nostre pauvre estat, on me rapporta qu'une fille, bien pres de là où j'estoy, s'estoit precipitée du haut d'une fenestre pour éviter la force d'un belitre de soldat, [0138v] son hoste; elle ne s'estoit pas tuée à la cheute, et, pour redoubler son entreprise, s'estoit voulu donner d'un cousteau par la gorge, mais on l'en avoit empeschée, toutefois apres s'y estre bien fort blessée. Elle mesme confessoit que le soldat ne l'avoit encore pressée que de requestes, sollicitations et presens, mais qu'elle avoit eu peur qu'en fin il en vint à la contrainte. Et là dessus les parolles, la contenance et ce sang tesmoing de sa vertu, à la vraye façon d'une autre Lucrece. Or, j'ay sçeu, à la vérité, qu'avant et depuis ell'avoit esté garse de non si difficile composition. Comme dict le conte: Tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez failly vostre pointe, n'en concluez pas incontinent une chasteté inviolable en vostre maistresse; ce n'est pas à dire que le muletier n'y trouve son heure. Antigonus, ayant pris en affection un de ses soldars pour sa vertu et vaillance, commanda à ses medecins de le penser d'une maladie longue et interieure qui l'avoit tourmenté long temps, et, s'appercevant apres sa guerison qu'il alloit beaucoup plus froidement aux affaires, luy demanda qui l'avoit ainsi changé et encouardy: Vous mesmes, Sire, luy respondit-il, m'ayant deschargé des maux pour lesquels je ne tenois compte de ma vie. Le soldat de Lucullus, ayant esté dévalisé par les ennemis, fist sur eux, pour se revencher, une belle entreprise. Quand il se fut r'emplumé de sa perte, Lucullus, l'ayant pris en bonne opinion, l'emploioit à quelque exploict hazardeux par toutes les plus belles remonstrances dequoy il se pouvoit adviser,

Verbis quae timido quoque possent addere mentem.

Employez y, respondit-il, quelque miserable soldat dévalisé.

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quantumvis rusticus ibit,
Ibit eo, quo vis, qui zonam perdidit, inquit;

et refusa resoluement d'y aller. Quand nous lisons que Mechmet ayant outrageusement rudoyé Chasan, chef de ses Janissaires, de ce qu'il voyoit sa troupe enfoncée par les Hongres, et luy se porter lachement au combat, Chasan alla, pour toute responce, se ruer furieusement, seul, en l'estat qu'il estoit, les armes au poing, dans le premier corps des ennemis qui se presenta, où il fut soudain englouti: ce n'est à l'adventure pas tant justification que radvisement, ny tant sa prouesse naturelle qu'un nouveau despit. Celuy que vous vistes hier si avantureuz, ne trouvez pas estrange de le voir aussi poltron le [0139] lendemain: ou la cholere, ou la necessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d'une trompette luy avoit mis le coeur au ventre; ce n'est un coeur ainsi formé par discours; ces circonstances le luy ont fermy; ce n'est pas merveille si le voylà devenu autre par autres circonstances contraires. Cette variation et contradiction qui se void en nous, si souple, a faict qu'aucuns nous songent deux ames, d'autres deux puissances qui nous accompaignent et agitent, chacune à sa mode, vers le bien l'une, l'autre vers le mal, une si brusque diversité ne se pouvant bien assortir à un subjet simple. Non seulement le vent des accidens me remue selon son inclination, mais en outre je me remue et trouble moy mesme par l'instabilité de ma posture; et qui y regarde primement, ne se trouve guere deux fois en mesme estat. Je donne à mon ame tantost un visage, tantost un autre, selon le costé où je la couche. Si je parle diversement de moy, c'est que je me regarde diversement. Toutes les contrarietez s'y trouvent selon quelque tour et en quelque façon. Honteux, insolent; chaste, luxurieux; bavard, taciturne; laborieux, delicat; ingenieux, hebeté; chagrin, debonaire; menteur, veritable; sçavant, ignorant, et liberal, et avare, et prodigue, tout cela, je le vois en moy aucunement, selon que je me vire; et quiconque s'estudie bien attentifvement trouve en soy, voire et en son jugement mesme, cette volubilité et discordance. Je n'ay rien à dire de moy, entierement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en un mot. Distingo est le plus universel membre de ma Logique. Encore que je sois tousjours d'advis de dire du bien le bien, et d'interpreter plustost en bonne part les choses qui le peuvent estre, si

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est-ce que l'estrangeté de nostre condition porte que nous soyons souvent par le vice mesmes poussez à bien faire, si le bien faire ne se jugeoit par la seule intention. Parquoy un fait courageux ne doit pas conclurre un homme vaillant: celui qui le seroit bien à point, il le seroit tousjours, et à toutes occasions. Si c'estoit une habitude de vertu, et non une saillie, elle rendroit un homme pareillement resolu à tous accidens, tel seul qu'en compaignie, tel en camp clos qu'en une bataille: car, quoy qu'on die, il n'y a pas autre vaillance sur le pavé et autre au camp. Aussi courageusement porteroit il une [0139v] maladie en son lict, qu'une blessure au camp, et ne craindroit non plus la mort en sa maison qu'en un assaut. Nous ne verrions pas un mesme homme donner dans la bresche d'une brave asseurance, et se tourmenter apres, comme une femme, de la perte d'un procez ou d'un fils. Quand, estant lache à l'infamie, il est ferme à la pauvreté; quand, estant mol entre les rasoirs des barbiers, il se trouve roide contre les espées des adversaires, l'action est louable, non pas l'homme. Plusieurs Grecs, dict Cicero, ne peuvent veoir les ennemis et se trouvent constants aux maladies; les Cimbres et Celtiberiens tout le rebours: nihil enim potest esse aequabile, quod non a certa ratione proficiscatur. Il n'est point de vaillance plus extreme en son espece que celle d'Alexandre; mais elle n'est qu'en espece, ny assez pleine par tout, et universelle. Toute incomparable qu'elle est, si a elle encores ses taches: qui faict que nous le voyons se troubler si esperduement aux plus legieres soubçons qu'il prent des machinations des siens contre sa vie, et se porter en cette recherche d'une si vehemente et indiscrete injustice et d'une crainte qui subvertit sa raison naturelle. La superstition aussi, de quoy il estoit si fort attaint, porte quelque image de pusillanimité. Et l'exces de la pénitence qu'il fit du meurtre de Clytus, est aussi tesmoignage de l'inégalité de son courage. Nostre faict, ce ne sont que pieces rapportées, voluptatem contemnunt, in dolore sunt molliores; gloriam negligunt, franguntur infamia; et voulons acquerir un honneur à fauces enseignes. La vertu ne veut estre suyvie que pour elle mesme; et, si on emprunte par fois son masque pour autre occasion, elle nous l'arrache aussi tost du visage. C'est une vive et forte teinture, quand l'ame en est une fois abbrevée, et qui ne s'en va qu'elle n'emporte la piece. Voyla pourquoy, pour juger d'un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace; si la constance ne s'y maintient de son seul fondement, cui vivendi via considerata atque

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provisa est, si la varieté des occurences luy faict changer de pas (je dy de voye, car le pas s'en peut ou haster ou appesantir), laissez le coure: celuy la s'en va avau le vent, comme dict la devise de nostre Talebot. Ce n'est pas merveille, dict un ancien, que le hazard puisse tant sur nous, puis que nous vivons par hazard. A qui n'a dressé en gros sa vie à une certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulieres. Il est impossible de renger les pieces, à qui n'a une forme du total en sa teste. A quoy faire la provision des couleurs à qui ne sçait ce qu'il a à peindre? Aucun ne fait certain dessain de sa vie, et n'en deliberons qu'à parcelles. L'archier doit premierement sçavoir où il vise, et [0140] puis y accommoder la main, l'arc, la corde, la flesche et les mouvemens. Nos conseils fourvoyent, par ce qu'ils n'ont pas d'adresse et de but. Nul vent fait pour celuy qui n'a point de port destiné. Je ne suis pas d'advis de ce jugement qu'on fit pour Sophocles, de l'avoir argumenté suffisant au maniement des choses domestiques, contre l'accusation de son fils, pour avoir veu l'une de ses tragoedies. Ny ne trouve la conjecture des Pariens, envoyez pour reformer les Milesiens, suffisante à la conséquence qu'ils en tirarent. Visitants l'isle, ils remarquoyent les terres mieux cultivées et maisons champestres mieux gouvernées; et, ayants enregistré le nom des maistres d'icelles, comme ils eurent faict l'assemblée des citoyens en la ville, ils nommèrent ces maistres-là pour nouveaux gouverneurs et magistrats: jugeants que, soigneux de leurs affaires privées, ils le seroyent des publiques. Nous sommes tous de lopins, et d'une contexture si informe et diverse, que chaque piece, chaque momant, faict son jeu. Et se trouve autant de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy. Magnam rem puta unum hominem agere. Puis que l'ambition peut apprendre aux hommes et la vaillance, et la temperance, et la liberalité, voire et la justice; puis que l'avarice peut planter au courage d'un garçon de boutique, nourri à l'ombre et à l'oysiveté, l'asseurance de se jetter si loing du foyer domestique, à la mercy des vagues et de Neptune courroucé, dans un fraile bateau, et qu'elle apprend encore la discretion et la prudence; et que Venus mesme fournit de resolution et de hardiesse la jeunesse encore soubs la discipline et la verge, et gendarme le tendre coeur des pucelles au giron de leurs meres,

Hac duce, custodes furtim transgressa jacentes,
Ad Juvenem tenebris sola puella venit:

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ce n'est pas tour de rassis entendement de nous juger simplement par nos actions de dehors; il faut sonder jusqu'au dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle; mais, d'autant que c'est une hazardeuse et haute entreprinse, je voudrois que moins de gens s'en meslassent.
[0140v]

Chapitre 02

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De l'Yvrongnerie

Le monde n'est que varieté et dissemblance. Les vices sont tous pareils en ce qu'ils sont tous vices, et de cette façon l'entendent à l'adventure les Stoiciens. Mais, encore qu'ils soient également vices, ils ne sont pas égaux vices. Et que celuy qui a franchi de cent pas les limites,

Quos ultra citraque nequit consistere rectum,

ne soit de pire condition que celuy qui n'en est qu'à dix pas, il n'est pas croyable; et que le sacrilege ne soit pire que le larrecin d'un chou de nostre jardin:

Nec vincet ratio, tantumdem ut peccet idémque
Qui teneros caules alieni fregerit horti,
Et qui nocturnus divum sacra legerit.

Il y a autant en cela de diversité qu'en aucune autre chose.

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La confusion de l'ordre et mesure des pechez est dangereuse. Les meurtriers, les traistres, les tyrans, y ont trop d'acquest. Ce n'est pas raison que leur conscience se soulage sur ce que tel autre ou est oisif, ou est lascif, ou moins assidu à la devotion. Chacun poise sur le peché de son compagnon, et esleve le sien. Les instructeurs mesme les rangent souvent mal à mon gré. Comme Socrates disoit que le principal office de la sagesse estoit distinguer les biens et les maux: nous autres, à qui le meilleur est toujours en vice, devons dire de mesme de la science de distinguer les vices: sans laquelle bien exacte le vertueux et le meschant demeurent meslez et incognus. Or l'yvrongnerie, entre les autres, me semble un vice grossier et brutal. L'esprit a plus de part ailleurs; et il y a des vices qui ont je ne sçay quoy de genereux, s'il le faut ainsi dire. Il y en a où la science se mesle, la diligence, la vaillance, la prudence, l'adresse et la finesse; cettuy-cy est tout corporel et terrestre. Aussi la plus grossière nation de celles qui sont aujourd'huy, est celle là seule qui le tient en credit. Les autres vices alterent l'entendement: cettuy-cy le renverse, et estonne le corps:

cum vinis vis penetravit,
Consequitur gravitas membrororum, praependiuntur
Crura vacillanti, tardescit lingua, madet mens, [
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Nant oculi; clamor, singultus, jurgia gliscunt.

Le pire estat de l'homme, c'est quand il pert la connoissance et gouvernement de soy. Et en dict on, entre autres choses, que, comme le moust bouillant dans un vaisseau pousse à mont tout ce qu'il y a dans le fonds, aussi le vin faict desbonder les plus intimes secrets à ceux qui en ont pris outre mesure,

tu sapientium
Curas et arcanum jocoso
Consilium retegis Liaeo.

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Josephe conte qu'il tira le ver du nez à un certain ambassadeur que les ennemis luy avoyent envoyé, l'ayant fait boire d'autant. Toutefois Auguste, s'estant fié à Lucius Piso qui conquit la Trace, des plus privez affaires qu'il eut, ne s'en trouva jamais mesconté; ny Tyberius, de Cossus, à qui il se deschargeoit de tous ses conseils, quoy que nous les sçachons avoir esté si fort subjects au vin, qu'il en a fallu rapporter souvant du senat et l'un et l'autre yvre,

Externo inflatum venas de more Lyaeo.

Et commit on aussi fidelement qu'à Cassius, beuveur d'eaue, à Cimber le dessein de tuer Caesar, quoy qu'il s'enyvrast souvent. D'où il respondit plaisamment: Que je portasse un tyran, moy qui ne puis porter le vin ! Nous voyons nos Allemans, noyez dans le vin, se souvenir de leur quartier, du mot et de leur rang,

nec facilis victoria de madidis, et
Blaesis, atque mero titubantibus.

Je n'eusse pas creu d'yvresse si profonde, estoufée et ensevelie, si je n'eusse leu cecy dans les histoires: qu'Attalus ayant convié à souper, pour luy faire une notable indignité, ce Pausanias qui, sur ce mesme subject, tua depuis Philippus, Roy de Macedoine--Roy portant par ses belles qualitez tesmoignage de la nourriture qu'il avoit prinse en la maison et compagnie d'Epaminondas,--il le fit tant boire qu'il peust abandonner sa beauté, insensiblement, comme le corps d'une putain buissonnière, aux muletiers et nombre d'abjects serviteurs de sa maison. Et ce que m'aprint une dame que j'honnore et prise singulierement, que près de Bourdeaus, vers Castres où est sa maison, une femme de village, veufve, de chaste reputation, sentant les premiers ombrages de grossesse, disoit à ses voisines qu'elle penseroit estre enceinte si elle avoit un mari. Mais, du jour à la journée croissant l'occasion de ce soupçon et en fin jusques à l'evidence, ell'en vint là de faire declarer au prosne de son eglise que, qui seroit consent de ce faict en le advouant, elle promettoit de le luy pardonner, et, s'il le trouvoit bon, de l'espouser. Un sien jeune valet de labourage, enhardy de cette proclamation, declara l'avoir trouvée, un jour de feste, ayant bien largement prins son vin, si

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profondement endormie près de son foyer, et si indecemment, qu'il s'en estoit peu servir sans l'esveiller. Ils vivent encore mariez ensemble. Il est certain que l'antiquité n'a pas fort descrié ce vice. Les escris mesmes de plusieurs Philosophes en parlent bien mollement; et, jusques aux Stoyciens, il y en a qui conseillent de se dispenser quelque fois à boire d'autant et de s'enyvrer pour relacher l'ame:

Hoc quoque virtutum quondam certamine, magnum
Socratem palmam promeruisse ferunt.

Ce censeur et correcteur des autres, Caton a esté reproché de bien boire,

Narratur et prisci Catonis
Saepe mero caluisse virtus.

[0141v] Cyrus, Roy tant renommé, allegue entre ses autres louanges, pour se preferer à son frere Artaxerxes, qu'il sçavoit beaucoup mieux boire que luy. Et, és nations les mieux reiglées et policées, cet essay de boire d'autant estoit fort en usage. J'ay ouy dire à Silvius, excellant medecin de Paris, que, pour garder que les forces de nostre estomac ne s'apparessent, il est bon, une fois le mois, les esveiller par cet excez, et les picquer pour les garder de s'engourdir. Et escrit-on que les Perses, apres le vin, consultoient de leurs principaux affaires. Mon goust et ma complexion est plus ennemie de ce vice que mon discours. Car, outre ce que je captive aysément mes creances soubs l'authorité des opinions anciennes, je le trouve bien un vice lache et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les autres, qui choquent quasi tous de plus droit fil la societé publique. Et si nous ne nous pouvons donner du plaisir, qu'il ne nous couste quelque chose, comme ils tiennent, je trouve que ce vice coute moins à nostre conscience que les autres; outre ce qu'il n'est point de difficile apprest, et malaisé à trouver, considération non mesprisable.

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Un homme avancé en dignité et en aage, entre trois principales commoditez qu'il me disoit luy rester en la vie, comptoit ceste-cy. Mais il la prenoit mal. La delicatesse y est à fuyr et le soingneux triage du vin. Si vous fondez vostre volupté à le boire agreable, vous vous obligez à la douleur de le boire par fois desagreable. Il faut avoir le goust plus lache et plus libre. Pour estre bon beuveur, il ne faut le palais si tendre. Les Allemans boivent quasi esgalement de tout vin avec plaisir. Leur fin, c'est l'avaler plus que le gouster. Ils en ont bien meilleur marché. Leur volupté est bien plus plantureuse et plus en main. Secondement, boire à la Françoise à deux repas et moderéement, en crainte de sa santé, c'est trop restreindre les faveurs de ce Dieu. Il y faut plus de temps et de constance. Les anciens franchissoyent des nuicts entieres à cet exercice et y attachoyent souvent les jours. Et si faut dresser son ordinaire plus large et plus ferme. J'ay veu un grand seigneur de mon temps, personnage de hautes entreprinses et fameux succez, qui, sans effort, et au train de ses repas communs, ne beuvoit guère moins de cinq lots de vin, et ne se montroit, au partir de là, que trop sage et advisé aux despens de noz affaires. Le plaisir, duquel nous voulons tenir compte au cours de nostre vie, doit en employer plus d'espace. Il faudroit, comme des garçons de boutique et gents de travail, ne refuser nulle occasion de boire et avoir ce desir tousjours en teste. Il semble que, tous les jours, nous raccourcissons l'usage de cestuy-cy; et qu'en noz maisons, comme j'ay veu en mon enfance, les desjuners, les ressiners et les collations fussent bien plus frequentes et ordinaires qu'à present. Seroit ce qu'en quelque chose nous allassions vers l'amendement ? Vrayement non. Mais c'est que nous nous sommes beaucoup plus jettez à la paillardise que noz peres. Ce sont deux occupations qui s'entrempeschent en leur vigueur. Elle a affoibli nostre estomach d'une part, et, d'autre part, la sobriété sert à nous rendre plus coints, plus damerets pour l'exercice de l'amour. C'est merveille des comptes que j'ay ouy faire à mon pere de la chasteté de son siecle. C'estoit à luy d'en dire, estant tres-advenant, et par art et par nature, à l'usage des dames. Il parloit peu et bien; et si mesloit son langage de quelque ornement des livres vulgaires, sur tout Espaignols; et, entre les Espaignols, luy estoit ordinaire celuy qu'ils nomment Marc Aurelle. La contenance, il l'avoit d'une gravité douce, humble et tres-modeste. Singulier soing de l'honnesteté et decence de sa personne et de ses habits, soit à pied, soit à cheval. Monstrueuse foy en ses parolles, et une conscience et religion en general penchant plustost vers la superstition que vers l'autre bout. Pour un homme de petite taille, plein de

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vigueur et d'une stature droitte et bien proportionnée. D'un visage aggreable, tirant sur le brun. Adroit et exquis en tous nobles exercices. J'ay veu encore des cannes farcies de plomb, desquelles on dict qu'il exerçoit ses bras pour se preparer à ruer la barre ou la pierre, ou à l'escrime, et des souliers aux semelles plombées pour s'alleger au courir et à sauter. Du primsaut il a laissé en memoire des petits miracles. Je l'ai veu, pardelà soixante ans, se moquer de noz alaigresses, se jetter avec sa robbe fourrée sur un cheval, faire le tour de la table sur son pouce, ne monter guere en sa chambre sans s'eslancer trois ou quatre degrez à la fois. Sur mon propos, il disoit qu'en toute une province à peine y avoit-il une femme de qualité qui fut mal nommée; recitoit des estranges privautez, nommeement siennes, aveq des honnestes femmes sans soupçon quelconque. Et de soy, juroit sainctement estre venu vierge à son mariage; et si avoit eu fort longue part aux guerres delà les monts, desquelles il nous a laissé, de sa main, un papier journal suyvant poinct par poinct ce qui s'y passa, et pour le publiq et pour son privé. Aussi se maria-il bien avant en aage, l'an 1528--qui estoit son trente-troisiesme--retournant d'Italie. Revenons à noz bouteilles. Les incommoditez de la vieillesse, qui ont besoing de quelque appuy et refrechissement, pourroyent m'engendrer avecq raison desir de cette faculté: car c'est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous dérobe. La chaleur naturelle, disent les bons compaignons, se prent premierement aux pieds: celle là touche l'enfance. De là elle monte à la moyenne region, où elle se plante long temps et y produit, selon moy, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle: les autres voluptez dorment au pris. Sur la fin, à la mode d'une vapeur qui va montant et s'exhalant, ell' arrive au gosier, où elle faict sa derniere pose. Je ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger le plaisir de boire outre la soif, et se forger en l'imagination un appetit artificiel et contre nature. Mon [0142] estomac n'yroit pas jusques là: il est assez empesché à venir a-bout de ce qu'il prend pour son besoing. Ma constitution est ne faire cas du boire que pour la suitte du manger; et boy à cette cause le dernier coup quasi tousjours le plus grand. Anacharsis s'estonnoit que les Grecs beussent sur la fin du repas en plus grands

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verres que au commencement. C'estoit, comme je pense, pour la mesme raison que les Alemans le font, qui commencent lors le combat à boire d'autant. Platon defend aux enfans de boire vin avant dixhuict ans, et avant quarante de s'enyvrer; mais, à ceux qui ont passé les quarante, il ordonne de s'y plaire; et mesler largement en leurs convives l'influence de Dionysius, ce bon dieu qui redonne aux hommes la gayeté, et la jeunesse aux vieillards, qui adoucit et amollit les passions de l'ame, comme le fer s'amollit par le feu. Et en ses loix trouve telles assemblées à boire (pourveu qu'il y aie un chef de bande à les contenir et regler) utiles, l'yvresse estant une bonne espreuve et certaine de la nature d'un chascun, et quand et quand propre à donner aux personnes d'aage le courage de s'esbaudir en danses et en la musique, choses utiles et qu'ils n'osent entreprendre en sens rassis. Que le vin est capable de fournir à l'ame de la temperance, au corps de la santé. Toutesfois ces restrinctions, en partie empruntées des Carthaginois, luy plaisent: Qu'on s'en espargne en expedition de guerre; que tout magistrat et tout juge s'en abstienne sur le point d'executer sa charge et de consulter des affaires publiques; qu'on n'y employe le jour, temps deu à d'autres occupations, ny celle nuict qu'on destine à faire des enfans. Ils disent que le philosophe Stilpo, aggravé de vieillesse, hasta sa fin à escient par le breuvage de vin pur. Pareille cause, mais non du propre dessein, suffoca aussi les forces abattues par l'aage du philosophe Arcesilaus. Mais c'est une vieille et plaisante question, si l'ame du sage seroit pour se rendre à la force du vin,

Si munitae adhibet vim sapientiae.

A combien de vanité nous pousse cette bonne opinion que nous avons de nous ! La plus reiglée ame du monde n'a que trop affaire à se tenir en pieds et à se garder de ne s'emporter par terre de sa propre foiblesse. De mille, il n'en est pas une qui soit droite et rassise un instant de sa vie; et se pourroit mettre en doubte si, selon sa naturelle condition, elle y peut jamais estre. Mais d'y joindre la constance, c'est sa derniere perfection; je dis quand rien ne la choquerait, ce que mille accidens peuvent faire. Lucrece, ce grand poete, a beau Philosopher et se bander, le voylà rendu insensé par un breuvage amoureux. Pensent ils qu'une Apoplexie n'estourdisse aussi bien Socrates qu'un portefaix? Les uns ont oublié leur nom mesme par la force d'une maladie, et une legiere blessure a renversé le jugement à d'autres. Tant sage qu'il voudra, mais en fin

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c'est un homme: qu'est il plus caduque, plus miserable et plus de neant? La sagesse ne force pas nos conditions naturelles:

Sudores itaque et pallorem existere toto
Corpore, et infringi linguam, vocémque aboriri,
Caligare oculos, sonere aures, succidere artus,
Denique concidere ex animi terrore videmus.

Il faut qu'il sille les yeux au coup qui le menasse; il faut qu'il fremisse, planté au bord d'un precipice, comme un enfant: Nature ayant voulu se reserver ces legeres marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison et à la vertu Stoique, pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit à la honte; il se pleint à l'estrette d'une verte colique, sinon d'une voix desesperée et esclatante, au moins d'une voix cassée et enrouée,

Humani a se nihil alienum putet.

Les poetes qui feignent tout à leur poste, n'osent pas descharger seulement des larmes leurs heros: [0142v]

Sic fatur lachrymans, classique immittit habenas.

Luy suffise de brider et moderer ses inclinations, car, de les emporter, il n'est pas en luy. Cetuy mesme nostre Plutarque, si parfaict et excellent juge des actions humaines, à voir Brutus et Torquatus tuer leurs enfans, est entré en doubte si la vertu pouvoit donner jusques là, et si ces personnages n'avoyent pas esté plustost agitez par quelque autre passion. Toutes actions hors les bornes ordinaires sont subjectes à sinistre interpretation, d'autant que nostre goust n'advient non plus à ce qui est au dessus de luy, qu'à ce qui est au dessous. Laissons cette autre secte faisant expresse profession de fierté. Mais quand, en la secte mesme estimée la plus molle, nous oyons ces ventances de Metrodorus: Occupavi te, Fortuna, atque cepi; omnesque aditus tuos interclusi, ut ad me aspirare non posses; quand Anaxarchus,

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par l'ordonnance de Nicocreon, tyran de Cypre, couché dans un vaisseau de pierre et assommé à coups de mail de fer, ne cesse de dire: Frappez, rompez, ce n'est pas Anaxarchus, c'est son estuy que vous pilez; quand nous oyons nos martyrs crier au Tyran au milieu de la flamme: C'est assez rosti de ce costé là, hache le, mange le, il est cuit, recommance de l'autre; quant nous oyons en Josephe cet enfant tout deschiré des tenailles mordantes et persé des aleines d'Antiochus, le deffier encore, criant d'une voix ferme et asseurée: Tyran, tu pers temps, me voicy tousjours à mon aise; où est cette douleur, où sont ces tourmens, dequoy tu me menassois? n'y sçais tu que cecy? ma constance te donne plus de peine que je n'en sens de ta cruauté; ô lache belistre, tu te rens, et je me renforce; fay moy pleindre, fay moy flechir, fay moy rendre, si tu peux; donne courage à tes satellites et à tes bourreaux; les voylà defaillis de coeur, ils n'en peuvent plus; arme les, acharne les:--certes il faut confesser qu'en ces ames là il y a quelque alteration et quelque fureur, tant sainte soit elle. Quand nous arrivons à ces saillies Stoïques: J'ayme mieux estre furieux que voluptueux, mot d'Antisthenes,

Maneiein mallon e etheiein;

quand Sextius nous dit qu'il ayme mieux estre enferré de la douleur que de la volupté; quand Epicurus entreprend de se faire mignarder à la goute, et, refusant le repos et la santé, que de gayeté de coeur il deffie les maux, et, mesprisant les douleurs moins aspres, dedaignant les luiter et les combatre, qu'il [0143] en appelle et desire des fortes, poignantes et dignes de luy,

Spumantémque dari pecora inter inertia votis
Optat aprum, aut fulvum descendere monte leonem,

qui ne juge que ce sont boutées d'un courage eslancé hors de son giste? Nostre ame ne sçauroit de son siege atteindre si haut. Il faut qu'elle le quitte et s'esleve, et, prenant le frein aux dents, qu'elle emporte et ravisse son homme si loing qu'apres il s'estonne luy-mesme de son faict; comme, aux exploicts de la guerre, la chaleur du combat pousse les soldats genereux souvent à franchir des pas si hazardeux, qu'estant revenuz à eux ils en transissent d'estonnement les premiers; comme aussi les poetes sont espris souvent d'admiration de leurs propres ouvrages et ne reconnoissoient plus la trace par où ils ont passé une si belle carriere. C'est ce qu'on appelle aussi en eux ardeur et manie. Et comme Platon dict que pour neant hurte à la porte de la poesie un homme rassis, aussi dit Aristote que aucune ame excellente n'est exempte de meslange de folie. Et a raison

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d'appeler folie tout eslancement, tant louable soit-il, qui surpasse nostre propre jugement et discours. D'autant que la sagesse c'est un maniment reglé de nostre ame, et qu'elle conduit avec mesure et proportion, et s'en respond. Platon argumente ainsi, que la faculté de prophetizer est au dessus de nous; qu'il nous faut estre hors de nous quand nous la traittons: il faut que nostre prudence soit offusquée ou par le sommeil ou par quelque maladie, ou enlevée de sa place par un ravissement céleste.

Chapitre 03

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Coustume de l'Isle de Cea

Si philosopher c'est douter, comme ils disent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, comme je fais, doit estre doubter. Car c'est aux apprentifs à enquerir et à debatre, et au cathedrant de resoudre. Mon cathedrant, c'est l'authorité de la volonté divine, qui nous reigle sans contredit et qui a son rang au dessus de ces humaines et vaines contestations. Philippus estant entré à main armée au Peloponese, quelcun disoit à Damidas que les Lacedemoniens [0143v] auroient beaucoup à souffrir, s'ils ne se remettoient en sa grace: Et, poltron, respondit-il, que peuvent souffrir ceux qui ne craignent point la mort? On demandoit aussi à Agis comment un homme pourroit vivre libre: Mesprisant, dict-il, le mourir. Ces propositions et mille pareilles qui se rencontrent à ce propos, sonnent evidemment quelque chose au delà d'attendre patiemment la mort quand elle nous vient. Car il y a en la vie plusieurs accidens pires à souffrir que la mort mesme. Tesmoing cet enfant Lacedemonien pris par Antigonus et vendu pour serf, lequel, pressé par son maistre de s'employer à quelque service abject: Tu verras, dit-il, qui tu as acheté; ce me seroit honte de servir, ayant la liberté si à main; et ce disant se precipita du haut de la maison. Antipater menassant asprement les Lacedemoniens pour les renger à certaine sienne demande: Si tu nous menasses de pis que la mort, respondirent-ils, nous mourrons plus volontiers. Et à Philippus leur ayant escrit qu'il empescheroit toutes leurs entreprinses: Quoy ! nous empescheras-tu aussi de mourir? C'est ce qu'on dit, que le sage vit tant qu'il doit, non pas tant qu'il peut; et que le present que nature nous ait fait le plus favorable, et qui nous oste tout moyen de nous pleindre de nostre condition, c'est de nous avoir laissé la clef des champs. Elle n'a ordonné qu'une entrée à la vie, et cent mille yssues. Nous pouvons avoir faute de terre pour y vivre, mais de terre pour y mourir nous n'en pouvons avoir faute, comme respondit Boiocatus aux Romains. Pourquoy te plains tu de ce monde? il ne te tient pas: si tu vis en peine, ta lacheté en est cause; à mourir il ne reste que le vouloir:

Ubique mors est: optime hoc cavit Deus,
Eripere vitam nemo non homini potest;
At nemo mortem: mille ad hanc aditus patent.

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Et ce n'est pas la recepte à une seule maladie: la mort est la recepte à tous maux. C'est un port tres-asseuré, qui n'est jamais à craindre, et souvent à rechercher. Tout revient à un, que [0144] l'homme se donne sa fin, ou qu'il la souffre; qu'il coure au devant de son jour, ou qu'il l'attende: d'où qu'il vienne, c'est tousjours le sien; en quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout, c'est le bout de la fusée. La plus volontaire mort, c'est la plus belle. La vie despend de la volonté d'autruy; la mort, de la nostre. En aucune chose nous ne devons tant nous accommoder à nos humeurs, qu'en celle-là. La reputation ne touche pas une telle entreprise, c'est folie d'en avoir respect. Le vivre, c'est servir, si la liberté de mourir en est à dire. Le commun train de la guerison se conduit aux despens de la vie: on nous incise, on nous cauterise, on nous detranche les membres, on nous soustrait l'aliment et le sang; un pas plus outre, nous voilà gueris tout à fait. Pourquoy n'est la vaine du gosier autant à nostre commandement que la mediane? Aux plus fortes maladies les plus forts remedes. Servius le Grammairien, ayant la goutte, n'y trouva meilleur conseil que de s'appliquer du poison et de tuer ses jambes. Qu'elles fussent podagriques à leur poste, pourveu que ce fut sans sentiment' Dieu nous donne assez de congé, quand il nous met en tel estat que le vivre nous est pire que le mourir. C'est foiblesse de ceder aux maux, mais c'est folie de les nourrir. Les Stoiciens disent que c'est vivre convenablement à nature, pour le sage, de se departir de la vie, encore qu'il soit en plein heur, s'il le faict opportuneement; et au fol de maintenir sa vie, encore qu'il soit miserable, pour veu qu'il soit, en la plus grande part des choses qu'ils disent estre selon Nature. Comme je n'offense les loix qui sont faictes contre les larrons, quand j'emporte le mien, et que je me coupe ma bourse; ny des boutefeuz, quand je brusle mon bois: aussi ne suis je tenu aux loix faictes contre les meurtriers pour m'avoir osté ma vie. Hegesias disoit que, comme la condition de la vie, aussi la condition de la mort devoit despendre de nostre eslection. Et Diogenes, rencontrant le philosophe Speusippus, affligé de longue hydropisie, se faisant porter en littière, qui luy escria: Le bon salut ! Diogenes.--A toi, point de salut, respondit il, qui souffres le vivre, estant en tel estat.

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De vray, quelque temps après Speusippus se fit mourir, ennuié d'une si penible condition de vie. Cecy ne s'en va pas sans contraste. Car plusieurs tiennent que nous ne pouvons abandonner cette garnison du monde sans le commandement expres de celuy qui nous y a mis; et que c'est à Dieu, qui nous a icy envoyez non pour nous seulement, ains pour sa gloire et service d'autruy, de nous donner congé quand il lui plaira, non à nous de le prendre; que nous ne sommes pas nez pour nous, ains aussi pour nostre païs; les loix nous redemandent conte de nous pour leur interest, et ont action d'homicide contre nous; autrement, comme deserteurs de nostre charge, nous sommes punis et en cetuicy et en l'autre monde:

Proxima deinde tenent maesti loca, qui sibi laetum
Insontes peperere manu, lucémque perosi
Projecere animas.

Il y a bien plus de constance à user la chaine qui nous tient [0144v] qu'à la rompre, et plus d'espreuve de fermeté en Regulus qu'en Caton. C'est l'indiscretion et l'impatience qui nous haste le pas. Nuls accidens ne font tourner le dos à la vive vertu; elle cherche les maux et la douleur comme son aliment. Les menasses des tyrans, les gehenes et les bourreaux l'animent et la vivifient:

Duris ut ilex tonsa bipennibus
Nigrae feraci frondis in Algido,
Per damna, per caedes, ab ipso
Ducit opes animumque ferro.

Et comme dict l'autre:

Non est, ut putas, virtus, pater,
Timere vitam, sed malis ingentibus
Obstare, nec se vertere ac retro dare.
Rebus in adversis facile est contemnere mortem:
Fortius ille facit qui miser esse potest.

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C'est le rolle de la couardise, non de la vertu, de s'aller tapir dans un creux, soubs une tombe massive, pour eviter les coups de la fortune. Elle ne rompt son chemin et son train pour orage qu'il face,

Si fractus illabatur orbis,
Inpavidam ferient ruinae.

Le plus communement, la fuitte d'autres inconveniens nous pousse à cettuy-cy: voire quelquefois la fuite de la mort fait que nous y courons, Hic, rogo, non furor est, ne moriare, mori? comme ceux qui, de peur du precipice, s'y lancent eux mesmes:

multos in summa pericula misit
Venturi timor ipse mali; fortissimus ille est,
Qui promptus metuenda pati, si cominus instent,
Et differe potest.
Usque adeo, mortis formidine, vitae,
Percipit humanos odium, lucisque videndae,
Ut sibi consciscant maerenti pectore lethum, [0145]
Obliti fontem curarum hunc esse timorem.

Platon, en ces loix, ordonne sepulture ignominieuse à celuy qui a privé son plus proche et plus amy, sçavoir est soy mesme, de la vie et du cours des destinées, non contraint par jugement publique, ny par quelque triste et inevitable accident de la fortune, ny par une honte insupportable, mais par lascheté et foiblesse d'une ame craintive. Et l'opinion qui desdaigne nostre vie, elle est ridicule. Car en fin c'est nostre estre, c'est nostre tout. Les choses qui ont un estre plus noble et plus riche, peuvent accuser le nostre; mais c'est contre nature que nous nous mesprisons et mettons nous mesmes à nonchaloir; c'est une maladie particuliere, et qui ne se voit en aucune autre creature, de se hayr et desdeigner. C'est de pareille vanité que nous desirons estre autre chose que ce que nous sommes. Le fruict d'un tel desir ne nous touche pas, d'autant qu'il se

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contredict et s'empesche en soy. Celuy qui desire d'estre fait d'un homme ange, il ne fait rien pour luy, il n'en vaudroit de rien mieux. Car, n'estant plus, qui se resjouyra et ressentira de cet amendement pour luy?

Debet enim, miserè cui forte aegréque futurum est,
Ipse quoque esse in eo tum tempore, cum male possit
Accidere.

La securité, l'indolence, l'impassibilité, la privation des maux de cette vie, que nous achetons au pris de la mort, ne nous apporte aucune commodité. Pour neant evite la guerre celuy qui ne peut jouyr de la paix; et pour neant fuit la peine, qui n'a dequoy savourer le repos. Entre ceux du premier advis, il y a eu grand doute sur ce: Quelles occasions sont assez justes pour faire entrer un homme en ce party de se tuer? Ils appellent cela

eulogon eksagogen.

Car, quoy qu'ils dient qu'il faut souvent mourir pour causes legieres, puis que celles qui nous tiennent en vie ne sont guiere fortes, si y faut il quelque mesure. Il y a des humeurs fantastiques et sans discours qui ont poussé non des hommes particuliers seulement, mais des peuples, à se deffaire. J'en ay allegué par cy devant des exemples; et nous lisons en outre, des vierges Milesienes, que, par une conspiration furieuse, elles se pendoient les unes apres les autres, jusques à ce que le [0145v] magistrat y pourveust, ordonnant que celles qui se trouveroyent ainsi pendues, fussent trainées du mesme licol, toutes nues, par la ville. Quand Threicion presche Cleomenes de se tuer pour le mauvais estat de ses affaires, et, ayant fuy la mort plus honorable en la bataille qu'il venoit de perdre, d'accepter cette autre qui luy est seconde en honneur, et ne donner poinct loisir au victorieux de luy faire souffrir ou une mort ou une vie honteuse, Cleomenes, d'un courage Lacedemonien et Stoique, refuse ce conseil comme lache et effeminé: C'est une recepte, dit-il, qui ne me peut jamais manquer, et de laquelle il ne se faut servir tant qu'il y a un doigt d'esperance de reste; que le vivre est quelquefois constance et vaillance; qu'il veut que sa mort mesme serve à son pays et en veut faire un acte d'honneur et de vertu. Threicion se creut dès lors et se tua. Cleomenes en fit aussi autant depuis; mais ce fut apres avoir essayé le dernier point de la fortune. Tous les inconvenients ne valent pas qu'on veuille mourir pour les eviter. Et puis, y ayant tant de soudains changemens aux choses humaines, il est malaisé à juger à quel point nous sommes justement au bout de nostre esperance:

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Sperat et in saeva victus gladiator arena,
Sit licet infesto pollice turba minax.

Toutes choses, dict un mot ancien, sont esperables à un home pendant qu'il vit. Ouy mais, respond Seneca, pourquoy auray je plustost en la teste cela, que la fortune peut toutes choses pour celuy qui est vivant, que cecy, que fortune ne peut rien sur celuy qui sçait mourir? On voit Josephe engagé en un si apparent danger et si prochain, tout un peuple s'estant eslevé contre luy, que, par discours, il n'y pouvoit avoir aucune resource; toutefois, estant, comme il dit, conseillé sur ce point par un de ses amis de se deffaire, bien luy servit de s'opiniatrer encore en l'esperance: car la fortune contourna, outre toute [0146] raison humaine, cet accident, si qu'il s'en veid délivré sans aucun inconvenient. Et Cassius et Brutus, au contraire, acheverent de perdre les reliques de la Romaine liberté, de laquelle ils estoient protecteurs, par la precipitation et temerité dequoy ils se tuerent avant le temps et l'occasion. J'ay veu cent lievres se sauver sous les dents des levriers. Aliquis carnifici suo superstes fuit.

Multa dies variusque labor mutabilis aevi
Rettulit in melius; multos alterna revisens
Lusit, et in solido rursus fortuna locavit.

Pline dit qu'il n'y a que trois sortes de maladie pour lesquelles eviter on aye droit de se tuer: la plus aspre de toutes, c'est la pierre à la vessie quand l'urine en est retenue; Seneque, celes seulement qui esbranlent pour long temps les offices de l'ame. Pour eviter une pire mort, il y en a qui sont d'advis de la prendre à leur poste. Damocritus, chef des Aetoliens, mené prisonnier à Rome, trouva moyen de nuict d'eschapper. Mais, suivy par ses gardes, avant que se laisser reprendre, il se donna de l'espée au travers le corps. Antinous et Theodotus, leur ville d'Epire reduitte à l'extrémité par les Romains, furent d'advis au peuple de se tuer tous; mais le conseil de se rendre plus tost ayant gaigné, ils allerent chercher la mort, se ruants

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sur les ennemis, en intention de frapper, non de se couvrir. L'isle de Goze forcée par les Turcs, il y a quelques années, un Sicilien qui avoit deux belles filles prestes à marier, les tua de sa main, et leur mere après qui accourut à leur mort. Cela faict, sortant en rue avec une arbaleste et une harquebouze, de deux coups il en tua les deux premiers Turcs qui s'aprocherent de sa porte, et puis, mettant l'espée au poing, s'alla mesler furieusement, où il fut soudain envelopé et mis en pieces, se sauvant ainsi du servage, après en avoir delivré les siens. Les femmes Juifves, apres avoir fait circoncire leurs enfans, s'alloient precipiter quant et eux, fuyant la cruauté d'Antiochus. On m'a conté qu'un prisonnier de qualité estant en nos conciergeries, ses parens, advertis qu'il seroit certainement condamné, pour éviter la honte de telle mort, aposterent un prestre pour luy dire que le souverain remede de sa delivrance estoit qu'il se recommandast à tel sainct, avec tel et tel veu, et qu'il fut huit jours sans prendre aucun aliment, quelque defaillance et foiblesse qu'il sentit en soy. Il l'en creut, et par ce moyen se deffit, sans y penser, de sa vie et du dangier. Scribonia, conseillant Libo, son nepveu, de se tuer plustost que d'attendre la main de la justice, luy disoit que c'estoit proprement faire l'affaire d'autruy que de conserver sa vie pour la remettre entre les mains de ceux qui la viendroient chercher trois ou quatre jours apres, et que c'estoit servir ses ennemis de garder son sang pour leur en faire curée. Il se lict dans la Bible que Nicanor, persecuteur de la Loy de Dieu, ayant envoyé ses sattelittes pour saisir le bon vieillard Rasias, surnommé pour l'honneur de sa vertu le pere aux Juifs, comme ce bon homme [0146v] n'y veit plus d'ordre, sa porte bruslée, ses ennemis prests à le saisir, choisissant de mourir genereusement plustost que de venir entre les mains des meschans, et de se laisser mastiner contre l'honneur de son rang, qu'il se frappa de son espée; mais le coup pour la haste n'ayant pas esté bien assené, il courut se precipiter du haut d'un mur au travers de la trouppe, laquelle s'escartant et luy faisant place, il cheut droictement sur la teste. Ce neantmoins, se sentant encore quelque reste de vie, il r'alluma son courage, et, s'eslevant en pieds, tout ensanglanté et chargé de coups, et fauçant la presse, donna jusques à certain rocher coupé et precipiteux, où, n'en pouvant plus, il print, par l'une de ses plaies à deux mains ses entrailles, les deschirant et froissant, et les jetta à travers les poursuivans, appellant sur eux et attestant la vengeance divine. Des violences qui se font à la conscience, la plus à eviter, à mon advis, c'est celle qui se faict à la chasteté des femmes, d'autant qu'il y a quelque plaisir corporel naturellement meslé parmy; et, à cette cause, le dissentement

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n'y peut estre assez entier, et semble que la force soit meslée à quelque volonté. Pelagia et Sophronia toutes deux canonisées, celle-là se precipita dans la riviere avec sa mere et ses soeurs pour eviter la force de quelques soldats, et cette-cy se tua aussi pour eviter la force de Maxentius l'Empereur. L'histoire ecclésiastique a en reverence plusieurs tels exemples de personnes devotes qui apelerent la mort à garant contre les outrages que les tirans preparoient à leur conscience. Il nous sera à l'adventure honnorable aux siecles advenir qu'un sçavant autheur de ce temps, et notamment Parisien, se met en peine de persuader aux Dames de nostre siecle de prendre plustost tout autre party que d'entrer en l'horrible conseil d'un tel des-espoir. Je suis marry qu'il n'a sceu, pour mesler à ses comptes, le bon mot que j'apprins à Toulouse, d'une femme passée par les mains de quelques soldats: Dieu soit loué, disoit-elle, qu'au [0147] moins une fois en ma vie je m'en suis soulée sans peché' A la verité, ces cruautez ne sont pas dignes de la douceur Françoise; aussi, Dieu mercy, nostre air s'en voit infiniment purgé depuis ce bon advertissement: suffit qu'elles dient nenny en le faisant, suyvant la reigle du bon Marot. L'Histoire est toute pleine de ceux qui, en mille façons, ont changé à la mort une vie peneuse. Lucius Aruntius se tua pour, disoit il, fuir et l'advenir et le passé. Granius Silvanus et Statius Proximus, après estre pardonnez par Neron, se tuerent, ou pour ne vivre de la grace d'un si meschant homme, ou pour n'estre en peine une autre fois d'un second pardon, veu sa facilité aux soupçons et accusations à l'encontre des gens de bien. Spargapizès, fils de la Royne Tomyris, prisonnier de guerre de Cyrus, employa à se tuer la premiere faveur que Cyrus luy fit de le faire destacher, n'ayant pretendu autre fruit de sa liberté que de venger sur soy la honte de sa prinse. Bogez, gouverneur en Eione de la part du Roy Xerxes, assiegé par l'armée des Atheniens sous la conduitte de Cimon, refusa la composition de s'en retourner seurement en Asie à tout sa chevance, impatient de survivre à la perte de ce que son maistre luy avoit donné en garde; et, apres avoir desfendu jusques à l'extrémité sa ville, n'y restant plus que manger, jecta premierement en la riviere Strymon tout l'or et tout ce dequoy il luy sembla l'ennemy pouvoir faire plus de butin. Et puis, ayant ordonné allumer un grand bucher, et esgosiller femme, enfans, concubines et serviteurs, les meit dans le feu, et puis soy-mesme. Ninachetuen, seigneur Indois, ayant senty le premier vent de la deliberation du vice-Roy Portugais de le deposseder, sans aucune cause

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apparante, de la charge qu'il avoit en Malaca, pour donner au Roy de Campar, print à part soy cette resolution. Il fit dresser un eschaffault plus long que large, appuyé sur des colomnes, royallement tapissé et orné de fleurs et de parfuns en abondance. Et puis, s'estant vestu d'une robe de drap d'or chargée de quantité de pierreries de hault prix, sortit en rue, et par des degrez monta sur l'eschaffault, en un coing duquel il y avoit un bucher de bois aromatiques allumé. Le monde accourut voir à quelle fin ces preparatifs inaccoustumés. Ninachetuen remontra, d'un visage hardy et mal contant, l'obligation que la nation Portugaloise lui avoit; combien fidelement il avoit versé en sa charge; qu'ayant si souvent tesmoigné pour autruy, les armes en main, que l'honneur luy estoit de beaucoup plus cher que la vie, il n'estoit pas pour en abandonner le soing pour soy-mesmes; que, sa fortune luy refusant tout moyen de s'opposer à l'injure qu'on luy vouloit faire, son courage au moins luy ordonnoit de s'en oster le sentiment et de servir de fable au peuple et de triomphe à des persones qui valoient moins que luy. Ce disant, il se jetta dans le feu. Sextilia, femme de scaurus, et paxea, femme de Labeo, pour encourager leurs maris à eviter les dangiers qui les pressoyent, ausquels elles n'avoyent part que par l'interest de l'affection conjugale, engagerent volontairement la vie pour leur servir, en cette extreme necessité, d'exemple et de compaignie. Ce qu'elles firent pour leurs maris, Cocceius Nerva le fit pour sa patrie, moins utillement, mais de pareil amour. Ce grand Jurisconsulte, fleurissant en santé, en richesses, en reputation, en credit près de l'Empereur, n'eust autre cause de se tuer que la compassion du miserable estat de la chose publique Romaine. Il ne se peut rien adjouster à la delicatesse de la mort de la femme de Fulvius, familier d'Auguste. Auguste, ayant descouvert qu'il avoit esventé un secret important qu'il luy avoit fié, un matin qu'il le vint voir, luy en fit une maigre mine. Il s'en retourna au logis, plain de desespoir; et dict tout piteusement à sa femme qu'estant tombé en ce malheur il estoit resolu de se tuer. Elle tout franchement: Tu ne feras que raison, veu qu'ayant assez souvent experimenté l'incontinance de ma langue, tu ne t'en es point donné de garde. Mais laisse, que je me tue la premiere. Et, sans autrement marchander, se donna d'une espée dans le corps. Vibius Virius desespéré du salut de sa ville assiegée par les Romains, et de leur misericorde, en la derniere deliberation de leur senat, apres plusieurs remonstrances employées à cette fin, conclud que le plus beau estoit d'eschapper à la fortune par leurs propres mains: Les ennemis les en auroient en honneur, et Hannibal sentiroit combien fideles amis il auroit abandonnés. Conviant ceux qui approuveroient son advis, d'aller prendre un bon souper qu'on avoit dressé chez lui, où, apres avoir fait

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bonne chere, ils boiroyent ensemble de ce qu'on luy presenteroit: Breuvage qui delivrera noz corps des tourments, noz ames des injures, noz yeux et noz oreilles du sentiment de tant de villains maux que les vaincus ont à souffrir des vainqueurs tres cruels et offencez. J'ay, disoit-il, mis ordre qu'il y aura personnes propres à nous jetter dans un bucher au devant de mon huis, quand nous serons expirez. Assez approuverent cette haute resolution, peu l'imiterent. Vingt et sept senateurs le suivirent et, apres avoir essayé d'estouffer dans le vin cette fascheuse pensée, finirent leur repas par ce mortel mets; et, s'entre-embrassans après avoir en commun deploré le malheur de leur païs, les uns se retirerent en leurs maisons, les autres s'arresterent pour estre enterrez dans le feu de Vibius avec luy. Et eurent tous la mort si longue, la vapeur du vin ayant occupé les veines et retardant l'effect du poison, qu'aucuns furent a une heure pres de veoir les ennemis dans Capoue, qui fut emportée le lendemain et d'encourir les miseres qu'ils avoyent si cherement fuy. Taurea Jubellius, un autre citoyen de là, le Consul Fulvius retournant de cette honteuse boucherie qu'il avoit faicte de deux cents vingt-cinq Senateurs, le rappella fierement par son nom, et l'ayant arresté: Commande, fit-il, qu'on me massacre aussi apres tant d'autres, afin que tu te puisses vanter d'avoir tué un beaucoup plus vaillant homme que toy. Fulvius le desdeignant comme insensé (aussi que sur l'heure il venoit de recevoir lettres de Rome contraires à l'inhumanité de son execution, qui luy lioient les mains), Jubellius continua: Puis que mon païs prins, mes amis morts, et ayant de ma main occis ma femme et mes enfans pour les soustraire à la desolation de cette ruine, il m'est interdict de mourir de la mort de mes concitoyens, empruntons de la vertu la vengeance de cette vie odieuse. Et, tirant un glaive qu'il avoit caché, s'en donna au travers la poitrine, tumbant renversé mourant aux pieds du Consul. Alexandre assiegeoit une ville aux Indes: ceux de dedans, se trouvans pressez, se resolurent vigoureusement à le priver du plaisir de cette victoire, et s'embraisarent universellement tous, quand et leur ville, en despit de son humanité. Nouvelle guerre: les [0147v] ennemis combattoient pour les sauver, eux pour se perdre; et faisoient pour garentir leur mort toutes les choses qu'on faict pour garentir sa vie. Astapa, ville d'Espaigne, se trouvant faible de murs et de deffenses, pour soustenir les Romains, les habitans firent un amas de leurs richesses et meubles en la place, et ayants rangé au dessus de ce monceau les femmes et les enfans, et l'ayants entourné de bois et matiere propre à prendre feu soudainement, et laissé cinquante jeunes hommes d'entre eux pour l'execution de leur resolution, feirent une sortie où, suivant leur voeu, à faute de pouvoir vaincre, ils se feirent tous tuer. Les cinquante, apres

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avoir massacré toute ame vivante esparse par leur ville, et mis le feu en ce monceau, s'y lancerent aussi, finissants leur genereuse liberté en un estat insensible plus tost que douloureux et honteux, et montrant aux ennemis que, si fortune l'eust voulu, ils eussent eu aussi bien le courage de leur oster la victoire, comme ils avoient eu de la leur rendre et frustratoire et hideuse, voire et mortelle à ceux qui, amorcez par la lueur de l'or coulant dans cette flamme, s'en estans approchez en bon nombre, y furent suffoquez et bruslez, le reculer leur estant interdict par la foulle qui les suivoit. Les Abydeens, pressez par Philippus, se resolurent de mesmes. Mais, estans prins de trop court?, le Roy, ayant horreur de voir la precipitation temeraire de cette execution (les thresors et les meubles qu'ils avoyent diversement condamnez au feu et au naufrage, saisis), retirant ses soldats, leur conceda trois jours à se tuer à l'aise; lesquels ils remplirent de sang et de meurtre au delà de toute hostile cruauté; et ne s'en sauva une seule personne qui eust pouvoir sur soy. Il y a infinis exemples de pareilles conclusions populaires, qui semblent plus aspres d'autant que l'effect en est plus universel. Elles le sont moins que séparées. Ce que le discours ne feroit en chacun, il le faict en tous: l'ardeur de la société ravissant les particuliers jugements. Les condamnez qui attendoyent l'execution, du temps de Tibere, perdoient leurs biens et estoient privez de sepulture; ceux qui l'anticipoyent en se tuant eux mesme, estoyent enterrez et pouvoyent faire testament. Mais on desire aussi quelque fois la mort pour l'esperance d'un plus grand bien. Je desire, dict sainct Paul, estre dissoult pour estre avec Jesus-Christ; et: Qui me desprendra de ces liens? Cleombrotus Ambraciota, ayant leu le Phaedon de Platon, entra en si grand appetit de la vie advenir que, sans autre occasion, il s'alla precipiter en la mer. Par où il appert combien improprement nous appellons desespoir cette dissolution volontaire à laquelle la chaleur de l'espoir nous porte souvent, et souvent une tranquille et rassise inclination de jugement. Jacques du Chastel, Evesque de Soissons, au voyage d'outremer que fist Saint Loys, voyant le Roy et toute l'armée en train de revenir en France laissant les affaires de la religion imparfaites, print resolution de s'en aller plus tost en paradis. Et, ayant dict à Dieu à ses amis, donna seul, à la veue d'un chacun, dans l'armée des ennemis, où il fut mis en pieces. En certain Royaume de ces nouvelles terres, au jour d'une solemne procession, auquel l'idole qu'ils adorent, est promenée en publiq sur un char de merveilleuse grandeur, outre ce, qu'il se voit plusieurs se destaillants les morceaux de leur chair vive à luy offrir, il s'en voit nombre

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d'autres se prosternants emmy la place, qui se font mouldre et briser souz les roues, pour en acquerir apres leur mort veneration de saincteté, qui leur est rendue. La mort de cet Evesque, les armes au poing, a de la generosité plus, et moins de sentiment, l'ardeur du combat en amusant une partie. Il y a des polices qui se sont meslées de reigler la justice et opportunité des morts volontaires. En nostre Marseille, il se gardoit, au temps passé, du venin préparé à tout de la cigue, aux despens publics, pour ceux qui voudroyent haster leurs jours, ayant premierement approuvé aux six cens, qui estoit leur senat, les raisons de leur entreprise; et n'estoit loisible autrement que par congé du magistrat et par occasions legitimes de mettre la main sur soy. Cette loy estoit encor' ailleurs. Sextus Pompeius, allant en Asie, passa par l'Isle de Cea de Negrepont. Il advint de fortune, pendant qu'il y estoit, comme nous l'apprend l'un de ceux de sa compaignie, qu'une femme de grande authorité, ayant rendu compte à ses citoyens pourquoy elle estoit resolue de finir sa vie, pria Pompeius d'assister à sa mort pour la rendre plus honnorable: ce qu'il fit; et, ayant long temps essaié pour neant, à force d'éloquence qui luy estoit [0148] merveilleusement à main, et de persuasion, de la destourner de ce dessein, souffrit en fin qu'elle se contentast. Elle avoit passé quatre vingts et dix ans en tres-heureux estat d'esprit et de corps; mais lors, couchée sur son lit mieux paré que de coustume et appuiée sur le coude: Les dieux, dit elle, ô Sextus Pompeius, et plustost ceux que je laisse que ceux que je vay trouver, te sçachent gré dequoy tu n'as desdaigné d'estre et conseiller de ma vie et tesmoing de ma mort' De ma part, ayant tousjours essayé le favorable visage de fortune, de peur que l'envie de trop vivre ne m'en face voir un contraire, je m'en vay d'une heureuse fin donner congé aux restes de mon ame, laissant de moy deux filles et une legion de nepveux. Cela faict, ayant presché et enhorté les siens à l'union et à la paix, leur ayant départy ses biens et recommandé les dieux domestiques à sa fille aisnée, elle print d'une main asseurée la coupe où estoit le venin; et, ayant faict ses veux à Mercure et les prieres de la conduire en quelque heureux siege en l'autre monde, avala brusquement ce mortel breuvage. Or entretint elle la compagnie du progrez de son operation et comme les parties de son corps se sentoyent saisies de froid l'une apres l'autre, jusques à ce qu'ayant dit en fin qu'il arrivoit au coeur et aux entrailles, elle appella ses filles pour luy faire le dernier office et luy clorre les yeux. Pline récite de certaine nation hyperborée, qu'en icelle, pour la douce température de l'air, les vies ne se finissent communément que par

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la propre volonté des habitans; mais, qu'estans las et sous de vivre, ils ont en coustume, au bout d'un long aage, apres avoir fait bonne chere, se precipiter en la mer du haut d'un certain rocher destiné à ce service. La douleur insupportable et une pire mort me semblent les plus excusables incitations.
[0148v]

Chapitre 04

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A Demain les Affaires

Je donne avec raison, ce me semble, la palme à Jacques Amiot sur tous nos escrivains François, non seulement pour la naïfveté et pureté du langage, en quoy il surpasse tous autres, ny pour la constance d'un si long travail, ny pour la profondeur de son sçavoir, ayant peu développer si heureusement un autheur si espineux et ferré (car on m'en dira ce qu'on voudra: je n'entens rien au Grec, mais je voy un sens si beau, si bien joint et entretenu par tout en sa traduction que, ou il a certainement entendu l'imagination vraye de l'autheur, ou, ayant par longue conversation planté vivement dans son ame une generale Idée de celle de Plutarque, il ne luy a au-moins rien presté qui le desmente ou qui le desdie); mais sur tout je lui sçay bon gré d'avoir sçeu trier et choisir un livre si digne et si à propos, pour en faire present à son pays. Nous autres ignorans estions perdus, si ce livre ne nous eust relevez du bourbier:

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sa mercy, nous osons à cett'heure et parler et escrire; les dames en regentent les maistres d'escole; c'est nostre breviaire. Si ce bon homme vit, je luy resigne Xenophon pour en faire autant: c'est un' occupation plus aisée, et d'autant plus propre à sa vieillesse; et puis, je ne sçay comment, il me semble, quoy qu'il se desmele bien brusquement et nettement d'un mauvais pas, que toutefois son stile est plus chez soy, quand il n'est pas pressé et qu'il roulle à son aise. J'estois à cett'heure sur ce passage où Plutarque dict de soy-mesmes que Rusticus, assistant à une sienne declamation à Rome, y receut un paquet de la part de l'Empereur, et temporisa de l'ouvrir jusques à ce que tout fut faict: en quoy (dit-il) toute l'assistance loua singulierement la gravité de ce personnage. De vray, estant sur le propos de la curiosité, et de cette [0149] passion avide et gourmande de nouvelles, qui nous fait avec tant d'indiscretion et d'impatience abandonner toutes choses pour entretenir un nouveau venu, et perdre tout respect et contenance pour crocheter soudain, où que nous soyons, les lettres qu'on nous apporte, il a eu raison de louer la gravité de Rusticus; et pouvoit encor y joindre la louange de sa civilité et courtoisie de n'avoir voulu interrompre le cours de sa declamation. Mais je fay doute qu'on le peut louer de prudence: car, recevant à l'improveu lettres et notamment d'un Empereur, il pouvoit bien advenir que le differer à les lire eust esté d'un grand prejudice. Le vice contraire à la curiosité, c'est la nonchalance, vers laquelle je penche evidemment de ma complexion, et en laquelle j'ay veu plusieurs hommes si extremes, que trois ou quatre jours apres on retrouvoit encores en leur pochette les lettres toutes closes qu'on leur avoit envoyées. Je n'en ouvris jamais, non seulement de celles qu'on m'eut commises, mais de celles mesme que la fortune m'eut fait passer par les mains; et faits conscience si mes yeux desrobent par mesgarde quelque cognoissance des lettres d'importance qu'il lit, quand je suis à costé d'un grand. Jamais homme ne s'enquist moins et ne fureta moins és affaires d'autruy. Du temps de nos peres Monsieur de Boutieres cuida perdre Turin pour, estant en bonne compaignie à souper, avoir remis à lire un advertissement qu'on luy donnoit des trahisons qui se dressoient contre cette ville, où il commandoit; et ce mesme Plutarque m'a appris que Julius Caesar se fut sauvé, si, allant au senat le jour qu'il y fut tué par les conjurez, il eust leu un memoire qu'on luy presenta. Et fait aussi le conte d'Archias, Tyran de Thebes, que le soir, avant l'execution de l'entreprise que Pelopidas

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avoit faicte de le tuer pour remettre son païs en liberté, il luy fut escrit par un autre Archias, Athenien, de point [0149v] en point ce qu'on luy preparoit; et que, ce pacquet luy ayant esté rendu pendant son souper, il remit à l'ouvrir, disant ce mot qui, dépuis, passa en proverbe en Grece: A demain les affaires. Un sage homme peut, à mon opinion, pour l'interest d'autruy, comme pour ne rompre indecemment compaignie, ainsi que Rusticus, ou pour ne discontinuer un autre affaire d'importance, remettre à entendre ce qu'on luy apporte de nouveau; mais, pour son interest ou plaisir particulier, mesmes s'il est homme ayant charge publique, pour ne rompre son disner, voyre ny son sommeil, il est inexcusable de le faire. Et anciennement estoit à Rome la place consulaire, qu'ils appelloyent, la plus honnorable à table, pour estre plus à delivre et plus accessible à ceux qui surviendroyent pour entretenir celuy qui y seroit assis. Tesmoignage que, pour estre à table, ils ne se departoyent pas de l'entremise d'autres affaires et survenances. Mais, quand tout est dit, il est mal-aisé és actions humaines de donner reigle si juste par discours de raison, que la fortune n'y maintienne son droict.

Chapitre 05

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De la Conscience

Voyageant un jour, mon frere sieur de la Brousse et moy, durant nos guerres civiles, nous rancontrames un gentil'homme de bonne façon: il estoit du party contraire au nostre, mais je n'en sçavois rien, car il se contrefaisoit autre; et le pis de ces guerres, c'est que les cartes sont si meslées, vostre ennemy n'estant distingué d'avec vous de aucune marque apparente, ny de langage, ny de port, nourry en mesmes loix, meurs et mesme air, qu'il est mal-aisé d'y eviter confusion et desordre. Cela me faisoit craindre à moy mesme de rencontrer nos trouppes en lieu où je ne fusse conneu, pour n'estre en peine de dire mon nom, [0150] et de pis à l'adventure. Comme il m'estoit autrefois advenu: car en un tel mescompte je perdis et hommes et chevaux, et m'y tua l'on miserablement entre autres un page gentil-homme Italien, que je nourrissois soigneusement, et fut esteincte en luy une tres-belle enfance et plaine de grande esperance. Mais cettuy-cy en avoit une frayeur si esperdue, et je le voiois si mort à chasque rencontre d'hommes à cheval et passage de villes qui tenoient pour le Roy, que je devinay en fin que c'estoient alarmes que sa conscience luy donnoit. Il sembloit à ce pauvre homme qu'au travers de son masque et des croix de sa cazaque on iroit lire jusques dans son coeur ses secrettes intentions. Tant est merveilleux l'effort

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de la conscience' Elle nous faict trahir, accuser et combattre nous mesme, et, à faute de tesmoing estrangier, elle nous produit, contre nous:

Occultum quatiens animo tortore flagellum.

Ce conte est en la bouche des enfans. Bessus, Poeonien, reproché d'avoir de gayeté de coeur abbatu un nid de moineaux et les avoir tuez, disoit avoir eu raison, par ce que ces oysillons ne cessoient de l'accuser faucement du meurtre de son pere. Ce parricide jusques lors avoit esté occulte et inconnu; mais les furies vengeresses, de la conscience, le firent mettre hors à celuy mesmes qui en devoit porter la penitence. Hesiode corrige le dire de Platon, que la peine suit de bien pres le peché: car il dit qu'elle naist en l'instant et quant et quant le peché. Quiconque attent la peine, il la souffre; et quiconque l'a meritée, l'attend. La meschanceté fabrique des tourmens contre soy,

Malum consilium consultori pessimum,

comme la mouche guespe picque et offence autruy, mais plus soy-mesme, car elle y perd son éguillon et sa force pour jamais, [0150v]

vitasque in vulnere ponunt.

Les Cantarides ont en elles quelque partie qui sert contre leur poison de contrepoison, par une contrarieté de nature. Aussi, à mesme qu'on prend le plaisir au vice, il s'engendre un desplaisir contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs imaginations penibles, veillans et dormans,

Quippe ubi se multi, per somnia saepe loquentes,
Aut morbo delirantes, procraxe ferantur,
Et celata diu in medium peccata dedisse.

Apollodorus songeoit qu'il se voyoit escorcher par les Scythes, et puis bouillir dedans une marmite, et que son coeur murmuroit en disant: Je te suis cause de tous ces maux. Aucune cachette ne sert aux meschans,

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disoit Epicurus, parce qu'ils ne se peuvent asseurer d'estre cachez, la conscience les descouvrant à eux mesmes,

prima est haec ultio, quod se
Judice nemo nocens absolvitur.

Comme elle nous remplit de crainte, aussi fait elle d'asseurance et de confience. Et je puis dire avoir marché en plusieurs hazards d'un pas bien plus ferme, en consideration de la secrete science que j'avois de ma volonté et innocence de mes desseins.

Conscia mens ut cuique sua est, ita concipit intra
Pectora pro facto spemque metumque suo.

Il y en a mille exemples; il suffira d'en alleguer trois de mesme personnage. Scipion, estant un jour accusé devant le peuple Romain d'une accusation importante, au lieu de s'excuser ou de flater ses juges: Il vous siera bien, leur dit il, de vouloir entreprendre de juger de la teste de celuy par le moyen duquel vous avez l'authorité de juger de tout le monde. Et, un'autre fois, pour toute responce aux imputations que luy mettoit sus un Tribun du peuple, au lieu de plaider sa cause: Allons, dit-il, mes citoyens, allons rendre graces aux Dieux de la [0151] victoire qu'ils me donnarent contre les Carthaginois en pareil jour que cettuy-cy; et, se mettant à marcher devant vers le temple, voylà toute l'assemblé et son accusateur mesmes à sa suite. Et Petilius ayant esté suscité par Caton pour luy demander conte de l'argent manié en la province d'Antioche, Scipion, estant venu au Senat pour cet effect, produisit le livre des raisons qu'il avoit dessoubs sa robbe, et dit que ce livre en contenoit au vray la recepte et la mise; mais, comme on le luy demanda pour le mettre au greffe, il le refusa, disant ne se vouloir pas faire cette honte à soy mesme; et, de ses mains, en la presence du senat, le deschira et mit en pieces. Je ne croy pas qu'une ame cauterizée sçeut contrefaire une telle asseurance. Il avoit le coeur trop gros de nature et accoustumé à trop haute fortune, dict Tite Live, pour qu'il sceut estre criminel et se desmettre à la bassesse de deffendre son innocence. C'est une dangereuse invention que celle des gehenes, et semble que ce soit plustost un essay de patience que de vérité. Et celuy qui les peut souffrir, cache la verité, et celuy qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est, qu'elle

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ne me forcera de dire ce qui n'est pas? Et, au rebours, si celuy qui n'a pas fait ce dequoy on l'accuse, est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoy ne le sera celuy qui l'a fait, un si beau guerdon que de la vie luy estant proposé? Je pense que le fondement de cette invention est appuyé sur la consideration de l'effort de la conscience. Car, au coulpable, il semble qu'elle aide à la torture pour luy faire confesser sa faute, et qu'elle l'affoiblisse; et, de l'autre part, qu'elle fortifie l'innocent contre la torture. Pour dire vray, c'est un moyen plein d'incertitude et de danger. Que ne diroit on, que ne feroit on pour fuyr à si griefves douleurs? Etiam innocentes cogit mentiri dolor. D'où il advient que celuy que le juge a gehenné, pour ne le faire mourir innocent, il le face mourir et innocent et gehenné. Mille et mille en ont chargé leur teste de fauces confessions. Entre lesquels je loge Philotas, considerant les circonstances du procez qu'Alexandre luy fit et le progrez de sa geine. Mais tant y a que c'est, dict on, le moins mal que l'humaine foiblesse aye peu inventer. Bien inhumainement pourtant et bien inutilement, à mon advis' Plusieurs nations, moins barbares en cela que la grecque et la romaine qui les en appellent, estiment horrible et cruel de tourmenter et desrompre un homme de la faute duquel vous estes encores en doubte. Que peut il mais de vostre ignorance? Estes-vous pas injustes, qui, pour ne le tuer sans occasion, luy faites pis que le tuer? Qu'il soit ainsi: voyez combien de fois il ayme mieux mourir sans raison que de passer par cete information plus penible que le supplice, et qui souvent, par son aspreté, devance le supplice, et l'execute. Je ne sçay d'où je tiens ce conte, mais il rapporte exactement la conscience de nostre justice. Une femme de village accusoit devant un general d'armée, grand justicier, un soldat pour avoir arraché à ses petits enfans ce peu de bouillie qui luy restoit à les substanter, cette armée ayant ravagé tous les villages à l'environ. De preuve, il n'y en avoit point. Le general, après avoir sommé la femme de regarder bien à ce qu'elle disoit, d'autant qu'elle seroit coupable de son accusation si elle mentoit, et elle persistant, il fit ouvrir le ventre au soldat pour s'esclaircir de la vérité du faict. Et la femme se trouva avoir raison. Condemnation instructive.
[0151v]

Chapitre 06

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De l'Exercitation

Il est malaisé que le discours et l'instruction, encore que nostre creance s'y applique volontiers, soient assez puissantes pour nous acheminer jusques à l'action, si outre cela nous n'exerçons et formons nostre ame par experience au train auquel nous la voulons renger: autrement, quand elle sera au propre des effets, elle s'y trouvera sans doute empeschée. Voylà pourquoy, parmy les philosophes, ceux qui ont voulu atteindre à quelque plus grande excellence, ne se sont pas contentez d'attendre à couvert et en repos les rigueurs de la fortune, de peur qu'elle ne les surprint inexperimentez et nouveaux au combat; ains ils luy sont allez au devant, et se sont jettez à escient à la preuve des difficultez. Les uns

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en ont abandonné les richesses pour s'exercer à une pauvreté volontaire; les autres ont recherché le labeur et une austerité de vie penible pour se durcir au mal et au travail; d'autres se sont privez des parties du corps les plus cheres, comme de la veue et des membres propres à la generation, de peur que leur service, trop plaisant et trop mol, ne relaschast et n'attendrist la fermeté de leur ame. Mais à mourir, qui est la plus grande besoigne que nous ayons à faire, l'exercitation ne nous y peut ayder. On se peut, par usage et par experience, fortifier contre les douleurs, la honte, l'indigence et tels autres accidents; mais, quant à la mort, nous ne la pouvons essayer qu'une fois; nous y sommes tous apprentifs quand nous y venons. Il s'est trouvé anciennement des hommes si excellens mesnagers du temps, qu'ils ont essayé en la mort mesme de la gouster et savourer, et ont bandé leur esprit pour voir que c'estoit de ce passage, mais ils ne sont pas revenus nous en dire les nouvelles:

nemo expergitus extat [0152]
Frigida quem semel est vitai pausa sequuta.

Canius Julius, noble homme Romain, de vertu et fermeté singuliere, ayant esté condamné à la mort par ce marault de Caligula, outre plusieurs merveilleuses preuves qu'il donna de sa resolution, comme il estoit sur le point de souffrir la main du bourreau, un philosophe, son amy, luy demanda: Et bien, Canius, en quelle démarche est à cette heure vostre ame? que fait elle? en quels pensemens estes vous?-- Je pensois, luy respondit-il, à me tenir prest et bandé de toute ma force, pour voir si, en cet instant de la mort, si court et si brief, je pourray appercevoir quelque deslogement de l'ame, et si elle aura quelque ressentiment de son yssue, pour, si j'en aprens quelque chose, en revenir donner apres, si je puis, advertissement à mes amis. Cettuy-cy philosophe non seulement jusqu'à la mort, mais en la mort mesme. Quelle asseurance estoit-ce, et quelle fierté de courage, de vouloir que sa mort luy servit de leçon, et avoir loisir de penser ailleurs en un si grand affaire' Jus hoc animi morientis habebat. Il me semble toutefois qu'il y a quelque façon de nous apprivoiser à elle et de l'essayer aucunement. Nous en pouvons avoir experience, sinon entiere et parfaicte, au moins telle, qu'elle ne soit pas inutile, et qui nous

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rende plus fortifiez et asseurez. Si nous ne la pouvons joindre, nous la pouvons approcher, nous la pouvons reconnoistre; et, si nous ne donnons jusques à son fort, au moins verrons nous et en prattiquerons les advenues. Ce n'est pas sans raison qu'on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la ressemblance qu'il a de la mort. Combien facilement nous passons du veiller au dormir' Avec combien peu d'interest nous perdons la connoissance de la lumiere et de nous' A l'adventure pourroit sembler inutile et contre nature la faculté du sommeil qui nous prive de toute action et de tout sentiment, n'estoit que, par iceluy, nature nous instruict qu'elle nous a pareillement faicts pour mourir que pour vivre, et, dès la vie, nous présente l'eternel estat qu'elle nous garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la crainte. Mais ceux qui sont tombez par quelque violent accident en defaillance de coeur et qui y ont perdu tous sentimens, ceux là, à mon advis, ont esté bien pres de voir son vray et naturel visage: car, quant à l'instant et au point du passage, il n'est pas à craindre qu'il porte avec soy aucun travail ou desplaisir, [0152v] d'autant que nous ne pouvons avoir nul sentiment sans loisir. Nos souffrances ont besoing de temps, qui est si court et si precipité en la mort qu'il faut necessairement qu'elle soit insensible. Ce sont les approches que nous avons à craindre; et celles-là peuvent tomber en experience. Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination que par effect. J'ay passé une bonne partie de mon aage en une parfaite et entière santé: je dy non seulement entiere, mais encore allegre et bouillante. Cet estat, plein de verdeur et de feste, me faisoit trouver si horrible la consideration des maladies que, quand je suis venu à les experimenter, j'ay trouvé leurs pointures molles et làches au pris de ma crainte. Voicy que j'espreuve tous les jours: suis-je à couvert chaudement dans une bonne sale, pendant qu'il se passe une nuict orageuse et tempesteuse, je m'estonne et m'afflige pour ceux qui sont lors en la campaigne; y suis-je moymesme, je ne desire pas seulement d'estre ailleurs. Cela seul, d'estre toujours enfermé dans une chambre, me sembloit insupportable: je fus incontinent dressé à y estre une semaine, et un mois, plein d'émotion, d'alteration et de foiblesse; et ay trouvé que, lors de ma santé, je plaignois les malades beaucoup plus que je ne me trouve à plaindre moymesme quand j'en suis, et que la force de mon apprehention encherissoit pres de moitié l'essence et verité de la chose. J'espere qu'il m'en adviendra de mesme de la mort, et qu'elle ne vaut pas la peine que je prens à tant d'apprests que je dresse et tant de secours que j'appelle

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et assemble pour en soustenir l'effort: mais, à toutes advantures, nous ne pouvons nous donner trop d'avantage. Pendant nos troisiesmes troubles ou deuxiesmes (il ne me souvient pas bien de cela), m'estant allé un jour promener à une lieue de chez moy, qui suis assis dans le moiau de tout le trouble des guerres civiles de France, estimant estre en toute seureté et si voisin de ma retraicte que je [0153] n'avoy point besoin de meilleur equipage, j'avoy pris un cheval bien aisé, mais non guiere ferme. A mon retour, une occasion soudaine s'estant presentée de m'aider de ce cheval à un service qui n'estoit pas bien de son usage, un de mes gens, grand et fort, monté sur un puissant roussin qui avoit une bouche desesperée, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardy et devancer ses compaignons vint à le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre comme un colosse sur le petit homme et petit cheval, et le foudroier de sa roideur et de sa pesanteur, nous envoyant l'un et l'autre les pieds contremont: si que voilà le cheval abbatu et couché tout estourdy, moy dix ou douze pas au delà, mort, estendu à la renverse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée que j'avoy à la main, à plus de dix pas au delà, ma ceinture en pieces, n'ayant ny mouvement ny sentiment, non plus qu'une souche. C'est le seul esvanouissement que j'aye senty jusques à cette heure. Ceux qui estoient avec moy, apres avoir essayé par tous les moyens qu'ils peurent, de me faire revenir, me tenans pour mort, me prindrent entre leurs bras, et m'emportoient avec beaucoup de difficulté en ma maison, qui estoit loing de là environ une demy lieue Françoise. Sur le chemin, et après avoir esté plus de deux grosses heures tenu pour trespassé, je commençay à me mouvoir et respirer: car il estoit tombé si grande abondance de sang dans mon estomac que, pour l'en descharger, nature eust besoin de resusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds, où je rendy un plein seau de bouillons de sang pur, et, plusieurs fois par le chemin, il m'en falut faire de mesme. Par là je commençay à reprendre un peu de vie, mais ce fut par les menus et par un si long traict de temps que mes premiers sentimens estoient beaucoup plus approchans de la mort que de la vie,

Perche, dubbiosa anchor del suo ritorno,
Non s'assecura attonita la mente.

Cette recordation que j'en ay fort empreinte en mon ame, me representant son visage et son idée si pres du naturel, me concilie aucunement

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à elle. Quand je commençay à y voir, ce fut d'une veue si foible et si morte, que je ne discernois encores rien que la lumiere,

come quel ch'or apre or chiude
Gli occhi, mezzo tra'l sonno è l'esser desto.

Quand aux functions de l'ame, elles naissoient avec mesme progrez que celles du corps. Je me vy tout sanglant, car mon pourpoinct estoit taché par tout du sang que j'avoy rendu. La premiere pensée qui me vint, ce fut que j'avoy une harquebusade en la teste: de vray, en mesme temps, il s'en tiroit plusieurs autour de nous. Il me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu'au bout des lèvres: je fermois les yeux pour ayder, ce me sembloit, à la pousser hors, et prenois plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estoit une imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon ame, aussi tendre et aussi foible que tout le reste, mais à la verité non seulement exempte de desplaisir, ains meslée à cette douceur que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil. Je croy que c'est ce mesme estat où se trouvent ceux qu'on voit défaillans de foiblesse en l'agonie de la mort; et tiens que nous les plaignons sans cause, estimans qu'ils soient agitez de griéves douleurs, ou avoir l'ame pressée de cogitations penibles. C'a esté tousjours mon advis, contre l'opinion de plusieurs, et mesme d'Estienne de La Boetie, que ceux que nous voyons ainsi renversez et assopis aux approches de leur fin, ou accablez de la longueur du mal, ou par l'accident d'une apoplexie, ou mal caduc,

vi morbi saepe coactus
Ante oculos aliquis nostros, ut fulminis ictu,
Concidit, et spumas agit; ingemit, et fremit artus; [0154]
Desipit, extentat nervos, torquetur, anhelat,
Inconstanter et in jactando membra fatigat,

ou blessez en la teste, que nous oyons rommeller et rendre par fois des souspirs trenchans, quoy que nous en tirons aucuns signes par où il semble qu'il leur reste encore de la cognoissance, et quelques mouvemens que nous leur voyons faire du corps; j'ay tousjours pensé, dis-je, qu'ils avoient et l'ame et le corps enseveli et endormy:

Vivit, et est vitae nescius ipse suae

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Et ne pouvois croire que, à un si grand estonnement de membres et si grande défaillance des sens, l'ame peut maintenir aucune force au dedans pour se reconnoistre; et que, par ainsin, ils n'avoient aucun discours qui les tourmentast et qui leur peut faire juger et sentir la misere de leur condition; et que, par consequent, ils n'estoient pas fort à plaindre. Je n'imagine aucun estat pour moy si insupportable et horrible, que d'avoir l'ame vifve et affligée, sans moyen de se declarer: comme je dirois de ceux qu'on envoye au supplice, leur ayant couppé la langue, si ce n'estoit qu'en cette sorte de mort la plus muette me semble la mieux seante, si elle est accompaignée d'un ferme visage et grave; et comme ces miserables prisonniers qui tombent és mains des vilains bourreaux soldats de ce temps, desquels ils sont tourmentez de toute espece de cruel traictement pour les contraindre à quelque rançon excessive et impossible, tenus cependant en condition et en lieu où ils n'ont moyen quelconque d'expression et signification de leurs pensées et de leur misere. Les Poetes ont feint quelques dieux favorables à la delivrance de ceux qui trainoient ainsin une mort languissante,

hunc ego Diti
Sacrum jussa fero, téque isto corpore solvo.

Et les voix et responses courtes et descousues qu'on leur [0154v] arrache à force de crier autour de leurs oreilles et de les tempester, ou des mouvemens qui semblent avoir quelque consentement à ce qu'on leur demande, ce n'est pas tesmoignage qu'ils vivent pourtant, au moins une vie entiere. Il nous advient ainsi sur le beguayement du sommeil, avant qu'il nous ait du tout saisis, de sentir comme en songe ce qui se faict autour de nous, et suyvre les voix d'une ouye trouble et incertaine qui semble ne donner qu'aux bords de l'ame; et faisons des responses, à la suitte des dernieres paroles qu'on nous a dites, qui ont plus de fortune que de sens. Or, à présent que je l'ay essayé par effect, je ne fay nul doubte que je n'en aye bien jugé jusques à cette heure. Car, premierement, estant tout esvanouy, je me travaillois d'entr'ouvrir mon pourpoinct à belles ongles (car j'estoy desarmé), et si sçay que je ne santoy en l'imagination rien qui me blessat: car il y a plusieurs mouvemens en nous qui ne partent pas de nostre ordonnance,

Semianimésque micant digiti ferrumque retractant.

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Ceux qui tombent, eslancent ainsi les bras au devant de leur cheute, par une naturelle impulsion qui fait que nos membres se prestent des offices et ont des agitations à part de nostre discours:

Falciferos memorant currus abscindere membra,
Ut tremere in terra videatur ab artubus id quod
Decidit abscissum, cum mens tamen atque hominis vis
Mobilitate mali non quit sentire dolorem.

J'avoy mon estomac pressé de ce sang caillé, mes mains y couroient d'elles mesmes, comme elles font souvent où il nous demange, contre l'advis de nostre volonté. Il y a plusieurs animaux, et des hommes mesmes, apres qu'ils sont trespassez, ausquels on voit resserrer et remuer des muscles. Chacun sçait par experience qu'il y a des parties qui se branslent, dressent et couchent souvent sans son congé. Or ces passions qui ne nous touchent que par l'escorse, ne se peuvent dire nostres. Pour les [0155] faire nostres, il faut que l'homme y soit engagé tout entier; et les douleurs que le pied ou la main sentent pendant que nous dormons, ne sont pas à nous. Comme j'approchai de chez moy, où l'alarme de ma cheute avoit des-jà couru, et que ceux de ma famille m'eurent rencontré avec les cris accoustumez en telles choses, non seulement je respondois quelque mot à ce qu'on me demandoit, mais encore ils disent que je m'advisay de commander qu'on donnast un cheval à ma femme, que je voyoy s'empestrer et se tracasser dans le chemin, qui est montueux et mal-aisé. Il semble que cette consideration deut partir d'une ame esveillée; si est-ce que je n'y estois aucunement: c'estoyent des pensemens vains, en nue, qui estoyent esmeuz par les sens des yeux et des oreilles; ils ne venoyent pas de chez moy. Je ne sçavoy pourtant ny d'où je venoy, ny où j'aloy; ny ne pouvois poiser et considerer ce que on me demandoit: ce sont des legiers effects que les sens produisoyent d'eux mesmes, comme d'un usage; ce que l'ame y prestoit, c'estoit en songe, touchée bien legierement, et comme lechée seulement et arrosée par la molle impression des sens. Cependant mon assiete estoit à la vérité tres-douce et paisible; je n'avoy affliction ny pour autruy ny pour moy: c'estoit une langueur et une extreme foiblesse, sans aucune douleur. Je vy ma maison sans la recognoistre. Quand on m'eust couché, je senty une infinie douceur à ce repos, car j'avoy esté vilainement tirassé par ces pauvres gens, qui avoyent pris la peine de me porter sur leurs bras par un long et tres-

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mauvais chemin, et s'y estoient lassez deux ou trois fois les uns apres les autres. On me presenta force remedes, dequoy je n'en receuz aucun, tenant pour certain que j'estoy blessé à mort par la teste. C'eust esté sans mentir une mort bien heureuse: car la foiblesse de mon discours me gardoit d'en rien juger, et celle du corps d'en rien sentir. Je me laissoy [0155v] couler si doucement et d'une façon si douce et si aisée que je ne sens guiere autre action moins poisante que celle-là estoit. Quand je vins à revivre et à reprendre mes forces,

Ut tandem sensus convaluere mei,

qui fut deux ou trois heures apres, je me senty tout d'un train rengager aux douleurs, ayant les membres tous moulus et froissez de ma cheute: et en fus si mal deux ou trois nuits après, que j'en cuiday remourir encore un coup, mais d'une mort plus vifve; et me sens encore de la secousse de cette froissure. Je ne veux pas oublier cecy, que la derniere chose en quoy je me peus remettre, ce fut la souvenance de cet accident; et me fis redire plusieurs fois où j'aloy, d'où je venoy, à quelle heure cela m'estoit advenu, avant que de le pouvoir concevoir. Quant à la façon de ma cheute, on me la cachoit en faveur de celuy qui en avoit esté cause, et m'en forgeoit on d'autres. Mais long temps apres, et le lendemain, quand ma memoire vint à s'entr'ouvrir et me representer l'estat où je m'estoy trouvé en l'instant que j'avoy aperçeu ce cheval fondant sur moy (car je l'avoy veu à mes talons et me tins pour mort, mais ce pensement avoit esté si soudain que la peur n'eut pas loisir de s'y engendrer), il me sembla que c'estoit un esclair qui me frapoit l'ame de secousse et que je revenoy de l'autre monde. Ce conte d'un évenement si legier est assez vain, n'estoit l'instruction que j'en ay tirée pour moy: car, à la verité, pour s'aprivoiser à la mort, je trouve qu'il n'y a que de s'en avoisiner. Or, comme dict Pline, chacun est à soy-mesmes une très-bonne discipline, pourveu qu'il ait la suffisance de s'espier de près. Ce n'est pas ici ma doctrine, c'est mon estude; et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la mienne. Et ne me doibt on sçavoir mauvais gré pour tant, si je la communique. Ce qui me sert, peut aussi par accident servir à un autre. Au demeurant, je ne gaste rien, je n'use que du mien. Et, si je fay le fol, c'est à mes despends et sans l'interest de personne. Car c'est en follie qui meurt en moy, qui n'a point de suitte. Nous n'avons nouvelles que de deux ou

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trois anciens qui ayent battu ce chemin; et si ne pouvons dire si c'est du tout en pareille maniere à cette-cy, n'en connoissant que les noms. Nul depuis ne s'est jetté sur leur trace. C'est une espineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyvre une alleure si vagabonde que celle de nostre esprit; de penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes; de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations. Et est un amusement nouveau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde, ouy, et des plus recommandées. Il y a plusieurs années que je n'ay que moy pour visée à mes pensées, que je ne contrerolle et estudie que moy; et, si j'estudie autre chose, c'est pour soudain le coucher sur moy, ou en moy, pour mieux dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres sciences, sans comparaison moins utiles, je fay part de ce que j'ay apprins en cette-cy: quoy que je ne me contente guere du progrez que j'y ai faict. Il n'est description pareille en difficulté à la description de soy-mesmes, ny certes en utilité. Encore se faut-il testoner, encore se faut-il ordonner et renger pour sortir en place. Or je me pare sans cesse, car je me descris sans cesse. La coustume a faict le parler de soy vicieux, et le prohibe obstineement en hayne de la ventance qui semble tousjours estre attachée aux propres tesmoignages. Au lieu qu'on doit moucher l'enfant, cela s'appelle l'enaser. In vitium ducit culpae fuga. Je trouve plus de mal que de bien à ce remede. Mais, quand il seroit vray que ce fust necesserement presomption d'entretenir le peuple de soy, je ne doy pas, suivant mon general dessein, refuser une action qui publie cette maladive qualité, puis qu'elle est en moy; et ne doy cacher cette faute que j'ay non seulement en usage, mais en profession. Toutesfois, à dire ce que j'en croy, cette coustume a tort de condamner le vin, par ce que plusieurs s'y enyvrent. On ne peut abuser que des choses qui sont bonnes. Et croy de cette regle qu'elle ne regarde que la populaire defaillance. Ce sont brides à veaux, desquelles ny les Saincts, que nous oyons si hautement parler d'eux, ny les philosophes, ny les theologiens ne se brident. Ne fay-je, moy, quoy que je soye aussi peu l'un que l'autre. S'ils n'en escrivent à point nommé, au moins, quand l'occasion les y porte, ne feignent ils pas de se jetter bien avant sur le trottoir. Dequoy traitte Socrates plus largement que de soy? A quoy achemine il plus souvent les propos de ses disciples, qu'à parler d'eux, non pas de la leçon

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de leur livre, mais de l'estre et branle de leur ame? Nous nous disons religieusement à Dieu, et à nostre confesseur, comme noz voisins à tout le peuple. Mais nous n'en disons, me respondra-on, que les accusations. Nous disons donc tout: car nostre vertu mesme est fautiere et repentable. Mon mestier et mon art, c'est vivre. Qui me defend d'en parler selon mon sens, experience et usage, qu'il ordonne à l'architecte de parler des bastimens non selon soy, mais selon son voisin; selon la science d'un autre, non selon la sienne. Si c'est gloire de soy-mesme publier ses valeurs, que ne met Cicero en avant l'eloquence de Hortence, Hortence celle de Cicero? A l'adventure, entendent ils que je tesmoigne de moy par ouvrages et effects, non nuement par des paroles. Je peins principalement mes cogitations, subject informe, qui ne peut tomber en production ouvragere. A toute peine le puis je coucher en ce corps aerée de la voix. Des plus sages hommes et des plus devots ont vescu fuyants tous apparents effects. Les effects diroyent plus de la Fortune que de moy. Ils tesmoignent leur roole, non pas le mien, si ce n'est conjecturalement et incertainement: eschantillons d'une montre particuliere. Je m'estalle entier: c'est un Skeletos où, d'une veue, les veines, les muscles, les tendons paroissent, chaque piece en son siege. L'effect de la toux en produisoit une partie; l'effect de la palleur ou battement de coeur, un' autre, et doubteusement. Ce ne sont mes gestes que j'escris, c'est moy, c'est mon essence. Je tien qu'il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement consciencieux à en tesmoigner, soit bas, soit haut, indifferemment. Si je me sembloy bon et sage ou près de là, je l'entonneroy à pleine teste. De dire moins de soy qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie. Se payer de moins qu'on ne vaut, c'est lascheté et pusillanimité, selon Aristote. Nulle vertu ne s'ayde de la fausseté; et la verité n'est jamais matiere d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'en y a, ce n'est pas tousjours presomption, c'est encore souvent sottise. Se complaire outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soy indiscrete, est, à mon advis, la substance de ce vice. Le supreme remede à le guarir, c'est faire tout le rebours de ce que ceus icy ordonnent, qui, en défendant le parler de soy, défendent par consequent encore plus de penser à soy. L'orgeuil gist en la pensée. La langue n'y peut avoir qu'une bien legere part. De s'amuser à soy, il leur semble que c'est se plaire en soy; de se hanter et prattiquer, que

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c'est se trop cherir. Il peut estre. Mais cet excez naist seulement en ceux qui ne se tastent que superficiellement; qui se voyent apres leurs affaires; qui appellent resverie et oysiveté s'entretenir de soy; et s'estoffer et bastir, faire des chasteaux en Espaigne: s'estimants chose tierce et estrangere à eux mesmes. Si quelcun s'enyvre de sa science, regardant souz soy: qu'il tourne les yeux au dessus vers les siecles passez, il baissera les cornes, y trouvant tant de milliers d'esprits qui le foulent aux pieds. S'il entre en quelque flateuse presomption de sa vaillance, qu'il se ramentoive les vies des deux Scipions, de tant d'armées, de tant de peuples, qui le laissent si loing derriere eux. Nulle particuliere qualité n'enorgeuillira celuy qui mettra quand et quand en compte tant de imparfaittes et foibles qualitez autres qui sont en luy, et, au bout, la nihilité de l'humaine condition. Par ce que Socrates avoit seul mordu à certes au precepte de son Dieu, de se connoistre, et par cette estude estoit arrivé à se mespriser, il fut estimé seul digne du surnom de Sage. Qui se connoistra ainsi, qu'il se donne hardiment à connoistre par sa bouche.
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Chapitre 07

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Des Récompenses d'Honneur

Ceux qui escrivent la vie d'Auguste Caesar, remarquent cecy en sa discipline militaire, que, des dons, il estoit merveilleusement liberal envers ceux qui le meritoient, mais que, des pures recompenses d'honneur, il en estoit bien autant espargnant. Si est-ce qu'il avoit esté luy mesme gratifié par son oncle de toutes les recompenses militaires avant qu'il eust jamais esté à la guerre. C'a esté une belle invention, et receue en la plus part des polices du monde, d'establir certaines merques vaines et sans pris, pour en honnorer et recompenser la vertu, comme sont les couronnes de l'aurier, de chesne, de meurte, la forme de certain vestement, le privilege d'aller en coche par ville, ou de nuit avecques flambeau, quelque assiete particuliere aux assemblées publiques, la prerogative d'aucuns surnoms et titres, certaines marques aux armoiries, et choses semblables, dequoy l'usage a esté diversement receu selon l'opinion des nations, et dure encores. Nous avons pour nostre part, et plusieurs de nos voisins, les ordres de chevalerie, qui ne sont establis qu'à cette fin. C'est, à la verité, une bien bonne et profitable coustume de trouver moyen de recognoistre la valeur des hommes rares et excellens, et de les contenter et satis-faire par des payements qui ne chargent aucunement le publiq et qui ne coustent rien au Prince. Et ce qui a esté tousjours conneu par experience ancienne et que nous avons autrefois aussi peu voir entre nous, que les gens de qualité avoyent plus de jalousie de telles recompenses que de celles où il y avoit du guein et du profit, cela n'est pas sans raison et grande apparence. Si au pris qui doit estre simplement d'honneur, on y mesle d'autres commoditez et de la richesse, ce meslange, au lieu [0156v] d'augmenter l'estimation, il la ravale et en retranche. L'ordre Sainct Michel, qui a esté si long temps

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en credit parmy nous, n'avoit point de plus grande commodité que celle-là, de n'avoir communication d'aucune autre commodité. Cela faisoit qu'autrefois il n'y avoit ny charge ny estat, quel qu'il fut, auquel la noblesse pretendit avec tant de desir et d'affection qu'elle faisoit à l'ordre, ny qualité qui apportast plus de respect et de grandeur: la vertu embrassant et aspirant plus volontiers à une recompense purement sienne, plustost glorieuse qu'utile. Car, à la verité, les autres dons n'ont pas leur usage si digne, d'autant qu'on les employe à toute sorte d'occasions. Par des richesses, on satisfaict les services d'un valet, la diligence d'un courrier, le dancer, le voltiger, le parler et les plus viles offices qu'on reçoive; voire et le vice s'en paye, la flaterie, le maquerelage, la trahison: ce n'est pas merveille si la vertu reçoit et desire moins volontiers cette sorte de monnoye commune, que celle qui luy est propre et particuliere, toute noble et genereuse. Auguste avoit raison d'estre beaucoup plus mesnagier et espargnant de cette-cy que de l'autre, d'autant que l'honneur, c'est un privilege qui tire sa principale essence de la rareté; et la vertu mesme:

Cui malus est nemo, quis bonus esse potest?

On ne remerque pas, pour la recommandation d'un homme, qu'il ait soing de la nourriture de ses enfans, d'autant que c'est une action commune, quelque juste qu'elle soit, non plus qu'un grand arbre, où la forest est toute de mesmes. Je ne pense pas que aucun citoyen de Sparte se glorifiat de sa vaillance, car c'estoit une vertu populaire en leur nation, et aussi peu de la fidelité et mespris des richesses. Il n'eschoit pas de recompense à une vertu, pour grande qu'elle soit, qui est passée en coustume; et ne sçay avec, si nous l'appellerions [0157] jamais grande, estant commune. Puis donc que ces loyers d'honneur n'ont autre pris et estimation que cette là, que peu de gens en jouyssent, il n'est, pour les aneantir, que d'en faire largesse. Quand il se trouveroit plus d'hommes qu'au temps passé, qui meritassent nostre ordre, il n'en faloit pas pourtant corrompre l'estimation. Et peut aysément advenir que plus le meritent, car il n'est aucune des vertuz qui s'espende si aysement que la vaillance militaire. Il y en a une autre, vraye, perfecte et philosophique, dequoy je ne parle point (et me sers de ce mot selon nostre usage), bien plus grande que cette cy et plus pleine, qui est une force et asseurance de l'ame, mesprisant également toute sorte d'accidens enemis: equable, uniforme et constante, de

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laquelle la nostre n'est qu'un bien petit rayon. L'usage, l'institution, l'exemple et la coustume peuvent tout ce qu'elles veulent en l'establissement de celle dequoy je parle, et la rendent aysement vulgaire: comme il est tres-aysé à voir par l'experience que nous en donnent nos guerres civiles. Et qui nous pourroit joindre à cette heure et acharner à une entreprise commune tout nostre peuple, nous ferions refleurir nostre ancien nom militaire. Il est bien certain que la recompense de l'ordre ne touchoit pas, au temps passé, seulement cette consideration; elle regardoit plus loing. Ce n'a jamais esté le payement d'un valeureux soldat, mais d'un capitaine fameux. La science d'obeir ne meritoit pas un loyer si honorable. On y requeroit anciennement une expertice bellique plus universelle et qui embrassat la plus part et plus grandes parties d'un homme militaire: Neque enim eaedem militares et imperatoriae artes sunt, qui fut encore, outre cela, de condition accommodable à une telle dignité. Mais je dy, quand plus de gens en seroyent dignes qu'il ne s'en trouvoit autresfois, qu'il ne falloit pas pourtant s'en rendre plus liberal; et eut mieux vallu faillir à n'en estrener pas tous ceux à qui il estoit deu, que de perdre pour jamais, comme nous venons de faire, l'usage d'une invention [0157v] si utile. Aucun homme de coeur ne daigne s'avantager de ce qu'il a de commun avec plusieurs; et ceux d'aujourd'huy, qui ont moins merité cette recompense, font plus de contenance de la desdaigner, pour se loger par là au reng de ceux à qui on faict tort d'espandre indignement et avilir cete marque qui leur estoit particulierement deue. Or, de s'atendre, en effaçant et abolissant cette-cy, de pouvoir soudain remettre en credit et renouveller une semblable coustume, ce n'est pas entreprinse propre à une saison si licencieuse et malade qu'est celle où nous nous trouvons à present; et en adviendra que la derniere encourra, des sa naissance, les incommoditez qui viennent de ruiner l'autre. Les regles de la dispensation de ce nouvel ordre auroyent besoing d'estre extremement tendues et contraintes, pour luy donner authorité; et cette saison tumultuere n'est pas capable d'une bride courte et reglée: outre ce, qu'avant qu'on luy puisse donner credit, il est besoing qu'on ayt perdu la memoire du premier, et du mespris auquel il est cheu. Ce lieu pourroit recevoir quelque discours sur la consideration de la vaillance et difference de cette vertu aux autres; mais Plutarque estant souvant retombé sur ce propos, je me meslerois pour neant de raporter

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icy ce qu'il en dict. Mais il est digne d'estre consideré que nostre nation donne à la vaillance le premier degré des vertus, comme son nom montre, qui vient de valeur; et que, à nostre usage, quand nous disons un homme qui vaut beaucoup, ou un homme de bien, au stile de nostre court et de nostre noblesse, ce n'est à dire autre chose qu'un vaillant homme, d'une façon pareille à la Romaine. Car la generale appellation de vertu prend chez eux etymologie de la force. La forme propre, et seule, et essencielle, de noblesse en France, c'est la vacation militaire. Il est vray semblable que la premiere vertu [0158] qui se soit fait paroistre entre les hommes et qui a donné advantage aux uns sur les autres, ç'à esté cette-cy, par laquelle les plus forts et courageux se sont rendus maistres des plus foibles, et ont acquis reng et reputation particuliere, d'où luy est demeuré cet honneur et dignité de langage; ou bien que ces nations, estant tres-belliqueuses, ont donné le pris à celle des vertus qui leur estoit plus familiere, et le plus digne tiltre. Tout ainsi que nostre passion, et cette fievreuse solicitude que nous avons de la chasteté des femmes, fait aussi qu'une bonne femme, une femme de bien et femme d'honneur et de vertu, ce ne soit en effect à dire autre chose pour nous qu'une femme chaste; comme si, pour les obliger à ce devoir, nous mettions à nonchaloir tous les autres, et leur lachions la bride à toute autre faute, pour entrer en composition de leur faire quitter cette-cy.

Chapitre 08

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De l'Affection des Pères aux Enfans

A Madame d'Estissac. Madame, si l'estrangeté ne me sauve, et la nouvelleté, qui ont accoustumé de donner pris aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de cette sotte entreprise; mais elle est si fantastique et a un visage si esloigné de l'usage commun que cela luy pourra donner passage. C'est une humeur melancolique, et une humeur par consequent tres ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que je m'estoy jetté, qui m'a mis premierement en teste cette resverie de me mesler d'escrire. Et puis, me trouvant entierement despourveu et vuide de toute autre matiere, je me suis presenté moy-mesmes à moy, pour argument et pour subject. C'est le seul livre au monde de son espece, d'un dessein [0158v] farouche et extravagant. Il n'y a rien aussi en cette besoingne digne d'estre remerqué que cette bizarrerie: car à un subject si vain et si vile le meilleur ouvrier du monde n'eust sçeu donner façon qui merite qu'on en face conte. Or,

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Madame, ayant à m'y pourtraire au vif, j'en eusse oublié un traict d'importance, si je n'y eusse representé l'honneur que j'ay tousjours rendu à vos merites. Et l'ay voulu dire signamment à la teste de ce chapitre, d'autant que, parmy vos autres bonnes qualitez, celle de l'amitié que vous avez montrée à vos enfans, tient l'un des premiers rengs. Qui sçaura l'aage auquel Monsieur d'Estissac, vostre mari, vous laissa veufve, les grands et honorables partis qui vous ont esté offerts autant qu'à Dame de France de vostre condition; la constance et fermeté dequoy vous avez soustenu, tant d'années et au travers de tant d'espineuses difficultez, la charge et conduite de leurs affaires qui vous ont agitée par tous les coins de France et vous tiennent encores assiegée; l'heureux acheminement que vous y avez donné par vostre seule prudence ou bonne fortune: il dira aisément avec moy que nous n'avons point d'exemple d'affection maternelle en nostre temps plus exprez que le vostre. Je loue Dieu, Madame, qu'elle est si bien employée: car les bonnes esperances que donne de soy Monsieur d'Estissac vostre fils, asseurent assez que, quand il sera en aage, vous en tirerez l'obeïssance et reconnoissance d'un tres-bon fils. Mais, d'autant qu'à cause de son enfance il n'a peu remerquer les extremes offices qu'il a receu de vous en si grand nombre, je veus, si ces escrits viennent un jour à luy tomber en main, lors que je n'auray plus ny bouche ny parole qui le puisse dire, qu'il reçoive de moy ce tesmoignage en toute verité, qui luy sera encore plus vifvement tesmoigné par les bons effects dequoy, si Dieu plaist, il se ressentira: qu'il n'est gentil-homme en France qui doive plus à sa mere qu'il faict; et qu'il ne peut donner à [0159] l'advenir plus certaine preuve de sa bonté et de sa vertu qu'en vous reconnoissant pour telle. S'il y a quelque loy vrayement naturelle, c'est à dire quelque instinct qui se voye universellement et perpetuellement empreinct aux bestes et en nous (ce qui n'est pas sans controverse), je puis dire, à mon advis, qu'apres le soing que chasque animal a de sa conservation et de fuir ce qui nuit, l'affection que l'engendrant porte à son engeance, tient le second lieu en ce rang. Et, parce que nature semble nous l'avoir recommandée, regardant à estandre et faire aller avant les pieces successives de cette sienne machine, ce n'est pas merveille si, à reculons, des enfans aux peres, elle n'est pas si grande. Joint cette autre consideration Aristotelique, que celuy qui bien faict à quelcun, l'aime mieus qu'il n'en est aimé; et celuy à qui il est deu, aime mieus que celuy qui doibt; et tout ouvrier mieus son ouvrage qu'il n'en seroit aimé, si l'ouvrage avoit du sentiment. D'autant que nous avons cher, estre; et estre consiste en mouvement et action. Parquoy

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chascun est aucunement en son ouvrage. Qui bien faict, exerce une action belle et honneste; qui reçoit, l'exerce utile seulement; or l'utile est de beaucoup moins aimable que l'honneste. L'honneste est stable et permanent, fournissant à celuy qui l'a faict, une gratification constante. L'utile se perd et eschappe facilement; et n'en est la memoire ny si fresche ny si douce. Les choses nous sont plus cheres, qui nous ont plus cousté; et il est plus difficile de donner que de prendre. Puisqu'il a pleu à Dieu nous douer de quelque capacité de discours, affin que, comme les bestes, nous ne fussions pas servilement assujectis aux loix communes, ains que nous nous y appliquassions par jugement et liberté volontaire, nous devons bien prester un peu à la simple authorité de nature, mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à elle; la seule raison doit avoir la conduite de nos inclinations. J'ay, de ma part, le goust estrangement mousse à ces propensions qui sont produites en nous sans l'ordonnance et entremise de nostre jugement. Comme, sur ce subjet dequoy je parle, je ne puis recevoir cette passion dequoy on embrasse les enfans à peine encore nez, n'ayant ny mouvement en l'ame, ny forme reconnoissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables. Et ne les ay pas souffert volontiers nourris près de moy. Une vraye affection et bien reglée devroit naistre et s'augmenter avec la connoissance qu'ils nous donnent d'eux; et lors, s'ils le valent, la propension naturelle marchant quant et la raison, les cherir d'une amitié vrayement paternelle; et en juger de mesme, s'ils sont autres, nous rendans tousjours à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va fort souvent au rebours; et le plus communement nous nous sentons plus esmeus des trepignemens, [0159v] jeux et niaiseries pueriles de nos enfans, que nous ne faisons apres de leurs actions toutes formées, comme si nous les avions aymez pour nostre passetemps, comme des guenons, non comme des hommes. Et tel fournit bien liberalement de jouets à leur enfance, qui se trouve resserré à la moindre despense qu'il leur faut estant en aage. Voire, il semble que la jalousie que nous avons de les voir paroistre et jouyr du monde, quand nous sommes à mesme de le quitter, nous rende plus espargnans et rétrains envers eux: il nous fache qu'ils nous marchent sur les talons, comme pour nous solliciter de sortir. Et, si nous avions à craindre cela, puis que l'ordre des choses porte qu'ils ne peuvent, à dire verité, estre ny vivre qu'aux despens de nostre estre et de nostre vie, nous ne devions pas nous mesler d'estre peres. Quant à moy, je treuve que c'est cruauté et injustice de ne les recevoir au partage et societé de nos biens, et compaignons en l'intelligence de nos affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher et resserrer nos commoditez pour pourvoir aux leurs, puis que nous les avons

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engendrez à cet effect. C'est injustice de voir qu'un pere vieil, cassé et demi-mort, jouysse seul, à un coin du foyer, des biens qui suffiroient à l'avancement et entretien de plusieurs enfans, et qu'il les laisse cependant, par faute de moyen, perdre leurs meilleures années sans se pousser au service public et connoissance des hommes. On les jette au desespoir de chercher par quelque voie, pour injuste qu'elle soit, à pourvoir à leur besoing: comme j'ay veu de mon temps plusieurs jeunes hommes de bonne maison, si adonnez au larcin, que nulle correction les en pouvoit détourner. J'en connois un, bien apparenté, à qui, par la priere d'un sien frere, tres-honneste et brave gentilhomme, je parlay une fois pour cet effect. Il me respondit et confessa tout rondement qu'il avoit esté acheminé à cett'ordure par la rigueur et avarice de son pere, mais qu'à present il y estoit si accoustumé qu'il ne s'en pouvoit garder; et lors il [0160] venoit d'estre surpris en larrecin des bagues d'une dame, au lever de laquelle il s'estoit trouvé avec beaucoup d'autres. Il me fit souvenir du conte que j'avois ouy faire d'un autre gentilhomme, si fait et façonné à ce beau mestier du temps de sa jeunesse, que, venant apres à estre maistre de ses biens, deliberé d'abandonner cette trafique, il ne se pouvoit garder pourtant, s'il passoit pres d'une boutique où il y eust chose dequoy il eust besoin, de la desrober, en peine de l'envoyer payer apres. Et en ay veu plusieurs si dressez et duitz à cela, que parmi leurs compaignons mesmes ils desroboient ordinairement des choses qu'ils vouloient rendre. Je suis Gascon, et si n'est vice auquel je m'entende moins. Je le hay un peu plus par complexion que je ne l'accuse par discours: seulement par desir, je ne soustrais rien à personne. Ce quartier en est, à la verité, un peu plus descrié que les autres de la Françoise nation: si est-ce que nous avons veu de nostre temps, à diverses fois, entre les mains de la justice, des hommes de maison, d'autres contrées, convaincus de plusieurs horribles voleries. Je crains que de cette débauche il s'en faille aucunement prendre à ce vice des peres. Et si on me respond ce que fit un jour un Seigneur de bon entendement, qu'il faisoit espargne des richesses, non pour en tirer autre fruict et usage que pour se faire honnorer et rechercher aux siens, et que, l'aage lui ayant osté toutes autres forces, c'estoit le seul remede qui luy restoit pour se maintenir en authorité en sa famille et pour eviter qu'il ne vint à mespris et desdain à tout le monde (de vray, non la vieillesse seulement, mais toute imbecillité, selon Aristote, est promotrice de l'avarice): cela est quelque chose; mais c'est la medecine à un mal duquel on devoit eviter la naissance. Un pere est bien miserable, qui ne tient l'affection de ses enfans que par le besoin qu'ils ont de son secours, si cela

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se doit nommer affection. Il faut se rendre respectable par sa vertu et par sa suffisance, et aymable par sa bonté et douceur de ses meurs. Les cendres mesmes d'une riche matiere, elles [0160v] ont leur pris; et les os et reliques des personnes d'honneur, nous avons accoustumé de les tenir en respect et reverence. Nulle vieillesse peut estre si caducque et si rance à un personnage qui a passé en honneur son aage, qu'elle ne soit venerable, et notamment à ses enfans, desquels il faut avoir reglé l'ame à leur devoir par raison, non par necessité et par le besoin, ny par rudesse et par force,

et errat longè, mea quidem sententia,
Qui imperium credat esse gravius aut stabilius
Vi quod fit, quam illud quod amicitia adjungitur.

J'accuse toute violence en l'éducation d'une ame tendre, qu'on dresse pour l'honneur et la liberté. Il y a je ne sçay quoy de servile en la rigueur et en la contraincte; et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence et adresse, ne se faict jamais par la force. On m'a ainsin eslevé. Ils disent qu'en tout mon premier aage je n'ay tasté des verges qu'à deux coups, et bien mollement. J'ay deu la pareille aux enfans que j'ay eu; ils meurent tous en nourrisse; mais Leonor, une seule fille qui est eschappée à cette infortune, a attaint six ans et plus, sans qu'on ait emploié à sa conduicte et pour le chastiement de ses fautes pueriles, l'indulgence de sa mere s'y appliquant ayséement, autre chose que parolles, et bien douces. Et quand mon desir y seroit frustré, il est assez d'autres causes ausquelles nous prendre, sans entrer en reproche avec ma discipline, que je sçay estre juste et naturelle. J'eusse esté beaucoup plus religieux encores en cela envers des masles, moins nais à servir et de condition plus libre: j'eusse aymé à leur grossir le coeur d'ingénuité et de franchise. Je n'ay veu autre effect aux verges, sinon de rendre les ames plus laches ou plus malitieusement opiniastres. Voulons nous estre aimez de nos enfans? leur voulons nous oster l'occasion de souhaiter nostre mort (combien que nulle occasion d'un si horrible souhait peut estre ny juste [0161] ny excusable: nullum scelus rationem habet? accommodons leur vie raisonnablement de ce qui est en nostre puissance. Pour cela, il ne nous faudroit pas marier si jeunes que nostre aage vienne quasi à se confondre avec le leur. Car cet inconvenient nous jette à plusieurs grandes difficultez. Je dy specialement à la noblesse, qui est d'une condition oisifve et qui ne vit, comme on dit,

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que de ses rentes. Car ailleurs, où la vie est questuere, la pluralité et compaignie des enfans, c'est un agencement de mesnage, ce sont autant de nouveaux utils et instrumens à s'enrichir. Je me mariay à trente trois ans, et loue l'opinion de trente cinq, qu'on dit estre d'Aristote. Platon ne veut pas qu'on se marie avant les trente; mais il a raison de se mocquer de ceux qui font les oeuvres de mariage après cinquante cinq; et condamne leur engeance indigne d'aliment et de vie. Thales y donna les plus vrayes bornes, qui, jeune, respondit à sa mere le pressant de se marier, qu'il n'estoit pas temps; et, devenu sur l'aage, qu'il n'estoit plus temps. Il faudroit refuser l'opportunité à toute action importune. Les anciens Gaulois estimoient à extreme reproche d'avoir eu accointance de femme avant l'aage de vingt ans, et recommandoient singulierement aux hommes qui se vouloient dresser pour la guerre, de conserver bien avant en l'aage leur pucellage, d'autant que les courages s'amolissent et divertissent par l'accouplage des femmes.

Ma hor congiunto à giovinetta sposa,
Lieto homai de' figli, era invilito
Ne gli affetti di padre e di marito.

L'histoire grecque remarque de Jecus Tarentin, de Chryso, d'Astylus, de Diopompus et d'autres, que, pour maintenir leurs corps fermes au service de la course des jeux Olympiques, de la palestrine et autres exercices, ils se privarent, autant que leur dura ce soin, de toute sorte d'acte Venerien. Muleasses, Roy de Thunes, celuy que l'empereur Charles 5 remit en son estat, reprochoit la memoire de son pere, pour son hantise aveq ses femmes, et l'appeloit brède, effeminé, faiseur d'enfans. En certaine contrée des Indes Espaignolles, on ne permettoit aux hommes de se marier qu'après quarante ans, et si le permettoit-on aux filles à dix ans. Un gentil-homme qui a trente cinq ans, il n'est pas temps qu'il face place à son fils qui en a vingt: il est luy-mesme au train de paroistre et aux voyages des guerres et en la court de son Prince; il a besoin de ses pieces, et en doit certainement faire part, mais telle part qu'il ne s'oublie pas pour autruy. Et à celuy-là peut servir justement cette responce que

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les peres ont ordinairement en la bouche: Je ne me veux pas despouiller devant que de m'aller coucher. Mais un pere aterré d'années et de maux, privé, par sa foiblesse et faute de santé, de la commune societé des hommes, il se faict tort et aux siens de couver inutilement un grand tas de richesses. Il est assez en estat, s'il est sage, pour avoir desir de se [0161v] despouiller pour se coucher: non pas jusques à la chemise, mais jusques à une robbe de nuict bien chaude; le reste des pompes, dequoy il n'a plus que faire, il doibt en estrener volontiers ceux à qui, par ordonnance naturelle, cela doit appartenir. C'est raison qu'il leur en laisse l'usage, puis que nature l'en prive: autrement, sans doubte, il y a de la malice et de l'envie. La plus belle des actions de l'Empereur Charles cinquiesme fut celle-là à l'imitation d'aucuns anciens de son qualibre, d'avoir sçeu reconnoistre que la raison nous commande assez de nous dépouiller, quand nos robes nous chargent et empeschent; et de nous coucher, quand les jambes nous faillent. Il resigna ses moyens, grandeur et puissance, à son fils, lors qu'il sentit defaillir en soy la fermeté et la force pour conduire les affaires avec la gloire qu'il y avoit acquise.

Solve senescentem mature sanus equum, ne
Peccet ad extremum ridendus, et ilia ducat.

Cette faute de ne se sçavoir reconnoistre de bonne heure, et ne sentir l'impuissance et extreme alteration que l'aage apporte naturellement et au corps et à l'ame, qui, à mon opinion, est égale (si l'ame n'en a plus de la moitié), a perdu la reputation de la plus part des grands hommes du monde. J'ay veu de mon temps et connu familierement des personnages de grande authorité, qu'il estoit bien aisé à voir estre merveilleusement descheus de cette ancienne suffisance que je connoissois par la reputation qu'ils en avoient acquise en leurs meilleurs ans. Je les eusse, pour leur honneur, volontiers souhaitez retirez en leur maison à leur aise et deschargez des occupations publiques et guerrieres, qui n'estoient plus pour leurs epaules. J'ay autrefois esté privé en la maison d'un gentil-homme veuf et fort vieil, d'une vieillesse toutefois assez verte. Cettuy-cy avoit plusieurs filles à marier et un fils desjà en aage de paroistre: cela chargeoit sa maison de plusieurs despences et visites [0162] estrangieres, à quoy il prenoit peu de plaisir, non seulement pour le soin de l'espargne, mais encore plus pour avoir, à cause de l'aage, pris une forme de vie fort esloignée de la nostre. Je luy dy un jour un peu hardiment, comme j'ay accoustumé,

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qu'il luy sieroit mieux de nous faire place, et de laisser à son fils sa maison principale (car il n'avoit que celle-là de bien logée et accommodée), et se retirer en une sienne terre voisine, où personne n'apporteroit incommodité à son repos, puis qu'il ne pouvoit autrement eviter nostre importunité, veu la condition de ses enfans. Il m'en creut depuis, et s'en trouva bien. Ce n'est pas à dire qu'on leur donne par telle voye d'obligation, de laquelle on ne se puisse plus desdire. Je leur lairrois, moy qui suis à mesme de jouer ce rolle, la jouyssance de ma maison et de mes biens, mais avec liberté de m'en repentir, s'ils m'en donnoient occasion. Je leur en lairrois l'usage, par ce qu'il ne me seroit plus commode; et, de l'authorité des affaires en gros, je m'en reserverois autant qu'il me plairoit,

ayant tousjours jugé que ce doit estre un grand contentement à un pere vieil, de mettre luy-mesme ses enfans en train du gouvernement de ses affaires, et de pouvoir pendant sa vie contreroller leurs deportemens, leur fournissant d'instruction et d'advis suyvant l'experience qu'il en a, et d'acheminer luy mesme l'ancien honneur et ordre de sa maison en la main de ses successeurs, et se respondre par là des esperances qu'il peut prendre de leur conduite à venir. Et, pour cet effect, je ne voudrois pas fuir leur compaignie; je voudroy les esclairer de pres, et jouyr, selon la condition de mon aage, de leur allegresse et de leurs festes. Si je ne vivoy parmi eux (comme je ne pourroy sans offencer leur assemblée par le chagrin de mon aage et la subjection de mes maladies, et sans contraindre aussi et forcer les reigles et façons de vivre que j'auroy lors), je voudroy au moins [0162v] vivre pres d'eux en un quartier de ma maison, non pas le plus en parade, mais le plus en commodité. Non comme je vy, il y a quelques années, un Doyen de Saint Hilaire de Poictiers, rendu à telle solitude par l'incommodité de sa melancholie, que, lors que j'entray en sa chambre, il y avoit vingt et deux ans qu'il n'en estoit sorty un seul pas; et si avoit toutes ses actions libres et aysées, sauf un reume qui luy tomboit sur l'estomac. A peine une fois la sepmaine vouloit-il permettre que aucun entrast pour le voir: il se tenoit tousjours enfermé par le dedans de sa chambre, seul, sauf qu'un valet luy apportoit une fois le jour à manger, qui ne faisoit qu'entrer et sortir. Son occupation estoit se promener et lire quelque livre (car il connoissoit aucunement les lettres), obstiné au demeurant de mourir en cette démarche, comme il fit bien tost après. J'essayeroy, par une douce conversation de nourrir en mes enfans une vive amitié et bienveillance non feinte en mon endroict, ce qu'on gaigne aiséement en une nature bien née: car si ce sont bestes furieuses comme nostre siecle en produit à foison, il les faut hayr et fuyr pour telles. Je veux mal à cette coustume d'interdire aux enfans l'appellation paternelle

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et leur en enjoindre un' estrangere, comme plus reverentiale, nature n'aiant volontiers pas suffisamment pourveu à nostre authorité; nous appelons Dieu tout-puissant pere, et desdaignons que noz enfans nous en appellent. C'est aussi injustice et folie de priver les enfans qui sont en aage de la familiarité des peres, et vouloir maintenir en leur endroict une morgue austere et desdaigneuse, esperant par là les tenir en crainte et obeissance. Car c'est une farce tres-inutile qui rend les peres ennuieux aux enfans et, qui pis est, ridicules. Ils ont la jeunesse et les forces en la main, et par consequent le vent et la faveur du monde; et reçoivent avecques mocquerie ces mines fieres et tyranniques d'un homme qui n'a plus de sang ny au coeur ny aux veines, vrais espouvantails de cheneviere. Quand je pourroy me faire craindre, j'aimeroy encore mieux me faire aymer. Il y a tant de sortes de deffauts en la vieillesse, tant d'impuissance; elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest qu'elle puisse faire, c'est l'affection et amour [0163] des siens: le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes. J'en ay veu quelqu'un duquel la jeunesse avoit esté tres-imperieuse. Quand c'est venu sur l'aage, quoy qu'il le passe sainement ce qui se peut, il frappe, il mord, il jure, le plus tempestatif maistre de France; il se ronge de soing et de vigilance: tout cela n'est qu'un bastelage auquel la famille mesme conspire; du grenier, du celier, voire et de sa bource, d'autres ont la meilleure part de l'usage, cependant qu'il en a les clefs en sa gibessiere, plus cherement que ses yeux. Cependant qu'il se contente de l'espargne et chicheté de sa table, tout est en desbauche en divers reduicts de sa maison, en jeu et en despence, et en l'entretien des comptes de sa veine cholere et pourvoyance. Chacun est en sentinelle contre luy. Si, par fortune, quelque chetif serviteur s'y adonne, soudain il luy est mis en soupçon: qualité à laquelle la vieillesse mord si volontiers de soy-mesme. Quant de fois s'est il vanté à moy de la bride qu'il donnoit aux siens, et exacte obeïssance et reverence qu'il en recevoit; combien il voyoyt cler en ses affaires,

Ille solus nescit omnia.

Je ne sache homme qui peut aporter plus de parties et naturelles et acquises, propres à conserver la maistrise, qu'il faict; et si en est descheu comme un enfant. Partant l'ay-je choisi, parmy plusieurs telles conditions que je cognois, comme plus exemplaire. Ce seroit matière à une question scholastique, s'il est ainsi mieux, ou autrement. En presence, toutes choses luy cedent. Et laisse-on ce vain

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cours à son authorité, qu'on ne luy resiste jamais: on le croit, on le craint, on le respecte tout son saoul. Donne-il congé à un valet, il plie son pacquet, le voilà parti; mais hors de devant luy seulement. Les pas de la vieillesse sont si lents, les sens si troubles, qu'il vivra et fera son office en mesme maison, un an, sans estre apperceu. Et quand la saison en est, on faict venir des lettres lointaines, piteuses, suppliantes, pleines de promesse de mieux faire, par où on le remet en grâce. Monsieur faict-il quelque marché ou quelque despesche qui desplaise? on la supprime, forgeant tantost apres assez de causes pour excuser la faute d'execution ou de responce. Nulles lettres estrangeres ne luy estants premierement apportées, il ne void que celles qui semblent commodes à sa science. Si, par cas d'adventure, il les saisit, ayant en coustume de se reposer sur certaine personne de les luy lire, on y trouve sur le champ ce qu'on veut; et faict-on à tous coups que tel luy demande pardon qui l'injurie par mesme lettre. Il ne void en fin ses affaires que par une image disposée et desseignée et satisfactoire le plus qu'on peut, pour n'esveiller son chagrin et son courroux. J'ay veu, souz des figures differentes, assez d'oeconomies longues, constantes, de tout pareil effect. Il est tousjours proclive aux femmes de disconvenir à leurs maris: Elles saisissent à deux mains toutes couvertures de leur contraster; la premiere excuse leur sert de planiere justification. J'en ay veu qui desrobboit gros à son mary pour, disoit-elle à son confesseur, faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez-vous à cette relligieuse dispensation' Nul maniement leur semble avoir assez de dignité, s'il vient de la concession du mary. Il faut qu'elles l'usurpent ou finement ou fierement, et tousjours injurieusement, pour luy donner de la grace et de l'authorité. Comme en mon propos, quand c'est contre un pauvre vieillard, et pour des enfans, lors empouignent elles ce titre, et en servent leur passion avec gloire; et, comme en un commun servage, monopolent facilement contre sa domination et gouvernement. Si ce sont masles, grands et fleurissans, ils subornent aussi incontinant, ou par force ou par faveur, et maistre d'Hostel et receveur, et tout le reste. Ceux qui n'ont ny femme ny fils, tombent en ce malheur plus difficilement, mais plus cruellement aussi et indignement. Le vieux Caton disoit en son temps, qu'autant de valets, autant d'ennemis. Voyez si, selon la distance de la pureté de son siecle au nostre, il ne nous a pas voulu advertir que femme, fils et valet, autant d'ennemis à nous. Bien sert à la decrepitude de nous fournir le doux benefice d'inapercevance et d'ignorance et facilité à

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nous [0163v] laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit ce de nous, mesme en ce temps où les Juges qui ont à decider nos controverses, sont communément partisans de l'enfance et interessez? Au cas que cette pipperie m'eschappe à voir, au moins ne m'eschappe-il pas, à voir que je suis très pippable. Et aura l'on jamais assez dict de quel pris est un amy, et de combien autre chose que ces liaisons civiles? L'image mesme que j'en voys aux bestes, si pure, aveq quelle religion je la respecte' Si les autres me pippent, au moins ne me pippe je pas moy mesmes à m'estimer capable de m'en garder, ny à me ronger la cervelle pour m'en rendre. Je me sauve de telles trahisons en mon propre giron, non par une inquiete et tumultuaire curiosité, mais par diversion plustost et resolution. Quand j'oy reciter l'estat de quelqu'un, je ne m'amuse pas à luy; je tourne incontinent les yeux à moy, voir comment j'en suis. Tout ce qui le touche, me regarde. Son accident m'advertit et m'esveille de ce costé là. Tous les jours et à toutes heures, nous disons d'un autre ce que nous dirions plus proprement de nous, si nous sçavions replier aussi bien qu'estendre nostre consideration. Et plusieurs autheurs blessent en cette maniere la protection de leur cause, courant temerairement en avant à l'encontre de celle qu'ils attaquent, et lanceant à leurs ennemis des traits propres à leur estre relancez. Feu Monsieur le Mareschal de Monluc, ayant perdu son fils qui mourut en l'Isle de Maderes, brave gentil'homme à la verité et de grande esperance, me faisoit fort valoir, entre ses autres regrets, le desplaisir et creve-coeur qu'il sentoit de ne s'estre jamais communiqué à luy; et, sur cette humeur d'une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de gouster et bien connoistre son fils, et aussi de luy declarer l'extreme amitié qu'il luy portoit et le digne jugement qu'il faisoit de sa vertu. Et ce pauvre garçon, disoit-il, n'a rien veu de moy qu'une contenance refroignée et pleine de mespris, et a emporté cette creance que je n'ay sçeu ny l'aymer, ny l'estimer selon son merite. A qui gardoy-je à découvrir cette singuliere affection que je luy portoy dans mon ame? estoit ce pas luy qui en devoit avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contraint et geiné pour maintenir ce vain masque; et y ay perdu le plaisir de sa conversation, et sa volonté quant et quant, qu'il ne me peut avoir portée autre que bien froide, n'ayant jamais reçeu de moy que rudesse, ny senti qu'une façon tyrannique.

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Je trouve que cette plainte estoit bien prise et raisonnable: car, comme je sçay par une trop certaine experience, il n'est aucune si douce consolation en la perte de nos amis que celle que nous aporte la science de n'avoir rien oublié à leur dire et d'avoir eu avec eux une parfaite et entiere communication. Je m'ouvre aux miens--tant que je puis;--et leur signifie tres-volontiers l'estat de ma volonté et de mon jugement envers eux, comme envers un chacun. Je me haste de me produire et de me presenter: car je ne veux pas qu'on s'y mesconte, à quelque part que ce soit. Entre autres coustumes particulieres qu'avoyent nos anciens Gaulois, à ce que dit [0164] Caesar, cettecy en estoit: que les enfans ne se presentoyent aus peres, ny s'osoient trouver en public en leur compaignie, que lors qu'ils commençoyent à porter les armes, comme s'ils vouloyent dire que lors il estoit aussi saison que les peres les receussent en leur familiarité et accointance. J'ai veu encore une autre sorte d'indiscretion en aucuns peres de mon temps, qui ne se contentent pas d'avoir privé pendant leur longue vie leurs enfans de la part qu'ils devoyent avoir naturellement en leurs fortunes, mais laissent encore apres eux à leurs femmes cette mesme authorité sur tous leurs biens, et loy d'en disposer à leur fantasie. Et ay connu tel Seigneur, des premiers officiers de nostre couronne, ayant par esperance de droit à venir plus de cinquante mille escus de rente, qui est mort necessiteux et accablé de debtes, aagé de plus de cinquante ans, sa mere en son extreme decrepitude jouyssant encore de tous ses biens par l'ordonnance du pere, qui avoit de sa part vécu pres de quatre vingt ans. Cela ne me semble aucunement raisonnable. Pourtant trouve je peu d'advancement à un homme de qui les affaires se portent bien, d'aller cercher une femme qui le charge d'un grand dot: il n'est point de debte estrangier qui aporte plus de ruyne aux maisons: mes predecesseurs ont communeement suyvy ce conseil bien à propos, et moy aussi. Mais ceux qui nous desconseillent les femmes riches, de peur qu'elles soyent moins traictables et recognoissantes, se trompent de faire perdre quelque reelle commodité pour une si frivole conjecture. A une femme desraisonnable il ne couste non plus de passer par dessus une raison que par dessus une autre. Elles s'ayment le mieux où elles ont plus de tort. L'injustice les alleche; comme les bonnes, l'honneur de leurs actions vertueuses: et en sont debonnaires

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d'autant plus qu'elles sont plus riches, comme plus volontiers et glorieusement chastes de ce qu'elles sont belles. C'est raison de laisser l'administration des affaires aux meres, pendant que les enfans ne sont pas en l'eage, selon les loix, pour en manier la charge; mais le pere les a bien mal nourris, s'il ne peut esperer qu'en cet aage là ils auront plus de sagesse et de suffisance que sa femme, veu l'ordinaire foiblesse du sexe. Bien seroit-il toutesfois, à la vérité, plus contre nature de faire dépendre les meres de la discretion de leurs enfans. On leur doit donner largement dequoy maintenir leur estat selon la condition de leur maison et de leur aage, d'autant que la necessité et l'indigence est beaucoup plus mal seante et mal-aisée à [0164v] supporter à elles qu'aux masles: il faut plustost en charger les enfans que la mere. En general la plus saine distribution de noz biens en mourant, me semble estre, les laisser distribuer à l'usage du païs. Les loix y ont mieux pensé que nous; et vaut mieux les laisser faillir en leur eslection que de nous hazarder temerairement de faillir en la nostre. Ils ne sont pas proprement nostres, puis que, d'une prescription civile et sans nous, ils sont destinez à certains successeurs. Et encore que nous ayons quelque liberté au-delà, je tiens qu'il faut une grande cause et bien apparente pour nous faire oster à un ce que sa fortune luy avoit acquis et à quoi la justice commune l'appelloit; et que c'est abuser contre raison de cette liberte, d'en servir noz fantasies frivoles et privées. Mon sort m'a fait grace de ne m'avoir presenté des occasions qui me peussent tenter, et divertir mon affection de la commune et legitime ordonnance. J'en voy envers qui c'est temps perdu d'employer un long soin de bons offices: un mot receu de mauvais biais efface le merite de dix ans. Heureux qui se trouve à point pour leur oindre la volonté sur ce dernier passage ! La voisine action l'emporte: non pas les meilleurs et plus frequens offices, mais les plus recens et presens font l'operation. Ce sont gens qui se jouent de leurs testaments comme de pommes ou de verges, à gratifier ou chastier chaque action de ceux qui y pretendent interest. C'est chose de trop longue suitte et de trop de poids pour estre ainsi promenée à chaque instant, et en laquelle les sages se plantent une fois pour toutes, regardans à la raison et observations publiques. Nous prenons un peu trop à coeur ces substitutions masculines. Et proposons une éternité ridicule à noz noms. Nous poisons aussi trop les vaines conjectures de l'advenir que nous donnent les esprits pueriles. A l'adventure eust on fait injustice de me deplacer de mon rang pour avoir esté le plus lourd et plombé, le plus long et desgouté en ma leçon, non

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seulement que tous mes freres, mais que tous les enfans de ma province, soit leçon d'exercice d'esprit, soit leçon d'exercice du corps. C'est follie de faire des triages extraordinaires sur la foy de ces divinations ausquelles nous sommes si souvent trompez. Si on peut blesser cette regle et corriger les destinées aux chois qu'elles ont faict de noz heritiers, on le peut avec plus d'apparence en consideration de quelque remarquable et enorme difformité corporelle, vice constant, inamandable, et, selon nous grands estimateurs de la beauté, d'important prejudice. Le plaisant dialogue du legislateur de Platon avec ses citoyens fera honneur à ce passage: Comment donc, disent-ils, sentans leur fin prochaine, ne pourrons nous point disposer de ce qui est à nous à qui il nous plaira? O dieux, quelle cruauté qu'il ne nous soit loisible, selon que les nostres nous auront servy en noz maladies, en nostre vieillesse, en nos affaires, de leur donner plus et moins selon noz fantasies ! A quoi le legislateur respond en cette maniere: Mes amis, qui avez sans doubte bien tost à mourir, il est malaisé et que vous vous cognoissiez, et que vous cognoissiez ce qui est à vous, suivant l'inscription Delphique. Moy qui fay les loix, tiens que ny vous n'estes à vous, ny n'est à vous, ce que vous jouyssez. Et vos biens et vous estes à vostre famille, tant passée que future. Mais encore plus sont au public et vostre famille et voz biens. Parquoy, si quelque flatteur en vostre vieillesse ou en vostre maladie, ou quelque passion vous sollicite mal à propos de faire testement injuste, je vous en garderay. Mais, ayant respect et à l'interest universel de la cité et à celuy de vostre famille, j'establiray des loix et feray sentir, comme de raison, que la commodité particulière doit ceder à la commune. Allez vous en doucement et de bonne voglie où l'humaine necessité vous appelle. C'est à moy, qui ne regarde pas l'une chose plus que l'autre, qui, autant que je puis, me soingne du general, d'avoir soin de ce que vous laissez. Revenant à mon propos, il me semble, je ne sçay comment, qu'en toutes façons la maistrise n'est aucunement deue aux femmes sur des hommes, sauf la maternelle et naturelle, si ce n'est pour le chatiment de ceux qui, par quelque humeur fievreuse, se sont volontairement soubmis à elles; mais cela ne touche point les vieilles, dequoy nous parlons icy. C'est l'apparence de cette consideration qui nous a fait forger et donner pied si volontiers à cette loy, que nul ne veit onques, qui prive les femmes de la succession de cette couronne; et n'est guiere Seigneurie au monde où elle ne s'allegue, comme icy, par une vray-semblance de raison qui l'authorise; mais la fortune luy a donné plus de credit en certains lieux

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qu'aux autres. Il est dangereux de laisser à leur jugement la dispensation de nostre succession, selon le chois qu'elles feront des enfans, qui est à tous les coups inique et fantastique. Car cet appetit desreglé et goust malade qu'elles ont au temps de leurs groisses, elles l'ont en l'ame en tout temps. Communement on les void s'adonner aux plus foibles et malotrus, ou à ceux, si elles en ont, qui leur pendent encores au col. Car, n'ayant point assez de force de discours pour choisir et embrasser ce qui le vaut, elles se laissent plus volontiers aller où les impressions de nature sont plus seules; comme les animaux, qui n'ont cognoissance de leurs petits, que pendant qu'ils tiennent à leur mamelle. Au demeurant, il est aisé à voir par experience que cette affection naturelle, à qui nous donnons tant d'authorité, a les racines bien foibles. Pour un fort legier profit, nous arrachons tous les jours leurs propres enfans d'entre les bras des meres, et leur faisons prendre les nostres en charge; nous leur faisons abandonner les leurs à quelque chetive nourrisse à qui nous ne voulons pas commettre les [0165] nostres, ou à quelque chevre: leur defandant, non seulement de les alaiter, quelque dangier qu'ils en puissent encourir, mais encore d'en avoir aucun soin, pour s'employer du tout au service des nostres. Et voit on, en la plus part d'entre elles, s'engendrer bien tost par accoustumance un' affection bastarde, plus vehemente que la naturelle, et plus grande sollicitude de la conservation des enfans empruntez que des leurs propres. Et ce que j'ay parlé des chevres, c'est d'autant qu'il est ordinaire autour de chez moy de voir les femmes de vilage, lors qu'elles ne peuvent nourrir les enfans de leurs mamelles, appeller des chevres à leurs secours; et j'ay à cette heure deux laquays qui ne tetterent jamais que huict jours laict de femme. Ces chevres sont incontinant duites à venir alaitter ces petits enfans, reconoissent leur voix quand ils crient, et y accourent: si on leur en presente un autre que leur nourrisson, elles le refusent; et l'enfant en faict de mesmes d'une autre chevre. J'en vis un, l'autre jour, à qui on osta la sienne, parce que son pere ne l'avoit qu'empruntée d'un sien voisin: il ne peut jamais s'adonner à l'autre qu'on luy presenta, et mourut sans doute de faim. Les bestes alterent et abastardissent aussi aiséement que nous l'affection naturelle. Je croy qu'en ce que recite Herodote de certain destroit de la Lybie, qu'on s'y mesle aux femmes indifferemment, mais que l'enfant, ayant force de marcher, trouve son pere celuy vers lequel, en la presse, la naturelle inclination porte ses premiers pas, il y a souvent du mesconte. Or, à considerer cette simple occasion d'aymer nos enfans pour les avoir engendrez, pour laquelle nous les appellons autres nous mesmes, il semble qu'il y ait bien une autre production venant de nous, qui ne soit

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pas de moindre recommandation: car ce que nous engendrons par l'ame, les enfantemens de nostre esprit, de nostre courage et suffisance, sont produicts par une plus noble partie que la corporelle, et sont plus nostres; nous sommes pere et mere ensemble en cette generation; ceux cy nous coustent bien plus cher, et nous apportent plus d'honeur, s'ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres enfans est beaucoup plus leur que nostre; la part que nous y avons est bien [0165v] legiere; mais de ceux cy toute la beauté, toute la grace et pris est nostre. Par ainsin, ils nous representent et nous rapportent bien plus vivement que les autres. Platon adjouste que ce sont icy des enfans immortels, qui immortalisent leurs peres, voire et les deïfient, comme à Lycurgus, à Solon, à Minos. Or, les Histoires estant pleines d'exemples de cette amitié commune des peres envers les enfans, il ne m'a pas semblé hors de propos d'en tirer aussi quelcun de cette cy. Heliodorus, ce bon Evesque de Tricea, ayma mieux perdre la dignité, le profit, la devotion d'une prelature si venerable, que de perdre sa fille, fille qui dure encore, bien gentille, mais à l'adventure pourtant un peu trop curieusement et mollement goderonnée pour fille ecclesiastique et sacerdotale, et de trop amoureuse façon. Il y eut un Labienus à Rome, personnage de grande valeur et authorité, et, entre autres qualitez, excellent en toute sorte de literature, qui estoit, ce croy-je, fils de ce grand Labienus, le premier des capitaines qui furent soubs Caesar en la guerre des Gaules, et qui, depuis, s'estant jetté au party du grand Pompeius, s'y maintint si valeureusement jusques à ce que Caesar le deffit en Espaigne. Ce Labienus dequoy je parle, eust plusieurs envieux de sa vertu, et, comme il est vray semblable, les courtisans et favoris des Empereurs de son temps pour ennemis de sa franchise et des humeurs paternelles qu'il retenoit encore contre la tyrannie, desquelles il est croyable qu'il avoit teint ses escrits et ses livres. Ses adversaires poursuivirent devant le magistrat à Rome, et obtindrent de faire condamner plusieurs siens ouvrages, qu'il avoit mis en lumiere, à estre bruslés. Ce fut par luy que commença ce nouvel exemple de peine, qui, dépuis, fut continué à Rome à plusieurs autres, de punir de mort les escrits mesmes et les estudes. Il n'y avoit point assez de moyen et matiere de cruauté, si nous n'y meslions des choses que nature a exemptées de tout sentiment et de toute souffrance, comme la reputation et les inventions de nostre esprit, et si nous n'alions communiquer les maux corporels aux disciplines et monumens des Muses. Or Labienus ne peut souffrir cette perte, ny de survivre à cette sienne si chere geniture; il se fit porter

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et enfermer tout vif dans le monument de ses ancestres, là où il pourveut tout d'un train à se tuer et à s'enterrer ensemble. Il est malaisé de montrer aucune autre plus vehemente affection paternelle que celle là. Cassius [0166] Severus, homme tres-eloquent et son familier, voyant brusler ses livres, crioit que, par mesme sentence, on le devoit quant et quant condamner à estre bruslé tout vif: car il portoit et conservoit en sa memoire ce qu'ils contenoient. Pareil accident advint à Greuntius Cordus, accusé d'avoir en ses livres loué Brutus et Cassius. Ce senat vilain, servile et corrompu, et digne d'un pire maistre que Tibere, condamna ses escripts au feu; il fut content de faire compaignie à leur mort, et se tua par abstinence de manger. Le bon Lucanus estant jugé par ce coquin de Neron, sur les derniers traits de sa vie, comme la pluspart du sang fut desjà escoulé par les veines des bras qu'il s'estoit faictes tailler à son medecin pour mourir, et que la froideur eut saisi les extremitez de ses membres et commençat à approcher des parties vitales, la derniere chose qu'il eut en sa memoire, ce furent aucuns des vers de son livre de la guerre de Pharsale, qu'il recitoit; et mourut ayant cette derniere voix en la bouche. Cela, qu'estoit ce qu'un tendre et paternel congé qu'il prenoit de ses enfans, representant les a-dieux et les estroits embrassemens que nous donnons aux nostres en mourant, et un effet de cette naturelle inclination qui r'appelle en nostre souvenance, en cette extremité, les choses que nous avons eu les plus cheres pendant nostre vie? Pensons nous qu'Epicurus qui, en mourant, tourmenté, comme il dit, des extremes douleurs de la colique, avoit toute sa consolation en la beauté de sa doctrine qu'il laissoit au monde, eut receu autant de contentement d'un nombre d'enfans bien nais et bien eslevez, s'il en eust eu, comme il faisoit de la production de ses riches escrits? et que, s'il eust esté au chois de laisser apres luy un enfant contrefaict et mal nay, ou un livre sot et inepte, il ne choisit plustost, et non luy seulement, mais tout homme de pareille suffisance, d'encourir le premier mal'heur que l'autre? Ce seroit à l'adventure impieté en Sainct Augustin [0166v] (pour exemple) si d'un costé on luy proposoit d'enterrer ses escrits, dequoy nostre religion reçoit un si grand fruit, ou d'enterrer ses enfans, au cas qu'il en eut, s'il n'aimoit mieux enterrer ses enfans. Et je ne sçay si je n'aimerois pas mieux beaucoup en avoir produict ung, parfaictement bien formé, de l'acointance des muses, que de l'acointance de ma femme. A cettuy-cy, tel qu'il est, ce que je donne, je le donne purement et irrevocablement, comme on donne aux enfans corporels: ce peu de bien

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que je luy ay faict, il n'est plus en ma disposition; il peut sçavoir assez de choses que je ne sçay plus, et tenir de moy ce que je n'ay point retenu et qu'il faudroit que, tout ainsi qu'un estranger, j'empruntasse de luy, si besoin m'en venoit. Il est plus riche que moy, si je suis plus sage que luy. Il est peu d'hommes addonez à la poesie, qui ne se gratifiassent plus d'estre peres de l'Eneide que du plus beau garçon de Rome, et qui ne souffrissent plus aiséement l'une perte que l'autre. Car, selon Aristote, de tous les ouvriers, le poete nomméement est le plus amoureux de son ouvrage. Il est malaisé à croire qu'Epaminondas, qui se vantoit de laisser pour toute posterité des filles qui feroyent un jour honneur à leur pere (c'estoyent les deux nobles victoires qu'il avoit gaigné sur les Lacedemoniens), eust volontiers consenty à échanger celles là aux plus gorgiases de toute la Grece, ou que Alexandre et Caesar ayent jamais souhaité d'estre privez de la grandeur de leurs glorieux faicts de guerre, pour la commodité d'avoir des enfans et heritiers, quelques parfaits et accompliz qu'ils peussent estre; voire je fay grand doubte que Phidias, ou autre excellent statuere, aymat autant la conservation et la durée de ses enfans naturels, comme il feroit d'une image excellente qu'avec long travail et estude il auroit parfaite selon l'art. Et, quant à ces passions vitieuses et furieuses qui ont eschauffé quelque fois les peres à l'amour de leurs filles, ou les meres envers leurs fils, encore s'en trouve il de pareilles en cette autre sorte de parenté: tesmoing ce que l'on recite de Pygmalion, qui, ayant basty une statue de femme de beauté singuliere, il devint si éperduement espris de l'amour forcené de ce sien ouvrage, qu'il falut qu'en faveur de sa rage les dieux la luy vivifiassent,

Tentatum mollescit ebur, positoque rigore
Subsedit digitis.


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Chapitre 09

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Des Armes des Parthes

C'est une façon vitieuse de la noblesse de nostre temps, et pleine de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d'une extreme necessité, et s'en descharger aussi tost qu'il y a tant soit peu d'apparence que le danger soit esloigné. D'où il survient plusieurs desordres. Car, chacun criant et courant à ses armes sur le point de la charge, les uns sont à lasser encore leur cuirasse, que leurs compaignons sont desjà rompus. Nos peres donnoient leur salade, leur lance et leurs gantelets à porter, et n'abandonnoient le reste de leur equippage, tant que la courvée duroit. Nos trouppes sont à cette heure toutes troublées et difformées par la confusion du bagage et des valets, qui ne peuvent esloigner leurs maistres à cause de leurs armes. Tite-Live, parlant des nostres: Intolerantissima laboris corpora vix arma humeris gerebant.

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Plusieurs nations vont encore et alloient anciennement à la guerre sans se couvrir; ou se couvroient d'inutiles defances,

Tegmina queis capitum raptus de subere cortex.

Alexandre, le plus hazardeux capitaine qui fut jamais, s'armoit fort rarement. Et ceux d'entre nous qui les mesprisent, n'empirent pour cela de guiere leur marché. S'il se voit quelqu'un tué par le defaut d'un harnois, il n'en est guiere moindre nombre que l'empeschement des armes a fait perdre, engagés sous leur pesanteur, ou froissez et rompus, ou par un contre-coup, ou autrement. Car il semble, à la vérité, à voir le poix des nostres et leur espesseur, que nous ne cherchons qu'à nous deffendre; et en sommes plus chargez que couvers. Nous avons assez à faire à en soutenir le fais, entravez et contraints, comme si nous n'avions à combattre que du choq de nos armes, et comme si nous n'avions pareille obligation à les deffendre [
0167v] que elles ont à nous. Tacitus peint plaisamment des gens de guerre de nos anciens Gaulois, ainsin armez pour se maintenir seulement, n'ayans moyen ny d'offencer, ny d'estre offencez, ny de se relever abbatus. Lucullus, voyant certains hommes d'armes Medois qui faisoient front en l'armée de Tigranes, poisamment et malaiséement armez, comme dans une prison de fer, print de là opinion de les deffaire aiséement, et par eux commença sa charge et sa victoire. Et, à présent que nos mosquetaires sont en credit, je croy que l'on trouvera quelque invention de nous emmurer pour nous en garentir, et nous faire trainer à la guerre enfermez dans des bastions, comme ceux que les antiens faisoient porter à leurs elephans. Cette humeur est bien esloignée de celle du jeune Scipion, lequel accusa aigrement ses soldats de ce qu'ils avoient semé des chaussetrapes soubs l'eau, à l'endroit du fossé par où ceux d'une ville qu'il assiegeoit, pouvoient faire des sorties sur luy: disant que ceux qui assailloient, devoient penser à entreprendre, non pas à craindre, et craignant avec raison que cette provision endormist leur vigilance à se garder. Il dict aussi à un jeune homme, qui luy faisoit montre de son beau bouclier: Il est vrayement beau, mon fils; mais un soldat Romain doit avoir plus de fiance en sa main dextre qu'en la gauche. Or il n'est que la coustume qui nous rende insupportable la charge de nos armes:

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L'husbergo in dosso haveano, e l'elmo in testa,
Dui di quelli guerrier, de i quali io canto.
Ne notte o di, doppo ch'entraro in questa
Stanza, gli haveano mai mesi da canto,
Che facile a portar comme la vesta
Era lor, perche in uso l'avean tanto.

L'empereur Caracalla alloit par païs, à pied, armé de toutes pieces, conduisant son armée. Les pietons Romains portoient non seulement le morrion, l'espée et l'escu (car, quant aux armes, dit Cicero, ils estoient si accoustumez à les avoir sur le dos qu'elles ne les empeschoient non [0168] plus que leurs membres: arma enim membra militis esse dicunt mais quant et quant encore ce qu'il leur falloit de vivres pour quinze jours, et certaine quantité de paux pour faire leurs rempars, jusques à soixante livres de poix. Et les soldats de Marius, ainsi chargez, estoient duits à faire cinq lieues en cinq heures, et six, s'il y avoit haste. Leur discipline militaire estoit beaucoup plus rude que la nostre; aussi produisoit elle de bien autres effects. Ce traict est merveilleux à ce propos, qu'il fut reproché à un soldat Lacedemonien qu'estant à l'expedition d'une guerre on l'avoit veu soubs le couvert d'une maison. Ils estoient si durcis à la peine, que c'estoit honte d'estre veu soubs un autre toict que celuy du ciel, quelque temps qu'il fit. Le jeune Scipion, reformant son armée en Hespaigne, ordonna à ses soldats de ne manger que debout et rien de cuit. Nous ne menerions guiere loing nos gens à ce pris là. Au demeurant, Marcellinus, homme nourry aux guerres Romaines, remerque curieusement la façon que les Parthes avoyent de s'armer, et la remerque d'autant qu'elle estoit esloignée de la Romaine. Ils avoient, dit-il, des armes tissues en maniere de petites plumes, qui n'empeschoient pas le mouvement de leur corps: et si estoient si fortes que nos dards rejalissoient, venant à les hurter (ce sont les escailles dequoy nos ancestres avoient fort accoustumé de se servir). Et en un autre lieu: Ils avoient, dict-il, leurs chevaux forts et roydes, couverts de gros cuir; et eux estoient armez, de cap à pied, de grosses lames de fer, rengées de

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tel artifice qu'à l'endroit des jointures des membres elles [0168v] prestoient au mouvement. On eust dict que c'estoient des hommes de fer: car ils avoient des accoustremens de teste si proprement assis, et representans au naturel la forme et parties du visage, qu'il n'y avoit moyen de les assener que par des petits trous ronds qui respondoient à leurs yeux, leur donnant un peu de lumiere, et par des fentes qui estoient à l'endroict des naseaux, par où ils prenoient assez malaisément halaine.

Flexilis inductis animatur lamina membris,
Horribilis visu; credas simulachra moveri
Ferrea, cognatoque viros spirare metallo.
Par vestitus equis; ferrata fronte minantur,
Ferratosque movent, securi vulneris, armos.

Voilà une description qui retire bien fort à l'equippage d'un homme d'armes François, à tout ses bardes. Plutarque dit que Demetrius fit faire pour luy et pour Alcinus, le premier homme de guerre qui fut au pres de luy, à chacun un harnois complet du poids de six vingts livres, là où les communs harnois n'en pesoient que soixante.

Chapitre 10

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Des Livres

Je ne fay point de doute qu'il ne m'advienne souvent de parler de choses qui sont mieus traictées chez les maistres du mestier, et plus veritablement. C'est icy purement l'essay de mes facultez naturelles, et nullement des acquises; et qui me surprendra d'ignorance, il ne fera rien contre moy, car à peine respondroy-je à autruy de mes discours, qui ne m'en responds point à moy; ny n'en suis satisfaict. Qui sera en cherche de science, si la pesche où elle se loge: il n'est rien dequoy je face moins de profession. Ce sont icy mes fantasies, par lesquelles je ne tasche point à donner à connoistre les choses, mais moy: elles [0169] me seront à l'adventure connuez un jour, ou l'ont autresfois esté, selon que la fortune

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m'a peu porter sur les lieux où elles estoient esclaircies. Mais il ne m'en souvient plus. Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de nulle retention. Ainsi je ne pleuvy aucune certitude, si ce n'est de faire connoistre jusques à quel poinct monte, pour cette heure, la connoissance que j'en ay. Qu'on ne s'attende pas aux matieres, mais à la façon que j'y donne. Qu'on voye, en ce que j'emprunte, si j'ay sçeu choisir de quoy rehausser mon propos. Car je fay dire aux autres ce que je ne puis si bien dire, tantost par foiblesse de mon langage, tantost par foiblesse de mon sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les poise. Et si je les eusse voulu faire valoir par nombre, je m'en fusse chargé deux fois autant. Ils sont tous, ou fort peu s'en faut, de noms si fameux et anciens qu'ils me semblent se nommer assez sans moi. Ez raisons et inventions que je transplante en mon solage et confons aux miennes, j'ay à escient ommis parfois d'en marquer l'autheur, pour tenir en bride la temerité de ces sentences hastives qui se jettent sur toute sorte d'escrits, notamment jeunes escrits d'hommes encore vivants, et en vulgaire, qui reçoit tout le monde à en parler et qui semble convaincre la conception et le dessein, vulgaire de mesmes. Je veux qu'ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu'ils s'eschaudent à injurier Seneque en moy. Il faut musser ma foiblesse souz ces grands credits. J'aimeray quelqu'un qui me sçache deplumer, je dy par clairté de jugement et par la seule distinction de la force et beauté des propos. Car moy, qui, à faute de memoire, demeure court? tous les coups à les trier, par cognoissance de nation, sçay tres-bien sentir, à mesurer ma portée, que mon terroir n'est aucunement capable d'aucunes fleurs trop riches que j'y trouve semées, et que tous les fruicts de mon creu ne les sçauroient payer.

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De cecy suis-je tenu de respondre, si je m'empesche moymesme, s'il y a de la vanité et vice en mes discours, que je ne sente poinct ou que je ne soye capable de sentir en me le representant. Car il eschape souvent des fautes à nos yeux, mais la maladie du jugement consiste à ne les pouvoir apercevoir lorsqu'un autre nous les descouvre. La science et la verité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi estre sans elles: voire la reconnoissance de l'ignorance est l'un des plus beaux et plus seurs tesmoignages de jugement que je trouve. Je n'ay point d'autre sergent de bande à ranger mes pieces que la fortune. A mesme que mes resveries se presentent, je les entasse; tantost elles se pressent en foule, tantost elles se trainent [0169v] à la file. Je veux qu'on voye mon pas naturel et ordinaire, ainsin detraqué qu'il est. Je me laisse aller comme je me trouve: aussi ne sont ce pas icy matieres qu'il ne soit pas permis d'ignorer, et d'en parler casuellement et temerairement. Je souhaiterois bien avoir plus parfaicte intelligence des choses, mais je ne la veux pas achepter si cher qu'elle couste. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement, ce qui me reste de vie. Il n'est rien pourquoy je me vueille rompre la teste, non pas pour la science, de quelque grand pris qu'elle soit. Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honneste amusement; ou, si j'estudie, je n'y cherche que la science qui traicte de la connoissance de moy mesmes, et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre:

Hac meus ad metas sudet oportet equus.

Les difficultez, si j'en rencontre en lisant, je n'en ronge pas mes ongles; je les laisse là, apres leur avoir fait une charge ou deux. Si je m'y plantois, je m'y perdrois, et le temps: car j'ay un esprit primsautier. Ce que je ne voy de la premiere charge, je le voy moins en m'y obstinant. Je ne fay rien sans gayeté; et la continuation et la contention trop ferme esblouit mon jugement, l'attriste et le lasse. Ma veue s'y confond et s'y dissipe. Il faut que je le retire et que je l'y remette à secousses: tout ainsi que, pour juger du lustre de l'escarlatte, on nous ordonne de passer les yeux par-dessus, en la parcourant à diverses veues, soudaines, reprinses, et reiterées. Si ce livre me fasche, j'en prens un autre; et ne m'y addonne qu'aux heures où l'ennuy de rien faire commence à me saisir. Je ne me prens

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guiere aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides; ny aux Grecs, par ce que mon jugement ne sçait pas faire ses besoignes d'une puerile et apprantisse intelligence. Entre les livres simplement plaisans, je trouve, des modernes, le Decameron de Boccace, Rabelays et les Baisers de Jean second, s'il les faut loger sous ce tiltre, [0170] dignes qu'on s'y amuse. Quant aux Amadis et telles sortes d'escrits, ils n'ont pas eu le credit d'arrester seulement mon enfance. Je diray encore cecy, ou hardiment ou temerairement, que cette vieille ame poisante ne se laisse plus chatouiller, non seulement à l'Arioste, mais encores au bon Ovide: sa facilité et ses inventions, qui m'ont ravy autresfois, à peine m'entretiennent elles à cette heure. Je dy librement mon advis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l'adventure ma suffisance, et que je ne tiens aucunement estre de ma jurisdiction. Ce que j'en opine, c'est aussi pour declarer la mesure de ma veue, non la mesure des choses. Quand je me trouve dégousté de l'Axioche de Platon, comme d'un ouvrage sans force, eu esgard à un tel autheur, mon jugement ne s'en croit pas: il n'est pas si sot de s'opposer à l'authorité de tant d'autres fameux jugemens anciens, qu'il tient ses regens et ses maistres, et avec lesquels il est plustost content de faillir. Il s'en prend à soy, et se condamne, ou de s'arrester à l'escorce, ne pouvant penetrer jusques au fons, ou de regarder la chose par quelque faux lustre. Il se contente de se garentir seulement du trouble et du desreiglement; quant à sa foiblesse, il la reconnoit et advoue volontiers. Il pense donner juste interpretation aux apparences que sa conception luy presente; mais elles sont imbecilles et imparfaictes. La plus part des fables d'Esope ont plusieurs sens et intelligences. Ceux qui les mythologisent, en choisissent quelque visage qui quadre bien à la fable; mais pour la pluspart, ce n'est que le premier visage et superficiel; il y en a d'autres plus vifs, plus essentiels et internes, ausquels ils n'ont sçeu penetrer: voylà comme j'en fay. Mais, pour suyvre ma route, il m'a tousjours semblé qu'en la poesie Vergile, Lucrece, Catulle et Horace tiennent de bien loing le premier rang: et signammant Vergile en ses Georgiques, que j'estime le plus [0170v] accomply ouvrage de la Poesie: à la comparaison duquel on peut reconnoistre aysément qu'il y a des endroicts de l'Aeneide ausquels l'autheur eut donné encore quelque tour de pigne, s'il en eut eu loisir. Et le cinquiesme livre en l'Aeneide me semble le plus parfaict. J'ayme aussi

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Lucain, et le practique volontiers: non tant pour son stile que pour sa valeur propre et verité de ses opinions et jugemens. Quant au bon Terence, la mignardise et les graces du langage Latin, je le trouve admirable à representer au vif les mouvemens de l'ame et la condition de nos meurs; à toute heure nos actions me rejettent à luy. Je ne le puis lire si souvent, que je n'y trouve quelque beauté et grace nouvelle. Ceux des temps voisins à Vergile se plaignoient dequoy aucuns luy comparoient Lucrece. Je suis d'opinion que c'est à la verité une comparaison inegale; mais j'ay bien à faire à me r'asseurer en cette creance, quand je me treuve attaché à quelque beau lieu de ceux de Lucrece. S'ils se piquoient de cette comparaison, que diroient ils de la bestise et stupidité barbaresque de ceux qui luy comparent à cette heure Arioste? et qu'en diroit Arioste luy-mesme?

O seclum insipiens et infacetum

J'estime que les anciens avoient encore plus à se plaindre de ceux qui apparioient Plaute à Terence (cettuy cy sent bien mieux son Gentilhomme), que Lucrece à Vergile. Pour l'estimation et preference de Terence, faict beaucoup que le pere de l'eloquence Romaine l'a si souvent en la bouche, et seul de son rang, et la sentence que le premier juge des poetes Romains donne de son compagnon. Il m'est souvent tombé en fantasie, comme en nostre temps, ceux qui se meslent de faire des comedies (ainsi que les Italiens, qui y sont assez heureux) employent trois ou quatre argumens de celles de Terence ou de Plaute pour en faire une des leurs. Ils entassent en une seule Comedie cinq ou six contes de Bocacce. Ce qui les faict ainsi se charger de matiere, c'est la deffiance qu'ils ont de se pouvoir soustenir de leurs propres graces: il faut qu'ils trouvent un corps où s'appuyer; et, n'ayant pas du leur assez dequoy nous arrester, ils veulent que le conte nous amuse. [0171] Il en va de mon autheur tout au contraire: les perfections et beautez de sa façon de dire nous font perdre l'appetit de son subject; sa gentillesse et sa mignardise nous retiennent par tout; il est par tout si plaisant,

liquidus puroque simillimus amni,

et nous remplit tant l'ame de ses graces que nous en oublions celles de sa fable.

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Cette mesme consideration me tire plus avant: je voy que les bons et anciens Poetes ont evité l'affectation et la recherche, non seulement des fantastiques elevations Espagnoles et Petrarchistes, mais des pointes mesmes plus douces et plus retenues, qui sont l'ornement de tous les ouvrages Poetiques des siècles suyvans. Si n'y a il bon juge qui les trouve à dire en ces anciens, et qui n'admire plus sans comparaison l'egale polissure et cette perpetuelle douceur et beauté fleurissante des Epigrammes de Catulle, que tous les esguillons dequoy Martial esguise la queue des siens. C'est cette mesme raison que je disoy tantost, comme Martial de soy, minus illi ingenio laborandum fuit, in cujus locum materia successerat. Ces premiers là, sans s'esmouvoir et sans se picquer, se font assez sentir: ils ont dequoy rire par tout, il ne faut pas qu'ils se chatouillent; ceux-cy ont besoing de secours estrangier: à mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur faut plus de corps. Ils montent à cheval parce qu'ils ne sont assez forts sur leurs jambes. Tout ainsi qu'en nos bals, ces hommes de vile condition, qui en tiennent escole, pour ne pouvoir representer le port et la decence de nostre noblesse, cherchent à se recommander par des sauts perilleux et autres mouvemens estranges et bateleresques. Et les Dames ont meilleur marché de leur contenance aux danses où il y a diverses descoupeures et agitation de corps, qu'en certaines autres danses [0171v] de parade, où elles n'ont simplement qu'à marcher un pas naturel et representer un port naïf et leur grace ordinaire. Comme j'ay veu aussi les badins excellens, vestus à leur ordinaire et d'une contenance commune, nous donner tout le plaisir qui se peut tirer de leur art; les apprentifs et qui ne sont de si haute leçon, avoir besoin de s'enfariner le visage, de se travestir et se contrefaire en mouvemens et grimaces sauvages pour nous aprester à rire. Cette mienne conception se reconnoit mieux qu'en tout autre lieu, en la comparaison de l'Aeneide et du Furieux. Celuy-là, on le voit aller à tire d'aisle, d'un vol haut et ferme, suyvant tousjours sa pointe; cettuy-cy, voleter et sauteler de conte en conte comme de branche en branche, ne se fiant à ses aisles que pour une bien courte traverse, et prendre pied à chaque bout de champ, de peur que l'haleine et la force luy faille,

Excursusque breves tentat.

Voylà donc, quant à cette sorte de subjects, les autheurs qui me plaisent le plus.

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Quant à mon autre leçon, qui mesle un peu plus de fruit au plaisir, par où j'apprens à renger mes humeurs et mes conditions, les livres qui m'y servent, c'est Plutarque, dépuis qu'il est François, et Seneque. Ils ont tous deux cette notable commodité pour mon humeur, que la science que j'y cherche, y est traictée à pieces décousues, qui ne demandent pas l'obligation d'un long travail, dequoy je suis incapable, comme sont les Opuscules de Plutarque et les Epistres de Seneque, qui est la plus belle partie de ses escrits, et la plus profitable. Il ne faut pas grande entreprinse pour m'y mettre; et les quitte où il me plait. Car elles n'ont point de suite des unes aux autres. Ces autheurs se rencontrent en la plus part des opinions utiles et vrayes; comme aussi leur fortune les fist naistre environ mesme siecle, tous [0172] deux precepteurs de deux Empereurs Romains, tous deux venus de païs estrangier, tous deux riches et puissans. Leur instruction est de la cresme de la philosophie, et presentée d'une simple façon et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant; Seneque, plus ondoyant et divers. Cettuy-cy se peine, se roidit et se tend pour armer la vertu contre la foiblesse, la crainte et les vitieux appetis; l'autre semble n'estimer pas tant leur effort, et desdaigner d'en haster son pas et se mettre sur sa targue. Plutarque a les opinions Platoniques, douces et accommodables à la société civile; l'autre les a Stoïques et Epicurienes, plus esloignées de l'usage commun, mais, selon moy, plus commodes en particulier et plus fermes. Il paroit en Seneque qu'il preste un peu à la tyrannie des Empereurs de son temps, car je tiens pour certain que c'est d'un jugement forcé qu'il condamne la cause de ces genereux meurtriers de Caesar; Plutarque est libre par tout. Seneque est plein de pointes et saillies; Plutarque, de choses. Celuy-là vous eschauffe plus, et vous esmeut; cettuy-cy vous contente davantage et vous paye mieux. Il nous guide, l'autre nous pousse. Quant à Cicero, les ouvrages qui me peuvent servir chez luy à mon desseing, ce sont ceux qui traitent de la philosophie signamment morale. Mais, à confesser hardiment la verité (car, puis qu'on a franchi les barrieres de l'impudence, il n'y a plus de bride), sa façon d'escrire me semble ennuyeuse, et toute autre pareille façon. Car ses prefaces, definitions, partitions, etymologies, consument la plus part de son ouvrage; ce qu'il y a de vif et de mouelle, est estouffé par ses longueries d'apprets. Si j'ay employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour moy, et que

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je r'amentoive ce que j'en ay tiré de suc et de substance, la plus part du temps je n'y treuve que du vent: car il n'est pas encor venu aux argumens qui servent à son propos, et aux raisons qui touchent proprement le neud que [0172v] je cherche. Pour moy, qui ne demande qu'à devenir plus sage, non plus sçavant ou eloquent, ces ordonnances logiciennes et Aristoteliques ne sont pas à propos: je veux qu'on commence par le dernier point; j'entens assez que c'est que mort et volupté; qu'on ne s'amuse pas à les anatomizer: je cherche des raisons bonnes et fermes d'arrivée, qui m'instruisent à en soustenir l'effort. Ny les subtilitez grammairiennes, ny l'ingenieuse contexture de parolles et d'argumentations n'y servent; je veux des discours qui donnent la premiere charge dans le plus fort du doubte: les siens languissent autour du pot. Ils sont bons pour l'escole, pour le barreau et pour le sermon, où nous avons loisir de sommeiller, et sommes encore, un quart d'heure apres, assez à temps pour rencontrer le fil du propos. Il est besoin de parler ainsin aux juges qu'on veut gaigner à tort ou à droit, aux enfans et au vulgaire à qui il faut tout dire, voir ce qui portera. Je ne veux pas qu'on s'employe à me rendre attantif et qu'on me crie cinquante fois: Or oyez ! à la mode de nos Heraux. Les Romains disoyent en leur Religion: Hoc age, que nous disons en la nostre: Sursum corda; ce sont autant de parolles perdues pour moy. J'y viens tout preparé du logis: il ne me faut point d'alechement ny de sause: je menge bien la viande toute crue; et, au lieu de m'eguiser l'apetit par ces preparatoires et avant-jeux, on me le lasse et affadit. La licence du temps m'excusera elle de cette sacrilege audace, d'estimer aussi trainans les dialogismes de Platon mesmes et estouffans par trop sa matiere, et de pleindre le temps que met à ces longues interlocutions, vaines et preparatoires, un homme qui avoit tant de meilleures choses à dire? Mon ignorance m'excusera mieux, sur ce que je ne voy rien en la beauté de son langage. Je demande en general les livres qui usent des sciences, non ceux qui les dressent. Les deux premiers, et Pline, et leurs semblables, ils n'ont point de Hoc age; ils veulent avoir à faire à gens qui s'en soyent advertis eux mesmes: ou, s'ils en ont, c'est un Hoc age substantiel, et qui a son corps à part. Je voy aussi volontiers les Epitres ad Atticum, non seulement par ce qu'elles contiennent une tres-ample instruction de l'Histoire et affaires de son temps, mais beaucoup plus pour y descouvrir ses humeurs privées. Car j'ay une singuliere curiosité, comme j'ay dit ailleurs, de connoistre

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l'ame et les naïfs jugemens de mes autheurs. Il faut bien juger leur suffisance, mais non pas leurs meurs ny eux, [0173] par cette montre de leurs escris qu'ils étalent au theatre du monde. J'ay mille fois regretté que nous ayons perdu le livre que Brutus avoit escrit de la vertu: car il faict beau apprendre la theorique de ceux qui sçavent bien la practique. Mais, d'autant que c'est autre chose le presche que le prescheur, j'ayme bien autant voir Brutus chez Plutarque que chez luy mesme. Je choisiroy plutost de sçavoir au vray les devis qu'il tenoit en sa tente à quelqu'un de ses privez amis, la veille d'une bataille, que les propos qu'il tint le lendemain à son armée; et ce qu'il faisoit en son cabinet et en sa chambre, que ce qu'il faisoit emmy la place et au Senat. Quant à Cicero, je suis du jugement commun, que, hors la science, il n'y avoit pas beaucoup d'excellence en son ame: il estoit bon cytoyen, d'une nature debonnaire, comme sont volontiers les hommes gras et gosseurs, tels qu'il estoit; mais de mollesse et de vanité ambitieuse, il en avoit, sans mentir, beaucoup. Et si ne sçay comment l'excuser d'avoir estimé sa poesie digne d'estre mise en lumiere: ce n'est pas grande imperfection que de mal faire des vers; mais c'est à luy faute de jugement de n'avoir pas senty combien ils estoyent indignes de la gloire de son nom. Quant à son eloquence, elle est du tout hors de comparaison; je croy que jamais homme ne l'egalera. Le jeune Cicero, qui n'a ressemblé son pere que de nom, commandant en Asie, il se trouva un jour en sa table plusieurs estrangers, et entre autres Caestius, assis au bas bout, comme on se fourre souvent aux tables ouvertes des grands. Cicero s'informa qui il estoit, à l'un de ses gens qui luy dit son nom. Mais, comme [0173v] celuy qui songeoit ailleurs et qui oublioit ce qu'on luy respondoit, il le luy redemenda encore, dépuis, deux ou trois fois; le serviteur, pour n'estre plus en peine de luy redire si souvent mesme chose, et pour le luy faire connoistre par quelque circonstance: C'est, dict-il, ce Caestius de qui on vous a dit qu'il ne faict pas grand estat de l'eloquence de vostre pere au pris de la sienne. Cicero, s'estant soudain picqué de cela, commenda qu'on empoignast ce pauvre Caestius, et le fit tres-bien foeter en sa presence: voylà un mal courtois hoste. Entre ceux mesmes qui ont estimé, toutes choses contées, cette sienne eloquence incomparable, il y en a eu qui n'ont pas laissé d'y remarquer des fautes: comme ce grand Brutus, son amy, disoit que c'estoit une eloquence cassée et esrenée, fractam et elumbem. Les orateurs voisins de son siecle reprenoyent aussi en luy ce curieux soing de certaine

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longue cadance au bout de ses clauses, et notoient ces mots: esse videatur, qu'il employe si souvent. Pour moy, j'ayme mieux une cadance qui tombe plus court?, coupée en yambes. Si mesle il par fois bien rudement ses nombres, mais rarement. J'en ay remarqué ce lieu à mes aureilles: Ego vero me minus diu senem esse mallem, quam esse senem, antequam essem. Les Historiens sont ma droitte bale: ils sont plaisans et aysez; et quant et quant l'homme en general, de qui je cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu, la diversité et verité de ses conditions internes en gros et en destail, la varieté des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux evenemens, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, ceux là me sont plus propres. Voylà pourquoy, en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Je suis bien marry que nous n'ayons une douzaine de Laertius, ou qu'il ne soit ou plus estendu ou plus entendu. Car je ne considere pas moins curieusement la fortune et la vie de ces grands praecepteurs du monde, que la diversité de leurs dogmes et fantasies. [0174] En ce genre d'estude des Histoires, il faut feuilleter sans distinction toutes sortes d'autheurs, et vieils et nouveaux, et barragouins et François, pour y apprendre les choses dequoy diversement ils traictent. Mais Caesar singulierement me semble meriter qu'on l'estudie, non pour la science de l'Histoire seulement, mais pour luy mesme, tant il a de perfection et d'excellence par dessus tous les autres, quoy que Saluste soit du nombre. Certes, je lis cet autheur avec un peu plus de reverence et de respect qu'on ne list les humains ouvrages: tantost le considerant luy mesme par ses actions et le miracle de sa grandeur, tantost la pureté et inimitable polissure de son langage qui a surpassé non seulement tous les Historiens, comme dit Cicero, mais à l'adventure Cicero mesme. Avec tant de syncerité en ses jugemens, parlant de ses ennemis, que, sauf les fauces couleurs dequoy il veut couvrir sa mauvaise cause et l'ordure de sa pestilente ambition, je pense qu'en cela seul on y puisse trouver à redire

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qu'il a esté trop espargnant à parler de soy. Car tant de grandes choses ne peuvent avoir esté executées par luy, qu'il n'y soit alé beaucoup plus du sien qu'il n'y en met. J'ayme les Historiens ou fort simples ou excellens. Les simples, qui n'ont point dequoy y mesler quelque chose du leur, et qui n'y apportent que le soin et la diligence de r'amasser tout ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer à la bonne foy toutes choses sans chois et sans triage, nous laissent le jugement entier pour la cognoissance de la verité. Tel est entre autres, pour exemple, le bon Froissard, qui a marché en son entreprise d'une si franche naïfveté, qu'ayant faict une faute il ne creint aucunement de la reconnoistre et corriger en l'endroit où il en a esté adverty; et qui nous represente la diversité mesme des bruits qui couroyent [0174v] et les differens rapports qu'on luy faisoit. C'est la matiere de l'Histoire, nue et informe; chacun en peut faire son profit autant qu'il a d'entendement. Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce qui est digne d'estre sçeu, peuvent trier de deux raports celuy qui est plus vray-semblable; de la condition des Princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils et leur attribuent les paroles convenables. Ils ont raison de prendre l'authorité de regler nostre creance à la leur; mais certes cela n'appartient à guieres de gens. Ceux d'entredeux (qui est la plus commune façon), ceux là nous gastent tout: ils veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent loy de juger, et par consequent d'incliner l'Histoire à leur fantasie: car, dépuis que le jugement pend d'un costé, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprennent de choisir les choses dignes d'estre sçeues, et nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous instruiroit mieux; obmetent, pour choses incroyables, celles qu'ils n'entendent pas, et peut estre encore telle chose, pour ne la sçavoir dire en bon Latin ou François. Qu'ils estalent hardiment leur eloquence et leurs discours, qu'ils jugent à leur poste; mais qu'ils nous laissent aussi dequoy juger apres eux, et qu'ils n'alterent ny dispensent, par leurs racourcimens et par leur chois, rien sur le corps de la matiere, ains qu'ils nous la r'envoyent pure et entiere en toutes ses dimentions. Le plus souvent on trie pour cette charge, et notamment en ces siecles icy, des personnes d'entre le vulgaire, pour cette seule consideration de sçavoir bien parler, comme si nous cherchions d'y apprendre la [0175] grammaire' Et eux ont raison, n'ayans esté gagez que pour cela et n'ayant mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement que de cette partie. Ainsin, à force beaux mots, ils nous vont patissant une belle

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contexture des bruits qu'ils ramassent és carrefours des villes. Les seules bonnes histoires sont celles qui ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires, ou qui estoient participans à les conduire, ou, au moins, qui ont eu la fortune d'en conduire d'autres de mesme sorte. Telles sont quasi toutes les Grecques et Romaines. Car, plusieurs tesmoings oculaires ayant escrit de mesme subject (comme il advenoit en ce temps là que la grandeur et le sçavoir se rencontroient communeement), s'il y a de la faute, elle doit estre merveilleusement legiere, et sur un accident fort doubteux. Que peut-on esperer d'un medecin traictant de la guerre, ou d'un escholier traictant les desseins des Princes? Si nous voulons remerquer la religion que les Romains avoient en cela, il n'en faut que cet exemple: Asinius Pollio trouvoit és histoires mesme de Caesar quelque mesconte, en quoy il estoit tombé pour n'avoir peu jetter les yeux en tous les endroits de son armée, et en avoir creu les particuliers qui luy rapportoient souvent des choses non assez verifiées; ou bien pour n'avoir esté assez curieusement adverty par ses Lieutenans des choses qu'ils avoient conduites en son absence. On peut voir par cet exemple si cette recherche de la verité est delicate, qu'on ne se puisse pas fier d'un combat à la science de celuy qui y a commandé, ny aux soldats de ce qui s'est passé pres d'eux, si, à la mode d'une information judiciaire, on ne confronte les tesmoins et reçoit les objects sur la preuve des pontilles de chaque accident. Vrayement, la connoissance que nous avons de nos affaires, est bien plus lache. Mais cecy a esté [0175v] suffisamment traicté par Bodin, et selon ma conception. Pour subvenir un peu à la trahison de ma memoire et à son defaut, si extreme qu'il m'est advenu plus d'une fois de reprendre en main des livres comme recens et à moy inconnus, que j'avoy leu soigneusement quelques années au paravant et barbouillé de mes notes, j'ay pris en coustume, dépuis quelque temps, d'adjouter au bout de chasque livre (je dis de ceux desquels je ne me veux servir qu'une fois) le temps auquel j'ay achevé de le lire et le jugement que j'en ay retiré en gros, afin que cela me represente au moins l'air et Idée generale que j'avois conceu de l'autheur en le lisant. Je veux icy transcrire aucunes de ces annotations. Voicy ce que je mis, il y a environ dix ans, en mon Guicciardin (car, quelque langue que parlent mes livres, je leur parle en la mienne): Il est historiographe diligent, et duquel, à mon advis, autant exactement que de nul autre, on peut apprendre la verité des affaires de son temps:

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aussi en la pluspart en a-il esté acteur luy mesme, et en rang honnorable. Il n'y a aucune apparence que, par haine, faveur ou vanité, il ayt déguisé les choses: dequoy font foy les libres jugements qu'il donne des grands, et notamment de ceux par lesquels il avoit esté avancé et employé aux charges, comme du Pape Clement septiesme. Quant à la partie dequoy il semble se vouloir prevaloir le plus, qui sont ses digressions et discours, il y en a de bons et enrichis de beaux traits; mais il s'y est trop pleu: car, pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un suject si plain et ample, et à peu pres infiny, il en devient lasche, et sentant un peu au caquet scholastique. J'ay aussi remerqué cecy, que de tant d'ames et effects qu'il juge, de tant de mouvemens et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, religion et conscience, comme si ces parties là estoyent du tout esteintes au monde; et, de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'elles mesmes, il en rejecte la [0176] cause à quelque occasion vitieuse ou à quelque profit. Il est impossible d'imaginer que, parmy cet infiny nombre d'actions dequoy il juge, il n'y en ait eu quelqu'une produite par la voye de la raison. Nulle corruption peut avoir saisi les hommes si universellement que quelqu'un n'eschappe de la contagion: cela me faict craindre qu'il y aye un peu du vice de son goust: et peut estre advenu qu'il ait estimé d'autruy selon soy. En mon Philippe de Comines il y a cecy: Vous y trouverez le langage doux et aggreable, d'une naifve simplicité; la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l'autheur reluit evidemment, exempte de vanité parlant de soy, et d'affection et d'envie parlant d'autruy; ses discours et enhortemens accompaignez plus de bon zele et de verité que d'aucune exquise suffisance; et tout par tout de l'authorité et gravité, representant son homme de bon lieu et élevé aux grans affaires. Sur les memoires de Monsieur du Bellay: C'est tousjours plaisir de voir les choses escrites par ceux qui ont essayé comme il les faut conduire; mais il ne se peut nier qu'il ne se découvre évidemment, en ces deux seigneurs icy, un grand dechet de la franchise et liberté d'escrire qui reluit és anciens de leur sorte, comme au Sire de Jouinvile, domestique de Saint Loys, Eginard, Chancelier de Charlemaigne, et, de plus fresche memoire, en Philippe de Commines. C'est icy plustost un plaidoier pour le Roy François contre l'Empereur Charles cinquiesme qu'une histoire. Je ne veux pas croire qu'ils ayent rien changé quant au gros du faict; mais, de contourner le jugement des evenemens, souvent contre raison, à nostre avantage, et d'obmettre tout ce qu'il y a de chatouilleux en la vie de leur maistre, ils en font mestier: tesmoing les reculemens de messieurs

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de Montmorency et de Brion, qui y sont oubliez; voire le seul nom de Madame d'Estampes ne s'y trouve point. On peut couvrir les actions secrettes; mais de taire ce que tout le monde sçait, et les choses qui ont tiré des effects publiques et de telle consequence, c'est un defaut inexcusable. Somme, pour avoir l'entiere connoissance du Roy François et des choses advenues de son temps, qu'on s'adresse ailleurs, si on m'en croit: ce qu'on peut faire icy de profit, c'est par la deduction particuliere des batailles et exploits de guerre où ces gentils-hommes se sont trouvez; quelques paroles et actions privées d'aucuns princes de leur temps; et les pratiques et negociations conduites par le Seigneur de Langeay, où il y a tout plein de choses dignes d'estre sceues, et des discours non vulgaires.

Chapitre 11

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De la Cruauté

Il me semble que la vertu est chose autre et plus noble que les inclinations à la bonté qui naissent en nous. Les ames reglées d'elles mesmes et bien nées, elles suyvent mesme train, et representent en leurs actions mesme visage que les vertueuses. Mais la vertu sonne je ne sçay quoy de plus grand et de plus actif que de se laisser, par une heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. Celuy qui, d'une douceur et facilité naturelle, mespriseroit les offences receues, feroit chose tres-belle et digne de louange; mais celuy qui, picqué et outré jusques au vif d'une offence, s'armeroit des armes de la raison contre ce furieux appetit de vengeance, et apres un grand conflict s'en rendroit en fin maistre, feroit sans doubte beaucoup plus. Celuy-là feroit bien, et cettuy-cy vertueusement: l'une action se pourroit dire bonté; l'autre, vertu: car il semble que le nom de la vertu presuppose de la difficulté et du contraste, et qu'elle ne peut s'exercer sans partie. C'est à l'adventure pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et liberal, et juste; mais nous ne le nommons pas vertueux: ses operations sont toutes naifves et sans effort. Des Philosophes, non seulement Stoiciens mais encore Epicuriens (et cette enchere, je l'emprunte de l'opinion commune, qui est fauce; quoy que die ce subtil rencontre d'Arcesilaus à celuy qui luy reprochoit que beaucoup de gents passoient de son eschole en l'Epicurienne, mais jamais au rebours: Je croy bien ! Des coqs il se faict des chappons assez, mais des chappons il ne s'en faict jamais des coqs. Car, à la verité, en fermeté et rigueur d'opinions et de preceptes, la secte Epicurienne ne cede aucunement à la Stoique; et un Stoicien, reconnoissant meilleure foy que ces disputateurs qui, pour combatre Epicurus et se donner beau jeu, luy font dire ce à quoy il ne pensa jamais, contournans ses paroles à gauche, argumentans par la loy grammairienne autre sens de sa façon de parler et autre creance que celle qu'ils sçavent qu'il avoit en l'ame et en ses moeurs, dit qu'il a laissé d'estre Epicurien pour cette consideration, entre autres, qu'il trouve leur route trop hautaine et inaccessible; et ii qui philedonoi vocantur, sunt

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philochaloi et philodichaioi, omnesque virtutes et colunt et retinent); des philosophes Stoiciens et Epicuriens, dis-je, il y en a plusieurs qui ont jugé que ce n'estoit pas assez d'avoir l'ame en bonne assiette, bien reglée et bien disposée à la vertu; ce n'estoit pas assez d'avoir nos resolutions et nos discours au dessus de tous les efforts de fortune, mais qu'il falloit encore rechercher les occasions d'en venir à la preuve. Ils veulent quester de la douleur, de la necessité et du mespris, pour les combatre, et pour tenir leur ame en haleine: multum sibi adjicit virtus lacessita. C'est l'une des raisons pourquoy Epaminondas, qui estoit encore d'une tierce secte, refuse des richesses que la fortune luy met en main par une voie tres-legitime, pour avoir, dict-il, à s'escrimer contre la pauvreté, en laquelle extreme il se maintint tousjours. Socrates s'essayoit, ce me semble, encor plus rudement, conservant pour son exercice la malignité de sa femme: qui est un essay à fer esmoulu. Metellus, ayant, seul de tous les Senateurs Romains, entrepris, par l'effort de sa vertu, de soustenir la violence de Saturninus, Tribun du peuple à Rome, qui vouloit à toute force faire passer une loy injuste en faveur de la commune, et ayant encouru par là les peines capitales que Saturninus avoit establies contre les refusans, entretenoit ceux qui, en cette extremité, le conduisoient en la place, [0177v] de tels propos: Que c'estoit chose trop facile et trop lache que de mal faire, et que de faire bien où il n'y eust point de danger, c'estoit chose vulgaire; mais de faire bien où il y eust dangier, c'estoit le propre office d'un homme de vertu. Ces paroles de Metellus nous representent bien clairement ce que je vouloy verifier, que la vertu refuse la facilité pour compaigne; et que cette aisée, douce et panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d'une bonne inclination de nature, n'est pas celle de la vraye vertu. Elle demande un chemin aspre et espineux; elle veut avoir ou des difficultez estrangeres à luicter, comme celle de Metellus, par le moyen desquelles fortune se plaist à luy rompre la roideur de sa course; ou des difficultez internes que luy apportent les appetits desordonnez et imperfections de nostre condition. Je suis venu jusques icy bien à mon aise. Mais, au bout de ce discours, il me tombe en fantasie que l'ame de Socrates, qui est la plus parfaicte qui soit venue à ma connoissance, seroit, à mon compte, une ame de peu de recommandation: car je ne puis concevoir en ce personnage là aucun effort de vitieuse concupiscence. Au train de sa vertu, je n'y puis imaginer aucune difficulté et aucune contrainte; je connoy sa raison si puissante et si maistresse chez luy qu'elle n'eust jamais donné moyen à un appetit

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vitieux seulement de naistre. A une vertu si eslevée que la sienne, je ne puis rien mettre en teste. Il me semble la voir marcher d'un victorieux pas et triomphant, en pompe et à son aise, sans empeschement ne destourbier. Si la vertu ne peut luire que par le combat des appetits contraires, dirons nous donq qu'elle ne se puisse passer de l'assistance du vice, et qu'elle luy doive cela, d'en estre mise en credit et en honneur? Que deviendroit aussi cette brave et genereuse volupté Epicurienne qui fait estat de nourrir mollement en son giron et y faire follatrer la vertu, luy donnant pour ses jouets la honte, les fievres, la pauvreté, la mort et les [0178] geénes? Si je presuppose que la vertu parfaite se connoit à combatre et porter patiemment la douleur, à soustenir les efforts de la goute sans s'esbranler de son assiette; si je luy donne pour son object necessaire l'aspreté et la difficulté: que deviendra la vertu qui sera montée à tel point que de non seulement mespriser la douleur, mais de s'en esjouyr et de se faire chatouiller aux pointes d'une forte colique, comme est celle que les Epicuriens ont establie et de laquelle plusieurs d'entre eux nous ont laissé par leurs actions des preuves tres-certaines? Comme ont bien d'autres, que je trouve avoir surpassé par effect les regles mesmes de leur discipline. Tesmoing le jeune Caton. Quand je le voy mourir et se deschirer les entrailles, je ne me puis contenter de croire simplement qu'il eust lors son ame exempte totalement de trouble et d'effroy, je ne puis croire qu'il se maintint seulement en cette démarche que les regles de la secte Stoique luy ordonnoient, rassise, sans émotion et impassible; il y avoit, ce me semble, en la vertu de cet homme trop de gaillardise et de verdeur pour s'en arrester là. Je croy sans doubte qu'il sentit du plaisir et de la volupté en une si noble action, et qu'il s'y agrea plus qu'en autre de celles de sa vie: Sic abiit e vita ut causam moriendi nactum se esse gauderet. Je le croy si avant, que j'entre en doubte s'il eust voulu que l'occasion d'un si bel exploit luy fust ostée. Et, si la bonté qui luy faisoit embrasser les commoditez publiques plus que les siennes, ne me tenoit en bride, je tomberois aisément en cette opinion, qu'il sçavoit bon gré à la fortune d'avoir mis sa vertu à une si belle espreuve, et d'avoir favorisé ce brigand à fouler aux pieds l'ancienne liberté de sa patrie. Il me semble lire en cette action je ne sçay quelle esjouissance de son ame, et une émotion de plaisir extraordinaire et d'une volupté virile, lors qu'elle consideroit la noblesse et hauteur de son entreprise: Deliberata morte ferocior,

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non pas esguisée par quelque esperance de gloire, comme les [0178v] jugemens populaires et effeminez d'aucuns hommes ont jugé, car cette consideration est trop basse pour toucher un coeur si genereux, si hautain et si roide; mais pour la beauté de la chose mesme en soy: laquelle il voyoit bien plus à clair et en sa perfection, lui qui en manioit les ressorts, que nous ne pouvons faire. La philosophie m'a faict plaisir de juger qu'une si belle action eust esté indecemment logée en toute autre vie qu'en celle de Caton, et qu'à la sienne seule il appartenoit de finir ainsi. Pourtant ordonna-il selon raison et à son fils et aux senateurs qui l'accompagnoient, de prouvoir autrement à leur faict. Catoni cum incredibilem natura tribuisset gravitatem, eamque ipse perpetua constantia roboravisset, semperque in proposito consilio permansisset, moriendum potius quàm tyranni vultus aspiciendus erat. Toute mort doit estre de mesmes sa vie. Nous ne devenons pas autres pour mourir. J'interprete tousjours la mort par la vie. Et si on me la recite d'apparence forte, attachée à une foible vie, je tiens qu'elle est produitte d'une cause foible et sortable à sa vie. L'aisance donc de cette mort, et cette facilité qu'il avoit acquise par la force de son ame, dirons nous qu'elle doive rabattre quelque chose du lustre de sa vertu? Et qui, de ceux qui ont la cervelle tant soit peu teinte de la vraye philosophie, peut se contenter d'imaginer Socrates seulement franc de crainte et de passion en l'accident de sa prison, de ses fers et de sa condemnation? Et qui ne reconnoit en luy non seulement de la fermeté et de la constance (c'estoit son assiette ordinaire que celle-là), mais encore je ne sçay quel contentement nouveau et une allegresse enjouée en ses propos et façons dernieres? A ce tressaillir, du plaisir qu'il sent à gratter sa jambe apres que les fers en furent hors, accuse il pas une pareille douceur et joye en son ame, pour estre desenforgée des incommodités passées, et à mesme d'entrer en cognoissance des choses advenir? Caton me pardonnera, s'il luy plaist; sa mort est plus tragique et plus tendue, mais cette-cy est encore, je ne sçay comment, plus belle. Aristippus, à ceux qui la pleignoyent: Les dieux m'en envoyent une telle ! fit il. On voit aux ames de ces deux personnages et de leurs imitateurs (car de semblables, je fay grand doubte qu'il y en ait eu) une si parfaicte habitude à la vertu qu'elle leur est passée en complexion. Ce n'est plus vertu penible, ny des ordonnances de la raison, pour lesquelles maintenir

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il faille que leur ame se roidisse; c'est l'essence mesme de leur ame, c'est son train naturel et ordinaire. Ils l'ont rendue telle par un long exercice des preceptes de la philosophie, ayans rencontré une belle et riche nature. Les passions vitieuses, qui naissent en nous, ne trouvent plus par où faire entrée en eux; la force et roideur de leur ame estouffe et esteint les concupiscences aussi tost qu'elles commencent à s'esbranler. Or qu'il ne soit plus beau, par une haute et divine resolution, d'empescher la naissance des tentations, et de s'estre formé à la [0179] vertu de maniere que les semences mesmes des vices en soyent desracinées, que d'empescher à vive force leur progrez, et, s'estant laissé surprendre aux émotions premieres des passions, s'armer et se bander pour arrester leur course et les vaincre; et que ce second effect ne soit encore plus beau que d'estre simplement garny d'une nature facile et debonnaire, et dégoustée par soy mesme de la débauche et du vice, je ne pense point qu'il y ait doubte. Car cette tierce et derniere façon, il semble bien qu'elle rende un homme innocent, mais non pas vertueux; exempt de mal faire, mais non assez apte à bien faire. Joint que cette condition est si voisine à l'imperfection et à la foiblesse que je ne sçay pas bien comment en démeler les confins et les distinguer. Les noms mesmes de bonté et d'innocence sont à cette cause aucunement noms de mespris. Je voy que plusieurs vertus, comme la chasteté, sobrieté et temperance, peuvent arriver à nous par defaillance corporelle. La fermeté aux dangiers (si fermeté il la faut appeler), le mespris de la mort, la patience aux infortunes, peut venir et se treuve souvent aux hommes par faute de bien juger de tels accidens et ne les concevoir tels qu'ils sont. La faute d'apprehension et la bétise contrefont ainsi par fois les effects vertueux: comme j'ay veu souvent advenir qu'on a loué des hommes de ce dequoy ils meritoyent du blasme. Un Seigneur Italien tenoit une fois ce propos en ma presence, au desavantage de sa nation: que la subtilité des Italiens et la vivacité de leurs conceptions estoit si grande qu'ils prevoyoyent les dangiers et accidens qui leur pouvoyent advenir, de si loin, qu'il ne falloit pas trouver estrange, si on les voyoit souvent, à la guerre, prouvoir à leur seurté, voire avant que d'avoir reconneu le peril; que nous et les Espaignols, qui n'estions pas si fins, allions plus outre, et qu'il nous falloit faire voir à l'oeil et toucher à la main le dangier avant que de nous en effrayer, et que [0179v] lors aussi nous n'avions plus de tenue; mais que les Allemans et les Souysses, plus grossiers et plus lourds, n'avoyent le sens de se raviser, à peine lors mesmes qu'ils estoyent accablez soubs les coups. Ce n'estoit à l'adventure que pour rire. Si est il bien vray qu'au mestier de la guerre les apprentis se jettent bien souvent aux dangiers, d'autre inconsideration qu'ils ne font apres y avoir esté échaudez:

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haud ignarus quantum nova gloria in armis,
Et praedulce decus primo certamine possit.

Voylà pourquoy, quand on juge d'une action particuliere, il faut considerer plusieurs circonstances et l'homme tout entier qui l'a produicte, avant la baptizer. Pour dire un mot de moy-mesme. J'ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui estoit fortune; et estimer advantage de courage et de patience, ce qui estoit advantage de Jugement et opinion; et m'attribuer un titre pour autre, tantost à mon gain, tantost à ma perte. Au demeurant, il s'en faut tant que je sois arrivé à ce premier et plus parfaict degré d'excellence, où de la vertu il se faict une habitude, que du second mesme je n'en ay faict guiere de preuve. Je ne me suis mis en grand effort pour brider les desirs dequoy je me suis trouvé pressé. Ma vertu, c'est une vertu, ou innocence, pour mieux dire, accidentale et fortuite. Si je fusse nay d'une complexion plus déreglée, je crains qu'il fut allé piteusement de mon faict. Car je n'ay essayé guiere de fermeté en mon ame pour soustenir des passions, si elles eussent esté tant soit peu vehementes. Je ne sçay point nourrir des querelles et du debat chez moy. Ainsi, je ne me puis dire nul granmercy dequoy je me trouve exempt de plusieurs vices:

si vitiis mediocribus et mea paucis
Mendosa est natura, alioqui recta, velut si
Egregio inspersos reprehendas corpore naevos,

[0180] je le doy plus à ma fortune qu'à ma raison. Elle m'a faict naistre d'une race fameuse en preud'homie et d'un tres-bon pere: je ne sçay s'il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques et la bonne institution de mon enfance y ont insensiblement aydé; ou si je suis autrement ainsi nay,

Seu libra, seu me scorpius aspicit
Formidolosus, pars violentior
Natalis horae, seu tyrannus
Hesperiae Capricornus undae;

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mais tant y a que la pluspart des vices, je les ay de moy mesmes en horreur. La responce d'Antisthenes à celuy qui luy demandoit le meilleur apprentissage: Desapprendre le mal, semble s'arrester à cette image. Je les ay, dis-je, en horreur, d'une opinion si naturelle et si mienne que ce mesme instinct et impression que j'en ay apporté de la nourrice, je l'ay conservé sans que aucunes occasions me l'ayent sçeu faire alterer; voire non pas mes discours propres qui, pour s'estre débandez en aucunes choses de la route commune, me licentieroient aisément à des actions que cette naturelle inclination me fait haïr. Je diray un monstre, mais je le diray pourtant: je trouve par là, en plusieurs choses, plus d'arrest et de reigle en mes meurs qu'en mon opinion, et ma concupiscence moins desbauchée que ma raison. Aristippus establit des opinions si hardies en faveur de la volupté et des richesses, qu'il mit en rumeur toute la philosophie à l'encontre de luy. Mais, quant à ses moeurs, le tyran Dionysius luy ayant presenté trois belles garses pour qu'il en fist le chois, il respondit qu'il les choisissoit toutes trois et qu'il avoit mal prins à Paris d'en preferer une à ses compaignes; mais les ayant conduittes à son logis, il les renvoya sans en taster. Son valet se trouvant surchargé en chemin de l'argent qu'il portoit apres luy, il luy ordonna qu'il en jettast et versast là ce qui luy faschoit. Et Epicurus, duquel les dogmes sont irreligieux et delicats, se porta en sa vie tres-devotieusement et laborieusement. Il escrit à un sien amy qu'il ne vit que de pain bis et d'eaue, qu'il luy envoie un peu de fromage pour quand il voudra faire quelque somptueux repas. Seroit il vray que, pour estre bon à faict, il nous le faille estre par occulte, naturelle et universelle propriété, sans loy, sans raison, sans exemple? Les desbordemens ausquels je me suis trouvé engagé, ne sont pas, Dieu mercy, des pires. Je les ay bien condamnez chez moy, selon qu'ils le valent: car mon jugement ne s'est pas trouvé infecté par eux. Au rebours, il les accuse plus rigoureusement en moy que en un autre. Mais c'est tout, car, au demourant, j'y apporte trop peu de resistance, et me laisse trop ayseement pancher à l'autre part de la balance, sauf pour les regler et empescher du meslange d'autres vices, lesquels s'entretiennent et s'entrenchainent pour la plus part les uns aux autres, qui [0180v] ne s'en prend garde. Les miens, je les ay retranchez et contrains les plus seuls et les plus simples que j'ay peu,

nec ultra
Errorem foveo.

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Car, quant à l'opinion des Stoïciens, qui disent, le sage oeuvrer, quand il oeuvre, par toutes les vertus ensemble, quoy qu'il y en ait une plus apparente selon la nature de l'action (et à cela leur pourroit servir aucunement la similitude du corps humain, car l'action de la colere ne se peut exercer que toutes les humeurs ne nous y aydent, quoy que la colere predomine), si de là ils veulent tirer pareille consequence que, quand le fautier faut, il faut par tous les vices ensemble, je ne les en croy pas ainsi simplement, ou je ne les entens pas, car je sens par effect le contraire. Ce sont subtilitez aigues, insubstantielles, ausquelles la philosophie s'arreste par fois. Je suy quelques vices, mais j'en fuy d'autres, autant qu'un sainct sçauroit faire. Aussi desadvouent les peripateticiens cette connexité et cousture indissoluble; et tient Aristote qu'un homme prudent et juste peut estre et intemperant et incontinant. Socrates advouoit à ceux qui reconnoissoient en sa physionomie quelque inclination au vice, que c'estoit à la verité sa propension naturelle, mais qu'il avoit corrigée par discipline. Et les familiers du philosophe Stilpo disoient qu'estant nay subject au vin et aux femmes, il s'estoit rendu par estude tres-abstinent de l'un et de l'autre. Ce que j'ay de bien, je l'ay au rebours par le sort de ma naissance. Je ne le tiens ny de loy, ny de precepte, ou autre aprentissage. L'innocence qui est en moy, est une innocence niaise: peu de vigueur, et point d'art. Je hay, entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l'extreme de tous les vices. Mais c'est jusques à telle mollesse que je ne voy pas égorger un poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gemir un lievre sous les dens de mes chiens, quoy que ce soit un plaisir violent que la chasse. Ceux qui ont à combatre la volupté, usent volontiers de cet argument, pour montrer qu'elle est toute vitieuse et desraisonnable: que lors qu'elle est en son plus grand effort, elle nous maistrise de façon que la raison n'y peut avoir accez; et aleguent l'experience que nous en sentons en l'accointance des femmes,

cùm jam praesagit gaudia corpus, [0181]
Atque in eo est venus ut muliebria conserat arva;

où il leur semble que le plaisir nous transporte si fort hors de nous que nostre discours ne sçauroit lors faire son office, tout perclus et ravi en la

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volupté. Je sçay qu'il en peut aller autrement, et qu'on arrivera par fois, si on veut, à rejetter l'ame sur ce mesme instant à autres pensemens. Mais il la faut tendre et roidir d'aguet. Je sçay qu'on peut gourmander l'effort de ce plaisir; et m'y cognoy bien; et si n'ay point trouvé Venus si imperieuse Deesse que plusieurs et plus chastes que moy la tesmoignent. Je ne prens pour miracle, comme faict la Royne de Navarre en l'un des contes de son Heptameron (qui est un gentil livre pour son estoffe), ny pour chose d'extreme difficulté, de passer des nuicts entieres, en toute commodité et liberté, avec une maistresse de long temps desirée, maintenant la foy qu'on luy aura engagée de se contenter des baisers et simples attouchemens. Je croy que l'exemple de la chasse y seroit plus propre (comme il y a moins de plaisir, il y a plus de ravissement et de surprinse, par où nostre raison estonnée perd le loisir de se preparer et bander à l'encontre), lors qu'apres une longue queste la beste vient en sursaut à se presenter en lieu où, à l'adventure, nous l'esperions le moins. Cette secousse et l'ardeur de ces huées nous frappe si qu'il seroit malaisé à ceux qui ayment cette sorte de chasse de retirer sur ce point la pensée ailleurs. Et les poetes font Diane victorieuse du brandon et des fleches de Cupidon:

Quis non malarum, quas amor curas habet,
Haec inter obliviscitur?

Pour [0181v] revenir à mon propos, je me compassionne fort tendrement des afflictions d'autruy, et pleurerois aiseement par compaignie, si, pour occasion que ce soit, je sçavois pleurer. Il n'est rien qui tente mes larmes que les larmes, non vrayes seulement, mais comment que ce soit, ou feintes ou peintes. Les morts, je ne les plains guiere, et les envierois plutost; mais je plains bien fort les mourans. Les sauvages ne m'offensent pas tant de rostir et manger les corps des trespassez que ceux qui les tourmentent et persecutent vivans. Les executions mesme de la justice, pour raisonnables qu'elles soyent, je ne les puis voir d'une veue ferme. Quelcun ayant à tesmoigner la clemence de Julius Caesar: Il estoit, dit-il, doux en ses vengeances: ayant forcé les Pyrates de se rendre à luy qu'ils avoyent auparavant pris prisonnier et mis à rançon, d'autant qu'il les avoit menassez de les faire mettre en croix, il les y condemna, mais ce fut apres les avoir faict estrangler. Philomon, son secretaire, qui l'avoit voulu empoisonner, il ne le punit pas plus aigrement que d'une mort simple. Sans dire qui est cet autheur Latin qui ose alleguer, pour tesmoignage

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de clemence, de seulement tuer ceux desquels on a esté offencé, il est aisé à deviner qu'il est frappé des vilains et horribles exemples de cruauté que les tyrans Romains mirent en usage. Quant à moy, en la justice mesme, tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté, et notamment à nous qui devrions avoir respect d'en envoyer les ames en bon estat; ce qui ne se peut, les ayant agitées et desesperées par tourmens insupportables. Ces jours passés, un soldat prisonnier ayant apperceu d'une tour où il estoit, qu'en la place des charpantiers commençoient à dresser leurs ouvrages, et le peuple à s'y assembler, tint que c'estoit pour luy, et, entré en desespoir, n'ayant autre chose à se tuer, se saisit d'un vieux clou de charrette rouillé, que la fortune luy presenta, et s'en donna deux grands coups autour de la gorge; et, voyant qu'il n'en avoit peu esbranler sa vie, s'en donna un autre tantost apres dans le ventre, de quoy il tumba en evanouïssement. Et en cet estat le trouva le premier de ses gardes qui entra pour le voir. On le fit revenir; et, pour emploier le temps avant qu'il defaillit, on luy fit sur l'heure lire sa sentence qui estoit d'avoir la teste tranchée, de laquelle il se trouva infiniement resjoui et accepta à prendre du vin qu'il avoit refusé; et, remerciant les juges de la douceur inesperée de leur condemnation, dict que cette deliberation de se tuer luy estoit venue par l'horreur de quelque plus cruel supplice, du quel luy avoient augmenté la crainte les apprets pour en fuir une plus insupportable. Je conseillerois que ces exemples de rigueur, par le moyen desquels on veut tenir le peuple en office, s'exerçassent contre les corps des criminels: car de les voir priver de sepulture, de les voir bouillir et mettre à quartiers, cela toucheroit quasi autant le vulgaire que les peines qu'on fait souffrir aux vivans, quoy que par effect ce soit peu, ou rien, comme Dieu dict, Qui corpus occidunt, et postea non habent quod faciant. Et les poetes font singulierement valoir l'horreur de cette peinture, et au dessus de la mort:

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Heu' relliquias semiassi regis, denudatis ossibus, Per terram sanie delibutas faede divexarier. Je me rencontray un jour à Rome sur le point qu'on défaisoit Catena, un [0182] voleur insigne. On l'estrangla sans aucune émotion de l'assistance; mais, quand on vint à le mettre à quartiers, le bourreau ne donnoit coup, que le peuple ne suivit d'une vois pleintive et d'une exclamation, comme si chacun eut presté son sentiment à cette charongne. Il faut exercer ces inhumains excez contre l'escorce, non contre le vif. Ainsin amollit, en cas aucunement pareil, Artoxerses l'aspreté des loix anciennes de Perse, ordonnant que les Seigneurs qui avoyent failly en leur estat, au lieu qu'on les souloit foïter, fussent despouillés, et leurs vestements foitez pour eux; et, au lieu qu'on leur souloit arracher les cheveux, qu'on leur ostat leur haut chappeau seulement. Les Aegyptiens, si devotieux, estimoyent bien satisfaire à la justice divine, luy sacrifians des pourceaux en figure et representez: invention hardie de vouloir payer en peinture et en ombrage Dieu, substance si essentielle. Je vy en une saison en laquelle nous foisonnons en exemples incroyables de ce vice, par la licence de nos guerres civiles; et ne voit on rien aux histoires anciennes de plus extreme que ce que nous en essayons tous les jours. Mais cela ne m'y a nullement aprivoisé. A peine me pouvoy-je persuader, avant que je l'eusse veu, qu'il se fut trouvé des ames si monstrueuses, qui, pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent commettre: hacher et détrencher les membres d'autruy; esguiser leur esprit à inventer des tourmens inusitez et des morts nouvelles, sans inimitié, sans profit, et pour cette seule fin de jouïr du plaisant spectacle des gestes et mouvemens pitoyables, des gemissemens et voix lamentables d'un homme mourant en angoisse. Car voylà l'extreme point où la cruauté puisse atteindre. Ut homo hominem, non iratus, non timens, tantum spectaturus, occidat. De moy, je n'ay pas sçeu voir seulement sans desplaisir poursuivre et tuer une beste innocente, qui est sans deffence et de qui nous ne recevons aucune offence. Et, comme il advient communement que le cerf, se sentant hors d'alaine et de force, n'ayant plus autre remede, se rejette et rend à nous mesmes qui le poursuivons, nous demandant mercy par ses larmes,

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quaestuque, cruentus
Atque imploranti similis,

[0182v] ce m'a tousjours semblé un spectacle tres-desplaisant. Je ne prens guiere beste en vie à qui je ne redonne les champs. Pythagoras les achetoit des pescheurs et des oyseleurs pour en faire autant:

primoque à caede ferarum
Incaluisse puto maculatum sanguine ferrum.

Les naturels sanguinaires à l'endroit des bestes tesmoignent une propension naturelle à la cruauté. Apres qu'on se fut apprivoisé à Romme aux spectacles des meurtres des animaux, on vint aux hommes et aux gladiateurs. Nature, à ce creins-je, elle mesme attache à l'homme quelque instinct à l'inhumanité. Nul ne prent son esbat à voir des bestes s'entrejouer et caresser, et nul ne faut de le prendre à les voir s'entredeschirer et desmambrer. Et, afin qu'on ne se moque de cette sympathie que j'ay avecques elles, la Theologie mesme nous ordonne quelque faveur en leur endroit; et, considerant que un mesme maistre nous a logez en ce palais pour son service et qu'elles sont, comme nous, de sa famille, elle a raison de nous enjoindre quelque respect et affection envers elles. Pythagoras emprunta la Metempsichose des Aegyptiens; mais depuis elle a esté receue par plusieurs nations, et notamment par nos Druides:

Morte carent animae; sempérque, priore relicta
Sede, novis domibus vivunt, habitantque receptae.

La Religion de nos anciens Gaulois portoit que les ames, estant eternelles, ne cessoyent de se remuer et changer de place d'un corps à un autre; meslant en outre à cette fantasie quelque consideration de la justice divine: car, selon les déportemens de l'ame, pendant qu'elle avoit esté chez Alexandre, ils disoyent que Dieu luy ordonnoit un autre corps à habiter, plus ou moins penible, et raportant à sa condition:

muta ferarum
Cogit vincla pati, truculentos ingerit ursis, [0183]
Praedonésque lupis, fallaces vulpibus addit;

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Atque ubi per varios annos, per mille figuras
Egit, lethaeo purgatos flumine, tandem
Rursus ad humanae revocat primordia formae.

Si elle avoit esté vaillante, la logeoient au corps d'un Lyon; si voluptueuse, en celuy d'un pourceau; si lache, en celuy d'un cerf ou d'un lièvre; si malitieuse, en celuy d'un renard: ainsi du reste, jusques à ce que, purifiée par ce chastiement, elle reprenoit le corps de quelque autre homme.

Ipse ego, nam memini, Trojani tempore belli
Panthoides Euphorbus eram.

Quant à ce cousinage là d'entre nous et les bestes, je n'en fay pas grand recepte; ny de ce aussi que plusieurs nations, et notamment des plus anciennes et plus nobles, ont non seulement receu des bestes à leur societé et compaignie, mais leur ont donné un rang bien loing au dessus d'eux, les estimant tantost familieres et favories de leurs dieux, et les ayant en respect et reverence plus qu'humaine; et d'autres ne reconnoissant autre Dieu ny autre divinité qu'elles: belluae a barbaris propter beneficium consecratae.

Crocodilon adorat
Pars haec, illa pavet saturam serpentibus Ibin;
Effigies hic nitet aurea cercopitheci;
hic piscem fluminis, illic
Oppida tota canem venerantur.

Et l'interpretation mesme que Plutarque donne à cet erreur, qui est tres-bien prise, leur est encores honorable. Car il dit que ce n'estoit le chat, ou le boeuf (pour exemple) que les Egyptiens adoroient, mais qu'ils adoroient en ces bestes là quelque image des facultez divines: en cette-cy la patience et l'utilité, en cette-là la vivacité: ou comme nos voisins les Bourguignons avec toute l'Allemaigne l'impatience de se voir enfermée, par où ils se representoyent la liberté, la quelle ils aymoient et

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adoroyent au delà de toute autre faculté divine; et ainsi des autres. Mais, quand je rencontre, parmy les opinions les plus moderées, les discours qui essayent à montrer la prochaine ressemblance de [0183v] nous aux animaux, et combien ils ont de part à nos plus grands privileges, et avec combien de vraysemblance on nous les apparie, certes, j'en rabats beaucoup de nostre presomption, et me demets volontiers de cette royauté imaginaire qu'on nous donne sur les autres creatures. Quand tout cela en seroit à dire, si y a-il un certain respect qui nous attache, et un general devoir d'humanité, non aux bestes seulement qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grace et la benignité aux autres creatures qui en peuvent estre capables. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. Je ne creins point à dire la tendresse de ma nature si puerile que je ne puis pas bien refuser à mon chien la feste qu'il m'offre hors de saison ou qu'il me demande. Les Turcs ont des aumosnes et des hospitaux pour les bestes. Les Romains avoient un soing public de la nourriture des oyes, par la vigilance desquelles leur Capitole avoit esté sauvé; les Atheniens ordonnerent que les mules et mulets qui avoyent servy au bastiment du temple appellé Hecatompedon, fussent libres, et qu'on les laissast paistre par tout sans empeschement. Les Agrigentins avoyent en usage commun d'enterrer serieusement les bestes qu'ils avoient eu cheres, comme les chevaux de quelque rare merite, les chiens et les oiseaux utiles ou mesme qui avoyent servy de passe-temps à leurs enfans. Et la magnificence qui leur estoit ordinaire en toutes autres choses, paroissoit aussi singulierement à la sumptoisité et nombre des monuments élevés à cette fin, qui ont duré en parade plusieurs siecles depuis. Les Aegyptiens enterroyent les loups, les ours, les crocodiles, les chiens et les chats en lieux sacrez, enbasmoyent leurs corps et portoyent le deuil à leur trepas. Cimon fit une sepulture honorable aux juments avec lesquelles il avoit gaigné par trois fois le pris de la course aux jeux Olympiques. L'ancien Xantippus fit enterrer son chien sur un chef, en la coste de la mer qui en a depuis retenu le nom. Et Plutarque faisoit, dit-il, conscience de vendre et envoier à la boucherie, pour un legier profit, un boeuf qui l'avoit long temps servy.

Chapitre 12

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Apologie de Raimond Sebond

C'est, à la verité, une tres-utile et grande partie que la science, ceux qui la mesprisent, tesmoignent assez leur bestise; mais je n'estime pas pourtant sa valeur jusques à cette mesure extreme qu'aucuns luy attribuent, comme Herillus le philosophe, qui logeoit en elle le [0184] souverain bien, et tenoit qu'il fut en elle de nous rendre sages et contens: ce que je ne croy pas, ny ce que d'autres ont dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produit par l'ignorance. Si cela est vray, il est subject à une longue interpretation. Ma maison a esté de long temps ouverte aux gens de sçavoir, et en est fort conneue: car mon pere, qui l'a commandée cinquante ans et plus, eschauffé de cette ardeur nouvelle dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en credit, rechercha avec grand soing et despence l'accointance des hommes doctes, les recevant

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chez luy comme personnes sainctes et ayans quelque particuliere inspiration de sagesse divine, recueillant leurs sentences et leurs discours comme des oracles, et avec d'autant plus de reverence et de religion qu'il avoit moins de loy d'en juger, car il n'avoit aucune connoissance des lettres, non plus que ses predecesseurs. Moy, je les ayme bien, mais je ne les adore pas. Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation de sçavoir en son temps, ayant arresté quelques jours à Montaigne en la compaignie de mon pere avec d'autres hommes de sa sorte, luy fit present, au desloger, d'un livre qui s'intitule Theologia naturalis sive liber creaturarum magistri Raymondi de? Sabonde. Et par ce que la langue Italienne et Espaignolle estoient familieres à mon pere, et que ce livre est basty d'un Espagnol barragoiné en terminaisons Latines, il esperoit qu'avec un bien peu d'aide il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda comme livre tres-utile et propre à la saison en laquelle il le luy donna; ce fut lors que les nouvelletez de Luther commençoient d'entrer en credit et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance. En quoy il avoit un tres-bon advis, prevoyant bien, par discours de raison, que ce commencement de maladie declineroit aysément en un execrable atheisme: car le vulgaire, n'ayant pas la faculté de [0184v] juger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la fortune et aux apparences, apres qu'on luy a mis en main la hardiesse de mespriser et contreroller les opinions qu'il avoit eues en extreme reverence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il jette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres pieces de sa creance, qui n'avoient pas chez luy plus d'authorité ny de fondement que celles qu'on luy a esbranlées; et secoue comme un joug tyrannique toutes les impressions qu'il avoit receues par l'authorité des loix ou reverence de l'ancien usage,

Nam cupide concultatur nimis ante metutum;

entreprenant des-lors en avant de ne recevoir rien à quoy il n'ait interposé son decret et presté particulier consentement. Or, quelques jours avant sa mort, mon pere, ayant de fortune rencontré ce livre soubs un tas d'autres papiers abandonnez, me commanda de le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs comme celuy-là, où il n'y a guiere que la matiere à representer; mais ceux qui ont donné

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beaucoup à la grace et à l'elegance du langage, ils sont dangereux à entreprendre: nommément pour les rapporter à un idiome plus foible. C'estoit une occupation bien estrange et nouvelle pour moy; mais, estant de fortune pour lors de loisir, et ne pouvant rien refuser au commandement du meilleur pere qui fut onques, j'en vins à bout comme je peus: à quoy il print un singulier plaisir, et donna charge qu'on le fit imprimer; ce qui fut executé apres sa mort. Je trouvay belles les imaginations de cet autheur, la contexture de son ouvrage bien suyvie, et son dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s'amusent à le lire, et notamment les dames, à qui nous devons plus de service, je me suis trouvé souvent à mesme de les secourir, pour [0185] descharger leur livre de deux principales objections qu'on luy faict. Sa fin est hardie et courageuse, car il entreprend, par raisons humaines et naturelles, establir et verifier contre les atheistes tous les articles de la religion Chrestienne: en quoy, à dire la verité, je le trouve si ferme et si heureux que je ne pense point qu'il soit possible de mieux faire en cet argument là, et croy que nul ne l'a esgalé. Cet ouvrage me semblant trop riche et trop beau pour un autheur duquel le nom soit si peu conneu, et duquel tout ce que nous sçavons, c'est qu'il estoit Espaignol, faisant profession de medecine à Thoulouse, il y a environ deux cens ans, je m'enquis autrefois à Adrien Tournebu, qui sçavoit toutes choses, que ce pouvoit estre de ce livre; il me respondit qu'il pensoit que ce fut quelque quinte essence tirée de Saint Thomas d'Aquin: car, de vray, cet esprit là, plein d'une erudition infinie et d'une subtilité admirable, estoit seul capable de telles imaginations. Tant y a que, quiconque en soit l'autheur et inventeur (et ce n'est pas raison d'oster sans plus grande occasion à Sebond ce tiltre), c'estoit un tres-suffisant homme et ayant plusieurs belles parties. La premiere reprehension qu'on fait de son ouvrage, c'est que les Chretiens se font tort de vouloir appuyer leur creance par des raisons humaines, qui ne se conçoit que par foy et par une inspiration particuliere de la grace divine. En cette objection il semble qu'il y ait quelque zele de pieté, et à cette cause nous faut-il avec autant plus de douceur et de respect essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en avant. Ce seroit mieux la charge d'un homme versé en la Theologie, que de moy qui n'y sçay rien. Toutefois je juge ainsi, qu'à une chose si divine et si hautaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme est cette verité de

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laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien besoin qu'il nous preste encore son secours, d'une faveur extraordinaire et privilegée, pour [0185v] la pouvoir concevoir et loger en nous; et ne croy pas que les moyens purement humains en soyent aucunement capables; et, s'ils l'estoient, tant d'ames rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles és siecles anciens, n'eussent pas failly par leur discours d'arriver à cette connoissance. C'est la foy seule qui embrasse vivement et certainement les hauts mysteres de nostre Religion. Mais ce n'est pas à dire que ce ne soit une tres-belle et tres-louable entreprinse d'accommoder encore au service de nostre foy les utils naturels et humains que Dieu nous a donnez. Il ne faut pas douter que ce ne soit l'usage le plus honorable que nous leur sçaurions donner, et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'un homme Chrestien que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir, estandre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons point de servir Dieu d'esprit et d'ame; nous luy devons encore et rendons une reverence corporelle; nous appliquons nos membres mesmes et nos mouvements et les choses externes à l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous, mais tousjours avec cette reservation de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle dépende, ny que nos efforts et argumens puissent atteindre à une si supernaturelle et divine science. Si elle n'entre chez nous par une infusion extraordinaire; si elle y entre non seulement par discours, mais encore par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur. Et certes je crain pourtant que nous ne la jouyssions que par cette voye. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'une foy vive; si nous tenions à Dieu par luy, non par nous; si nous avions un pied et un fondement divin, les occasions humaines n'auroient pas le pouvoir de nous esbranler, comme elles ont; nostre fort ne seroit pas pour se rendre à une si foible batterie; l'amour de la nouvelleté, la contraincte des Princes, la bonne [0186] fortune d'un party, le changement temeraire et fortuite de nos opinions n'auroient pas la force de secouer et alterer nostre croiance; nous ne la lairrions pas troubler à la mercy d'un nouvel argument et à la persuasion, non pas de toute la Rhetorique qui fust onques; nous soutienderions ces flots d'une fermeté inflexible et immobile,

Illisos fluctus rupes ut vasta refundit,
Et varias circum latrantes dissipat undas
Mole sua.

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Si ce rayon de la divinité nous touchoit aucunement, il y paroistroit par tout: non seulement nos parolles, mais encore nos operations en porteroient la lueur et le lustre. Tout ce qui partiroit de nous, on le verroit illuminé de cette noble clarté. Nous devrions avoir honte qu'és sectes humaines il ne fust jamais partisan, quelque difficulté et estrangeté que maintint sa doctrine, qui n'y conformast aucunement ses deportemens et sa vie: et une si divine et celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue. Voulez vous voir cela? comparez nos meurs à un Mahometan, à un Payen; vous demeurez tousjours au dessoubs: là où, au regard de l'avantage de nostre religion, nous devrions luire en excellence, d'une extreme et incomparable distance; et devroit on dire: Sont ils si justes, si charitables, si bons ? ils sont donq Chrestiens. Toutes autres apparences sont communes à toutes religions: esperance, confiance, evenemens, ceremonies, penitence, martyres. La marque peculière de nostre verité devroit estre nostre vertu, comme elle est aussi la plus celeste marque et la plus difficile, et que c'est la plus digne production de la verité. Pourtant eust raison nostre bon Saint Loys, quand ce Roy Tartare qui s'estoit faict Chrestien, desseignoit de venir à Lyon baiser les pieds au Pape et y reconnoistre la sanctimonie qu'il esperoit trouver en nos meurs, de l'en destourner instamment, de peur qu'au contraire nostre desbordée façon de vivre ne le dégoustast d'une si saincte creance. Combien que depuis il advint tout diversement à cet autre, lequel, estant allé à Romme pour mesme effect, y voyant la dissolution des prelats et peuple de ce temps là, s'establit d'autant plus fort en nostre religion, [0186v] considerant combien elle devoit avoir de force et de divinité à maintenir sa dignité et sa splendeur parmy tant de corruption et en mains si vicieuses. Si nous avions une seule goute de foy, nous remuerions les montaignes de leur place, dict la saincte parole: nos actions, qui seroient guidées et accompaignées de la divinité, ne seroient pas simplement humaines; elles auroient quelque chose de miraculeux comme nostre croyance. Brevis est institutio vitae honestae beataeque, si credas. Les uns font accroire au monde qu'ils croyent ce qu'ils ne croyent pas. Les autres, en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne sçachants pas penetrer que c'est que croire. Et nous trouvons estrange si, aux guerres qui pressent à cette heure nostre estat, nous voyons flotter les evenements et diversifier d'une maniere commune et ordinaire. C'est que nous n'y apportons rien que

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le nostre. La justice qui est en l'un des partis, elle n'y est que pour ornement et couverture; elle y est bien alleguée, mais elle n'y est ny receue, ny logée, ny espousée: elle y est comme en la bouche de l'advocat, non comme dans le coeur et affection de la partie. Dieu doibt son secours extraordinaire à la foy et à la religion, non pas à nos passions. Les hommes y sont conducteurs et s'y servent de la religion: ce devroit estre tout le contraire. Sentez si ce n'est par noz mains que nous la menons, à tirer comme de cire tant de figures contraires d'une regle si droitte et si ferme. Quand c'est il veu mieux qu'en France en noz jours? Ceux qui l'ont prinse à gauche, ceux qui l'ont prinse à droitte, ceux qui en disent le noir, ceux qui en disent le blanc, l'employent si pareillement à leurs violentes et ambitieuses entreprinses, s'y conduisent d'un progrez si conforme en desbordement et injustice, qu'ils rendent doubteuse et malaisée à croire la diversité qu'ils pretendent de leurs opinions en chose de laquelle depend la conduitte et loy de nostre vie. Peut on veoir partir de mesme eschole et discipline des meurs plus unies, plus unes? Voyez l'horrible impudence dequoy nous pelotons les raisons divines, et combien irreligieusement nous les avons et rejettées et reprinses selon que la fortune nous a changé de place en ces orages publiques. Cette proposition si solenne: S'il est permis au subjet de se rebeller et armer contre son prince pour la defence de la religion, souvienne-vous en quelles bouches, cette année passée, l'affirmative d'icelle estoit l'arc-boutant d'un parti, la negative de quel autre parti c'estoit l'arc-boutant; et oyez à present de quel quartier vient la voix et instruction de l'une et de l'autre; et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour cette là. Et nous bruslons les gents qui disent qu'il faut faire souffrir à la verité le joug de nostre besoing: et de combien faict la France pis que de le dire ! Confessons la verité: qui trieroit de l'armée, mesme legitime et moienne, ceux qui y marchent par le seul zele d'une affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection des loix de leur pays ou service du Prince, il n'en sçauroit bastir une compaignie de gensdarmes complete. D'où vient cela, qu'il s'en trouve si peu qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrez en nos mouvemens publiques,

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et que nous les voyons tantost n'aller que le pas, tantost y courir à bride avalée? et mesmes hommes tantost gaster nos affaires par leur violence et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur, si ce n'est qu'ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles selon la diversité desquelles ils se remuent? Je voy cela evidemment, que nous ne prestons volontiers à la devotion, que les offices qui flattent nos passions. Il n'est point d'hostilité excellente comme la chrestienne. Nostre zele faict merveilles, quand il va secondant nostre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, la detraction, la rebellion. A contrepoil, vers la bonté, la benignité, la temperance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l'y porte, il ne va ny de pied ny d'aile. Nostre religion est faicte pour extirper les vices; elle les couvre, les nourrit, les incite. Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu (comme on dict). Si nous le croyons, je ne dy pas par foy, mais d'une simple croyance, voire (et je le dis à nostre grande confusion) si nous [0187] le croyons et cognoissions comme une autre histoire, comme l'un de nos compaignons, nous l'aimerions au dessus de toutes autres choses, pour l'infinie bonté et beauté qui reluit en luy: au moins marcheroit il en mesme reng de nostre affection que les richesses, les plaisirs, la gloire et nos amis. Le meilleur de nous ne craind point de l'outrager, comme il craind d'outrager son voisin, son parent, son maistre. Est il si simple entendemant, lequel, ayant d'un coté l'object d'un de nos vicieux plaisirs et de l'autre en pareille cognoissance et persuasion l'estat d'une gloire immortelle, entrast en troque de l'un pour l'autre? Et si nous y renonçons souvent de pur mespris: car quel goust nous attire au blasphemer, sinon à l'adventure le goust mesme de l'offence? Le philosophe Antisthenes, comme on l'initioit aux mysteres d'Orpheus, le prestre luy disant que ceux qui se vouoyent à cette religion avoyent à recevoir apres leur mort des biens eternels et parfaicts: Pourquoy ne meurs tu donc toi mesmes ? luy fit-il. Diogenes, plus brusquement selon sa mode, et hors de nostre propos, au prestre qui le preschoit de mesme de se faire de son ordre pour parvenir aux biens de l'autre monde: Veux tu pas que je croye qu'Agesilaus et Epaminondas, si grands hommes, seront miserables, et que toy, qui n'es qu'un veau, seras bien heureux par ce que tu es prestre?

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Ces grandes promesses de la beatitude eternelle, si nous les recevions de pareille authorité qu'un discours philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que nous avons.

Non jam se moriens dissolvi conquereretur;
Sed magis ire foras, vestémque relinquere, ut anguis,
Gauderet, praelonga senex aut cornua cervus.

Je veuil estre dissout, dirions nous, et estre aveques Jesus-Christ. La force du discours de Platon, de l'immortalité de l'ame, poussa bien aucuns de ses disciples à la mort, pour joïr plus promptement des esperances qu'il leur donnoit. Tout cela, c'est un signe tres-evident que nous ne recevons nostre religion qu'à nostre façon et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions se reçoyvent. Nous nous sommes rencontrez au païs où elle estoit en usage; ou nous regardons son ancienneté ou l'authorité des hommes qui l'ont maintenue; ou creignons les menaces qu'ell' attache aux mescreans; ou suyvons ses promesses. Ces considerations là doivent estre employées à nostre creance, mais comme subsidiaires: ce sont liaisons humaines. Une autre region, d'autres tesmoings, pareilles promesses et menasses nous pourroyent imprimer par mesme voye une croyance contraire. Nous sommes Chrestiens à mesme titre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans. Et ce que dit Plato, qu'il est peu d'hommes si fermes en l'atheisme, qu'un dangier pressant ne ramene à la recognoissance de la divine puissance, ce rolle ne touche point un vray Chrestien. C'est à faire aux religions mortelles [0187v] et humaines d'estre receues par une humaine conduite. Quelle foy doit ce estre, que la lacheté et la foiblesse de coeur plantent en nous et establissent? Plaisante foy qui ne croit ce qu'elle croit que pour n'avoir le courage de le descroire ! Une vitieuse passion, comme celle de l'inconstance et de l'estonnement, peut elle faire en nostre ame aucune production reglée? Ils establissent, dict-il, par la raison de leur jugement, que ce qui se recite des enfers et des peines futures est feint. Mais, l'occasion de l'experimenter s'offrant lors que la vieillesse ou les maladies les approchent de leur mort, la terreur d'icelle les remplit d'une nouvelle creance par

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l'horreur de leur condition à venir. Et par ce que telles impressions rendent les courages craintifs, il deffend en ses loix toute instruction de telles menaces, et la persuasion que des Dieux il puisse venir à l'homme aucun mal, sinon pour son plus grand bien, quand il y eschoit, et pour un medecinal effect. Ils recitent de Bion qu'infect des atheismes de Theodorus, il avoit esté longtemps se moquant des hommes religieux; mais, la mort le surprenant, qu'il se rendit aux plus extremes superstitions, comme si les dieux s'ostoyent et se remettoyent selon l'affaire de Bion. Platon et ces exemples veulent conclurre que nous sommes ramenez à la creance de Dieu, ou par amour, ou par force. L'Atheisme estant une proposition come desnaturée et monstrueuse, difficile aussi et malaisée d'establir en l'esprit humain, pour insolent et desreglé qu'il puisse estre: il s'en est veu assez, par vanité et par fierté de concevoir des opinions non vulgaires et reformatrices du monde, en affecter la profession par contenance, qui, s'ils sont asses fols, ne sont pas assez forts pour l'avoir plantée en leur conscience pourtant. Ils ne lairront de joindre les mains vers le ciel, si vous leur attachez un bon coup d'espée en la poitrine. Et, quand la crainte ou la maladie aura abatu cette licentieuse ferveur d'humeur volage, ils ne lairront de se revenir et se laisser tout discretement manier aux creances et exemples publiques. Autre chose est un dogme serieusement digeré; autre chose, ces impressions superficielles, lesquelles, nées de la desbauche d'un esprit desmanché, vont nageant temerairement et incertainement en la fantasie. Hommes bien miserables et escervellez, qui taschent d'estre pires qu'ils ne peuvent' L'erreur du paganisme, et l'ignorance de nostre sainte verité, laissa tomber cette grande ame de Platon (mais grande d'humaine grandeur seulement), encores en cet autre voisin abus, que les enfans et les vieillars se trouvent plus susceptibles de religion, comme si elle naissoit et tiroit son credit de nostre imbecillité. Le neud qui devroit attacher nostre jugement et nostre volonté, qui devroit estreindre nostre ame et joindre à nostre createur, ce devroit estre un neud prenant ses repliz et ses forces, non pas de nos considerations, de noz raisons et passions, mais d'une estreinte divine et supernaturelle, n'ayant qu'une forme, un visage et un lustre, qui est l'authorité de Dieu et sa grace. Or, nostre coeur et nostre ame estant regie et commandée par la foy, c'est raison qu'elle tire au service de son dessain toutes noz autres pieces selon leur portée. Aussi n'est-il pas croyable que toute cette machine n'ait quelques marques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ait quelque image és choses du monde, raportant aucunement à l'ouvrier qui les a basties et formées. Il a laissé en ces hauts ouvrages

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le caractere de sa divinité, et ne tient qu'à nostre imbecillité que nous ne le puissions descouvrir. C'est ce qu'il nous dit luy mesme, que ses operations invisibles, il nous les manifeste par les visibles. Sebond s'est travaillé à ce digne estude, et nous montre comment il n'est piece du monde qui desmante son facteur. Ce seroit faire tort à la bonté divine, si l'univers ne consentoit à nostre creance. Le ciel, la terre, les elemans, nostre corps et nostre ame, toutes choses y conspirent: il n'est que de trouver le moyen de s'en servir. Elles nous instruisent, si nous sommes [0188] capables d'entendre. Car ce monde est un temple tres-sainct, dedans lequel l'homme est introduict pour y contempler des statues, non ouvrées de mortelle main, mais celles que la divine pensée a faict sensibles: le Soleil, les estoilles, les eaux et la terre, pour nous representer les intelligibles. Les choses invisibles de Dieu, dit saint Paul, apparoissent par la creation du monde, considerant sa sapience eternelle et sa divinité par ses oeuvres.

Atque adeo faciem coeli non invidet orbi
Ipse Deus, vultusque suos corpusque recludit
Semper volvendo; seque ipsum inculcat et offert,
Ut bene cognosci possit, doceatque videndo
Qualis eat, doceatque suas attendere leges.

Or nos raisons et nos discours humains, c'est comme la matiere lourde et sterile: la grace de Dieu en est la forme; c'est elle qui y donne la façon et le pris. Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'avoir eu leur fin et n'avoir regardé l'amour et obeïssance du vray createur de toutes choses, et pour avoir ignoré Dieu: ainsin est-il de nos imaginations et discours; ils ont quelque corps, mais c'est une masse informe, sans façon et sans jour, si la foy et grace de Dieu n'y sont joinctes. La foy venant à teindre et illustrer les argumens de Sebon, elle les rend fermes et solides: ils sont capables de servir d'acheminement et de premiere guyde à un aprentis pour le mettre à la voye de cette connoissance; ils le façonnent aucunement et rendent capable de la grace de Dieu, par le moyen de laquelle se [0188v] parfournit et se perfet apres nostre creance. Je sçay un homme d'authorité, nourry aux lettres, qui m'a confessé avoir esté ramené des erreurs de la mescreance

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par l'entremise des argumens de Sebond. Et, quand on les despouillera de cet ornement et du secours et approbation de la foy, et qu'on les prendra pour fantasies pures humaines, pour en combatre ceux qui sont precipitez aux espouvantables et horribles tenebres de l'irreligion, ils se trouveront encores lors aussi solides et autant fermes que nuls autres de mesme condition qu'on leur puisse opposer: de façon que nous serons sur les termes de dire à noz parties,

Si melius quid habes, accerse, vel imperium fer;

qu'ils souffrent la force de noz preuves, ou qu'ils nous en facent voir ailleurs, et sur quelque autre suject, de mieux tissues et mieux estofées. Je me suis, sans y penser, à demy desjà engagé dans la seconde objection à laquelle j'avois proposé de respondre pour Sebond. Aucuns disent que ses argumens sont foibles et ineptes à verifier ce qu'il veut, et entreprennent de les choquer aysément. Il faut secouer ceux cy un peu plus rudement, car ils sont plus dangereux et plus malitieux que les premiers. On couche volontiers le sens des escris d'autrui à la faveur des opinions qu'on a prejugées en soi: et un atheïste se flate à ramener tous autheurs à l'atheïsme: infectant de son propre venin la matiere innocente. Ceux cy ont quelque preoccupation de jugement qui leur rend le goust fade aux raisons de Sebond. Au demeurant, il leur semble qu'on leur donne beau jeu de les mettre en liberté de combatre nostre religion par les armes pures humaines, laquelle ils n'oseroyent ataquer en sa majesté pleine d'authorité et de commandement. Le moyen que je prens pour rabatre cette frenaisie et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et humaine fierté; leur faire sentir l'inanité, la vanité et deneantise de l'homme; leur arracher [0189] des points les chetives armes de leur raison; leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'authorité et reverance de la majesté divine. C'est à elle seule qu'apartient la science et la sapience; elle seule qui peut estimer de soy quelque chose, et à qui nous desrobons ce que nous nous contons et ce que nous nous prisons,

Ou gar ea phronein ho Theos mega allon ae heaouton.

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Abbattons ce cuider, premier fondement de la tyrannie du maling esprit: Deus superbis resistit; humilibus autem dat gratiam. L'intelligence est en tous les Dieux, dict Platon, et en fort peu d'hommes. Or c'est cependant beaucoup de consolation à l'homme Chrestien de voir nos utils mortels et caduques si proprement assortis à nostre foy saincte et divine que, lors qu'on les emploie aux sujects de leur nature mortels et caduques, ils n'y soient pas appropriez plus uniement ny avec plus de force. Voyons donq si l'homme a en sa puissance d'autres raisons plus fortes que celles de Sebond, voire s'il est en luy d'arriver à aucune certitude par argument et par discours. Car Sainct Augustin, plaidant contre ces gens icy, a occasion de reprocher leur injustice en ce qu'ils tiennent les parties de nostre creance fauces, que nostre raison faut à establir; et, pour montrer qu'assez de choses peuvent estre et avoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les causes, il leur met en avant certaines experiences connues et indubitables ausquelles l'homme confesse rien ne veoir; et cela, comme toutes autres choses, d'une curieuse et ingenieuse recherche. Il faut plus faire, et leur apprendre que, pour convaincre la foiblesse de leur raison, il n'est besoing d'aller triant des rares exemples, et qu'elle est si manque et si aveugle qu'il n'y a nulle si claire facilité qui luy soit assez claire; que l'aisé et le malaisé luy sont un; que tous subjects esgalement, et la nature en general desadvoue sa jurisdiction et entremise. Que nous presche la verité, quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie, quand elle nous inculque si souvant que nostre sagesse n'est que folie devant Dieu; que, de toutes les vanitez, la plus vaine c'est l'homme; que l'homme qui présume de son sçavoir, ne sçait pas encore que c'est que sçavoir; et que l'homme, qui n'est rien, s'il pense estre quelque chose, se seduit soy mesmes et se trompe? Ces sentences du sainct esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, qu'il ne me faudroit aucune autre preuve contre des gens qui se rendroient avec toute submission et obeïssance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre foitez à leurs propres despens et ne veulent souffrir qu'on combatte leur raison que par elle mesme. Considerons donq pour cette heure l'homme seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes, et despourveu de la grace et cognoissance divine, qui est tout son honneur, sa force et le fondement de son estre. Voyons combien il a de tenue en ce bel equipage. Qu'il me face entendre par l'effort de son [0189v] discours, sur quels fondemens il a basty ces grands

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avantages qu'il pense avoir sur les autres creatures. Qui luy a persuadé que ce branle admirable de la voute celeste, la lumiere eternelle de ces flambeaux roulans si fierement sur sa teste, les mouvemens espouvantables de cette mer infinie, soyent establis et se continuent tant de siecles pour sa commodité et pour son service? Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette miserable et chetive creature, qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de l'univers, duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant s'en faut de la commander? Et ce privilege qu'il s'atribue d'estre seul en ce grand bastimant, qui ayt la suffisance d'en recognoistre la beauté et les pieces, seul qui en puisse rendre graces à l'architecte et tenir conte de la recepte et mise du monde, qui lui a seelé ce privilege? Qu'il nous montre lettres de cette belle et grande charge. Ont elles esté ottroyées en faveur des sages seulement? Elles ne touchent guere de gents. Les fols et les meschants sont ils dignes de faveur si extraordinaire, et, estant la pire piece du monde, d'estre preferez à tout le reste? En croirons nous cestuy-là: Quorum igitur causa quis dixerit effectum esse mundum? Eorum scilicet animantium quae ratione utuntur. Hi sunt dii et homines, quibus profecto nihil est melius. Nous n'aurons jamais assez bafoué l'impudence de cet accouplage. Mais, pauvret, qu'a il en soy digne d'un tel avantage? A considerer cette vie incorruptible des corps celestes, leur beauté, leur grandeur, leur agitation continuée d'une si juste regle:

cum suspicimus magni caelestia mundi
Templa super, stellisque micantibus Aethera fixum,
Et venit in mentem Lunae solisque viarum;

à considerer la domination et puissance que ces corps là ont, non seulement sur nos vies et conditions de nostre fortune,

Facta etenim et vitas hominum suspendit ab astris,

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mais sur nos inclinations mesmes, nos discours, nos volontez, qu'ils regissent, poussent et agitent à la mercy de leurs influances, selon que nostre raison nous l'apprend et le trouve,

speculataque longè
Deprendit tacitis dominantia legibus astra, [0190]
Et totum alterna mundum ratione moveri,
Fatorumque vices certis discernere signis;

à voir que non un homme seul, non un Roy, mais les monarchies, les empires et tout ce bas monde se meut au branle des moindres mouvemens celestes,

Quantaque quam parvi faciant discrimina motus:
Tantum est hoc regnum, quod regibus imperat ipsis'

si nostre vertu, nos vices, nostre suffisance et science, et ce mesme discours que nous faisons de la force des astres, et cette comparaison d'eux à nous, elle vient, comme juge nostre raison, par leur moyen et de leur faveur,

furit alter amore,
Et pontum tranare potest et vertere Trojam;
Alterius sors est scribendis legibus apta;
Ecce patrem nati perimunt, natosque parentes;
Mutuaque armati coeunt in vulnera fratres:
Non nostrum hoc bellum est; coguntur tanta movere,
Inque suas ferri paenas, lacerandaque membra;
Hoc quoque fatale est, sic ipsum expendere fatum;

si nous tenons de la distribution du ciel cette part de raison que nous avons, comment nous pourra elle esgaler à luy? commant soub-mettre à nostre science son essence et ses conditions? Tout ce que nous voyons en ces corps là, nous estonne. Quae molitio, quae ferramenta, qui vectes, quae machinae, qui ministri tanti operis fuerunt? Pourquoy les privons nous et d'ame, et de vie, et de discours? Y avons nous recogneu quelque

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stupidité immobile et insensible, nous qui n'avons aucun commerce avecques eux, que d'obeïssance? Dirons nous que nous n'avons veu en nulle autre creature qu'en l'homme l'usage d'une ame raisonable? Et quoy ! avons nous veu quelque chose semblable au soleil? Laisse il d'estre, par ce que nous n'avons rien veu de semblable? et ses mouvemens d'estre, par ce qu'il n'en est point de pareils? Si ce que nous n'avons pas veu, n'est pas, nostre science est merveilleusement raccourcie: Quae sunt tantae animi angustiae ! Sont ce pas des songes de l'humaine vanité, de faire de la Lune une terre celeste, y songer des montaignes, des vallées, comme Anaxagoras? y planter des habitations et demeures humaines, et y dresser des colonies pour nostre commodité, comme faict Platon et Plutarque? et de nostre terre en faire un astre esclairant et lumineux? Inter caetera mortalitatis incommoda et hoc est, calligo mentium, nec tantum necessitas errandi sed errorum amor. Corruptibile corpus aggravat animam, et deprimit terrena inhabitatio sensum multa cogitantem. La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus [0190v] calamiteuse et fraile de toutes les creatures, c'est l'homme, et quant et quant la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy, parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et croupie partie de l'univers, au dernier estage du logis et le plus esloigné de la voute celeste, avec les animaux de la pire condition des trois; et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la Lune et ramenant le ciel soubs ses pieds. C'est par la vanité de cette mesme imagination qu'il s'egale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se trie soy mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compaignons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces que bon luy semble. Comment cognoit il, par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux? par quelle comparaison d'eux à nous conclud il la bestise qu'il leur attribue? Quand je me joue à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d'elle. Platon, en sa peinture de l'aage doré sous Saturne, compte entre les principaux advantages de l'homme de lors la communication qu'il avoit avec les bestes, desquelles s'enquerant et s'instruisant il sçavoit les vrayes qualitez et differences de chacune

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d'icelles, par où il acqueroit une tres-parfaicte intelligence et prudence, et en conduisoit de bien loing plus hureusement sa vie que nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuve à juger l'impudence humaine sur le faict des bestes? Ce grand autheur a opiné qu'en la plus part de la forme corporelle que nature leur a donné, elle a regardé seulement l'usage des prognostications qu'on en tiroit en son temps. Ce defaut qui empesche la communication d'entre elles et nous, pourquoy n'est il aussi bien à nous qu'à elles? C'est à deviner, à qui est la faute de ne nous entendre point: car nous ne les entendons non plus qu'elles nous. Par cette mesme raison, elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les en estimons. Ce n'est pas grand' merveille si nous ne les entendons pas: aussi ne faisons nous les Basques et les Troglodites. Toutesfois aucuns se sont vantez de les entendre, comme Apollonius Thyaneus, Melampus, Tyresias, Thales et autres. Et puis qu'il est ainsi, comme disent les cosmographes, qu'il y a des nations qui reçoyvent un chien pour leur Roy, il faut bien qu'ils donnent certaine interpretation à sa voix et mouvements. Il nous faut remarquer la parité qui est entre nous. Nous avons quelque moyenne intelligence de leur sens; aussi ont les bestes du nostre, environ à mesme mesure. Elles nous flatent, nous menassent et nous requierent; et nous, elles. Au demeurant, nous [0191] decouvrons bien evidemment que entre elles il y a une pleine et entiere communication et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme espece, mais aussi d'especes diverses.

Et mutae pecudes et denique secla ferarum
Dissimiles suerunt voces variasque cluere,
Cum metus aut dolor est, aut cum jam gaudia gliscunt.

En certain abbayer du chien le cheval cognoist qu'il y a de la colere; de certaine autre sienne voix il ne s'effraye point. Aux bestes mesmes qui n'ont pas de voix, par la societé d'offices que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication: leurs mouvemens discourent et traictent:

Non alia longè ratione atque ipsa videtur
Protrahere ad gestum pueros infantia linguae.

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Pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent et content des histoires par signes? J'en ay veu de si soupples et formez à cela, qu'à la verité il ne leur manquoit rien à la perfection de se sçavoir faire entendre; les amoureux se courroussent, se reconcilient, se prient, se remercient, s'assignent et disent enfin toutes choses des yeux:

E'l silentio ancor suole
Haver prieghi e parole.

Quoy des mains ? nous requerons, nous promettons, appellons, congedions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, deffions, despitons, flattons, applaudissons, benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouissons, complaignons, attristons, desconfortons, desesperons, estonnons, escrions, taisons; et quoy non ? d'une variation et multiplication à l'envy de la langue. De la teste: nous convions, nous renvoyons, advouons, desadvouons, desmentons, bienveignons, honorons, venerons, desdaignons, demandons, esconduisons, égayons, lamentons, caressons, tansons, soubmettons, bravons, enhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des sourcils ? quoy des espaules ? Il n'est mouvement qui ne parle et un langage intelligible sans discipline et un langage publique: qui faict, voyant la varieté et usage distingué des autres, que cestuy cy doibt plus tost estre jugé le propre de l'humaine nature. Je laisse à part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing et les alphabets des doigts et grammaires en gestes, et les sciences qui ne s'exercent et expriment que par iceux, et les nations que Pline dit n'avoir point d'autre langue. Un Ambassadeur de la ville d'Abdere, apres avoir longuement parlé au Roy Agis de Sparte, luy demanda: Et bien, Sire, quelle responce veux-tu que je rapporte à nos citoyens?--Que je t'ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans jamais dire mot. Voilà pas un taire parlier et bien intelligible? Au reste, quelle sorte de nostre suffisance ne reconnoissons nous aux operations des animaux? Est-il police reglée avec plus d'ordre,

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diversifiée à plus de charges et d'offices, et plus constamment entretenue que celle des mouches à miel? Cette disposition d'actions et de vacations si ordonnée, la pouvons [0191v] nous imaginer se conduire sans discours et sans providence?

His quidam signis atque haec exempla sequuti,
Esse apibus partem divinae mentis et haustus
Aethereos dixere.

Les arondelles, que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent elles sans jugement et choisissent elles sans discretion, de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et, en cette belle et admirable contexture de leurs bastimens, les oiseaux peuvent ils se servir plustost d'une figure quarrée que de la ronde, d'un angle obtus que d'un angle droit, sans en sçavoir les conditions et les effects? Prennent-ils tantost de l'eau, tantost de l'argile, sans juger que la dureté s'amollit en l'humectant? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans prevoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'aise? Se couvrent-ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l'Orient, sans connoistre les conditions differentes de ces vents et considerer que l'un leur est plus salutaire que l'autre? Pourquoy espessit l'araignée sa toile en un endroit et relasche en un autre? se sert à cette heure de cette sorte de neud, tantost de celle-là, si elle n'a et deliberation, et pensement, et conclusion? Nous reconnoissons assez, en la pluspart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d'excellence au dessus de nous et combien nostre art est foible à les imiter. Nous voyons toutesfois aux nostres, plus grossiers, les facultez que nous y employons, et que nostre ame s'y sert de toutes ses forces; pourquoy n'en estimons nous autant d'eux? pourquoy attribuons nous à je ne sçay quelle inclination naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art? En quoy, sans y penser, nous leur donnons un tres-grand avantage sur nous, de faire que nature, par une douceur maternelle, les accompaigne et guide, comme par la main, à [0192] toutes les actions et commoditez de leur vie; et qu'à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester, par art, les choses nécessaires à nostre conservation; et nous refuse quant et quant les moyens de pouvoir arriver, par aucune institution et contention d'esprit, à l'industrie naturelle des bestes: de maniere que leur stupidité brutale surpasse en toutes commoditez tout ce que peut nostre divine intelligence.

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Vrayement, à ce compte, nous aurions bien raison de l'appeller une tres-injuste maratre. Mais il n'en est rien; nostre police n'est pas si difforme et desreglée. Nature a embrassé universellement toutes ses creatures; et n'en est aucune qu'elle n'ait bien plainement fourny de tous moyens necessaires à la conservation de son estre: car ces plaintes vulgaires que j'oy faire aux hommes (comme la licence de leurs opinions les esleve tantost au dessus des nues, et puis les ravale aux antipodes), que nous sommes le seul animal abandonné nud sur la terre nue, lié, garrotté, n'ayant dequoy s'armer et couvrir que de la despouille d'autruy; là où toutes les autres creatures, nature les a revestues de coquilles, de gousses, d'escorse, de poil, de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d'escaille, de toison et de soye, selon le besoin de leur estre; les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour defendre; et les a elle mesmes instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, à chanter, là où l'homme ne sçait ny cheminer, ny parler, ny manger, ny rien que pleurer, sans apprentissage:

Tum porro puer, ut saevis projectus ab undis
Navita, nudus humi jacet, infans, indigus omni
Vitali auxilio, cum primum in luminis oras
Nixibus ex alvo matris natura profudit;
Vagituque locum lugubri complet, ut aequum est
Cui tantum in vita restet transire malorum.
At variae crescunt pecudes, armenta, feraeque, [0192v]
Nec crepitacula eis opus est, nec cuiquam adhibenda est
Almae nutricis blanda atque infracta loquella;
Nec varias quaerunt vestes pro tempore caeli;
Denique non armis opus est, non moenibus altis,
Queis sua tutentur, quando omnibus omnia largè
Tellus ipsa parit, naturaque daedala rerum;

ces plaintes là sont fauces, il y a en la police du monde une esgalité plus grande et une relation plus uniforme. Nostre peau est pourveue, aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les injures du temps: tesmoing tant de nations qui n'ont encores gousté aucun usage de vestemens.

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Nos anciens Gaulois n'estoient guieres vestus; ne sont pas les Irlandois, nos voisins, soubs un ciel si froid. Mais nous le jugeons mieux par nous mésmes, car tous les endroits de la personne qu'il nous plaist descouvrir au vent et à l'air, se trouvent propres à le souffrir: le visage, les pieds, les mains, les jambes, les espaules, la teste, selon que l'usage nous y convie. Car, s'il y a partie en nous foible et qui semble devoir craindre la froidure, ce devroit estre l'estomac, où se fait la digestion; nos peres le portoient descouvert; et nos Dames, ainsi molles et delicates qu'elles sont, elles s'en vont tantost entr'ouvertes jusques au nombril. Les liaisons et emmaillotemens des enfans ne sont non plus necessaires; et les meres Lacedemoniennes eslevoient les leurs en toute liberté de mouvements de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun à la plus part des autres animaux; et n'en est guiere qu'on ne voye se plaindre et gemir long temps apres leur naissance: d'autant que c'est une contenance bien sortable à la foiblesse en-quoy ils se sentent. Quant à l'usage du manger, il est en nous, comme en eux, naturel et sans instruction, [0193]

Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti.

Qui fait doute qu'un enfant, arrivé à la force de se nourrir, ne sçeust quester sa nourriture? Et la terre en produit et luy en offre assez pour sa necessité, sans autre culture et artifice; et sinon en tout temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les provisions que nous voyons faire aux fourmis et autres pour les saisons steriles de l'année. Ces nations que nous venons de descouvrir si abondamment fournies de viande et de breuvage naturel, sans soing et sans façon, nous viennent d'apprendre que le pain n'est pas nostre seule nourriture, et que, sans labourage, nostre mere nature nous avoit munis à planté de tout ce qu'il nous falloit; voire, comme il est vraysemblable, plus plainement et plus richement qu'elle ne fait à present que nous y avons meslé nostre artifice,

Et tellus nitidas fruges vinetaque laeta
Sponte sua primum mortalibus ipsa creavit;
Ipsa dedit dulces foetus et pabula laeta,
Quae nunc vix nostro grandescunt aucta labore,
Conterimusque boves et vires agricolarum,

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le débordement et desreglement de nostre appetit devançant toutes les inventions que nous cherchons de l'assouvir. Quant aux armes, nous en avons plus de naturelles que la plus part des autres animaux, plus de divers mouvemens de membres, et en tirons plus de service, naturellement et sans leçon: ceux qui sont duicts à combatre nuds, on les void se jetter aux hazards pareils aux nostres. Si quelques bestes nous surpassent en cet avantage, nous en surpassons plusieurs autres. Et l'industrie de fortifier le corps et le couvrir par moyens acquis, nous l'avons par un instinct et precepte naturel. Qu'il soit ainsi, l'elephant esguise et esmoult ses dents, desquelles il se sert à la guerre (car il en a de particulieres pour cet usage, qu'il espargne, [0193v] et ne les employe aucunement à ses autres services). Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et jettent la poussiere à l'entour d'eux; les sangliers affinent leurs deffences; et l'ichneaumon, quand il doit venir aux prises avec le crocodile, munit son corps, l'enduit et le crouste tout à l'entour de limon bien serré et bien pestry, comme d'une cuirasse. Pourquoy ne dirons nous qu'il est aussi naturel de nous armer de bois et de fer? Quant au parler, il est certain que, s'il n'est pas naturel, il n'est pas necessaire. Toutefois, je croy qu'un enfant qu'on auroit nourry en pleine solitude, esloigné de tout commerce (qui seroit un essay mal aisé à faire), auroit quelque espece de parolle pour exprimer ses conceptions; et n'est pas croyable que nature nous ait refusé ce moyen qu'elle a donné à plusieurs autres animaux: car qu'est-ce autre chose que parler, cette faculté que nous leur voyons de se plaindre, de se resjouyr, de s'entr'appeller au secours, se convier à l'amour, comme ils font par l'usage de leur voix? Comment ne parleroient elles entr'elles? elles parlent bien à nous, et nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens? et ils nous respondent. D'autre langage, d'autres appellations divisons nous avec eux qu'avec les oyseaux, avec les pourceaux, les beufs, les chevaux, et changeons d'idiome selon l'espece:

Cosi per entro loro schiera bruna
S'ammusa l'una con l'altra formica
Forse à spiar lor via, e lor fortuna.

Il me semble que Lactance attribue aux bestes, non le parler seulement, mais le rire encore. Et la difference de langage qui se voit entre nous, selon la difference des contrées, elle se treuve aussi aux animaux de

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mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant divers des perdris, selon la situation des lieux,

variaeque volucres
Longè alias alio juciunt in tempore voces,
Et partim mutant cum tempestatibus una [0194]
Raucisonos cantus.

Mais cela est à sçavoir quel langage parleroit cet enfant; et ce qui s'en dict par divination, n'a pas beaucoup d'apparence. Si on m'allegue, contre cette opinion, que les sourds naturels ne parlent point, je respons que ce n'est pas seulement pour n'avoir peu recevoir l'instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost pour-ce que le sens de l'ouye, duquel ils sont privez, se rapporte à celuy du parler, et se tiennent ensemble d'une cousture naturelle: en façon que ce que nous parlons, il faut que nous le parlons premierement à nous et que nous le facions sonner au dedans à nos oreilles, avant que de l'envoyer aux estrangeres. J'ay dit tout cecy pour maintenir cette ressemblance qu'il y a aux choses humaines, et pour nous ramener et joindre au nombre. Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessoubs du reste: tout ce qui est sous le Ciel, dit le sage, court une loy et fortune pareille,

Indupedita suis fatalibus omnia vinclis.

Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez; mais c'est soubs le visage d'une mesme nature:

res quaeque suo ritu procedit, et omnes
Foedere naturae certo discrimina servant.

Il faut contraindre l'homme et le renger dans les barrieres de cette police. Le miserable n'a garde d'enjamber par effect au delà; il est entravé et engagé, il est assubjecty de pareille obligation que les autres creatures de son ordre, et d'une condition fort moyenne, sans aucune prerogative, praeexcellence vraye et essentielle. Celle qu'il se donne par opinion et par fantasie n'a ny corps ny goust; et s'il est ainsi que luy

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seul, de tous les animaux, ait cette liberté de l'imagination et ce deresglement de pensées, luy representant ce qui est, ce qui n'est pas, et ce qu'il veut, le faux? et le veritable, c'est un advantage qui luy est bien cher vendu et duquel il a bien peu à se glorifier, car de là naist [0194v] la source principale des maux qui le pressent: peché, maladie, irresolution, trouble, desespoir. Je dy donc, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a point d'apparence d'estimer que les bestes facent par inclination naturelle et forcée les mesmes choses que nous faisons par nostre choix et industrie. Nous devons conclurre de pareils effects pareilles facultez, et confesser par consequent que ce mesme discours, cette mesme voye, que nous tenons à ouvrer, c'est aussi celle des animaux. Pourquoy imaginons nous en eux cette contrainte naturelle, nous qui n'en esprouvons aucun pareil effect? joinct qu'il est plus honorable d'estre acheminé et obligé à regléement agir par naturelle et inévitable condition, et plus approchant de la divinité, que d'agir reglément par liberté temeraire et fortuite; et plus seur de laisser à nature qu'à nous les resnes de nostre conduicte. La vanité de nostre presomption faict que nous aymons mieux devoir à nos forces qu'à sa liberalité nostre suffisance; et enrichissons les autres animaux des biens naturels et les leur renonçons, pour nous honorer et ennoblir des biens acquis: par une humeur bien simple, ce me semble, car je priseroy bien autant des graces toutes miennes et naifves que celles que j'aurois esté mendier et quester de l'apprentissage. Il n'est pas en nostre puissance d'acquerir une plus belle recommendation que d'estre favorisé de Dieu et de nature. Par ainsi, le renard, dequoy se servent les habitans de la Thrace quand ils veulent entreprendre de passer par dessus la glace quelque riviere gelée et le lachent devant eux pour cet effect, quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour sentir s'il orra d'une longue ou d'une voisine distance bruyre l'eau courant au dessoubs, et selon qu'il trouve par là qu'il y a plus ou moins d'espesseur en la glace, se reculer ou s'avancer, n'aurions nous pas raison de juger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours qu'il feroit en la nostre, et que [0195] c'est une ratiocination et consequence tirée du sens naturel: Ce qui fait bruit, se remue; ce qui se remue, n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé, est liquide, et ce qui est liquide, plie soubs le faix? Car d'attribuer cela seulement à une vivacité du sens de l'ouye, sans discours et sans consequence, c'est une chimere, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme faut il estimer de tant de sortes de ruses et d'inventions dequoy les bestes se couvrent des entreprinses que nous faisons sur elles.

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Et si nous voulons prendre quelque advantage de cela mesme, qu'il est en nous de les saisir, de nous en servir et d'en user à nostre volonté, ce n'est que ce mesme advantage que nous avons les uns sur les autres. Nous avons à cette condition nos esclaves. Et les Climacides, estoyent ce pas des femmes en Syrie qui servoyent, couchées à quatre pattes, de marchepied et d'eschelle aux dames à monter en coche? Et la plus part des personnes libres abandonnent pour bien legieres commoditez leur vie et leur estre à la puissance d'autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mari. Les tyrans ont ils jamais failly de trouver assez d'hommes vouez à leur devotion, aucuns d'eux adjoutans davantage cette necessité de les accompaigner à la mort comme en la vie? Des armées entieres se sont ainsin obligées à leurs capitaines. La formule du serment en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses: Nous jurons de nous laisser enchainer, bruler, batre, et tuer de glaive, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes souffrent de leur maistre; engageant tres-religieusement et le corps et l'ame à son service,

Ure meum, si vis, flamma caput, et pete ferro
Corpus, et intorto verbere terga seca.

C'estoit une obligation veritable; et si il s'en trouvoit dix mille, telle année, qui y entroyent et s'y perdoyent. Quand les Scythes enterroyent leur Roy, ils estrangloyent sur son corps la plus favorie de ses concubines, son eschançon, escuyer d'escuirie, chambellan, huissier de chambre et cuisinier. Et en son anniversaire ils tuoyent cinquante chevaux montez de cinquante pages qu'ils avoyent enpalez par l'espine du dos jusques au gozier, et les laissoyent ainsi plantez en parade autour de la tombe. Les hommes qui nous servent, le font à meilleur marché, et pour un traitement moins curieux et moins favorable que celuy [0195v] que nous faisons aux oyseaux, aux chevaux et aux chiens. A quel soucy ne nous demettons nous pour leur commodité? Il ne me semble point que les plus abjects serviteurs facent volontiers pour leurs maistres ce que les princes s'honorent de faire pour ces bestes. Diogenes voyant ses parents en peine de le racheter de servitude: Ils sont fols, disoit-il: c'est celuy qui me traitte et nourrit, qui me sert; et ceux qui entretiennent les bestes, se doivent dire plus tost les servir qu'en estre servis.

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Et si elles ont cela de plus genereux, que jamais Lyon ne s'asservit à un autre Lyon, ny un cheval à un autre cheval, par faute de coeur. Comme nous alons à la chasse des bestes, ainsi vont les Tigres et les Lyons à la chasse des hommes; et ont un pareil exercice les unes sur les autres: les chiens sur les lievres, les brochets sur les tanches, les arondeles sur les cigales, les esperviers sur les merles et sur les alouettes:

serpente ciconia pullos
Nutrit, et inventa per devia rura lacerta,
Et leporem aut capream famulae Jovis, et generosae
In saltu venantur aves.

Nous partons le fruict de nostre chasse avec nos chiens et oyseaux, comme la peine et l'industrie; et, au dessus d'Amphipolis en Thrace, les chasseurs et les faucons sauvages partent justement le butin par moitié; comme, le long des palus Moeotides, si le pescheur ne laisse aux loups, de bonne foy, une part esgale de sa prise, ils vont incontinent deschirer ses rets. Et comme nous avons une chasse qui se conduict plus par subtilité que par force, comme celle des colliers, de nos lignes et de l'hameçon, il s'en void aussi de pareilles entre les bestes. Aristote dit que la seche jette de son col un boyeau long comme une ligne, qu'elle estand au loing en le lachant, et le retire à soy quand elle veut; à mesure qu'elle aperçoit quelque petit poisson s'aprocher, elle luy laisse mordre le bout de ce boyeau, estant cachée dans le sable ou dans la vase, et petit à petit le retire jusques à ce que ce petit poisson soit si prez d'elle que d'un saut elle puisse l'atraper. Quant à la force, il n'est animal au monde en bute de tant d'offences que l'homme: il ne nous faut point une balaine, un elephant et un crocodile, ny tels autres animaux, desquels un seul est capable de deffaire un [0196] grand nombre d'hommes; les pous sont suffisans pour faire vacquer la dictature de Sylla; c'est le desjeuner d'un petit ver que le coeur et la vie d'un grand et triumphant Empereur. Pourquoy disons nous que c'est à l'homme science et connoissance bastie par art et par discours, de discerner les choses utiles à son vivre et au secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas; de connoistre la force de la rubarbe et du polipode? Et, quand nous voyons les chevres de Candie, si elles ont receu un coup de traict, aller entre un million d'herbes choisir le dictame pour leur guerison; et la tortue, quand elle a mangé de la vipere, chercher incontinent de l'origanum pour se purger;

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le dragon fourbir et esclairer ses yeux avecques du fenouil; les cigouignes se donner elles mesmes des clysteres à tout de l'eau de marine; les elephans arracher non seulement de leur corps et de leurs compaignons, mais des corps aussi de leurs maistres (tesmoing celuy du Roy Porus, qu'Alexandre deffit), les javelots et les dardz qu'on leur a jettez au combat, et les arracher si dextrement que nous ne le sçaurions faire avec si peu de douleur: pourquoy ne disons nous de mesmes que c'est science et prudence? Car d'alleguer, pour les deprimer, que c'est par la seule instruction et maistrise de nature qu'elles le sçavent, ce n'est pas leur oster le tiltre de science et de prudence: c'est la leur attribuer à plus forte raison que à nous, pour l'honneur d'une si certaine maistresse d'escolle. Chrysippus, bien que en toutes autres choses autant desdaigneux juge de la condition des animaux que nul autre philosophe, considerant les mouvements du chien qui, se rencontrant en un carrefour à trois chemins, ou à la queste de son maistre qu'il a esgaré, ou à la poursuitte de quelque proye qui fuit devant luy, va essayant l'un chemin apres l'autre, et, apres s'estre asseuré des deux et n'y avoir trouvé la trace de ce qu'il cherche, [0196v] s'eslance dans le troisiesme sans marchander, il est contraint de confesser qu'en ce chien là un tel discours se passe: J'ay suivy jusques à ce carre-four mon maistre à la trace; il faut necessairement qu'il passe par l'un de ces trois chemins; ce n'est ny par cettuy-cy, ny par celuy-là; il faut donc infalliblement qu'il passe par cet autre; et que, s'asseurant par cette conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisiesme chemin, ny ne le sonde plus, ains s'y laisse emporter par la force de la raison. Ce traict purement dialecticien et cet usage de propositions divisées et conjoinctes et de la suffisante enumeration des parties, vaut il pas autant que le chien le sçache de soy que de Trapezonce. Si ne sont pas les bestes incapables d'estre encore instruites à nostre mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les parroquets, nous leur aprenons à parler; et cette facilité que nous reconnoissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et si maniable, pour la former et l'estreindre à certain nombre de lettres et de syllabes, tesmoigne qu'ils ont un discours au dedans, qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à aprendre. Chacun est soul, ce croy-je, de voir tant de sortes de cingeries que les bateleurs aprennent à leurs chiens: les dances où ils ne faillent une seule cadence du son qu'ils oyent, plusieurs divers mouvemens et sauts qu'ils leur font faire par le commandement de leur parolle: mais je remerque avec plus d'admiration cet effect, qui est toutes-fois assez vulgaire, des chiens dequoy se servent les aveugles, et aux champs et aux villes:

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je me suis pris garde comme ils s'arrestent à certaines portes d'où ils ont accoustumé de tirer l'aumosne, comme ils evitent le choc des coches et des charretes, lors mesme que pour leur regard ils ont assez de place pour leur passage; j'en ay veu, le long d'un fossé de ville laisser un sentier plain et uni et en prendre un pire, pour esloigner son [0197] maistre du fossé. Commant pouvoit on avoir faict concevoir à ce chien que c'estoit sa charge de regarder seulement à la seurté de son maistre et mespriser ses propres commoditez pour le servir? et comment avoit il la cognoissance que tel chemin luy estoit bien assez large, qui ne le seroit pas pour un aveugle? Tout cela se peut il comprendre sans ratiocination et sans discours? Il ne faut pas oublier ce que Plutarque dit avoir veu à Rome d'un chien, avec l'Empereur Vespasian le pere, au Theatre de Marcellus. Ce chien servoit à un bateleur qui jouoit une fiction à plusieurs mines et à plusieurs personnages, et y avoit son rolle. Il falloit entre autres choses qu'il contrefit pour un temps le mort pour avoir mangé de certaine drogue: apres avoir avalé le pain qu'on feignoit estre cette drogue, il commença tantost à trembler et branler comme s'il eut esté estourdi; finalement, s'estandant et se roidissant, comme mort, il se laissa tirer et traisner d'un lieu à autre, ainsi que portoit le subject du jeu; et puis, quand il congneut qu'il estoit temps, il commença premierement à se remuer tout bellement, ainsi que s'il se fut revenu d'un profond sommeil, et, levant la teste, regarda ça et là d'une façon qui estonnoit tous les assistans. Les boeufs qui servoyent aux jardins Royaux de Suse, pour les arrouser et tourner certaines grandes roues à puiser de l'eau, ausquelles il y a des baquets attachez (comme il s'en voit plusieurs en Languedoc), on leur avoit ordonné d'en tirer par jour jusques à cent tours chacun; ils estoient si accoustumez à ce nombre qu'il estoit impossible par aucune force de leur en faire tirer un tour davantage; et, ayant faict leur tache, ils s'arrestoient tout court. Nous sommes en l'adolescence avant que nous sçachions conter jusques à cent, et venons de descouvrir des nations qui n'ont aucune connoissance des nombres. Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu'à estre instruit. Or, laissant à part ce que [0197v] Democritus jugeoit et prouvoit, que la plus part des arts les bestes nous les ont aprises: comme l'araignée à tistre et à coudre, l'arondelle à bastir, le cigne et le rossignol la musique, et plusieurs animaux, par leur imitation, à faire la medecine; Aristote tient que les rossignols instruisent leurs petits à chanter, et y employent du temps et du soing, d'où il advient que ceux que nous nourrissons en cage, qui n'ont point eu loisir d'aller à l'escolle soubs leurs parens, perdent beaucoup de la grace de leur chant. Nous pouvons juger par là qu'il

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reçoit de l'amendement par discipline et par estude. Et, entre les libres mesmes, il n'est pas ung et pareil, chacun en a pris selon sa capacité; et, sur la jalousie de leur apprentissage, ils se debattent à l'envy d'une contention si courageuse que par fois le vaincu y demeure mort, l'aleine luy faillant plustost que la voix. Les plus jeunes ruminent, pensifs, et prenent à imiter certains couplets de chanson: le disciple escoute la leçon de son precepteur et en rend compte avec grand soing; ils se taisent, l'un tantost, tantost l'autre; on oyt corriger les fautes, et sent on aucunes reprehensions du precepteur. J'ay veu (dict Arrius) autresfois un elephant ayant à chacune cuisse un cymbale pendu, et un autre attaché à sa trompe, au son desquels tous les autres dançoyent en rond, s'eslevans et s'inclinans à certaines cadences, selon que l'instrument les guidoit; et y avoit plaisir à ouyr cette harmonie. Aux spectacles de Rome, il se voyoit ordinairement des Elephans dressez à se mouvoir et dancer, au son de la voix, des dances à plusieurs entrelasseures, coupeures et diverses cadances tres-difficiles à aprendre. Il s'en est veu qui, en leur privé, rememoroient leur leçon, et s'exerçoyent par soing et par estude pour n'estre tancez et batuz de leurs maistres. Mais cett'autre histoire de la pie, de laquelle nous avons Plutarque mesme pour respondant, est estrange. Elle estoit en la boutique d'un barbier à [0198] Rome, et faisoit merveilles de contre-faire avec la voix tout ce qu'elle oyoit; un jour, il advint que certaines trompetes s'arrestarent à sonner long temps devant cette boutique; dépuis cela et tout le lendemain, voylà cette pie pensive, muete et melancholique, dequoy tout le monde estoit esmerveillé; et pensoit on que le son des trompetes l'eut ainsin estourdie et estonnée, et qu'avec l'ouye la voix se fut quant et quant esteinte; mais on trouva en fin que c'estoit une estude profonde et une retraicte en soy-mesmes, son esprit s'exercitant et preparant sa voix à representer le son de ces trompetes: de maniere que sa premiere voix ce fut celle là, de exprimer perfectement leurs reprinses, leurs poses et leurs muances, ayant quicté par ce nouvel aprentissage et pris à desdain tout ce qu'elle sçavoit dire auparavant. Je ne veux pas obmettre à alleguer aussi cet autre exemple d'un chien que ce mesme Plutarque dit avoir veu (car quand à l'ordre, je sens bien que je le trouble, mais je n'en observe non plus à renger ces exemples qu'au reste de toute ma besongne), luy estant dans un navire: ce chien, estant en peine d'avoir l'huyle qui estoit dans le fons d'une cruche où il ne pouvoit arriver de la langue pour l'estroite emboucheure du vaisseau, alla querir des caillous et en mit dans cette cruche jusques à ce qu'il eut fait hausser l'huile plus pres du bord, où il la peut attaindre. Cela, qu'est-ce, si ce n'est l'effect d'un esprit bien subtil? On dit que les

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corbeaux de barbarie en font de mesme, quand l'eau qu'ils veulent boire, est trop basse. Cette action est aucunement voisine de ce que recitoit des Elephans un Roy de leur nation, Juba, que, quand par la finesse de ceux qui les chassent, l'un d'entre eux se trouve pris dans certaines fosses profondes qu'on leur prepare, et les recouvre l'on de menues brossailles pour les tromper, ses compaignons y apportent en diligence force pierres et pieces de bois, afin [0198v] que cela l'ayde à s'en mettre hors. Mais cet animal raporte en tant d'autres effects à l'humaine suffisance que, si je vouloy suivre par le menu ce que l'experience en a apris, je gaignerois aysément ce que je maintiens ordinairement, qu'il se trouve plus de difference de tel homme à tel homme que de tel animal à tel homme. Le gouverneur d'un elephant, en une maison privée de Syrie, desroboit à tous les repas la moitié de la pension qu'on luy avoit ordonnée: un jour le maistre voulut luy mesme le penser, versa dans sa manjoire la juste mesure d'orge qu'il luy avoit prescrite pour sa nourriture; l'elephant, regardant de mauvais oeuil ce gouverneur, separa avec la trompe et en mit à part la moitié, declarant par là le tort qu'on luy faisoit. Et un autre, ayant un gouverneur qui mesloit dans sa mangeaille des pierres pour en croistre la mesure, s'aprocha du pot où il faisoit cuyre sa chair pour son disner, et le luy remplit de cendre. Cela, ce sont des effaicts particuliers; mais ce que tout le monde a veu et que tout le monde sçait, qu'en toutes les armées qui se conduisoyent du pays de levant, l'une des plus grandes forces consistoit aux elephans, desquels on tiroit des effects sans comparaison plus grands que nous ne faisons à present de nostre artillerie, qui tient à peu pres leur place en une bataille ordonnée (cela est aisé à juger à ceux qui connoissent les histoires anciennes):

siquidem Tirio servire solebant
Annibali, et nostris ducibus, regique Molosso,
Horum majores, et dorso ferre cohortes,
Partem aliquam belli et euntem in praelia turmam.

Il falloit bien qu'on se respondit à bon escient de la creance de ces bestes et de leur discours, leur abandonnant la teste d'une bataille,

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là où le moindre arrest qu'elles eussent sçeu faire, pour la grandeur et pesanteur de leurs corps, le moindre effroy qui leur eut fait tourner la teste sur leurs gens, estoit [0199] suffisant pour tout perdre; et s'est veu moins d'exemples où cela soit advenu qu'ils se rejettassent sur leurs trouppes, que de ceux où nous mesme nous rejectons les uns sur les autres, et nous rompons. On leur donnoit charge non d'un mouvement simple, mais de plusieurs diverses parties au combat. Comme faisoient aux chiens les Espaignols à la nouvelle conqueste des Indes, ausquels ils payoient solde et faisoient partage au butin; et montroient ces animaux autant d'adresse et de jugement à poursuivre et arrester leur victoire, à charger ou à reculer selon les occasions, à distinguer les amis des ennemis, comme ils faisoient d'ardeur et d'aspreté. Nous admirons et poisons mieux les choses estrangeres que les ordinaires; et, sans cela, je ne me fusse pas amusé à ce long registre: car, selon mon opinion, qui contrerollera de pres ce que nous voyons ordinairement des animaux qui vivent parmy nous, il y a dequoy y trouver des effects autant admirables que ceux qu'on va recueillant és pays et siecles estrangers. C'est une mesme nature qui roule son cours. Qui en auroit suffisamment jugé le present estat, en pourroit seurement conclurre et tout l'advenir et tout le passé. J'ay veu autresfois parmy nous des hommes amenez par mer de lointain pays, desquels par ce que nous n'entendions aucunement le langage, et que leur façon, au demeurant, et leur contenance, et leurs vestemens estoient du tout esloignez des nostres, qui de nous ne les estimoit et sauvages et brutes? qui n'atribuoit à stupidité et à bestise de les voir muets, ignorans la langue Françoise, ignorans nos baisemains et nos inclinations serpentées, nostre port et nostre maintien, sur lequel, sans faillir, doit prendre son patron la nature humaine? Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous n'entendons pas: comme il nous advient au jugement que nous faisons des bestes. Elles ont plusieurs conditions qui se rapportent aux nostres: de celles-là par comparaison nous pouvons tirer quelque conjecture; mais de ce qu'elles [0199v] ont particulier, que sçavons nous que c'est? Les chevaux, les chiens, les boeufs, les brebis, les oyseaux et la pluspart des animaux qui vivent avec nous, reconnoissent nostre voix et se laissent conduire par elle: si faisoit bien encore la murene de Crassus, et venoit à luy, quand il l'appelloit; et le font aussi les anguilles qui se trouvent en la fontaine d'Arethuse. Et j'ay veu des gardoirs assez où les poissons accourent, pour manger, à certain cry de ceux qui les traitent;

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nomen habent, et ad magistri
Vocem quisque sui venit citatus.

Nous pouvons juger de cela. Nous pouvons aussi dire que les elephans ont quelque participation de religion, d'autant qu'apres plusieurs ablutions et purifications on les void, haussant leur trompe comme des bras et tenant les yeux fichez vers le Soleil levant, se planter long temps en meditation et contemplation à certaines heures du jour, de leur propre inclination, sans instruction et sans precepte. Mais, pour ne voir aucune telle apparence és autres animaux, nous ne pouvons pourtant establir qu'ils soient sans religion, et ne pouvons prendre en aucune part ce qui nous est caché. Comme nous voyons quelque chose en cette action que le philosophe Cleanthes remerqua, par ce qu'elle retire aux nostres: il vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmiliere portans le corps d'un fourmis mort vers une autre fourmiliere, de laquelle plusieurs autres fourmis leur vindrent au devant, comme pour parler à eux; et, apres avoir esté ensemble quelque piece, ceux-cy s'en retournerent pour consulter, pensez, avec leurs concitoiens, et firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation; en fin ces derniers venus apporterent aux premiers un ver de leur taniere, comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers chargerent sur leur dos et emporterent chez eux, laissant aux autres le corps du trespassé. Voilà l'interpretation que [0200] Cleanthes y donna, tesmoignant par là que celles qui n'ont point de voix, ne laissent pas d'avoir pratique et communication mutuelle, de laquelle c'est nostre defaut que nous ne soyons participans; et nous entremettons à cette cause sottement d'en opiner. Or elles produisent encore d'autres effects qui surpassent de bien loin nostre capacité, ausquelles il s'en faut tant que nous puissions arriver par imitation que, par imagination mesme, nous ne les pouvons concevoir. Plusieurs tiennent qu'en cette grande et derniere battaille navale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galere capitainesse fut arrestée au milieu de sa course par ce petit poisson que les Latins nomment Remora, à cause de cette sienne proprieté d'arrester toute sorte de vaisseaux ausquels il s'attache. Et l'Empereur Calligula vogant avec une grande flotte en la coste de la Romanie, sa seule galere fut arrestée tout court? par ce mesme poisson, lequel il fist prendre attaché comme il estoit au bas de son vaisseau, tout despit dequoy un si petit animal pouvoit forcer et la mer et les vents et la violence de tous ses avirons, pour estre seulement attaché par le

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bec à sa galere (car c'est un poisson à coquille); et s'estonna encore, non sans grande raison, de ce que, luy estant apporté dans le bateau, il n'avoit plus cette force qu'il avoit au dehors. Un citoyen de Cyzique acquit jadis reputation de bon mathematicien pour avoir appris de la condition de l'herisson, qu'il a sa taniere ouverte à divers endroicts et à divers vents, et, prevoyant le vent advenir, il va boucher le trou du costé de ce vent-là: ce que remerquant ce citoien apportoit en sa ville certaines predictions du vent qui avoit à tirer. Le cameleon prend la couleur du lieu où il est assis; mais le poulpe se donne luy-mesme la couleur qu'il luy plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu'il craint et attraper ce qu'il cerche: au cameleon, c'est changement de [0200v] passion; mais au poulpe, c'est changement d'action. Nous avons quelques mutations de couleur à la fraieur, la cholere, la honte et autres passions qui alterent le teint de nostre visage, mais c'est par l'effect de la souffrance comme au cameleon: il est bien en la jaunisse de nous faire jaunir, mais il n'est pas en la disposition de nostre volonté. Or ces effets que nous reconnoissons aux autres animaux, plus grands que les nostres, tesmoignent en eux quelque faculté plus excellente qui nous est occulte, comme il est vray-semblable que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances desquelles nulles apparances ne viennent jusques à nous. De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et plus certaines estoient celles qui se tiroient du vol des oiseaux. Nous n'avons rien de pareil et de si admirable. Cette regle, cet ordre du bransler de leur aile par lequel on tire des consequences des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduict par quelque excellent moyen à une si noble operation: car c'est prester à la lettre d'aller attribuant ce grand effect à quelque ordonnance naturelle, sans l'intelligence, consentement et discours de qui le produit; et est une opinion evidemment faulse. Qu'il soit ainsi: la torpille a cette condition, non seulement d'endormir les membres qui la touchent, mais au travers des filets et de la scene elle transmet une pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent et manient; voire dit-on d'avantage que si on verse de l'eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont jusques à la main et endort l'atouchement au travers de l'eau. Cette force est merveilleuse, mais elle n'est pas inutile à la torpille: elle la sent et s'en sert, de maniere que, pour attraper la proye qu'elle queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que les autres poissons se coulans par dessus, frappez et endormis de cette sienne froideur, tombent en sa puissance. Les grues, les arondelles et autres oiseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons

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de l'an, montrent assez la [0201] cognoissance qu'elles ont de leur faculté divinatrice, et la mettent en usage. Les chasseurs nous asseurent que, pour choisir d'un nombre de petits chiens celuy qu'on doit conserver pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au propre de le choisir elle mesme: comme, si on les emporte hors de leur giste, le premier qu'elle y rapportera, sera tousjours le meilleur; ou bien, si on faict semblant d'entourner de feu leur giste de toutes parts, celuy des petits au secours duquel elle courra premierement. Par où il appert qu'elles ont un usage de prognostique que nous n'avons pas, ou qu'elles ont quelque vertu à juger de leurs petits, autre et plus vive que la nostre. La maniere de naistre, d'engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre et mourir des bestes estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices et que nous adjoustons à nostre condition au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les medecins nous proposent l'exemple du vivre des bestes et leur façon; car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple: Tenez chauts les pieds et la teste; Au demeurant, vivez en beste. La generation est la principale des actions naturelles: nous avons quelque disposition de membres qui nous est plus propre à cela; toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l'assiete et disposition brutale, comme plus effectuelle,

more ferarum
Quadrupedumque magis ritu, plerumque putantur
Concipere uxores; quia sic loca sumere possunt,
Pectoribus positis, sublatis semina lumbis.

[0201v] Et rejettent comme nuisibles ces mouvements indiscrets et insolents que les femmes y ont meslé de leur creu, les ramenant à l'exemple et usage des bestes de leur sexe, plus modeste et rassis:

Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat,
Clunibus ipsa viri venerem si laeta retractet,

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Atque exossato ciet omni pectore fluctus.
Ejicit enim sulci recta regione viaque
Vomerem, atque locis avertit seminis ictum.

Si c'est justice de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bestes qui servent, ayment et defendent leurs bien-faicteurs, et qui poursuyvent et outragent les estrangers et ceux qui les offencent, elles representent en cela quelque air de nostre justice, comme aussi en conservant une equalité tres-equitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont, sans comparaison, plus vive et plus constante que n'ont pas les hommes. Hircanus, le chien du Roy Lisimachus, son maistre mort, demeura obstiné sus son lict sans vouloir boire ne manger; et, le jour qu'on en brusla le corps, il print sa course et se jetta dans le feu, où il fut bruslé. Comme fist aussi le chien d'un nommé Pyrrhus, car il ne bougea de dessus le lict de son maistre dépuis qu'il fust mort, et, quand on l'emporta, il se laissa enlever quant et luy, et finalement se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maistre. Il y a certaines inclinations d'affection qui naissent quelquefois en nous sans le conseil de la raison, qui viennent d'une temerité fortuite que d'autres nomment sympathie: les bestes en sont capables comme nous. Nous voyons les chevaux prendre certaine accointance des uns aux autres, jusques à nous mettre en peine pour les faire vivre ou voyager separément; on les void appliquer leur affection à certain poil de leurs compaignons, comme à certain visage, et, où ils le rencontrent, s'y joindre incontinent [0202] avec feste et demonstration de bienveuillance, et prendre quelque autre forme à contrecoeur et en haine. Les animaux ont choix comme nous en leurs amours et font quelque triage de leurs femelles. Ils ne sont pas exempts de nos jalousies et d'envies extremes et irreconciliables. Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires, comme le boire et le manger; ou naturelles et non necessaires, comme l'accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles ny necessaires: de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes; elles sont toutes superflues et artificielles. Car c'est merveille combien peu il faut à nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à desirer. Les apprests à nos cuisines ne touchent pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu'un homme auroit dequoy se substanter d'une olive par jour. La delicatesse de nos vins n'est pas de sa leçon, ny la recharge que nous adjoustons aux appetits amoureux,

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neque illa
Magno prognatum deposcit consule cunnum.

Ces cupiditez estrangeres, que l'ignorance du bien et une fauce opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre qu'elles chassent presque toutes les naturelles: ny plus ny moins que si, en une cité, il y avoit si grand nombre d'estrangers qu'ils en missent hors les naturels habitans, ou esteignissent leur authorité et puissance ancienne, l'usurpant entierement et s'en saisissant. Les animaux sont beaucoup plus reglez que nous ne sommes, et se contiennent avec plus de moderation soubs les limites que nature nous a prescripts; mais non pas si exactement qu'ils n'ayent encore quelque convenance à nostre desbauche. Et tout ainsi comme il s'est trouvé des desirs furieux qui ont poussé les hommes à l'amour des bestes, elles se trouvent aussi par fois esprises de nostre amour et reçoivent des affections monstrueuses d'une espece à autre: tesmoin l'elephant corrival d'Aristophanes le grammairien en l'amour [0202v] d'une jeune bouquetiere en la ville d'Alexandrie, qui ne luy cedoit en rien aux offices d'un poursuyvant bien passionné: car, se promenant par le marché où l'on vendoit des fruicts, il en prenoit avec sa trompe et les luy portoit; il ne la perdoit de veue que le moins qu'il luy estoit possible, et luy mettoit quelquefois la trompe dans le sein par dessoubs son collet et luy tastoit les tetins. Ils recitent aussi d'un dragon amoureux d'une fille, et d'une oye esprise de l'amour d'un enfant en la ville d'Asope, et d'un belier serviteur de la menestriere Glaucia; et il se void tous les jours des magots furieusement espris de l'amour des femmes. On void aussi certains animaux s'adonner à l'amour des masles de leur sexe: Oppianus et autres recitent quelques exemples pour monstrer la reverence que les bestes en leurs mariages portent à la parenté, mais l'experience nous faict bien souvent voir le contraire,

nec habetur turpe juvencae
Ferre patrem tergo; fit equo sua filia conjux;
Quasque creavit init pecudes caper; ipsaque cujus
Semine concepta est, ex illo concipit ales.

De subtilité malitieuse, en est-il une plus expresse que celle du mulet du philosophe Thales? lequel, passant au travers d'une riviere chargé de sel, et de fortune y estant bronché, si que les sacs qu'il portoit en

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furent tous mouillez, s'estant apperçeu que le sel fondu par ce moyen luy avoit rendu sa charge plus legere, ne failloit jamais, aussi tost qu'il rencontroit quelque ruisseau, de se plonger dedans avec sa charge; jusques à ce que son maistre, descouvrant sa malice, ordonna qu'on le chargeast de laine, à quoy se trouvant mesconté il cessa de plus user de cette finesse. Il y en a plusieurs qui representent naifvement le visage de nostre avarice, car on leur void un soin extreme de surprendre tout ce qu'elles peuvent et de le curieusement cacher, quoy qu'elles n'en tirent point d'usage. Quant à la [0203] mesnagerie, elles nous surpassent non seulement en cette prevoyance d'amasser et espargner pour le temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la science qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de l'aire leurs grains et semences pour les esventer, refreschir et secher, quand ils voyent qu'ils commencent à se moisir et à sentir le rance, de peur qu'ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la caution et prevention dont ils usent à ronger le grain de froment, surpasse toute imagination de prudence humaine. Parce que le froment ne demeure pas tousjours sec ny sain, ains s'amolit, se resout et destrempe comme en laict, s'acheminant à germer et produire: de peur qu'il ne devienne semance et perde sa nature et propriété de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout par où le germe a accoustumé de sortir. Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, je sçaurois volontiers si nous nous en voulons servir pour argument de quelque prerogative, ou, au rebours, pour tesmoignage de nostre imbecillité et imperfection; comme de vray la science de nous entredesfaire et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espece, il semble qu'elle n'a pas beaucoup dequoy se faire desirer aux bestes qui ne l'ont pas:

quando leoni
Fortior eripuit vitam Leo? quo nemore unquam
Expiravit aper majoris dentibus apri?

Mais elles n'en sont pas universellement exemptes pourtant, tesmoin les furieuses rencontres des mouches à miel et les entreprinses des princes des deux armées contraires:

saepe duobus
Regibus incessit magno discordia motu,

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Continuoque animos vulgi et trepidantia bello
Corda licet longè praesciscere.

Je ne voy jamais cette divine description qu'il ne m'y semble [0203v] lire peinte l'ineptie et vanité humaine. Car ces mouvemens guerriers qui nous ravissent de leur horreur et espouventement, cette tempeste de sons et de cris,

Fulgur ibi ad coelum se tollit, totaque circum
Aere renidescit tellus, subtérque virum vi
Excitur pedibus sonitus, clamoréque montes
Icti rejectant voces ad sidera mundi;

cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armez, tant de fureur, d'ardeur et de courage, il est plaisant à considerer par combien vaines occasions elle est agitée et par combien legieres occasions esteinte:

Paridis propter narratur amorem
Graecia Barbariae diro collisa duello:

toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le maquerelage de Paris. L'envie d'un seul homme, un despit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne devroient pas esmouvoir deux harangeres à s'esgratigner, c'est l'ame et le mouvement de tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux mesme qui en sont les principaux autheurs et motifs? oyons le plus grand, le plus victorieux Empereur et le plus puissant qui fust onques, se jouant, et mettant en risée, tres-plaisamment et tres-ingenieusement, plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang et la vie de cinq cens mille hommes qui suivirent sa fortune, et les forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le service de ses entreprinses,

Quod futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi poenam
Fulvia constituit, se quoque uti futuam.
Fulviam ego ut futuam? Quid, si me Manius oret
Paedicem, faciam? Non puto, si sapiam.

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Aut futue, aut pugnemus, ait. Quid, si mihi vita
Charior est ipsa mentula? Signa canant.

[204] (J'use en liberté de conscience de mon Latin, avecq le congé que vous m'en avez donné.) Or ce grand corps, à tant de visages et de mouvemans, qui semble menasser le ciel et la terre:

Quam multi Lybico volvuntur marmore fluctus,
Saevus ubi Orion hybernis conditur undis,
Vel cum sole novo densae torrentur aristae,
Aut Hermi campo, aut Lyciae flaventibus arvis,
Scuta sonant, pulsuque pedum tremit excita tellus;

ce furieux monstre à tant de bras et à tant de testes, c'est tousjours l'homme foyble, calamiteux et miserable. Ce n'est qu'une formilliere esmeue et eschauffée,

It nigrum campis agmen.

Un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le faux pas d'un cheval, le passage fortuite d'un aigle, un songe, une voix, un signe, une brouée matiniere suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez luy seulement d'un rayon de Soleil par le visage, le voylà fondu et esvanouy; qu'on luy esvante seulement un peu de poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre poete, voylà toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius mesmes à leur teste, rompu et fracassé: car ce fut luy, ce me semble, que Sertorius batit en Espaigne atout ces belles armes qui ont aussi servi à d'autres, comme à Eumenes contre Antigonus, à Surena contre Crassus:

Hi motus animorum atque haec certamina tanta
Pulveris exigui jactu compressa quiescent.

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Qu'on descouple mesmes de noz mouches apres, elles auront et la force et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portuguais pressans la ville de Tamly au territoire de Xiatime, les habitans d'icelle portarent sur la muraille grand quantité de ruches, de quoi ils sont riches. Et, à tout du feu, chassarent les abeilles si vivement sur leurs ennemis, qu'ils les mirent en route. ne pouvans soustenir leurs assauts et leurs pointures. Ainsi demeura la victoire et liberté de leur ville à ce nouveau secours, aveq telle fortune qu'au retour du combat il ne s'en trouva une seule à dire. Les ames des Empereurs et des savatiers sont jettées à mesme moule. Considerant l'importance des actions des princes et leur pois, nous nous persuadons qu'elles soyent produites par quelques causes aussi poisantes et importantes: nous nous trompons: ils sont menez et ramenez en leurs mouvemens par [0204v] les mesmes ressors que nous sommes aux nostres. La mesme raison qui nous fait tanser avec un voisin, dresse entre les Princes une guerre; la mesme raison qui nous faict foïter un lacquais, tombant en un Roy, luy fait ruiner une province. Ils veulent aussi legierement que nous, mais ils peuvent plus. Pareils appetits agitent un ciron et un elephant. Quant à la fidelité, il n'est animal au monde traistre au pris de l'homme; nos histoires racontent la vifve poursuite que certains chiens ont faict de la mort de leurs maistres. Le Roy Pyrrhus, ayant rencontré un chien qui gardoit un homme mort, et ayant entendu qu'il y avoit trois jours qu'il faisoit cet office, commanda qu'on enterrast ce corps, et mena ce chien quant et luy. Un jour qu'il assistoit aux montres generales de son armée, ce chien, appercevant les meurtriers de son maistre, leur courut sus avec grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier indice achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte bien tost apres par la voye de la justice. Autant en fist le chien du sage Hesiode, ayant convaincu les enfans de Ganistor Naupactien du meurtre commis en la personne de son maistre. Un autre chien, estant à la garde d'un temple à Athenes, ayant aperceu un larron sacrilege qui emportoit les plus beaux joyaux, se mit à abayer contre luy tant qu'il peut; mais les marguilliers ne s'estant point esveillez pour cela, il se mit à le suyvre, et, le jour estant venu, se tint un peu plus esloigné de luy, sans le perdre jamais de veue. S'il luy offroit à manger, il n'en vouloit pas; et aux autres passans qu'il rencontroit en son chemin, il leur faisoit feste de la queue et prenoit de leurs mains ce qu'ils luy donnoyent à manger; si son larron s'arrestoit pour dormir, il s'arrestoit quant et quant au lieu mesmes.

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La nouvelle de ce chien estant venue aux marguilliers de cette Eglise, ils se mirent à le suivre à la trace, s'enquerans des nouvelles du poil de ce chien, et en fin le [0205] rencontrerent en la ville de Cromyon, et le larron aussi, qu'ils ramenerent en la ville d'Athenes, où il fut puny. Et les juges, en reconnoissance de ce bon office, ordonnarent du publicq certaine mesure de bled pour nourrir le chien, et aux prestres d'en avoir soing. Plutarque tesmoigne cette histoire comme chose tres-averée et advenue en son siecle. Quant à la gratitude (car il me semble que nous avons besoing de mettre ce mot en credit), ce seul exemple y suffira, que Apion recite comme en ayant esté luy mesme spectateur. Un jour, dit-il, qu'on donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes estranges, et principalement de Lyons de grandeur inusitée, il y en avoit un entre autres qui, par son port furieux, par la force et grosseur de ses membres et un rugissement hautain et espouvantable, attiroit à soy la veue de toute l'assistance. Entre les autres esclaves qui furent presentez au peuple en ce combat des bestes, fut un Androdus, de Dace, qui estoit à un Seigneur Romain de qualité consulaire. Ce lyon, l'ayant apperçeu de loing, s'arresta premierement tout court?, comme estant entré en admiration, et puis s'aprocha tout doucement, d'une façon molle et paisible, comme pour entrer en reconnoissance avec luy. Cela faict, et s'estant asseuré de ce qu'il cherchoit, il commença à battre de la queue à la mode des chiens qui flatent leur maistre, et à baiser et lescher les mains et les cuisses de ce pauvre miserable tout transi d'effroy et hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits par la benignité de ce lyon, et r'asseuré sa veue pour le considerer et reconnoistre, c'estoit un singulier plaisir de voir les caresses et les festes qu'ils s'entrefaisoyent l'un à l'autre. Dequoy le peuple ayant eslevé des cris de joye, l'Empereur fit appeller cet esclave pour entendre de luy le moyen d'un si estrange evenement. Il luy recita une histoire nouvelle et admirable: Mon maistre, dict-il, estant proconsul en Aphrique, je fus contraint, [0205v] par la cruauté et rigueur qu'il me tenoit, me faisant journellement battre, me desrober de luy et m'en fuïr. Et, pour me cacher seurement d'un personnage ayant si grande authorité en la province, je trouvay mon plus court de gaigner les solitudes et les contrées sablonneuses et inhabitables de ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir, de trouver quelque façon de me tuer moy-mesme. Le soleil estant extremement aspre sur le midy et les chaleurs insupportables, m'estant enbatu sur une caverne cachée et inaccessible, je me jettay dedans. Bien tost apres y survint ce lyon, ayant une patte sanglante et blessée, tout plaintif

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et gemissant des douleurs qu'il souffroit. A son arrivée, j'eu beaucoup de frayeur; mais luy, me voyant mussé dans un coing de sa loge, s'approcha tout doucement de moy, me presentant sa patte offencée, et me la montrant comme pour demander secours; je luy ostay lors un grand escot qu'il y avoit, et m'estant un peu aprivoisé à luy, pressant sa playe, en fis sortir l'ordure qui s'y amassoit, l'essuyay et nettoyay le plus proprement que je peux; luy, se sentant alegé de son mal et soulagé de cette douleur, se prit à reposer et à dormir, ayant tousjours sa patte entre mes mains. De là en hors, luy et moy vesquimes ensemble en cette caverne, trois ans entiers, de mesmes viandes: car des bestes qu'il tuoit à sa chasse, il m'en aportoit les meilleurs endroits, que je faisois cuire au soleil à faute de feu, et m'en nourrissois. A la longue, m'estant ennuyé de cette vie brutale et sauvage, ce Lyon s'en estant allé un jour à sa queste accoustumée, je partis de là, et, à ma troisiesme journée, fus surpris par les soldats qui me menerent d'Affrique en cette ville à mon maistre, lequel soudain me condamna à mort et à estre abandonné aux bestes. Or, à ce que je voy, ce Lyon fut aussi pris bien tost apres, qui m'a, à cette heure, voulu recompenser du bien-fait et guerison qu'il avoit reçeu de moy. Voylà l'histoire qu'androdus [0206] recita à l'Empereur, laquelle il fit aussi entendre de main à main au peuple. Parquoy, à la requeste de tous, il fut mis en liberté et absoubs de cette condamnation, et par ordonnance du peuple luy faict present de ce Lyon. Nous voyons dépuis, dit Apion, Androdus conduisant ce Lyon à tout une petite laisse, se promenant par les tavernes à Rome, recevoir l'argent qu'on luy donnoit, le Lyon se laisser couvrir des fleurs qu'on luy jettoit, et chacun dire en les rencontrant: Voylà le Lyon hoste de l'homme, voylà l'homme medecin du Lyon. Nous pleurons souvant la perte des bestes que nous aymons, aussi font elles la nostre,

Post, bellator equus, positis insignibus, Aethon
It lachrymans, guttisque humectat grandibus ora.

Comme aucunes de nos nations ont les femmes en commun, aucunes à chacun la sienne; cela ne se voit il pas aussi entre les bestes? et des mariages mieux gardez que les nostres? Quant à la société et confederation qu'elles dressent entre elles pour se liguer ensemble et s'entresecourir, il se voit des boeufs, des porceaux et autres animaux, qu'au cry de celuy que vous offencez, toute la troupe

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accourt à son aide et se ralie pour sa deffence. L'escare, quand il a avalé l'ameçon du pescheur, ses compagnons s'assemblent en foule autour de luy et rongent la ligne; et, si d'avanture il y en a un qui ayt donné dedans la nasse, les autres luy baillent la queue par dehors, et luy la serre tant qu'il peut à belles dents; ils le tirent ainsin au dehors et l'entrainent. Les barbiers, quand l'un de leurs compagnons est engagé, mettent la ligne contre leur dos, dressant un'espine qu'ils ont dentelée comme une scie, à tout laquelle ils la scient et coupent. Quant aux particuliers offices que nous tirons l'un de l'autre pour le service de la vie, il s'en void plusieurs pareils exemples parmy elles. Ils tiennent que la baleine ne marche jamais qu'elle n'ait au devant d'elle [0206v] un petit poisson semblable au gayon de mer qui s'appelle pour cela la guide; la balaine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement que le timon faict retourner la navire; et, en recompense aussi, au lieu que toute autre chose, soit beste ou vaisseau, qui entre dans l'horrible chaos de la bouche de ce monstre, est incontinant perdu et englouti, ce petit poisson s'y retire en toute seurté et y dort, et pendant son sommeil la baleine ne bouge; mais aussi tost qu'il sort, elle se met à le suivre sans cesse; et si, de fortune, elle l'escarte, elle va errant ça et là, et souvant se froissant contre les rochers, comme un vaisseau qui n'a point de gouvernail: ce que Plutarque tesmoigne avoir veu en l'isle d'Anticyre. Il y a une pareille societé entre le petit oyseau qu'on nomme le roytelet, et le crocodile: le roytelet sert de sentinelle à ce grand animal; et si l'ichneaumon, son ennemy, aproche pour le combatre, ce petit oyseau, de peur qu'il ne le surprenne endormy, va de son chant et à coup de bec l'esveillant et l'advertissant de son danger: il vit des demeurans de ce monstre qui le reçoit familierement en sa bouche et luy permet de becqueter dans ses machoueres et entre ses dents, et y recueillir les morceaux de cher qui y sont demeurez; et, s'il veut fermer la bouche, il l'advertit premierement d'en sortir, en la serrant peu à peu, sans l'estreindre et l'offencer. Cette coquille qu'on nomme la nacre, vit aussi ainsin avec le pinnothere, qui est un petit animal de la sorte d'un cancre, luy servant d'huissier et de portier, assis à l'ouverture de cette coquille qu'il tient continuellement entrebaillée et ouverte, jusques à ce qu'il y voye entrer quelque petit poisson propre à leur prise: car lors il entre dans la nacre, et luy va pinsant la chair vive, et la contraint de fermer sa coquille; lors eux deux ensemble mangent la proye enfermée dans leur fort. En la maniere de vivre des tuns, on y remerque une singuliere science de trois parties de la Mathematique. [0207] Quant à l'Astrologie, ils l'enseignent à l'homme; car ils s'arrestent au lieu où le solstice d'hyver les surprend, et

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n'en bougent jusques à l'equinoxe ensuyvant: voylà pourquoy Aristote mesme leur concede volontiers cette science. Quant à la Geometrie et Arithmetique, ils font tousjours leur bande de figure cubique, carrée en tout sens, et en dressent un corps de bataillon solide, clos et environné tout à l'entour, à six faces toutes égales; puis nagent en cette ordonnance carrée, autant large derriere que devant, de façon que, qui en void et conte un rang, il peut aisément nombrer toute la trouppe, d'autant que le nombre de la profondeur est égal à la largeur, et la largeur à la longueur. Quant à la magnanimité, il est malaisé de luy donner un visage plus apparent que en ce faict du grand chien qui fut envoyé des Indes au Roy Alexandre. On luy presenta premierement un cerf pour le combattre, et puis un sanglier, et puis un ours: il n'en fit compte et ne daigna se remuer de sa place; mais, quand il veid un lyon, il se dressa incontinent sur ses pieds, montrant manifestement qu'il declaroit celuy-là seul digne d'entrer en combat avecques luy. Touchant la repentance et recognoissance des fautes, on recite d'un elephant, lequel ayant tué son gouverneur par impetuosité de cholere, en print un deuil si extreme qu'il ne voulut onques puis manger, et se laissa mourir. Quant à la clemence, on recite d'un tygre, la plus inhumaine beste de toutes, que, luy ayant esté baillé un chevreau, il souffrit deux jours la faim avant que de le vouloir offencer, et le troisieme il brisa la cage où il estoit enfermé, pour aller chercher autre pasture, ne se voulant prendre au chevreau, son familier et son hoste. Et, quant aux droicts de la familiarité et convenance qui se dresse par la conversation, il nous advient ordinairement d'apprivoiser des chats, des chiens et des liévres ensemble: mais ce que l'experience apprend à ceux qui voyagent par [0207v] mer, et notamment en la mer de Sicile, de la condition des halcyons, surpasse toute humaine cogitation. De quelle espece d'animaux a jamais nature tant honoré les couches, la naissance et l'enfantement? car les Poetes disent bien qu'une seule isle de Delos, estant au paravant vagante, fut affermie pour le service de l'enfantement de Latone; mais Dieu a voulu que toute la mer fut arrestée, affermie et applanie, sans vagues, sans vents et sans pluye, cependant que l'alcyon faict ses petits, qui est justement environ le solstice, le plus court jour de l'an; et, par son privilege, nous avons sept jours et sept nuicts, au fin coeur de l'hyver, que nous pouvons naviguer sans danger. Leurs femelles ne reconnoissent autre masle que le leur propre, l'assistent toute leur vie sans jamais l'abandonner; s'il vient à estre debile et cassé, elles le chargent sur leurs espaules, le portent par tout et le servent jusques à la mort. Mais

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aucune suffisance n'a encores peu attaindre à la connoissance de cette merveilleuse fabrique dequoy l'alcyon compose le nid pour ses petits, ny en deviner la matiere. Plutarque, qui en a veu et manié plusieurs, pense que ce soit des arestes de quelque poisson qu'elle conjoinct et lie ensemble, les entrelassant, les unes de long, les autres de travers, et adjoustant des courbes et des arrondissemens, tellement qu'en fin elle en forme un vaisseau rond prest à voguer; puis, quand elle a parachevé de le construire, elle le porte au batement du flot marin, là où la mer, le battant tout doucement, luy enseigne à radouber ce qui n'est pas bien lié, et à mieux fortifier aux endroits où elle void que sa structure se desment et se lache pour les coups de mer; et, au contraire, ce qui est bien joinct, le batement de la mer le vous estreinct et vous le serre de sorte qu'il ne se peut ny rompre, ny dissoudre, ou endommager à coups de pierre ny de fer, si ce n'est à toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c'est la proportion et figure de la concavité du dedans: car elle est composée et [0208] proportionnée de maniere qu'elle ne peut recevoir ny admettre autre chose que l'oiseau qui l'a bastie: car à toute autre chose elle est impenetrable, close et fermée, tellement qu'il n'y peut rien entrer, non pas l'eau de la mer seulement. Voilà une description bien claire de ce bastiment et empruntée de bon lieu; toutesfois il me semble qu'elle ne nous esclaircit pas encor suffisamment la difficulté de cette architecture. Or de quelle vanité nous peut-il partir de loger au dessoubs de nous et d'interpreter desdaigneusement les effects que nous ne pouvons imiter ny comprendre? Pour suivre encore un peu plus loing cette equalité et correspondance de nous aux bestes, le privilege dequoy nostre ame se glorifie, de ramener à sa condition tout ce qu'elle conçoit, de despouiller de qualitez mortelles et corporelles tout ce qui vient à elle, de renger les choses qu'elle estime dignes de son accointance à desvestir et despouiller leurs conditions corruptibles, et leur faire laisser à part, comme vestemens superflus et viles, l'espesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l'odeur, l'aspreté, la pollisseure, la dureté, la mollesse et tous accidents sensibles, pour les accommoder à sa condition immortelle et spirituelle, de maniere que Rome et Paris que j'ay en l'ame, Paris que j'imagine, je l'imagine et le comprens sans grandeur et sans lieu, sans pierre, sans plastre et sans bois; ce mesme privilege, dis-je, semble estre bien evidamment aux bestes: car un cheval accoustumé aux trompettes, aux harquebusades et aux combats, que nous voyons tremousser et fremir en dormant, estendu sur sa litiere, comme s'il estoit en la meslée, il est certain qu'il conçoit en son ame un son de tabourin sans bruict, une armée sans armes et sans corps:

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Quippe videbis equos fortes, cum membra jacebunt
In somnis, sudare tamen, spiraréque saepe,
Et quasi de palma summas contendere vires.

[0208v] Ce lievre qu'un levrier imagine en songe, apres lequel nous le voyons haleter en dormant, alonger la queue, secouer les jarrets et representer parfaictement les mouvemens de sa course, c'est un lievre sans poil et sans os,

Venantumque canes in molli saepe quiete
Jactant crura tamen subito, vocesque repente
Mittunt, et crebras reducunt naribus auras,
Ut vestigia si teneant inventa ferarum.
Experge factique sequuntur inania saepe
Cervorum simulachra, fugae quasi dedita cernant:
Donec discussis redeant erroribus ad se.

Les chiens de garde que nous voyons souvent gronder en songeant, et puis japper tout à faict et s'esveiller en sursaut, comme s'ils appercevoient quelque estranger arriver: cet estranger que leur ame void, c'est un homme spirituel et imperceptible, sans dimension, sans couleur et sans estre:

consueta domi catulorum blanda propago
Degere, saepe levem ex oculis volucrémque soporem
Discutere, et corpus de terra corripere instant,
Proinde quasi ignotas facies atque ora tueantur.

Quant à la beauté du corps, avant passer outre, il me faudroit sçavoir si nous sommes d'accord de sa description. Il est vray semblable que nous ne sçavons guiere que c'est que beauté en nature et en general, puisque à l'humaine et nostre beauté nous donnons tant de formes diverses: de laquelle s'il y avoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre poste.

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Turpis Romano Belgicus ore color.

Les Indes la peignent noire et basannée, aux levres grosses et enflées, au nez plat et large. Et chargent de gros anneaux d'or le cartilage d'entre les nazeaux pour le faire pendre jusques à la bouche; comme aussi la balievre, de gros cercles enrichis de pierreries, si qu'elle leur tombe sur le menton; et est leur grace de montrer leurs dents jusques au dessous des racines. Au Peru, les [0209] plus grandes oreilles sont les plus belles, et les estendent autant qu'ils peuvent par artifice: et un homme d'aujourd'huy dict avoir veu en une nation orientale ce soing de les agrandir en tel credit, et de les charger de poisans joyaux, qu'à tous coups il passoit son bras vestu, au travers d'un trou d'oreille. Il est ailleurs des nations qui noircissent les dents avec grand soing, et ont à mespris de les voir blanches; ailleurs, ils les teignent de couleur rouge. Non seulement en Basque les femmes se trouvent plus belles la teste rase, mais assez ailleurs; et, qui plus est, en certaines contrées glaciales, comme dict Pline. Les Mexicanes content entre les beautez la petitesse du front, et, où elles se font le poil par tout le reste du corps, elles le nourrissent au front et peuplent par art; et ont en si grande recommendation la grandeur des tetins, qu'elles affectent de pouvoir donner la mammelle à leurs enfans par dessus l'espaule. Nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent grosse et massive, les Espagnols vuidée et estrillée; et, entre nous, l'un la fait blanche, l'autre brune; l'un molle et delicate, l'autre forte et vigoureuse; qui y demande de la mignardise et de la douceur, qui de la fierté et magesté. Tout ainsi que la preferance en beauté, que Platon attribue à la figure spherique, les Epicuriens la donnent à la pyramidale plus tost ou carrée, et ne peuvent avaler un dieu en forme de boule. Mais, quoy qu'il en soit, nature ne nous a non plus privilegez en cela que, au demeurant, sur ses loix communes. Et, si nous nous jugeons bien, nous trouverons que, s'il est quelques animaux moins favorizez en cela que nous, il y en a d'autres, et en grand nombre, qui le sont plus, a multis animalibus decore vincimur, voyre des terrestres, nos compatriotes: car quand aux marins (laissant la figure, qui ne peut tomber en proportion, tant elle est autre), en coleur, netteté, polissure, disposition, nous leur cedons assez; et non moins, en toutes qualitez, aux aerées. Et cette prerogative que les Poetes font valoir de nostre stature droite, regardant vers le ciel son origine,

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Pronaque cum spectent animalia caetera terram,
Os homini sublime dedit, coelumque videre
Jussit, et erectos ad sydera tollere vultus,

elle est vrayement poetique, car il y a plusieurs bestioles qui ont la veue renversée tout à faict vers le ciel; et l'ancoleure des chameaux et des austruches, je la trouve encore plus relevée et droite que la nostre. Quels animaux n'ont la face au haut, et ne l'ont devant, et ne regardent vis à vis comme nous, et ne descouvrent en leur juste posture autant du ciel et de la terre, que l'homme? Et quelles qualités de nostre corporelle constitution en Platon et en Cicero ne peuvent servir à mille sortes de bestes? Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides et les plus abjectes de toute la bande: car, pour l'apparence exterieure et forme du visage, ce sont les magots: Simia quam similis, turpissima bestia, nobis ! pour le dedans et parties vitales, c'est le pourceau. Certes, quand [0209v] j'imagine l'homme tout nud (ouy en ce sexe qui semble avoir plus de part à la beauté), ses tares, sa subjection naturelle et ses imperfections, je trouve que nous avons eu plus de raison que nul autre animal de nous couvrir. Nous avons esté excusables de emprunter ceux que nature avoit favorisé en cela plus que à nous, pour nous parer de leur beauté et nous cacher soubs leur despouille, laine, plume, poil, soye. Remerquons, au demeurant, que nous sommes le seul animal duquel le defaut offence nos propres compaignons, et seuls qui avons à nous desrober, en nos actions naturelles, de nostre espece. Vrayement c'est aussi un effect digne de consideration, que les maistres du mestier ordonnent pour remede aux passions amoureuses l'entiere veue et libre du corps qu'on recherche; que, pour refroidir l'amitié, il ne faille que voir librement ce qu'on ayme,

Ille quod obscoenas in aperto corpore partes
Viderat, in cursu qui fuit, haesit amor.

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Et, encore que cette recepte puisse à l'adventure partir d'une humeur un peu delicate et refroidie, si est-ce un merveilleux signe de nostre defaillance, que l'usage et la cognoissance nous dégoute les uns des autres. Ce n'est pas tant pudeur qu'art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes à nous refuser l'entrée de leurs cabinets, avant qu'elles soient peintes et parées pour la montre publique,

Nec veneres nostras hoc fallit: quo magis ipsae
Omnia summopere hos vitae post scenia celant,
Quos retinere volunt adstrictoque esse in amore;

là où, en plusieurs animaux, il n'est rien d'eux que nous n'aimons et qui ne plaise à nos sens, de façon que de leurs [0210] excremens mesmes et de leur descharge nous tirons non seulement de la friandise au manger, mais nos plus riches ornements et parfums. Ce discours ne touche que nostre commun ordre, et n'est pas si sacrilege d'y vouloir comprendre ces divines, supernaturelles et extraordinaires beautez qu'on voit par fois reluire entre nous comme des astres soubs un voile corporel et terrestre. Au demeurant, la part mesme que nous faisons aux animaux des faveurs de nature, par nostre confession, elle leur est bien avantageuse. Nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques, des biens futurs et absens, desquels l'humaine capacité ne se peut d'elle mesme respondre, ou des biens que nous nous attribuons faucement par la licence de nostre opinion, comme la raison, la science et l'honneur; et à eux nous laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables: la paix, le repos, la securité, l'innocence et la santé; la santé, dis-je, le plus beau et le plus riche present que nature nous sache faire. De façon que la Philosophie, voire la Stoique, ose bien dire que Heraclitus et Pherecides, s'ils eussent peu eschanger leur sagesse avecques la santé et se delivrer par ce marché, l'un de l'hydropisie, l'autre de la maladie pediculaire qui le pressoit, qu'ils eussent bien faict. Par où ils donnent encore plus grand pris à la sagesse, la comparant et contrepoisant à la santé, qu'ils ne font en cette autre proposition qui est aussi des leurs. Ils disent que si Circé eust presenté à Ulysses deux breuvages, l'un pour faire devenir un homme de fol sage, l'autre de sage fol, qu'Ulysses eust deu plustost accepter celuy de la folie, que de consentir que Circé eust changé sa figure humaine en celle d'une

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beste; et disent que la sagesse mesme eust parlé à luy en cete maniere: Quitte moy, laisse moy là, plutost que de me loger sous la figure et corps d'un asne. Comment ? cette grande et divine sapience, les Philosophes la quittent donc pour ce voile corporel et terrestre? Ce n'est donc plus par la raison, [0210v] par le discours, et par l'ame que nous excellons sur les bestes; c'est par nostre beauté, nostre beau teint et nostre belle disposition de membres, pour laquelle il nous faut mettre nostre intelligence, nostre prudence et tout le reste à l'abandon. Or, j'accepte cette naïfve et franche confession. Certes, ils ont cogneu que ces parties là, dequoy nous faisons tant de feste, ce n'est que vaine fantasie. Quand les bestes auroient donc toute la vertu, la science, la sagesse et suffisance Stoique, ce seroyent tousjours de bestes; ny ne seroyent pourtant comparables à un homme miserable, meschant et insensé. Enfin tout ce qui n'est pas comme nous sommes, n'est rien qui vaille. Et Dieu mesme, pour se faire valoir, il faut qu'il y retire, comme nous dirons tantost. Par où il appert que ce n'est par vray discours, mais par une fierté folle et opiniatreté, que nous nous preferons aux autres animaux et nous sequestrons de leur condition et societé. Mais, pour revenir à mon propos, nous avons pour nostre part l'inconstance, l'irresolution, l'incertitude, le deuil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire, apres nostre vie, l'ambition, l'avarice, la jalousie, l'envie, les appetits desreglez, forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction et la curiosité. Certes, nous avons estrangement surpaié ce beau discours dequoy nous nous glorifions, et cette capacité de juger et connoistre, si nous l'avons achetée au pris de ce nombre infiny de passions ausquelles nous sommes incessamment en prise. S'il ne nous plaist de faire encore valoir, comme faict bien Socrates, cette notable prerogative sur les autres animaux, que, où nature leur a prescript certaines saisons et limites à la volupté Venerienne, elle nous en a lasché la bride à toutes heures et occasions. Ut vinum aegrotis, quia prodest raro, nocet saepissime, melius est non adhibere omnino, quam, spe dubiae salutis, in apertam perniciem incurrere: sic haud scio an melius fuerit humano generi motum istum celerem cogitationis, acumen, solertiam, quam rationem vocamus, quoniam pestifera sint multis, admodum paucis salutaria, non dari omnino, quam tam munifice et tam large dari.

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De quel fruit pouvons nous estimer avoir esté à Varro et Aristote cette intelligence de tant de choses? Les a elle exemptez des incommoditez humaines? ont-ils esté deschargez des accidents qui pressent un crocheteur? ont-ils tiré de la Logique quelque [0211] consolation à la goute? pour avoir sçeu comme cette humeur se loge aux jointures, l'en ont ils moins sentie? sont ils entrez en composition de la mort pour sçavoir qu'aucunes nations s'en resjouissent, et du cocuage pour sçavoir les femmes estre communes en quelque region? Au rebours, ayant tenu le premier reng en sçavoir, l'un entre les Romains, l'autre entre les Grecs, et en la saison où la science fleurissoit le plus, nous n'avons pas pourtant apris qu'ils ayent eu aucune particuliere excellence en leur vie; voire le Grec a assez affaire à se descharger d'aucunes tasches notables en la siene. A l'on trouvé que la volupté et la santé soient plus savoureuses à celuy qui sçait l'Astrologie et la Grammaire?

Illiterati num minus nervi rigent?

et la honte et pauvreté moins importunes?

Scilicet et morbis et debilitate carebis,
Et luctum et curam effugies, et tempora vitae
Longa tibi post haec fato meliore dabuntur.

J'ay veu en mon temps cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de l'université, et lesquels j'aimerois mieux ressembler. La doctrine, ce m'est advis, tient reng entre les choses necessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité
ou, pour le plus, comme la beauté, la richesse et telles autres qualitez qui y servent voyrement, mais de loin, et un peu plus par fantasie que par nature. Il ne nous faut guiere non plus d'offices, de regles et de loix de vivre, en nostre communauté, qu'il en faut aux grues et aux fourmis en la leur. Et ce neantmoins nous voyons qu'elles s'y conduisent tres-ordonéement sans erudition. Si l'homme estoit sage, il prenderoit le vray pris de chasque chose selon qu'elle seroit la plus utile et propre à sa vie.

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Qui nous contera par nos actions et deportemens, il s'en trouvera plus grand nombre d'excellens entre les ignorans qu'entre les sçavans: je dy en toute sorte de vertu. La vieille Rome me semble en avoir bien porté de plus grande valeur, et pour la paix et pour la guerre, que cette Rome sçavante qui se ruyna soy-mesme. Quand le demeurant seroit tout pareil, au moins la preud'homie et l'innocence demeureroient du costé de l'ancienne, car elle loge singulierement bien avec [0211v] la simplicité. Mais je laisse ce discours, qui me tireroit plus loin que je ne voudrois suivre. J'en diray seulement encore cela, que c'est la seule humilité et submission qui peut effectuer un homme de bien. Il ne faut pas laisser au jugement de chacun la cognoissance de son devoir; il le luy faut prescrire, non pas le laisser choisir à son discours: autrement, selon l'imbecillité et varieté infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions en fin des devoirs qui nous mettroient à nous manger les uns les autres, comme dit Epicurus. La premiere loy que Dieu donna jamais à l'homme, ce fust une loy de pure obeïssance; ce fust un commandement nud et simple où l'homme n'eut rien à connoistre et à causer; d'autant que l'obeyr est le principal office d'une ame raisonnable, recognoissant un celeste superieur et bienfacteur. De l'obeir et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider tout péché. Et, au rebours, la premiere tentation qui vint à l'humaine nature de la part du diable, sa premiere poison, s'insinua en nous par les promesses qu'il nous fit de science et de cognoissance: Eritis sicut dii, scientes bonum et malum. Et les Sereines, pour piper Ulisse, en Homere, et l'attirer en leurs dangereux et ruineux laqs, luy offrent en don la science. La peste de l'homme, c'est l'opinion de sçavoir. Voylà pourquoy l'ignorance nous est tant recommandée par nostre religion comme piece propre à la creance et à l'obeïssance. Cavete ne quis vos decipiat per philosophiam et inanes seductiones secundum elementa mundi. En cecy y a il une generalle convenance entre tous les philosophes de toutes sectes, que le souverain bien consiste en la tranquillité de l'ame et du corps. Mais où la trouvons-nous?

Ad summum sapiens uno minor est Jove: dives,
Liber, honoratus, pulcher, rex denique regum;
Praecipue sanus, nisi cum pituita molesta est.

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Il semble, à la verité, que nature, pour la consolation de nostre estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption. C'est ce que dit Epictete: que l'homme n'a rien proprement sien que l'usage de ses opinions. Nous n'avons que du vent et de la fumée en partage. Les dieux ont la santé en essence, dict la philosophie, et la maladie en [0212] intelligence; l'homme, au rebours, possede ses biens par fantasie, les maux en essence. Nous avons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination, car tous nos biens ne sont qu'en songe. Oyez braver ce pauvre et calamiteux animal: Il n'est rien, dict Cicero, si doux que l'occupation des lettres, de ces lettres, dis-je, par le moyen desquelles l'infinité des choses, l'immense grandeur de nature, les cieux en ce monde mesme, et les terres et les mers nous sont descouvertes; ce sont elles qui nous ont appris la religion, la moderation, la grandeur de courage, et qui ont arraché nostre ame des tenebres pour luy faire voir toutes choses hautes, basses, premieres, dernieres et moyennes; ce sont elles qui nous fournissent dequoy bien et heureusement vivre, et nous guident à passer nostre aage sans desplaisir et sans offence. Cettuy-cy ne semble il pas parler de la condition de Dieu tout-vivant et tout-puissant? Et, quant à l'effect, mille femmelettes ont vescu au village une vie plus equable, plus douce et plus constante que ne fust la sienne.

Deus ille fuit, Deus, inclute Memmi,
Qui princeps vitae rationem invenit eam, quae
Nunc appellatur sapientia, quique per artem
Fluctibus è tantis vitam tantisque tenebris
In tam tranquillo et tam clara luce locavit.

Voylà des paroles tres-magnifiques et belles; mais un bien legier accidant mist l'entendement de cettuy-cy en pire estat que celuy du moindre bergier, nonobstant ce Dieu praecepteur et cette divine sapience. De mesme impudence est cette promesse du livre de Democritus: Je m'en vay parler de toutes choses; et ce sot tiltre qu'Aristote nous preste: de Dieux mortels; et ce jugement de Chrisippus, que Dion estoit aussi vertueux que Dieu. Et mon Seneca recognoit, dit-il, que Dieu luy a donné le vivre, mais qu'il a de soy le bien vivre; conformement à cet autre: In virtute vere gloriamur; quod non contingeret, si id donum a deo, non a nobis haberemus. Ceci est aussi de Seneque: que le sage a la fortitude

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pareille à Dieu, mais en l'humaine foiblesse; par où il le surmonte. Il n'est rien si ordinaire que de rencontrer des traicts de pareille temerité. Il n'y a aucun de nous [0212v] qui s'offence tant de se voir apparier à Dieu, comme il faict de se voir deprimer au reng des autres animaux: tant nous sommes plus jaloux de nostre interest que de celuy de nostre createur. Mais il faut mettre aux pieds cette sote vanité, et secouer vivement et hardiment les fondemens ridicules sur quoy ces fausses opinions se bastissent. Tant qu'il pensera avoir quelque moyen et quelque force de soy, jamais l'homme ne recognoistra ce qu'il doit à son maistre; il fera tousjours de ses oeufs poules, comme on dit: il le faut mettre en chemise. Voyons quelque notable exemple de l'effet de sa philosophie: Possidonius, estant pressé d'une si douloreuse maladie qu'elle luy faisoit tordre les bras et grincer les dents, pensoit bien faire la figue à la douleur, pour s'escrier contre elle: Tu as beau faire, si ne diray-je pas que tu sois mal. Il sent les mesmes passions que mon laquays, mais il se brave sur ce qu'il contient au-moins sa langue sous les loix de sa secte. Re succumbere non oportebat verbis gloriantem. Archesilas estoit malade de la goutte; Carneades, l'estant venu visiter et s'en retournant tout fasché, il le rappella et, luy montrant ses pieds et sa poitrine: Il n'est rien venu de là icy, luy dict-il. Cestuy cy a un peu meilleure grace, car il sent avoir du mal et voudroit en estre depestré; mais de ce mal pourtant son coeur n'en est pas abbattu et affoibli. L'autre se tient en sa roideur, plus, ce crains je, verbale qu'essentielle. Et Dionysius Heracleotes, affligé d'une cuison vehemente des yeux, fut rangé à quitter ces resolutions Stoïques. Mais quand la science feroit par effect ce qu'ils disent, d'émousser et rabatre l'aigreur des infortunes qui nous suyvent, que fait elle que ce que fait beaucoup plus purement l'ignorance, et plus evidemment? Le philosophe Pyrrho, courant en mer le hazart d'une grande tourmente, ne presentoit à ceux qui estoyent avec luy à imiter que la securité d'un porceau qui voyageoit avecques eux, regardant cette tempeste sans effroy. La philosophie, au bout de ses preceptes, nous renvoye aux exemples d'un athlete et d'un muletier, ausquels on void ordinairement beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleur et d'autres inconveniens, et plus de fermeté que la science n'en fournit onques à aucun qui n'y fust nay et preparé de soy mesmes par habitude naturelle. Qui faict qu'on

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[0213] incise et taille les tendres membres d'un enfant plus aisément que les nostres, si ce n'est l'ignorance? Et ceux d'un cheval? Combien en a rendu de malades la seule force de l'imagination? Nous en voyons ordinairement se faire seigner, purger et medeciner pour guerir des maux qu'ils ne sentent qu'en leurs discours. Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens. Cette couleur et ce teint vous presagent quelque defluxion catarreuse; cette saison chaude vous menasse d'une émotion fievreuse; cette coupeure de la ligne vitale de vostre main gauche vous advertit de quelque notable et voisine indisposition. Et en fin elle s'en adresse tout detroussément à la santé mesme. Cette allegresse et vigueur de jeunesse ne peut arrester en une assiete; il luy faut desrober du sang et de la force, de peur qu'elle ne se tourne contre vous mesmes. Comparés la vie d'un homme asservy à telles imaginations à celle d'un laboureur se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant les choses au seul sentiment present, sans science et sans prognostique, qui n'a du mal que lors qu'il l'a; où l'autre a souvent la pierre en l'ame avant qu'il l'ait aux reins: comme s'il n'estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe par fantasie, et luy court au devant. Ce que je dy de la medecine, se peut tirer par exemple generalement à toute science. De là est venue cette ancienne opinion des philosophes qui logeoient le souverain bien à la recognoissance de la foiblesse de nostre jugement. Mon ignorance me preste autant d'occasion d'esperance que de crainte, et, n'ayant autre regle de ma santé que celle des exemples d'autruy et des evenemens que je vois ailleurs en pareille occasion, j'en trouve de toutes sortes et m'arreste aux comparaisons qui me sont plus favorables. Je reçois la santé les bras ouverts, libre, plaine et entiere, et esguise mon appetit à la jouir, d'autant plus qu'elle m'est à present moins ordinaire et plus rare: tant [0213v] s'en faut que je trouble son repos et sa douceur par l'amertume d'une nouvelle et contrainte forme de vivre. Les bestes nous montrent assez combien l'agitation de nostre esprit nous apporte de maladies. Ce qu'on nous dict de ceux du Bresil, qu'ils ne mouroyent que de vieillesse, et qu'on attribue à la serenité et tranquillité de leur air, je l'attribue plustost à la tranquillité et serenité de leur ame, deschargée de toute passion et pensée et occupation tendue ou desplaisante, comme gents qui passoyent leur vie en une admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, sans roy, sans relligion quelconque. Et d'où vient, ce qu'on voit par experience, que les plus grossiers et plus lours sont plus fermes et plus desirables aux executions amoureuses,

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et que l'amour d'un muletier se rend souvent plus acceptable que celle d'un galant homme, sinon que en cetuy cy l'agitation de l'ame trouble sa force corporelle, la rompt et lasse? Comme elle lasse aussi et trouble ordinairement soy mesmes. Qui la desment, qui la jette plus coustumierement à la manie que sa promptitude, sa pointe, son agilité, et en fin sa force propre? Dequoy se faict la plus subtile folie, que de la plus subtile sagesse? Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez; des santez vigoreuses, les mortelles maladies: ainsi des rares et vifves agitations de nos ames, les plus excellentes manies et plus detraquées; il n'y a qu'un demy tour de cheville à passer de l'un à l'autre. Aux actions des hommes insansez, nous voyons combien proprement s'avient la folie avecq les plus vigoureuses operations de nostre ame. Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avecq les gaillardes elevations d'un esprit libre et les effects d'une vertu supreme et extraordinaire? Platon dict les melancholiques plus disciplinables et excellans: aussi n'en est-il point qui ayent tant de propencion à la folie. Infinis esprits se treuvent ruinez par leur propre force et soupplesse. Quel saut vient de prendre, de sa propre agitation et allegresse, l'un des plus judicieux, ingenieux et plus formés à l'air de cette antique et pure poisie, qu'autre poete Italien aye de long temps esté? N'a il pas dequoy sçavoir gré à cette sienne vivacité meurtrière? à cette clarté qui l'a aveuglé? à cette exacte et tendue apprehension de la raison qui l'a mis sans raison? à la [0214] curieuse et laborieuse queste des sciences qui l'a conduit à la bestise? à cette rare aptitude aux exercices de l'ame, qui l'a rendu sans exercice et sans ame? J'eus plus de despit encore que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux estat, survivant à soy-mesmes, mesconnoissant et soy et ses ouvrages, lesquels, sans son sçeu, et toutesfois à sa veue, on a mis en lumiere incorrigez et informes. Voulez vous un homme sain, le voulez vous reglé et en ferme et seure posteure? affublez le de tenebres, d'oisiveté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir, et nous esblouir pour nous guider. Et, si on me dit que la commodité d'avoir le goust froid et mousse aux douleurs et aux maux, tire apres soy cette incommodité de nous rendre aussi, par consequent, moins aiguz et frians à la jouissance des biens et des plaisirs, cela est vray; mais la misere de nostre condition porte que nous n'avons pas tant à jouir qu'à fuir, et que l'extreme volupté ne nous touche pas comme une legiere douleur. Segnius homines bona quam

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mala sentiunt. Nous ne sentons point l'entiere santé comme la moindre des maladies,

pungit
In cute vix summa violatum plagula corpus,
Quando valere nihil quemquam movet. Hoc juvat unum,
Quod me non torquet latus aut pes: caetera quisquam
Vix queat aut sanum sese, aut sentire valentem.

Nostre bien estre, ce n'est que la privation d'estre mal. Voylà pourquoy la secte de philosophie qui a le plus faict valoir la volupté, encore l'a elle rengée à la seule indolence. Le n'avoir point de mal, c'est le plus avoir de bien que l'homme puisse esperer; comme disoit Ennius: Nimium boni est, cui nihil est mali. Car ce mesme chatouillement et esguisement qui se rencontre en certains plaisirs et semble nous enlever au dessus de la santé simple et de l'indolence, cette volupté active, mouvante, et, je ne sçay comment, cuisante et mordante, celle là mesme ne vise qu'à l'indolence comme à son but. L'appetit qui nous ravit [0214v] à l'accointance des femmes, il ne cherche qu'à chasser la peine que nous apporte le desir ardent et furieux, et ne demande qu'à l'assouvir et se loger en repos et en l'exemption de cette fievre. Ainsi des autres. Je dy donc que, si la simplesse nous achemine à point n'avoir de mal, elle nous achemine à un tres-heureux estat selon nostre condition. Si ne la faut il point imaginer si plombée, qu'elle soit du tout sans goust. Car Crantor avoit bien raison de combattre l'indolence d'Epicurus, si on la bastissoit si profonde que l'abort mesme et la naissance des maux en fut à dire. Je ne loue point cette indolence qui n'est ny possible ny desirable. Je suis content de n'estre pas malade; mais, si je le suis, je veux sçavoir que je le suis; et, si on me cauterise ou incise, je le veux sentir. De vray, qui desracineroit la cognoissance du mal, il extirperoit quand et quand la cognoissance de la volupté, et en fin aneantiroit l'homme: Istud nihil dolere, non sine magna mercede contingit immanitatis in animo, stuporis in corpore. Le mal est à l'homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est tousjours à fuïr, ny la volupté tousjours à suivre.

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C'est un tres-grand avantage pour l'honneur de l'ignorance que la science mesme nous rejette entre ses bras, quand elle se trouve empeschée à nous roidir contre la pesanteur des maux; elle est contrainte de venir à cette composition, de nous lacher la bride et donner congé de nous sauver en son giron, et nous mettre soubs sa faveur à l'abri des coups et injures de la fortune. Car que veut elle dire autre chose, quand elle nous presche de retirer nostre pensée des maux qui nous tiennent, et l'entretenir des voluptez perdues, et de nous servir, pour consolation des maux presens, de la souvenance des biens passez, et d'apeller à nostre secours un contentement esvanouy pour l'opposer à ce qui nous presse: levationes aegritudinum in avocatione a cogitanda molestia et revocatione ad contemplandas voluptates ponit? si ce n'est que, où la force luy manque, elle veut user de ruse, et donner un tour de souplesse et de jambe, où la vigueur du corps et des bras vient à luy faillir. Car, non seulement à un philosophe, mais simplement à un homme rassis, quand il sent par effect l'alteration cuisante d'une fievre chaude, quelle monnoye est-ce de le payer de la souvenance de la douceur du vin Grec? Ce seroit plutost lui empirer son marché,

Che ricordarsi il ben doppia la noia.

De mesme condition est cet autre conseil que la philosophie donne, de maintenir en la memoire seulement le bon-heur passé, et d'en effacer les desplaisirs que nous avons soufferts, comme si nous avions en nostre pouvoir la science de l'oubly. Et conseil duquel nous valons moins, encore un coup. Suavis est laborum praeteritorum memoria. Comment la philosophie, qui me doit mettre les armes à la main pour combatre la fortune, qui me doit roidir le courage pour fouler aux pieds toutes les adversitez humaines, vient elle à cette mollesse de me faire conniller [0215] par ces destours couards et ridicules? Car la memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist. Voire il n'est rien qui imprime si vivement quelque chose en nostre souvenance que le desir de l'oublier: c'est une bonne maniere de donner en garde et d'empreindre en nostre ame quelque chose que de la solliciter de la perdre. Et cela est faux: Est situm in nobis, ut et adversa quasi perpetua oblivione

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obruamus, et secunda jucunde et suaviter meminerimus. Et cecy est vray: Memini etiam quae nolo, oblivisci non possum quae volo. Et de qui est ce conseil ? de celuy qui se unus sapientem profiteri sit ausus,

Qui genus humanum ingenio superavit, et omnes
Praestrinxit stellas, exortus uti aetherius sol.

De vuyder et desmunir la memoire, est-ce pas le vray et propre chemin à l'ignorance? Iners malorum remedium ignorantia est. Nous voyons plusieurs pareils preceptes par lesquels on nous permet d'emprunter du vulgaire des apparences frivoles où la raison vive et forte ne peut assez, pourveu qu'elles nous servent de contentement et de consolation. Où ils ne peuvent guerir la playe, ils sont contents de l'endormir et pallier. Je croy qu'ils ne me nieront pas cecy que, s'ils pouvoient adjouster de l'ordre et de la constance en un estat de vie qui se maintint en plaisir et en tranquillité par quelque foiblesse et maladie de jugement, qu'ils ne l'acceptassent:

potare et spargere flores
Incipiam, patiarque vel inconsultus haberi.

Il se trouveroit plusieurs philosophes de l'advis de Lycas: cettuy-cy ayant au demeurant ses meurs bien reglées, vivant doucement et paisiblement en sa famille, ne manquant à nul office de son devoir envers les siens et estrangiers, se conservant tres-bien des choses nuisibles, s'estoit, par quelque alteration de sens, imprimé en la fantasie une resverie: c'est qu'il pensoit estre perpetuellement aux theatres à y voir des passetemps, des spectacles et des plus belles comedies du monde. Guery qu'il fust par les medecins de cette humeur peccante, à peine qu'il ne les mit en proces pour le restablir en la douceur de ces imaginations, [0215v]

pol' me occidistis, amici,
Non servastis, ait, cui sic extorta voluptas,
Et demptus per vim mentis gratissimus error;

d'une pareille resverie à celle de Thrasilaus, fils de Pythodorus, qui se faisoit à croire que tous les navires qui relaschoient du port de Pyrée et y

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abordoient, ne travailloient que pour son service: se resjouyssant de la bonne fortune de leur navigation, les recueillant avec joye. Son frere Crito l'ayant faict remettre en son meilleur sens, il regrettoit cette sorte de condition en laquelle il avoit vescu plein de liesse et deschargé de tout desplaisir. C'est ce que dit ce vers ancien Grec, qu'il y a beaucoup de commodité à n'estre pas si advisé,

En taoi phronein gar maeden haedistos bios,

et l'Ecclesiaste: En beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir; et, qui acquiert science, s'aquiert du travail et tourment. Cela mesme à quoy en general la philosophie consent, cette derniere recepte qu'elle ordonne à toute sorte de necessitez, qui est de mettre fin à la vie que nous ne pouvons supporter: Placet? pare. Non placet? quacunque vis, exi; Pungit dolor? Vel fodiat sane. Si nudus es, da jugulum; sin tectus armis Vulcaniis, id est fortitudine, resiste; et ce mot des Grecs convives qu'ils y appliquent: Aut bibat, aut abeat, (qui sonne plus sortablement en la langue d'un Gascon qui change volontiers en V le B, qu'en celle de Cicero);

Vivere si rectè nescis, decede peritis;
Lusisti satis, edisti satis atque bibisti;
Tempus abire tibi est, ne potum largius aequo
Rideat et pulset lasciva decentius aetas;

qu'est-ce autre chose qu'une confession de son impuissance et un renvoy non seulement à l'ignorance, pour y estre à couvert, mais à la stupidité mesme, au non sentir et au non estre?

Democritum postquam matura vetustas
Admonuit memorem motus languescere mentis,
Sponte sua leto caput obvius obtulit ipse.

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C'est ce que disoit Antisthenes, qu'il falloit faire provision ou de sens pour entendre, ou de licol pour se pendre; et ce que Chrysippus alleguoit sur ce propos du poete Tyrtaeus, [0216] De la vertu, ou de mort approcher. Et Crates disoit que l'Amour se guerissoit par la faim, si non par le temps; et, à qui ces deux moïens ne plairroient, par la hart. Celuy Sextius duquel Senecque et Plutarque parlent avec si grande recommandation, s'estant jetté, toutes choses laissées, à l'estude de la philosophie, delibera de se precipiter en la mer, voyant le progrez de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort au deffaut de la science. Voicy les mots de la loy sur ce subject: Si d'aventure il survient quelque grand inconvenient qui ne se puisse remedier, le port est prochain; et se peut on sauver à nage hors du corps comme hors d'un esquif qui faict eau: car c'est la crainte de mourir, non pas le desir de vivre, qui tient le fol attaché au corps. Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s'en rend aussi plus innocente et meilleure, comme je commençois tantost à dire. Les simples, dit Saint Paul, et les ignorans s'eslevent et saisissent du ciel; et nous, à tout nostre sçavoir, nous plongeons aux abismes infernaux. Je ne m'arreste ny à Valentian, ennemy declaré de la science et des lettres, ny à Licinius, tous deux Empereurs Romains, qui les nommoient le venin et la peste de tout estat politique; ny à Mahumet, qui, comme j'ay entendu, interdict la science à ses hommes; mais l'exemple de ce grand Lycurgus, et son authorité doit certes avoir grand pois; et la reverence de cette divine police Lacedemonienne, si grande, si admirable et si long temps fleurissante en vertu et en bon heur, sans aucune institution ny exercice de lettres. Ceux qui reviennent de ce monde nouveau, qui a esté descouvert du temps de nos peres par les Espaignols, nous peuvent tesmoigner combien ces nations, sans magistrat et sans loy, vivent plus legitimement et plus regléement que les nostres, où il y a plus d'officiers et de loix qu'il n'y a d'autres hommes et qu'il n'y a d'actions,

Di cittatorie piene e di libelli,
D'esamine e di carte, di procure,
Hanno le mani e il seno, e gran fastelli
Di chiose, di consigli e di letture: [0216v]
Per cui le faculta de poverelli

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Non sono mai ne le citta sicure;
Hanno dietro e dinanzi, e d'ambi ilati,
Notai procuratori e advocati.

C'estoit ce que disoit un senateur Romain des derniers siecles, que leurs predecesseurs avoient l'aleine puante à l'ail, et l'estomac musqué de bonne conscience; et qu'au rebours ceux de son temps ne sentoient au dehors que le parfum, puans au dedans toute sorte de vices; c'est à dire, comme je pense, qu'ils avoient beaucoup de sçavoir et de suffisance, et grand faute de preud'hommie. L'incivilité, l'ignorance, la simplesse, la rudesse s'accompaignent volontiers de l'innocence; la curiosité, la subtilité, le sçavoir trainent la malice à leur suite; l'humilité, la crainte, l'obeissance, la debonnaireté (qui sont les pieces principales pour la conservation de la societé humaine) demandent une ame vuide, docile et presumant peu de soy. Les Chrestiens ont une particuliere cognoissance combien la curiosité est un mal naturel et originel en l'homme. Le soing de s'augmenter en sagesse et en science, ce fut la premiere ruine du genre humain; c'est la voye par où il s'est precipité à la damnation eternelle. L'orgueil est sa perte et sa corruption: c'est l'orgueil qui jette l'homme à quartier des voyes communes, qui luy fait embrasser les nouvelletez, et aimer mieux estre chef d'une trouppe errante et desvoyée au sentier de perdition, aymer mieux estre regent et precepteur d'erreur et de mensonge, que d'estre disciple en l'eschole de verité, se laissant mener et conduire par la main d'autruy, à la voye batue et droicturiere. C'est, à l'avanture, ce que dict ce mot Grec ancien que la superstition suit l'orgueil et lui obeit comme à son pere: e deisidaimonia chataper patri to tupho peitetai.
O cuider ! combien tu nous empesches' Apres que Socrates fut adverti que le Dieu de sagesse luy avoit attribué le surnom de sage, il en fut estonné; et, se recherchant et secouant par tout, n'y trouvoit aucun fondement à cette divine sentence. Il en sçavoit de justes, temperans, vaillans, sçavans comme luy, et plus eloquents, et plus beaux, et plus utiles au païs. Enfin il se resolut qu'il n'estoit distingué des autres et n'estoit sage que par ce qu'il ne s'en tenoit pas; et que son Dieu estimoit bestise singuliere à l'homme l'opinion de science et de sagesse; et que sa meilleure doctrine estoit la doctrine de l'ignorance, et sa meilleure sagesse, la simplicité.

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La saincte parole declare miserables ceux d'entre nous qui s'estiment: Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu'as tu à te glorifier? Et ailleurs: Dieu a faict l'homme semblable à l'ombre; de [0217] laquelle qui jugera, quand, par l'esloignement de la lumière, elle sera esvanouye? Ce n'est rien à la verité que de nous. Il s'en faut tant que nos forces conçoivent la hauteur divine, que, des ouvrages de nostre createur, ceux-là portent mieux sa marque et sont mieux siens, que nous entendons le moins. C'est aux Chrestiens une occasion de croire, que de rencontrer une chose incroiable. Elle est d'autant plus selon raison, qu'elle est contre l'humaine raison. Si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle; et, si elle estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus chose singuliere. Melius scitur deus nesciendo, dict Saint Augustin; et Tacitus: Sanctius est ac reverentius de actis deorum credere quam scire. Et Platon estime qu'il y ayt quelque vice d'impieté à trop curieusement s'enquerir et de Dieu et du monde, et des causes premieres des choses. Atque illum quidem parentem hujus universitatis invenire difficile; et, quum jam inveneris, indicare in vulgus, nefas, dict Cicero. Nous disons bien, puissance, verité, justice: ce sont paroles qui signifient quelque chose de grand; mais cette chose là, nous ne la voyons aucunement, ny ne la concevons. Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme,

Immortalia mortali sermone notantes;

ce sont toutes agitations et émotions qui ne peuvent loger en Dieu selon nostre forme; ny nous, l'imaginer selon la sienne. C'est à Dieu seul de se cognoistre et d'interpreter ses ouvrages. Et le faict en nostre langue, improprement, pour s'avaller et descendre à nous, qui sommes à terre, couchez. La prudence, comment luy peut elle convenir, qui est l'eslite entre le bien et le mal, veu que nul mal ne le touche? Quoy la raison et l'intelligence, desquelles nous nous servons pour, par les choses obscures, arriver aux apparentes, veu qu'il n'y a rien d'obscur à Dieu? La justice, qui distribue à chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la société et communauté des hommes, comment est-elle en Dieu? La temperance, comment ? qui est la moderation des voluptés corporelles, qui n'ont nulle place en la divinité. La fortitude à porter la douleur, le labeur, les dangers, luy appartiennent

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aussi peu, ces trois choses n'ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement exempt de vertu et de vice. Neque gratia neque ira teneri potest, quod quae talia essent, imbecilla essent omnia. La participation que nous avons à la connoissance de la verité, quelle qu'elle soit, ce n'est pas par nos propres forces que nous l'avons acquise. Dieu nous a assez apris cela par les tesmoins qu'il a choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables secrets: nostre foy ce n'est pas nostre acquest, c'est un pur present de la liberalité d'autruy. Ce n'est pas par discours ou par nostre entendement que nous avons receu nostre religion, c'est par authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre jugement nous y ayde plus que la force, et nostre aveuglement plus que nostre cler-voyance. C'est par l'entremise de nostre ignorance plus que de nostre science que nous sommes sçavans de ce divin sçavoir. Ce n'est pas merveille si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir cette connoissance supernaturelle [0217v] et celeste: apportons y seulement du nostre l'obeissance et la subjection: car, comme il est escrit: Je destruiray la sapience des sages, et abbatray la prudence des prudens. Où est le sage ? où est l'ecrivain ? où est le disputateur de ce siecle? Dieu n'a-il pas abesty la sapience de ce monde? Car, puis que le monde n'a point cogneu Dieu par sapience, il luy a pleu, par la vanité de la predication, sauver les croyans. Si me faut-il voir en fin s'il est en la puissance de l'homme de trouver ce qu'il cherche, et si cette queste qu'il y a employé depuis tant de siecles, l'a enrichy de quelque nouvelle force et de quelque verité solide. Je croy qu'il me confessera, s'il parle en conscience, que tout l'acquest qu'il a retiré d'une si longue poursuite, c'est d'avoir appris à reconnoistre sa foiblesse. L'ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l'avons, par longue estude, confirmée et averée. Il est advenu aux gens véritablement sçavans ce qui advient aux espics de bled: ils vont s'eslevant et se haussant, la teste droite et fiere, tant qu'ils sont vuides; mais, quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s'humilier et à baisser les cornes. Pareillement, les hommes ayant tout essayé et tout sondé, n'ayant trouvé en cet amas de science et provision de tant de choses diverses rien de massif et ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presomption et reconneu leur condition naturelle. C'est ce que Velleius reproche à Cotta et à Cicero, qu'ils ont appris de Philo n'avoir rien appris.

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Pherecydes, l'un des sept sages, escrivant à Thales, comme il expiroit: J'ay, dict-il, ordonné aux miens, apres qu'ils m'auront enterré, de t'apporter mes escrits: s'ils contentent et toy et les autres sages, publie les; sinon, supprime les; ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface à moymesmes. Aussi ne fay-je pas profession de sçavoir la verité, et d'y atteindre. J'ouvre les choses plus que je ne les descouvre. Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu'il sçavoit, respondit qu'il sçavoit cela, qu'il ne sçavoit rien. Il verifioit ce qu'on dit, que la plus grande part de ce que nous sçavons, est la moindre de celles que nous ignorons; c'est à dire que ce mesme que nous pensons sçavoir, c'est une piece, et bien petite, de nostre ignorance. Nous sçavons les choses en songe, dict Platon, et les ignorons en verité. Omnes pene veteres nihil cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt; angustos sensus, imbecillos animos, brevia curricula vitae. Cicero mesme, qui devoit au sçavoir tout son vaillant, Valerius dict que sur sa vieillesse il commença à desestimer les [0218] lettres. Et pandant qu'il les traictoit, c'estoit sans obligation d'aucun parti, suivant ce qui luy sembloit probable, tantost en l'une secte, tantost en l'autre: se tenant tousjours sous la dubitation de l'Academie. Dicendum est, sed ita ut nihil affirmem, quaeram omnia, dubitans plerumque et mihi diffidens. J'auroy trop beau jeu si je vouloy considerer l'homme en sa commune façon et en gros, et le pourroy faire pourtant par sa regle propre, qui juge la verité non par le poids des voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple,

Qui vigilans stertit,
Mortua cui vita est prope jam vivo atque videnti,

qui ne se sent point, qui ne se juge point, qui laisse la plus part de ses facultez naturelles oisives. Je veux prendre l'homme en sa plus haute assiete. Considerons le en ce petit nombre d'hommes excellens et triez qui, ayant esté douez d'une belle et particuliere force naturelle, l'ont encore roidie et esguisée par soin, par estude et par art, et l'ont montée

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au plus haut point de sagesse où elle puisse atteindre. Ils ont manié leur ame à tout sens et à tout biais, l'ont appuyée et estançonnée de tout le secours estranger qui luy a esté propre, et enrichie et ornée de tout ce qu'ils ont peu emprunter, pour sa commodité, du dedans et dehors du monde; c'est en eux que loge la hauteur extreme de l'humaine nature. Ils ont reglé le monde de polices et de loix; ils l'ont instruict par arts et sciences, et instruict encore par l'exemple de leurs meurs admirables. Je ne mettray en compte que ces gens-là, leur tesmoignage et leur experience. Voyons jusques où ils sont allez et à quoy ils se sont tenus. Les maladies et les defauts que nous trouverons en ce college là, le monde les pourra hardiment bien avouer pour siens. Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce point: ou qu'il dict qu'il l'a trouvée, ou qu'elle ne se peut trouver, ou qu'il en est encore en queste. Toute la philosophie est départie en ces trois genres. Son dessein est de rechercher la verité, la science et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens et autres, ont pensé l'avoir trouvée. Ceux-cy ont estably les sciences que nous avons, et les ont traittées comme notices certaines. Clitomachus, Carneades [0218v] et les Academiciens ont desesperé de leur queste, et jugé que la verité ne se pouvoit concevoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c'est la foiblesse et humaine ignorance; ce party a eu la plus grande suyte et les sectateurs les plus nobles. Pyrrho et autres Skeptiques ou Epechistes-- desquels les dogmes plusieurs anciens ont tenu tirez de Homere, des sept sages, d'Archilochus, d'Eurypides, et y attachent Zeno, Democritus, Xenophanes-- disent qu'ils sont encore en cherche de la verité. Ceux-cy jugent que ceux qui pensent l'avoir trouvée, se trompent infiniement; et qu'il y a encore de la vanité trop hardie en ce second degré qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre. Car cela, d'establir la mesure de nostre puissance, de connoistre et juger la difficulté des choses, c'est une grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l'homme soit capable.

Nil sciri quisquis putat, id quoque nescit
An sciri possit quo se nil scire fatetur.

L'ignorance qui se sçait, qui se juge et qui se condamne, ce n'est pas une entiere ignorance: pour l'estre, il faut qu'elle s'ignore soy-mesme. De façon que la profession des Pyrrhoniens est de branler, douter et enquerir, ne s'asseurer de rien, de rien ne se respondre. Des trois actions

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de l'ame, l'imaginative, l'appetitive et la consentante, ils en reçoivent les deux premieres; la dernière, ils la soustiennent et la maintiennent ambigue, sans inclination ny approbation d'une part ou d'autre, tant soit-elle legere. Zenon peignoit de geste son imagination sur cette partition des facultez de l'ame: la main espandue et ouverte, c'estoit apparence; la main à demy serrée et les doigts un peu croches, consentement; le poing fermé, comprehantion; quand, de la main gauche, il venoit encore à clorre ce poing plus estroit, science. Or cette assiette de leur jugement, droicte et inflexible, recevant tous objects sans application et consentement, les achemine à leur Ataraxie, qui est une condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous recevons par l'impression de l'opinion et science que nous pensons avoir des choses. D'où naissent la crainte, l'avarice, l'envie, les desirs immoderez, l'ambition, l'orgueil, la superstition, l'amour de nouvelleté, la rebellion, le desobeissance, l'opiniatreté et la pluspart des maux corporels. Voire ils s'exemptent [0219] par là de la jalousie de leur discipline. Car ils debattent d'une bien molle façon. Ils ne craignent point la revenche à leur dispute. Quand ils disent que le poisant va contre bas, ils seroient bien marris qu'on les en creut; et cerchent qu'on les contredie, pour engendrer la dubitation et surceance de jugement, qui est leur fin. Ils ne mettent en avant leurs propositions que pour combatre celles qu'ils pensent que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur, ils prendront aussi volontiers la contraire à soustenir: tout leur est un; ils n'y ont aucun chois. Si vous establissez que la nege soit noire, ils argumentent au rebours qu'elle est blanche. Si vous dites qu'elle n'est ny l'un ny l'autre, c'est à eux à maintenir qu'elle est tous les deux. Si, par certain jugement, vous tenez que vous n'en sçavez rien, ils vous maintiendront que vous le sçavez. Oui, et si, par un axiome affirmatif, vous asseurez que vous en doutez, ils vous iront debattant que vous n'en doutez pas, ou que vous ne pouvez juger et establir que vous en doutez. Et, par cette extremité de doubte qui se secoue soy-mesme, ils se separent et se divisent de plusieurs opinions, de celles mesmes qui ont maintenu en plusieurs façons le doubte et l'ignorance. Pourquoy ne leur sera il permis, disent ils, comme il est entre les dogmatistes à l'un dire vert, à l'autre jaune, à eux aussi de doubter? est il chose qu'on vous puisse proposer pour l'advouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considerer comme ambigue? Et, où les autres sont

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portez, ou par la coustume de leur païs, ou par l'institution des parens, ou par rencontre, comme par une tempeste, sans jugement et sans chois, voire le plus souvant avant l'aage de discretion, à telle ou telle opinion, à la secte ou Stoïque ou Epicurienne, à laquelle ils se treuvent hippothequez, asserviz et collez comme à une prise qu'ils ne peuvent desmordre: --ad quamcunque disciplinam velut tempestate delati, ad eam tanquam ad saxum adhaerescunt-- pourquoy à ceux cy ne sera il pareillement concedé de maintenir leur liberté, [0219v] et considerer les choses sans obligation et servitude? Hoc liberiores et solutiores quod integra illis est judicandi potestas. N'est ce pas quelque advantage de se trouver desengagé de la necessite qui bride les autres? Vaut il pas mieux demeurer en suspens que de s'infrasquer en tant d'erreurs que l'humaine fantaisie a produictes? Vaut-il pas mieux suspendre sa persuasion que de se mesler à ces divisions seditieuses et quereleuses? Qu'iray-je choisir? Ce qu'il vous plaira, pourveu que vous choisissez' Voilà une sotte responce, à laquelle pourtant il semble que tout le dogmatisme arrive, par qui il ne nous est pas permis d'ignorer ce que nous ignorons. Prenez le plus fameux party, il ne sera jamais si seur qu'il ne vous faille, pour le deffendre, attaquer et combatre cent et cent contraires partis. Vaut il pas mieux se tenir hors de cette meslée? Il vous est permis d'espouser, comme vostre honneur et vostre vie, la creance d'Aristote sur l'Eternité de l'ame, et desdire et desmentir Platon là dessus; et à eux il sera interdit d'en douter? S'il est loisible à Panaetius de soustenir son jugement autour des aruspices, songes, oracles, vaticinations, desquelles choses les Stoiciens ne doubtent aucunement, pourquoy un sage n'osera il en toutes choses ce que cettuy-cy ose en celles qu'il a apprinses de ses maistres, establies du commun consentement de l'eschole de laquelle il est sectateur et professeur? Si c'est un enfant qui juge, il ne sçait que c'est; si c'est un sçavant, il est praeoccupé. Ils se sont reservez un merveilleux advantage au combat, s'estant deschargez du soing de se couvrir. Il ne leur importe qu'on les frape, pourveu qu'ils frappent; et font leurs besongnes de tout. S'ils vainquent, vostre proposition cloche; si vous, la leur. S'ils faillent, ils verifient l'ignorance; si vous faillez, vous la verifiez. S'ils preuvent que rien ne se sçache, il va bien; s'ils ne le sçavent pas prouver, il est bon de mesmes. Ut, quum in eadem re paria contrariis in partibus momenta inveniuntur, facilius ab utraque parte assertio sustineatur.

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Et font estat de trouver bien plus facilement pour quoy une chose soit fauce, que non pas qu'elle soit vraïe; et ce qui n'est pas, que ce qui est; et ce qu'ils ne croient pas, que ce qu'ils croïent. Leurs façons de parler sont: Je n'establis rien; il n'est non plus ainsi qu'ainsin, ou que ny l'un ny l'autre; je ne le comprens point; les apparences sont égales par tout; la loy de parler et pour et contre, est pareille. Rien ne semble vray, qui ne puisse sembler faux. Leur mot sacramental, c'est epecho, c'est à dire je soutiens, je ne bouge. Voylà leurs refreins, et autres de pareille substance. Leur effect, c'est une pure, entiere et tres-parfaicte surceance et suspension de jugement. Ils se servent de leur raison pour enquerir et pour debatre, mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera une perpetuelle confession d'ignorance, un jugement sans pente et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse estre, il conçoit le Pyrronisme. J'exprime cette fantasie autant que je puis, par ce que plusieurs la trouvent [0220] difficile à concevoir; et les autheurs mesmes la representent un peu obscurement et diversement. Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune façon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles, à l'impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des loix et des coustumes et à la tradition des arts. Non enim nos Deus ista scire, sed tantummodo uti voluit. Ils laissent guider à ces choses là leurs actions communes, sans aucune opination ou jugement. Qui fait que je ne puis pas bien assortir à ce discours ce que on dict de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant un train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des charretes, se presentant aux precipices, refusant de s'accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n'a pas voulu se faire pierre ou souche; il a voulu se faire homme vivant, discourant et raisonnant, jouïssant de tous plaisirs et commoditez naturelles, embesoignant et se servant de toutes ses pieces corporelles et spirituelles en regle et droicture. Les privileges fantastiques, imaginaires et faux, que l'homme s'est usurpé, de regenter, d'ordonner, d'establir la vérité, il les a, de bonne foy, renoncez et quittez. Si n'est-il point de secte qui ne soit contrainte de permettre à son sage de suivre assez de choses non comprinses, ny perceues, ny consenties, s'il veut vivre. Et, quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s'il

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luy sera utile, et se plie à ce que le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode, circonstances probables seulement: apres lesquelles il est tenu d'aller et se laisser remuer aux apparences, pourveu qu'elles n'ayent point d'expresse contrarieté. Il a un corps, il a une ame; les sens le poussent, l'esprit l'agite. Encores qu'il ne treuve point en soy cette propre et singuliere marque de juger et qu'il s'aperçoive qu'il ne doit engager son consentement, attendu qu'il peut estre quelque faulx pareil à ce vray, il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il d'arts qui font profession de consister en la conjecture plus qu'en la science; qui ne decident pas du vray et du faulx et suivent seulement ce qui semble? Il y a, disent ils, et vray et faulx, et y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l'arrester à la touche. Nous en valons bien mieux de nous laisser manier sans inquisition à l'ordre du monde. Une ame garantie de prejugé a un merveilleux avancement vers la tranquillité. Gens qui jugent et contrerollent leurs juges ne s'y soubsmettent jamais deuement. Combien, et aux loix de la religion et aux loix politiques, se trouvent plus dociles et aisez à mener les esprits simples et incurieux, que ces esprits surveillants et paedagogues des causes divines et humaines' Il n'est rien en l'humaine invention où il y ait tant de verisimilitude et d'utilité. Cette-cy presente l'homme nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à recevoir d'en haut quelque force estrangere, desgarni d'humaine science, et d'autant plus apte à loger en soy la divine, aneantissant son jugement pour faire plus de place à la foy; ny mescreant, ny establissant aucun dogme contre les observances communes; humble, obeïssant, disciplinable, studieux; ennemi juré d'haeresie, et s'exemptant par consequant des vaines et irreligieuses opinions introduites par les fauces sectes. C'est une carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu'il luy plaira y graver. Plus nous nous renvoyons et [0220v] commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l'Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au goust qu'elles se presentent à toy, du jour à la journée; le demeurant est hors de ta connoissance. Dominus novit cogitationes hominum, quoniam vanae sunt. Voylà comment, des trois generales sectes de Philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance; et, en celle des dogmatistes, qui est troisième, il est aysé à descouvrir que la plus part n'ont

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pris le visage de l'asseurance que pour avoir meilleure mine. Ils n'ont pas tant pensé nous establir quelque certitude, que nous montrer jusques où ils estoyent allez en cette chasse de la verité: quam docti fingunt, magis quam norunt. Timaeus, ayant à instruire Socrates de ce qu'il sçait des Dieux du monde et des hommes, propose d'en parler comme un homme à un homme; et qu'il suffit, si ses raisons sont probables comme les raisons d'un autre: car les exactes raisons n'estre en sa main, ny en mortelle main. Ce que l'un de ses sectateurs a ainsin imité: Ut potero, explicabo: nec tamen, ut Pythius Apollo, certa ut sint et fixa, quae dixero; sed, ut homunculus, probabilia conjectura sequens, et cela sur le discours du mespris de la mort, discours naturel et populaire. Ailleurs il l'a traduit sur le propos mesme de Platon: Si forte, de deorum natura ortuque mundi disserentes, minus id quod habemus animo consequimur, haud erit mirum. Aequum est enim meminisse et me qui disseram, hominem esse, et vos qui judicetis; ut, si probabilia dicentur, nihil ultra requiratis. Aristote nous entasse ordinairement un grand nombre d'autres opinions et d'autres creances, pour y comparer la sienne et nous faire voir de combien il est allé plus outre et combien il a approché de plus pres la verisimilitude: car la verité ne se juge point par authorité et tesmoignage d'autruy. Et pourtant evita religieusement Epicurus d'en alleguer en ses escrits. Cettuy là est le prince des dogmatistes; et si nous aprenons de luy que le beaucoup sçavoir aporte l'occasion de plus doubter. On le void à escient se couvrir souvant d'obscurité si espesse et inextricable qu'on n'y peut rien choisir de son advis. C'est par effect un Pyrrhonisme soubs une forme resolutive. Oyez la protestation de Cicero, qui nous explique la fantasie d'autruy par la sienne: Qui requirunt quid de quaque re ipsi sentiamus, curiosius id faciunt quam necesse est. Haec in philosophia ratio contra omnia disserendi nullamque rem aperte judicandi, profecta a Socrate, repetita ab Arcesila, confirmata a Carneade, usque ad nostram viget aetatem. Hi sumus qui omnibus veris falsa quaedam adjuncta esse dicamus, tanta similitudine ut in iis nulla insit certe judicandi et assentiendi nota.

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Pourquoi non Aristote seulement, mais la plus part des philosophes ont affecté la difficulté, si ce n'est pour faire valoir la vanité du subject et amuser la curiosité de nostre Esprit, luy donnant où se paistre, à ronger cet os creux et descharné? Clitomachus affirmoit n'avoir jamais sçeu par les escrits de Carneades entendre de quelle opinion il estoit. Pourquoy a evité aux siens Epicurus la facilité et Heraclytus en a esté sur-nommé schoteinos. La difficulté est une monoye que les sçavans employent, comme les joueurs de passe-passe, pour ne descouvrir la vanité de leur art, et de laquelle l'humaine bestise se paye ayséement:

Clarus, ob obscuram linguam, magis inter inanes,
Omnia enim stolidi magis admirantur amantque [0221]
Inversis quae sub verbis latitantia cernunt.

Cicero reprend aucuns de ses amis d'avoir accoustumé de mettre à l'astrologie, au droit, à la dialectique et à la geometrie plus de temps que ne meritoyent ces arts; et que cela les divertissoit des devoirs de la vie, plus utiles et honnestes. Les philosophes Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la dialectique. Zenon, tout au commencement des livres de sa republique, declaroit inutiles toutes les liberales disciplines. Chrysippus disoit que ce que Platon et Aristote avoyent escrit de la Logique, ils l'avoient escrit par jeu et par exercice; et ne pouvoit croire qu'ils eussent parlé à certes d'une si vaine matiere. Plutarque le dict de la metaphysique. Epicurus l'eust encore dit de la Rhetorique, de la Grammaire, poesie, mathematiques, et, hors la physique, de toutes les sciences. Et Socrates de toutes aussi sauf celle seulement qui traite des meurs et de la vie. De quelque chose qu'on s'enquist à lui, il ramenoit en premier lieu tousjours l'enquerant à rendre compte des conditions de sa vie presente et passée, lesquelles il examinoit et jugeoit, estimant tout autre apprentissage subsecutif à celuy là et supernumeraire. Parum mihi placeant eae literae quae ad virtutem doctoribus nihil profuerunt. La plus part des arts ont esté ainsi mesprisées par le sçavoir mesmes.

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Mais ils n'ont pas pensé qu'il fut hors de propos d'exercer et esbattre leur esprit és choses où il n'y avoit aucune solidité profitable. Au demeurant, les uns ont estimé Plato dogmatiste; les autres, dubitateur; les autres, en certaines choses l'un, et en certaines choses l'autre. Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousjours demandant et esmouvant la dispute, jamais l'arrestant, jamais satisfaisant, et dict n'avoir autre science que la science de s'opposer. Homere, leur autheur, a planté egalement les fondemens à toutes les sectes de philosophie, pour montrer combien il estoit indifferent par où nous allassions. De Plato nasquirent dix sectes diverses, dict on. Aussi, à mon gré, jamais instruction ne fut titubante et rien asseverente, si la sienne ne l'est. Socrates disoit que les sages-femmes, en prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent le mestier d'engendrer, elles; que luy, par le tiltre de sage homme que les Dieux lui ont deferé, s'est aussi desfaict, en son amour virile et mentale, de la faculté d'enfanter; et se contente d'aider et favorir de son secours les engendrans, ouvrir leur nature, graisser leurs conduits, faciliter l'issue de leur enfantement, juger d'iceluy, le baptizer, le nourrir, le fortifier, le mailloter et circonscrire: exerçant et maniant son engin aux perils et fortunes d'autruy. Il est ainsi de la plus part des autheurs de ce tiers genre: comme les anciens ont remarqué des escripts d'Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Zenophanes et autres. Ils ont une forme d'escrire douteuse en substance et un dessein enquerant plustost qu'instruisant, encore qu'ils entresement leur stile de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi bien et en Seneque et en Plutarque? Combien disent ils, tantost d'un visage, tantost d'un autre, pour ceux qui y regardent de prez ! Et les reconciliateurs des jurisconsultes devroient premierement les concilier chacun à soy. Platon me semble avoir aymé cette forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment en diverses bouches la diversité et variation de ses propres fantasies. Diversement traicter les matieres est aussi bien les traicter que conformement, et mieux: à sçavoir plus copieusement et utilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font le point extreme du parler dogmatiste

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et resolutif: si est ce que ceux que nos parlemens presentent au peuple les plus exemplaires, propres à nourrir en luy la reverence qu'il doit à cette dignité, principalement par la suffisance des personnes qui l'exercent, prennent leur beauté non de la conclusion, qui est à eux quotidienne, et qui est commune à tout juge, tant comme de la disceptation et agitation des diverses et contraires ratiocinations que la matiere du droit souffre. Et le plus large champ aux reprehentions des uns philosophes à l'encontre des autres, se tire des contradictions et diversitez en quoy chacun d'eux se trouve empestré, ou à escient pour montrer la vacillation de l'esprit humain autour de toute matiere, ou forcé ignorammant par la volubilité et incomprehensibilité de toute matiere. Que signifie ce refrein: En un lieu glissant et coulant suspendons nostre creance? car, comme dit Euripides, Les oeuvres de Dieu en diverses Façons nous donnent de traverses, semblable à celuy qu'Empedocles semoit souvent en ses livres, comme agité d'une divine fureur et forcé de la verité: Non, non, nous ne sentons rien, nous ne voyons rien; toutes choses nous sont [0221v] occultes, il n'en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle est elle: revenant à ce mot divin, Cogitationes mortalium timidae, et incertae adinventiones nostrae et providentiae. Il ne faut pas trouver estrange si gens desesperez de la prise n'ont pas laissé de avoir plaisir à la chasse: l'estude estant de soy une occupation plaisante, et si plaisante que, parmy les voluptez, les Stoïciens defendent aussi celle qui vient de l'exercitation de l'esprit, y veulent de la bride, et trouvent de l'intemperance à trop sçavoir. Democritus, ayant mangé à sa table des figues qui sentoient le miel, commença soudain à chercher en son esprit d'où leur venoit cette douceur inusitée, et, pour s'en esclaircir, s'aloit lever de table pour voir l'assiete du lieu où ces figues avoyent esté cueillies; sa chambriere, ayant entendu la cause de ce remuement, luy dit en riant qu'il ne se penast plus pour cela, car c'estoit qu'elle les avoit mises en un vaisseau où il y avoit eu du miel. Il se despita dequoy elle luy avoit osté l'occasion de cette recherche et desrobé matiere à sa curiosité: Va, luy dit-il, tu m'as fait desplaisir: je ne lairray pourtant d'en chercher la cause comme si elle

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estoit naturelle. Et ne faillit de trouver quelque raison vraye d'un effect faux et supposé. Cette histoire d'un fameux et grand Philosophe nous represente bien clairement cette passion studieuse qui nous amuse à la poursuite des choses de l'acquet desquelles nous sommes desesperez. Plutarque recite un pareil exemple de quelqu'un qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce dequoy il estoit en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher; comme l'autre qui ne vouloit pas que son medecin luy ostat l'alteration de la fievre, pour ne perdre le plaisir de l'assouvir en beuvant. Satius est supervacua discere quam nihil. Tout ainsi qu'en toute pasture il y a le plaisir souvent seul; et tout ce que nous prenons, qui est plaisant, n'est pas tousjours nutritif ou sain. Pareillement, ce que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d'estre voluptueux, encore qu'il ne soit ny alimentant ny salutaire. Voicy comme ils disent: La consideration de la nature est une pasture propre à nos espris; elle nous esleve et enfle, nous fait desdaigner les choses basses et terriennes par la comparaison des superieures et celestes; la recherche mesme des choses occultes et grandes, est tres-plaisante, voire à celuy qui n'en acquiert que la reverence et crainte d'en juger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine image de cette maladive curiosité se voit [0222] plus expressement encores en cet autre exemple qu'ils ont par honneur si souvant en la bouche. Eudoxus souhetoit et prioit les Dieux qu'il peut une fois voir le soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur et sa beauté, à peine d'en estre brûlé soudainement. Il veut, au pris de sa vie, acquerir une science de laquelle l'usage et possession luy soit quand et quand ostée, et, pour cette soudaine et volage cognoissance, perdre toutes autres cognoissances qu'il a et qu'il peut acquerir par apres. Je ne me persuade pas aysement qu'Epicurus, Platon et Pythagoras nous ayent donné pour argent contant leurs Atomes, leurs Idées et leurs Nombres. Ils estoient trop sages pour establir leurs articles de foy de chose si incertaine et si debatable. Mais, en cette obscurité et ignorance du monde, chacun de ces grands personnages s'est travaillé d'apporter une telle quelle image de lumiere, et ont promené leur ame à des inventions qui eussent au moins une plaisante et subtile apparence: pourveu que, toute fausse, elle se peust maintenir contre les oppositions contraires: unicuique ista pro ingenio finguntur, non ex scientiae vi. Un ancien à qui on reprochoit qu'il faisoit profession de la Philosophie, de laquelle pourtant en son jugement il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela c'estoit vraymant philosopher. Ils ont voulu considerer

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tout, balancer tout, et ont trouvé cette occupation propre à la naturelle curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont escrites pour le besoin de la société publique, comme leurs religions; et a esté raisonnable, pour cette consideration, que les communes opinions ils n'ayent voulu les espelucher au vif aux fins de n'engendrer du trouble en l'obeïssance des lois et coustumes de leur pays. Platon traicte ce mystere d'un jeu assez descouvert. Car, où il escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il faict le legislateur, il emprunte un style regentant et asseverant, et si y mesle hardiment les plus fantastiques de ses inventions, autant utiles à persuader à la commune que ridicules à persuader à soy-mesme, sachant combien nous sommes propres à recevoir toutes impressions, et, sur toutes, les plus farouches et enormes. Et pourtant, en ses loix, il a grand soing qu'on ne chante en publiq que des poesies desquelles les fabuleuses feintes tendent à quelque utile fin; et, estant si facile d'imprimer tous fantosmes en l'esprit humain, que c'est injustice de ne le paistre plustost de mensonges profitables que de mensonges ou inutiles ou dommageables. Il dict tout destroussement en sa republique que, pour le profit des hommes, il est souvent besoin de les piper. Il est aisé à distinguer les unes sectes avoir plus suivy la verité, les autres l'utilité, par où celles cy ont gaigné crédit. C'est la misere de nostre condition, que souvent ce qui se presente à nostre imagination le plus vray, ne s'y presente pas pour le plus utile à nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne, Pyrrhonienne, nouvelle Academique, encore sont elles contrainctes de se plier à la loy civile, au bout du compte. Il y a d'autres subjects qu'ils ont belutez, qui à gauche, qui à dextre, chacun se travaillant à y donner quelque visage, à tort ou à droit. Car, n'ayans rien trouvé de si caché dequoy ils n'ayent voulu parler, il leur est souvent force de [0222v] forger des conjectures foibles et folles, non qu'ils les prinsent eux mesmes pour fondement, ne pour establir quelque verité, mais pour l'exercice de leur estude: Non tam id sensisse quod dicerent, quam exercere ingenia materiae difficultate videntur voluisse. Et, si on ne le prenoit ainsi, comme couvririons nous une si grande inconstance, varieté et vanité d'opinions que nous voyons avoir esté produites par ces ames excellentes et admirables? Car, pour exemple, qu'est-il plus vain que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures, le regler et le monde à nostre capacité et à nos loix, et nous

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servir aux despens de la divinité de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition? Et, par ce que nous ne pouvons estendre nostre veue jusques en son glorieux siege, l'avoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres? De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble avoir eu plus de vray-semblance et plus d'excuse, qui reconnoissoit Dieu comme une puissance incomprehensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la reverence que les humains luy rendoient soubs quelque visage, sous quelque nom et en quelque maniere que ce fut: Jupiter omnipotens rerum, regumque deumque Progenitor genitrixque. Ce zele universellement a esté veu du ciel de bon oeil. Toutes polices ont tiré fruit de leur devotion: les hommes, les actions impies, ont eu par tout les evenemens sortables. Les histoires payennes reconnoissent de la dignité, ordre, justice et des prodiges et oracles employez à leur profit et instruction en leurs religions fabuleuses, Dieu, par sa misericorde, daignant à l'avanture fomenter par ces benefices temporels les tendres principes d'une telle quelle brute connoissance que la raison naturelle nous a donné de luy au travers des fausses images de nos songes. Non seulement fausses, mais impies aussi et injurieuses sont celles que l'homme a forgé de son invention. Et, de toutes les religions que Saint Paul trouva en credit à Athenes, celle qu'ils avoyent desdiée à une Divinité cachée et inconnue luy sembla la plus excusable. Pythagoras adombra la verité de plus pres, jugeant que la connoissance de cette cause premiere et estre des estres devoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration; que ce n'estoit autre chose que l'extreme effort de nostre imagination vers la perfection, chacun en amplifiant l'idée selon sa capacité. Mais si Numa entreprint de conformer à ce projet la devotion de son peuple, l'attacher à une religion purement mentale, sans objet prefix et sans meslange materiel, il entreprit chose de nul usage: l'esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes; il les luy faut compiler en certaine image, à son modelle. La majesté divine s'est ainsi pour nous aucunement laissé

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circonscrire aux limites corporels: ses sacremens supernaturels et celestes ont des signes de nostre terrestre condition; son adoration s'exprime par offices et paroles sensibles: car c'est l'homme, qui croid et qui prie. Je laisse à part les autres argumens qui s'employent à ce subject. Mais à peine me feroit on accroire, que la veue de nos crucifix et peinture de ce piteux supplice, que les ornemens et mouvemens ceremonieux de nos eglises, que les voix accommodées à la devotion de nostre pensée, et cette esmotion des sens n'eschauffent l'ame des peuples, d'une passion religieuse, de tres-utile effect. De celles ausquelles on a donné corps, comme la necessité l'a requis, parmy cette cecité universelle, je me fusse, ce me semble, plus volontiers attaché à ceux qui adoroient le Soleil, la lumiere commune, L'oeil du monde; et si Dieu au chef porte des yeux, Les rayons du Soleil sont ses yeux radieux, Qui donnent vie à tous, nous maintienent et gardent, [0223] Et les faicts des humains en ce monde regardent: Ce beau, ce grand soleil qui nous faict les saisons, Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons; Qui remplit l'univers de ses vertus connues; Qui, d'un traict de ses yeux, nous dissipe les nues: L'esprit, l'ame du monde, ardant et flamboyant, En la course d'un jour tout le Ciel tournoyant; Plein d'immense grandeur, rond, vagabond et ferme; Lequel tient dessoubs luy tout le monde pour terme; En repos sans repos; oysif, et sans sejour; Fils aisné de nature et le pere du jour. D'autant qu'outre cette sienne grandeur et beauté, c'est la piece de cette machine que nous descouvrons la plus esloignée de nous, et, par ce moyen, si peu connue, qu'ils estoient pardonnables d'en entrer en admiration et reverence. Thales, qui le premier s'enquesta de telle matiere, estima Dieu un esprit qui fit d'eau toutes choses; Anaximander, que les Dieux estoyent mourans et naissans à diverses saisons, et que c'estoyent des mondes infinis en nombre; Anaximenes, que l'air estoit Dieu, qu'il estoit produit et immense, tousjours mouvant. Anaxagoras, le premier, a tenu la description et maniere de toutes choses, estre conduite par la force et raison

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d'un esprit infini. Alcmaeon a donné la divinité au soleil, à la lune, aux astres et à l'ame. Pythagoras a faict Dieu un esprit espandu par la nature de toutes choses d'où nos ames sont déprinses; Parmenides, un cercle entournant le ciel et maintenant le monde par l'ardeur de la lumiere. Empedocles disoit estre des Dieux les quatre natures desquelles toutes choses sont faictes; Protagoras, n'avoir que dire, s'ils sont ou non, ou quels ils sont; Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont Dieux, tantost cette nature qui eslance ces images, et puis nostre science et intelligence. Platon dissipe sa creance à divers visages; il dict, au Timaee, le pere du monde ne se pouvoir nommer; aux loix, qu'il ne se faut enquerir de son estre; et, ailleurs, en ces mesmes livres, il faict le monde, le ciel, les astres, la terre et nos ames Dieux, et reçoit en outre ceux qui ont esté receuz par l'ancienne institution en chasque republique. Xenophon rapporte un pareil trouble de la discipline de Socrates: tantost qu'il ne se faut enquerir de la forme de Dieu, et puis il luy faict establir que le Soleil est Dieu, et l'ame Dieu; qu'il n'y en a qu'un, et puis qu'il y en a plusieurs. Speusippus, neveu de Platon, faict Dieu certaine force gouvernant les choses, et qu'elle est animale; Aristote, asture que c'est l'esprit, asture le monde; asture il donne un autre maistre à ce monde, et asture faict Dieu l'ardeur du ciel. Zenocrates en faict huict: les cinq nommez entre les planetes, le sixiesme composé de toutes les estoiles fixes comme de ses membres, le septiesme et huictiesme, le soleil et la lune. Heraclides Ponticus ne faict que vaguer entre les advis et en fin prive Dieu de sentiment et le faict remuant de forme à autre, et puis dict que c'est le ciel et la terre. Theophraste se promeine de pareille irresolution entre toutes ses fantasies, attribuant l'intendance du monde tantost à l'entendement, tantost au ciel, tantost aux estoilles; Strato, que c'est Nature ayant la force d'engendrer, augmenter et diminuer, sans forme et sentiment; Zeno, la loy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal, laquelle loy est un animant, et oste les Dieux accoustumez, Jupiter, Juno, Vesta; Diogenes Apolloniates, que c'est l'aage. Xenophanes faict Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n'ayant rien de commun avec l'humaine nature. Ariston estime la forme de Dieu incomprenable, le prive de sens et ignore s'il est animant ou autre chose; Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l'ame de Nature, tantost la chaleur supreme entournant et envelopant tout. Perseus, auditeur de Zeno, a tenu qu'on a surnommé Dieux ceux qui avoyent apporté quelque notable utilité à l'humaine vie et les choses mesmes

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profitables. Chrysippus faisoit un amas confus de toutes les precedentes sentences, et comptoit, entre mille formes de Dieux qu'il faict, les hommes aussi qui sont immortalisez. Diagoras et Theodorus nioyent tout sec qu'il y eust des Dieux. Epicurus faict les dieux luisans, transparens et perflables, logez, comme entre deux forts, entre deux mondes, à couvert des coups, revestus d'une humaine figure et de nos membres, lesquels membres leur sont de nul usage. Ego deûm genus esse semper duxi, et dicam coelitum; Sed eos non curare opinor, quid agat humanum genus. Fiez vous à vostre philosophie; vantez vous d'avoir trouvé la feve au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques ! Le trouble des formes mondaines a gaigné sur moy que les diverses moeurs et fantasies aux miennes ne me desplaisent pas tant comme elles m'instruisent, ne m'enorgueillissent pas tant comme elles m'humilient en les conferant; et tout autre choix que celuy qui vient de la main expresse de Dieu, me semble choix de peu de prerogative. Je laisse à part les trains de vie monstrueux et contre nature. Les polices du monde ne sont pas moins contraires en ce subject que les escholes: par où nous pouvons apprendre que la Fortune mesme n'est pas plus diverse et variable que nostre raison, ny plus aveugle et inconsidérée. Les choses les plus ignorées sont plus propres à estre deifiées: Parquoy de faire de nous des Dieux, comme l'ancienneté, cela surpasse l'extreme foiblesse de discours. J'eusse encore plustost suivy ceux qui adoroient le serpent, le chien et le boeuf: d'autant que leur nature et leur estre nous est moins connu; et avons plus de loy d'imaginer ce qu'il nous plaist de ces bestes-là et leur attribuer des facultez extraordinaires. Mais d'avoir faict des dieux de nostre condition, de laquelle nous devons connoistre l'imperfection, leur avoir attribué le desir, la cholere, les vengeances, les mariages, les generations et les parentelles, l'amour et la jalousie, nos membres et nos os, nos fievres et nos plaisirs, nos morts, nos sepultures, il faut que cela soit party d'une merveilleuse yvresse de l'entendement humain,

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Quae procul usque adeo divino ab numine distant,
Inque Deum numero quae sint indigna videri.

Formae, aetates, vestitus, ornatus noti sunt; genera, conjugia, cognationes omniaque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanae: nam et perturbatis animis inducuntur; accipimus enim deorum cupiditates, aegritudines, iracundias. [0223v] Comme d'avoir attribué la divinité non seulement à la foy, à la vertu, à l'honneur, concorde, liberté, victoire, pieté: mais aussi à la volupté, fraude, mort, envie, vieillesse, misere, à la peur, à la fievre et à la male fortune, et autres injures de nostre vie fresle et caduque.

Quid juvat hoc, templis nostros inducere mores?
O curvae in terris animae et coelestium inanes !

Les Aegyptiens, d'une imprudente prudence, defendoyent sur peine de la hart que nul eust à dire que Serapis et Isis, leurs Dieux, eussent autres fois esté hommes; et nul n'ignoroit qu'ils ne l'eussent esté. Et leur effigie representée le doigt sur la bouche signifioit, dict Varro, cette ordonnance mysterieuse à leur prestres de taire leur origine mortelle, comme par raison necessaire annullant toute leur veneration. Puis que l'homme desiroit tant de s'apparier à Dieu, il eust mieux faict, dict Cicero, de ramener à soy les conditions divines et les attirer ça bas, que d'envoyer là haut sa corruption et sa misere; mais, à le bien prendre, il a faict en plusieurs façons et l'un et l'autre, de pareille vanité d'opinion. Quand les Philosophes espeluchent la hierarchie de leurs dieux et font les empressez à distinguer leurs alliances, leurs charges et leur puissance, je ne puis pas croire qu'ils parlent à certes. Quand Platon nous deschiffre le vergier de Pluton et les commoditez ou peines corporelles qui nous attendent encore apres la ruine et aneantissement de nos corps, et les accommode au ressentiment que nous avons en cette vie,

Secreti celant calles, et myrtea circum
Sylva tegit; curae non ipsa in morte relinquunt;

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quand Mahumet promet aux siens un paradis tapissé, paré d'or et de pierrerie, peuplé de garses d'excellente beauté, de vins et de vivres singuliers, je voy bien que ce sont des moqueurs qui se plient à nostre bestise pour nous emmieler et attirer par ces opinions et esperances, convenables à nostre mortel appetit. Si sont aucuns des nostres tombez en pareille erreur, se promettant apres la resurrection une vie terrestre et temporelle accompaignée de toutes sortes de plaisirs et commoditez mondaines. Croyons nous que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes, et si grande accointance à la divinité, que le surnom luy en est demeuré, ait estimé que l'homme, cette pauvre creature, eut rien en luy applicable à cette incomprehensible puissance? et qu'il ait creu que nos prises languissantes fussent capables, ny la force de nostre sens assez robuste, pour participer à la beatitude ou peine eternelle? Il faudroit luy dire de la [0224] part de la raison humaine: Si les plaisirs que tu nous promets en l'autre vie sont de ceux que j'ay senti çà bas, cela n'a rien de commun avec l'infinité. Quand tous mes cinq sens de nature seroient combles de liesse, et cette ame saisie de tout le contentement qu'elle peut desirer et esperer, nous sçavons ce qu'elle peut: cela, ce ne seroit encores rien. S'il y a quelque chose du mien, il n'y a rien de divin. Si cela n'est autre que ce qui peut appartenir à cette nostre condition presente, il ne peut estre mis en compte. Tout contentement des mortels est mortel. La reconnoissance de nos parens, de nos enfans et de nos amis, si elle nous peut toucher et chatouiller en l'autre monde, si nous tenons encore à un tel plaisir, nous sommes dans les commoditez terrestres et finies. Nous ne pouvons dignement concevoir la grandeur de ces hautes et divines promesses, si nous les pouvons aucunement concevoir: pour dignement les imaginer, il faut les imaginer inimaginables, indicibles et incomprehensibles, et parfaictement autres que celles de nostre miserable experience. Oeuil ne sçauroit voir, dict Saint Paul, et ne peut monter en coeur d'homme l'heur que Dieu a preparé aux siens. Et si, pour nous en rendre capables, on reforme et rechange nostre estre (comme tu dis, Platon, par tes purifications), ce doit estre d'un si extreme changement et si universel que, par la doctrine physique, ce ne sera plus nous,

Hector erat tunc cum bello certabat; at ille,
Tractus ab Aemonio, non erat Hector, equo.

Ce sera quelque autre chose qui recevra ces recompenses,

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quod mutatur, dissolvitur; interit ergo:
Trajiciuntur enim partes atque ordine migrant.

Car, en la Metempsicose de Pythagoras et changement d'habitation qu'il imaginoit aux ames, pensons nous que le lyon, dans lequel est l'ame de Caesar, espouse les passions qui touchoient Caesar, ny que ce soit luy? Si c'estoit encore luy, ceux là auroyent raison qui, combattants cette opinion contre Platon, luy reprochent que le fils se pourroit trouver à chevaucher sa mere, revestue d'un corps de mule, et semblables absurditez. Et pensons nous qu'és mutations qui [0224v] se font des corps des animaux en autres de mesme espece, les nouveaux venus ne soient autres que leurs predecesseurs? Des cendres d'un phoenix s'engendre, dit-on, un ver, et puis un autre phoenix; ce second Phoenix, qui peut imaginer qu'il ne soit autre que le premier? Les vers qui font nostre soye, on les void comme mourir et assecher, et, de ce mesme corps, se produire un papillon, et de là un autre ver, qu'il seroit ridicule estimer estre encores le premier. Ce qui a cessé une fois d'estre, n'est plus,

Nec si materiam nostram collegerit aetas
Post obitum, rursumque redegerit, ut sita nunc est,
Atque iterum nobis fuerint data lumina vitae,
Pertineat quidquam tamen ad nos id quoque factum,
Interrupta semel cum si repetentia nostra.

Et quand tu dis ailleurs, Platon, que ce sera la partie spirituelle de l'homme à qui il touchera de jouyr des recompenses de l'autre vie, tu nous dis chose d'aussi peu d'apparence,

Scilicet, avolsis radicibus, ut nequit ullam
Dispicere ipse oculus rem, seorsum corpore toto.

Car, à ce compte, ce ne sera plus l'homme, ny nous, par consequent, à qui touchera cette jouyssance: car nous sommes bastis de deux pieces principales essentielles, desquelles la separation c'est la mort et ruyne de nostre estre,

Inter enim jacta est vitai pausa, vagéque
Deerrarunt passim motus ab sensibus omnes.

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Nous ne disons pas que l'homme souffre quand les vers luy rongent ses membres, dequoy il vivoit, et que la terre les consomme,

Et nihil hoc ad nos, qui coitu conjugioque
Corporis atque animae consistimus uniter apti.

D'avantage, sur quel fondement de leur justice peuvent les [0225] dieux reconnoistre et recompenser à l'homme, apres sa mort, ses actions bonnes et vertueuses, puis que ce sont eux mesmes qui les ont acheminées et produites en luy? Et pourquoi s'offencent ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu'ils l'ont eux-mesmes produict en cette condition fautiere, et que, d'un seul clin de leur volonté, ils le peuvent empescher de faillir? Epicurus opposeroit-il pas cela à Platon avec grand apparence de l'humaine raison, s'il ne se couvroit souvent par cette sentence: Qu'il est impossible d'establir quelque chose de certain de l'immortelle nature par la mortelle? Elle ne fait que fourvoyer par tout, mais specialement quand elle se mesle des choses divines. Qui le sent plus evidamment que nous? Car, encores que nous luy ayons donné des principes certains et infallibles, encores que nous esclairions ses pas par la saincte lampe de la verité qu'il a pleu à Dieu nous communiquer, nous voyons pourtant journellement, pour peu qu'elle se démente du sentier ordinaire et qu'elle se destourne ou escarte de la voye tracée et battue par l'Eglise, comme tout aussi tost elle se perd, s'embarrasse et s'entrave, tournoyant et flotant dans cette mer vaste, trouble et ondoyante des opinions humaines, sans bride et sans but. Aussi tost qu'elle pert ce grand et commun chemin, elle va se divisant et dissipant en mille routes diverses. L'homme ne peut estre que ce qu'il est, ny imaginer que selon sa portée. C'est plus grande presomption, dict Plutarque, à ceux qui ne sont qu'hommes, d'entreprendre de parler et discourir des dieux et des demy-dieux que ce n'est à un homme ignorant de musique vouloir juger de ceux qui chantent, ou à un homme qui ne fut jamais au camp, vouloir disputer des armes et de la guerre, en presumant comprendre par quelque legere conjecture les effects d'un art qui est hors de sa cognoissance. L'ancienneté pensa, ce croy-je, faire quelque chose pour la grandeur divine, de l'apparier à l'homme, la vestir de ses facultez et estrener de ses belles humeurs et plus honteuses necessitez, luy offrant de nos viandes à manger, de nos danses, mommeries et farces à la resjouïr, de nos vestemens à se couvrir et maisons à [0225v] loger, la caressant par

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l'odeur des encens et sons de la musique, festons et bouquets, et, pour l'accommoder à noz vicieuses passions, flatant sa justice d'une inhumaine vengeance, l'esjouïssant de la ruine et dissipation des choses par elle creées et conservées (comme Tiberius Sempronius qui fit brusler, pour sacrifice à Vulcan, les riches despouilles et armes qu'il avoit gaigné sur les ennemis en la Sardaigne; et Paul Aemile, celles de Macedoine à Mars et à Minerve; et Alexandre, arrivé à l'Ocean Indique, jetta en mer, en faveur de Thetis, plusieurs grands vases d'or); remplissant en outre ses autels d'une boucherie non de bestes innocentes seulement, mais d'hommes aussi, ainsi que plusieurs nations, et entre autres la nostre, avoient en usage ordinaire. Et croy qu'il n'en est aucune exempte d'en avoir faict essay,

Sulmone creatos
Quattuor hic juvenes, totidem quos educat Ufens,
Viventes rapit, inferias quos immolet umbris.

Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n'est que s'acheminer vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent vers luy quelqu'un d'entre eux pour le requerir des choses necessaires. Ce deputé est choisi au sort. Et la forme de le depescher, apres l'avoir de bouche informé de sa charge, est que, de ceux qui l'assistent, trois tiennent debout autant de javelines sur lesquelles les autres le lancent à force de bras. S'il vient à s'enferrer en lieu mortel et qu'il trespasse soudain, ce leur est certain argument de faveur divine; s'il en eschappe, ils l'estiment meschant et execrable, et en deputent encores un autre de mesmes. Amestris, mere de Xerxes, devenue vieille, fit pour une fois ensevelir tous vifs quatorze jouvenceaux des meilleures maisons de Perse, suyvant la religion du pays, pour gratifier à quelque Dieu sousterrain. Encores aujourd'hui, les idolles de Themistitan se cimentent du sang des petits enfans, et n'aiment sacrifice que de ces pueriles et pures ames: justice affamée du sang de l'innocence, Tantum relligio potuit suadere malorum ! Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne; et qui n'en avoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la mere tenus d'assister à cet office avec contenance gaye et contente. C'estoit une estrange fantasie de vouloir payer la bonté divine de nostre affliction,

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comme les Lacedemoniens qui mignardoient leur Diane par le bourrellement des jeunes garçons qu'ils faisoient foiter en sa faveur, souvent jusques à la mort. C'estoit une humeur farouche de vouloir gratifier l'architecte de la subversion de son bastiment, et de vouloir garentir la peine deue aux coulpables par la punition des non coulpables; et que la povre Iphigenia, au port d'Aulide, par sa mort et immolation, deschargeast envers Dieu l'armée des Grecs des offences qu'ils avoient commises:

Et casta inceste, nubendi tempore in ipso,
Hostia concideret mactatu moesta parentis;
et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils, pour propitier la faveur des Dieux envers les affaires Romaines, s'allassent jetter à corps perdu à travers le plus espez des ennemis. Quae fuit tanta deorum iniquitas, ut placari populo Romano non possent, nisi tales viri occidissent. Joint que ce n'est pas au criminel de se faire foiter à sa mesure et à son heure: c'est au juge qui [0226] ne met en compte de chastiement que la peine qu'il ordonne, et ne peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celui qui le soufre. La vengeance divine presuppose nostre dissentiment entier pour sa justice et pour nostre peine. Et fut ridicule l'humeur de Policrates, tyran de Samos, lequel, pour interrompre le cours de son continuel bon heur et le compenser, alla jetter en mer le plus cher et precieux joyeau qu'il eust, estimant que, par ce malheur aposté, il satisfaisoit à la revolution et vicissitude de la fortune; et elle, pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme joyeau revinst encore en ses mains, trouvé au ventre d'un poisson. Et puis à quel usage les deschiremens et desmembremens des Corybantes, des Menades, et, en noz temps, des Mahometans qui se balaffrent les visages, l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophete, veu que l'offence consiste en la volonté, non en la poitrine, aux yeux, aux genitoires, en l'embonpoinct, aux espaules et au gosier. Tantus est perturbatae mentis et sedibus suis pulsae furor, ut sic Dii placentur, quemadmodum ne homines quidem saeviunt. Cette contexture naturelle regarde par son usage non seulement nous, mais aussi le service de Dieu et des autres hommes: c'est injustice

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de l'affoler à nostre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte que ce soit. Ce semble estre grande lacheté et trahison de mastiner et corrompre les functions du corps, stupides et serves, pour espargner à l'ame la sollicitude de les conduire selon raison. Ubi iratos deos timent, qui sic propitios habere merentur? In regiae libidinis voluptatem castrati sunt quidam; sed nemo sibi, ne vir esset, jubente domino, manus intulit. Ainsi remplissoient ils leur religion de plusieurs mauvais effects,

saepius olim
Relligio peperit scelerosa atque impia facta.

Or rien du nostre ne se peut assortir ou raporter, en quelque façon que ce soit, à la nature divine, qui ne la tache et marque d'autant d'imperfection. Cette infinie beauté, puissance et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abjecte que nous sommes, sans un extreme interest et dechet de sa divine grandeur. Infirmum dei fortius est hominibus, et stultum dei sapientius est hominibus. Stilpon le philosophe, interrogé si les Dieux s'esjouïssent de nos honneurs et sacrifices: Vous estes indiscret, respondit il; retirons nous à part, si vous voulez parler de cela. Toutesfois nous luy prescrivons des bornes, nous tenons sa puissance assiegée par nos raisons (j'appelle raison nos resveries et nos songes, avec la dispense de la philosophie, qui dit le fol mesme et le meschant forcener par raison, mais que c'est une raison de particuliere forme); nous le voulons asservir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a fait et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien, Dieu n'aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy ! Dieu nous a-il mis en mains les clefs et les derniers ressorts de sa puissance? s'est-il obligé à n'outrepasser les bornes de nostre science? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses effets: penses-tu qu'il y ait employé tout ce qu'il a peu et qu'il ait mis toutes ses formes et toutes ses idées en cet ouvrage? Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caveau où tu es logé, au moins si tu la vois: sa

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divinité a une jurisdiction infinie au delà; cette piece n'est rien au pris du tout: [0226v]

omnia cum coelo terraque marique
Nil sunt ad summam summaï totius omnem:

c'est une loy municipalle que tu allegues, tu ne sçays pas quelle est l'universelle. Attache toy à ce à quoy tu es subjet, mais non pas luy; il n'est pas ton confraire, ou concitoyen, ou compaignon; s'il s'est aucunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se ravaler à ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouvoir. Le corps humain ne peut voler aux nues, c'est pour toy; le Soleil bransle sans sejour sa course ordinaire; les bornes des mers et de la terre ne se peuvent confondre; l'eau est instable et sans fermeté; un mur est, sans froissure, impenetrable à un corps solide; l'homme ne peut conserver sa vie dans les flammes; il ne peut estre et au ciel et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement. C'est pour toy qu'il a faict ces regles; c'est toy qu'elles attachent. Il a tesmoigné aux Chrestiens qu'il les a toutes franchies, quand il luy a pleu. De vray, pourquoy, tout puissant comme il est, auroit il restreint ses forces à certaine mesure? en faveur de qui auroit il renoncé son privilege? Ta raison n'a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement qu'en ce qu'elle te persuade la pluralité des mondes:

Terramque, et solem, lunam, mare, caetera quae sunt
Non esse unica, sed numero magis innumerali.

Les plus fameux esprits du temps passé l'ont creue, et aucuns des nostres mesmes, forcez par l'apparence de la raison humaine. D'autant qu'en ce bastiment que nous voyons, il n'y a rien seul et un,

cum in summa res nulla sit una,
Unica quae gignatur, et unica solaque crescat,

et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre; par où il semble n'estre pas vray-semblable que Dieu ait faict ce seul ouvrage sans compaignon, et que la matiere de cette [0227] forme ait esté toute espuisée en ce seul individu:

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Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est
Esse alios alibi congressus materiaï,
Qualis hic est avido complexu quem tenet aether:

notamment si c'est un animant, comme ses mouvemens le rendent si croyable que Platon l'asseure, et plusieurs des nostres, ou le confirment ou ne l'osent infirmer; non plus que cette ancienne opinion que le ciel, les estoilles, et autres membres du monde, sont creatures composées de cors et ame, mortelles en consideration de leur composition, mais immortelles par la determination du createur. Or, s'il y a plusieurs mondes, comme Democritus, Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçavons nous si les principes et les regles de cettuy cy touchent pareillement les autres? Ils ont à l'avanture autre visage et autre police. Epicurus les imagine ou semblables ou dissemblables. Nous voyons en ce monde une infinie difference et varieté pour la seule distance des lieux. Ny le bled, ni le vin se voit, ny aucun de nos animaux en ces nouvelles terres que nos peres ont descouvert; tout y est divers. Et, au temps passé, voyez en combien de parties du monde on n'avoit connoissance ny de Bacchus ny de Ceres. Qui en voudra croire Pline et Herodote, il y a des especes d'hommes en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à la nostre. Et y a des formes mestisses et ambigues entre l'humaine nature et la brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine; où ils sont tous androgynes; où ils marchent de quattre pates; où ils n'ont qu'un oeil au front, et la teste plus semblable à celle d'un chien qu'à la nostre; où ils sont moitié poissons par embas et vivent en l'eau; où les femmes s'accouchent à cinq ans et n'en vivent que huict; où ils ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n'y peut mordre et rebouche contre; où les hommes sont sans barbe; des nations sans usage et connoissance de feu; d'autres qui rendent le sperme de couleur noire. Quoy, ceux qui naturellement se changent en loups, en jumens, et puis encore en hommes? Et, s'il en est ainsi comme dict Plutarque que, en quelque endroit des Indes, il y aye des hommes sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs, combien y a il de nos descriptions fauces? il n'est plus risible, ny à l'avanture capable de raison et de societé. L'ordonnance et la cause de nostre bastiment interne seroyent, pour la plus part, [0227v] hors de propos.

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Davantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance, qui combatent ces belles regles que nous avons taillées et prescrites à nature? et nous entreprendrons d'y attacher Dieu mesme? Combien de choses appellons nous miraculeuses et contre nature? Cela se faict par chaque homme et par chaque nation selon la mesure de son ignorance. Combien trouvons nous de proprietez ocultes et de quint'essences? car, aller selon nature, pour nous, ce n'est qu'aller selon nostre intelligence, autant qu'elle peut suyvre et autant que nous y voyons: ce qui est audelà, est monstrueux et desordonné. Or, à ce conte, aux plus avisez et aux plus habilles tout sera donc monstrueux: car à ceux là l'humaine raison a persuadé qu'elle n'avoit ny pied, ny fondement quelconque, non pas seulement pour asseurer si la neige est blanche (et Anaxagoras la disoit estre noire); s'il y a quelque chose, ou s'il n'y a nulle chose; s'il y a science ou ignorance (Metrodorus Chius nioit l'homme le pouvoir dire); ou si nous vivons: comme Euripides est en doute si la vie que nous vivons est vie. ou si c'est ce que nous appellons mort, qui soit vie:

Tis d'oiden ei zaen touth' ho kiklaetai thanein,
To zaen de thnaeiskein esti.

Et non sans apparence: car pourquoy prenons nous titre d'estre, de cet instant qui n'est qu'une eloise dans le cours infini d'une nuict eternelle, et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition? la mort occupant tout le devant et tout le derriere de ce moment, et une bonne partie encore de ce moment. D'autres jurent qu'il n'y a point de mouvement, que rien ne bouge, comme les suivants de Melissus (car, s'il n'y a qu'un, ny le mouvement sphaerique ne luy peut servir, ny le mouvement de lieu à autre, comme Platon preuve), qu'il n'y a ny generation ny corruption en nature. Protagoras dict qu'il n'y a rien en nature que le doubte; que, de toutes choses, on peut esgalement disputer, et de cela mesme, si on peut esgalement disputer de toutes choses; Nausiphanez, que, des choses qui semblent, rien est non plus que non est, qu'il n'y a autre certain que l'incertitude; Parmenides que, de ce qu'il semble, il n'est aucune chose en general, qu'il n'est qu'un; Zenon, qu'un mesme n'est pas, et qu'il n'y a rien. Si un estoit, il seroit ou en un autre ou en soy-mesme; s'il est en un autre, ce sont deux; s'il est en soy mesme, ce sont encore deux, le comprenant et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n'est qu'un'ombre ou fauce ou vaine.

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Il m'a tousjours semblé qu'à un homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d'indiscretion et d'irreverance: Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire, Dieu ne peut faire cecy ou cela. Je ne trouve pas bon d'enfermer ainsi la puissance divine soubs les loix de nostre parolle. Et l'apparance qui s'offre à nous en ces propositions, il la faudroit representer plus reveramment et plus [0228] religieusement. Nostre parler a ses foiblesses et ses defauts, comme tout le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes. Nos procez ne naissent que du debat de l'interpretation des loix; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n'avoir sçeu clairement exprimer les conventions et traictez d'accord des princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe, Hoc' Prenons la clause que la logique mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes: Il faict beau temps, et que vous dissiez verité, il fait donc beau temps. Voylà pas une forme de parler certaine? Encore nous trompera elle. Qu'il soit ainsi, suyvons l'exemple. Si vous dictes: Je ments, et que vous dissiez vray, vous mentez donc. L'art, la raison, la force de la conclusion de cette cy sont pareilles à l'autre; toutes fois nous voylà embourbez. Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler: car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies: de façon que, quand ils disent: Je doubte, on les tient incontinent à la gorge pour leur faire avouer qu'au-moins assurent et sçavent ils cela, qu'ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauver dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur seroit inexplicable: quand ils prononcent: J'ignore, ou: Je doubte, ils disent que cette proposition s'emporte elle mesme, quant et quant le reste, ny plus ne moins que la rubarbe qui pousse hors les mauvaises humeurs et s'emporte hors quant et quant elle mesmes. Cette fantasie est plus seurement conceue par interrogation: Que sçay-je ? comme je la porte à la devise d'une balance. Voyez comment on se prevaut de cette sorte de parler pleine d'irreverence. Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si vous pressez trop [0228v] les adversaires, ils vous diront tout destrousséement qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. Et ce moqueur ancien, comment il

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en fait son profit' Au moins, dit-il, est ce une non legiere consolation à l'homme de ce qu'il voit Dieu ne pouvoir pas toutes choses: car il ne se peut tuer quand il le voudroit, qui est la plus grande faveur que nous ayons en nostre condition; il ne peut faire les mortels immortels; ny revivre les trespassez; ny que celuy qui a vescu, n'ait point vescu; celuy qui a eu des honneurs, ne les ait point eus: n'ayant autre droit sur le passé que de l'oubliance. Et, afin que cette societé de l'homme à Dieu s'accouple encore par des exemples plaisans, il ne peut faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voylà ce qu'il dict, et qu'un Chrestien devroit eviter de passer par sa bouche. Là où, au rebours, il semble que les hommes recerchent cette fole fierté de langage, pour ramener Dieu à leur mesure,

cras vel atra
Nube polum pater occupato,
Vel sole puro; non tamen irritum
Quodcumque retro est, efficiet, neque
Diffinget infectumque reddet
Quod fugiens semel hora vexit.

Quand nous disons que l'infinité des siecles tant passez qu'avenir, n'est à Dieu qu'un instant; que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose avecques son essence, nostre parole le dict, mais nostre intelligence ne l'apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance veut faire passer la divinité par nostre estamine. Et de là s'engendrent toutes les resveries et erreurs desquelles le monde se trouve saisi, ramenant et poisant à sa balance chose si esloignée de son poix. Mirum quo procedat improbitas cordis humani, parvulo aliquo invitata successu. Combien insolemment rebrouent Epicurus les Stoïciens sur ce qu'il tient l'estre veritablement bon et heureux n'appartenir qu'à Dieu, et l'homme sage n'en avoir qu'un ombrage et similitude ! Combien temerairement ont ils attaché Dieu à la destinée (à la mienne volonté, [0229] qu'aucuns du surnom de Chrestiens ne le facent pas encore !) et Thales, Platon et Pythagoras l'ont asservy à la necessité ! Cette fierté de vouloir descouvrir Dieu par nos yeux, a faict qu'un grand personnage des nostres a donné à la divinité une forme corporelle. Et est cause de ce qui nous advient tous les jours d'attribuer à Dieu les evenements d'importance, d'une particuliere assignation. Parce qu'ils nous poisent, il semble

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qu'ils luy poisent aussi, et qu'il y regarde plus entier et plus attentif qu'aux evenemens qui nous sont legiers ou d'une suite ordinaire. Magna dii curant, parva negligunt. Escoutez son exemple, il vous esclaircira de sa raison: Nec in regnis quidem reges omnia minima curant. Comme si ce luy estoit plus et moins de remuer un empire ou la feuille d'un arbre, et si sa providence s'exerçoit autrement, inclinant l'evenement d'une bataille, que le sault d'une puce ! La main de son gouvernement se preste à toutes choses de pareille teneur, mesme force et mesme ordre; nostre interest n'y apporte rien; nos mouvements et nos mesures ne le touchent pas. Deus ita artifex magnus in magnis, ut minor non sit in parvis. Nostre arrogance nous remet tousjours en avant cette blasphemeuse appariation. Par ce que nos occupations nous chargent, Strato a estreiné les Dieux de toute immunité d'offices, comme sont leurs prestres. Il faict produire et maintenir toutes choses à Nature, et de ses poids et mouvements construit les parties du monde, deschargeant l'humaine nature de la crainte des jugemens divins. Quod beatum aeternumque sit, id nec habere negotii quicquam, nec exhibere alteri. Nature veut qu'en choses pareilles il y ait relation pareille. Le nombre donc infini des mortels conclud un pareil nombre d'immortels. Les choses infinies qui tuent et nuisent, en presupposent autant qui conservent et profitent. Comme les ames des Dieux, sans langue, sans yeux, sans oreilles, sentent entre eux chacun ce que l'autre sent, et jugent nos pensées: ainsi les ames des hommes, quand elles sont libres et desprises du corps par le sommeil ou par quelque ravissement, divinent, prognostiquent et voyent choses qu'elles ne sçauroyent voir meslées aux corps. Les hommes, dict sainct Paul, sont devenus fols, cuidans estre sages; et ont mué la gloire de Dieu incorruptible en l'image de l'homme corruptible. Voyez un peu ce bastelage des deifications anciennes. Apres la grande et superbe pompe de l'enterrement, comme le feu venoit à prendre au haut de la pyramide et saisir le lict du trespassé, ils laissoyent en mesme temps eschaper un aigle, lequel, s'en volant à mont, signifioit que l'ame s'en alloit en paradis. Nous avons mille medailles, et notamment de cette honneste femme de Faustine, où cet aigle est representé emportant à la

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chevremorte vers le ciel ces ames deifiées. C'est pitié que nous nous pipons de nos propres singeries et inventions,

Quod finxere, timent:

comme les enfans qui s'effrayent de ce mesme visage qu'ils ont barbouillé et noircy à leur compaignon. Quasi quicquam infelicius sit homine cui sua figmenta dominantur. C'est bien loin d'honorer celuy qui nous a faict, que d'honorer celuy que nous avons faict. Auguste eust plus de temples que Juppiter, servis avec autant de religion et creance de miracles. Les Thasiens, en recompense des biens-faicts qu'ils avoyent receuz d'Agesilaus, luy vindrent dire qu'ils l'avoyent canonisé: Vostre nation, leur dict-il, a elle ce pouvoir de faire Dieu qui bon lui semble? Faictes en, pour voir, l'un d'entre vous, et puis, quand j'auray veu comme il s'en sera trouvé, je vous diray grandmercy de vostre offre. L'homme est bien insensé. Il ne sçauroit forger un ciron, et forge des Dieux à douzaines. Oyez Trismegiste louant nostre suffisance: De toutes les choses admirables a surmonté l'admiration, que l'homme aye peu trouver la divine nature et la faire. Voicy des argumens de l'escole mesme de la philosophie, [0229v]

Nosse cui Divos et coeli numina soli,
Aut soli nescire, datum:

Si Dieu est, il est animal; s'il est animal, il a sens; et s'il a sens, il est subject à corruption. S'il est sans corps, il est sans ame, et par consequant sans action; et, s'il a corps, il est perissable. Voylà pas triomfé?
Nous sommes incapables d'avoir faict le monde: il y a donc quelque nature plus excellente qui y a mis la main. Ce seroit une sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte chose de cet univers: il y a donc quelque chose de meilleur; cela, c'est Dieu. Quand vous voyez une riche et pompeuse demeure, encore que vous ne sçachez, qui en est le maistre, si ne direz vous pas qu'elle soit faicte pour des rats. Et cette divine structure que nous voyons du palais celeste, n'avons nous pas à croire que ce soit le logis de quelque maistre plus grand que nous ne sommes? Le plus haut est-il pas tousjours le plus digne? et nous sommes placez au bas. Rien, sans ame et sans raison, ne peut produire un animant capable de raison. Le monde nous produit, il a donc ame et raison. Chaque part de nous est

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moins que nous. Nous sommes part du monde. Le monde est donc fourni de sagesse et de raison, et plus abondamment que nous ne sommes. C'est belle chose d'avoir un grand gouvernement. Le gouvernement du monde appartient donc à quelque heureuse nature. Les astres ne nous font pas de nuisance, ils sont donc pleins de bonté. Nous avons besoing de nourriture, aussi ont donc les Dieux, et se paissent des vapeurs de ça bas. Les biens mondains ne sont pas biens à Dieu; ce ne sont donc pas biens à nous. L'offencer et l'estre offencé sont egalement tesmoignages d'imbecillité; c'est follie de craindre Dieu. Dieu est bon par sa nature, l'homme par son industrie, qui est plus. La sagesse divine et l'humaine sagesse n'ont autre distinction, si non que celle-là est eternelle. Or la durée n'est aucune accession à la sagesse; par quoy nous voilà compaignons. Nous avons vie, raison et liberté, estimons la bonté, la charité et la justice: ces qualitez sont donc en luy. Somme le bastiment et le desbastiment, les conditions de la divinité se forgent par l'homme, selon la relation à soy. Quel patron et quel modele' Estirons, eslevons et grossissons les qualitez humaines tant qu'il nous plaira; enfle toy, pauvre homme, et encore, et encore, et encore: Non, si te ruperis, inquit.
Profecto non Deum, quem cogitare non possunt, sed semet ipsos pro illo cogitantes, non illum sed se ipsos non illi sed sibi comparant. Es choses naturelles, les effects ne raportent qu'à demy leurs causes: quoy cette-cy ? elle est au dessus de l'ordre de nature; sa condition est trop hautaine, trop esloignée et trop maistresse, pour souffrir que noz conclusions l'atachent et la garrotent. Ce n'est par nous qu'on y arrive, cette route est trop basse. Nous ne sommes non plus pres du ciel sur le mont Senis qu'au fons de la mer; consultez en, pour voir, avec vostre astrolabe. Ils ramenent Dieu jusques à l'accointance charnelle des femmes: à combien de fois, à combien de generations? Paulina, femme de Saturninus, matrone de grande reputation à Romme, pensant coucher avec le Dieu Serapis, se trouva entre les bras d'un sien amoureux par le maquerelage des prestres de ce temple. Varro, le plus subtil et le plus sçavant autheur Latin, en ses livres de la Theologie, escrit que le secrestin de Hercules, jectant au sort, d'une main pour soy, de l'autre pour Hercules, joua contre luy un souper et une garse: s'il gaignoit, aux despens des

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offrandes; s'il perdoit, aux siens. Il perdit, paya son soupper et sa garse. Son nom fut Laurentine, qui veid de nuict ce Dieu entre ses bras, luy disant au surplus que lendemain, le premier qu'elle rencontreroit, la payeroit celestement de son salaire. Ce fut Taruntius, jeune homme riche, qui la mena chez luy et, aveq le temps, la laissa heretiere. Elle, à son tour, esperant faire chose aggreable à ce Dieu, laissa heretier le peuple Romain: pourquoy on luy attribua des honneurs divins. Comme s'il ne suffisoit pas que, par double estoc, Platon fut originellement descendu des Dieux, et avoir pour autheur commun de sa race Neptune: il estoit tenu pour certain à Athenes que Ariston, ayant voulu jouïr de la belle Perictione, n'avoit sceu; et fut averti en songe par le Dieu Appollo de la laisser impollue et intacte jusqu'à ce qu'elle fut accouchée: c'estoient le pere et mere de Platon. Combien y a il, es histoires, de pareils cocuages procurez par les Dieus contre les pauvres humains? et des maris injurieusement descriez en faveur des enfans? En la religion de Mahumet, il se trouve, par la croyance de ce peuple, assés de Merlins: assavoir enfans sans pere, spirituels, nays divinement au ventre des pucelles; et portent un nom qui le signifie en leur langue. Il nous faut noter qu'à chaque chose il n'est rien plus cher et plus estimable que son estre (le lion, l'aigle, le dauphin ne prisent rien au dessus de leur espece); et que chacune raporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez: lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir, mais c'est tout: car, hors de ce raport et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est impossible qu'elle sorte de là, et qu'elle passe [0230] au delà. D'où naissent ces anciennes conclusions: De toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme; Dieu donc est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu, ny la vertu estre sans raison, et nulle raison loger ailleurs qu'en l'humaine figure; Dieu est donc revestu de l'humaine figure. Ita est informatum, anticipatum mentibus nostris ut homini, cum de deo cogitet, forma occurrat humana. Pourtant disoit plaisamment Xenophanes que, si les animaux se forgent des dieus, comme il est vray-semblable qu'ils facent, ils les forgent certainement de mesme eux, et se glorifient, comme nous. Car pourquoy ne dira un oison ainsi: Toutes les pieces de l'univers me regardent; la terre me sert à marcher, le Soleil à m'esclairer, les estoilles à m'inspirer leurs influances; j'ay telle commodité des vents, telle des eaux; il n'est rien que cette voute regarde si favorablement que moy; je suis le mignon de nature; est-ce pas l'homme qui me traite, qui me loge, qui me sert?

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c'est pour moy qu'il faict et semer et mouldre; s'il me mange, aussi faict il bien l'homme son compaignon, et si fay-je moy les vers qui le tuent et qui le mangent. Autant en diroit une grue, et plus magnifiquement encore pour la liberté de son vol et la possession de cette belle et haute region: tam blanda conciliatrix et tam sui est lena ipsa natura ! Or donc, par ce mesme trein, pour nous sont les destinées, pour nous le monde; il luit, il tonne pour nous; et le createur et les creatures, tout est pour nous. C'est le but et le point où vise l'université des choses. Regardés le registre que la philosophie a tenu deux mille ans et plus des affaires celestes: les dieux n'ont agi, n'ont parlé que pour l'homme; elle ne leur attribue autre consultation et autre vacation: les voylà contre nous en guerre,

domitosque Herculea manu
Telluris juvenes, unde periculum
Fulgens contremuit domus
Saturni veteris;

les voicy partisans de noz troubles, pour nous rendre la pareille de ce que, tant de fois, nous sommes partisans des leurs,

Neptunus muros magnoque emota tridenti Fundamenta quatit, totamque a sedibus urbem
Eruit. Hic Juno Scaeas saevissima portas
Prima tenet.

Les Cauniens, pour la jalousie de la domination de leurs Dieux propres, prennent armes en dos le jour de leur devotion, et vont courant toute leur banlieue, frappant l'air par cy par là atout leurs glaives, pourchassant ainsin à outrance et bannissant les dieux estrangiers de leur territoire. [0230v] Leurs puissances sont retranchées selon nostre necessité: qui guerit les chevaux, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la tous, qui une sorte de gale, qui un'autre (adeo minimis etiam rebus prava relligio inserit deos); qui faict naistre les raisins, qui les aulx; qui a la charge de la paillardise, qui de la marchandise (à chaque

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race d'artisans un dieu), qui a sa province en oriant et son credit, qui en ponant:

hic illius arma,
Hic currus fuit.

O sancte Apollo, qui umbilicum certum terrarum obtines !Pallada Cecropidae, Minoïa Creta Dianam, Vulcanum tellus Hipsipilea colit, Junonem Sparte Pelopeïadesque Mycenae; Pinigerum Fauni Maenalis ora caput; Mars Latio venerandus. Qui n'a qu'un bourg ou une famille en sa possession; qui loge seul; qui en compaignie ou volontaire ou necessaire. Junctaque sunt magno templa nepotis avo. Il en est de si chetifs et populaires (car le nombre s'en monte jusques à trante six mille), qu'il en faut entasser bien cinq ou six à produire un espic de bled, et en prennent leurs noms divers: trois à une porte, celuy de l'ais, celuy du gond, celuy du seuil; quatre à un enfant, protecteurs de son maillol, de son boire, de son manger, de son tetter; aucuns certains, aucuns incertains et doubteux; aucuns qui n'entrent pas encores en Paradis: Quos quoniam coeli nondum dignamur honore, Quas dedimus certe terras habitare sinamus; Il en est de physiciens, de poetiques, de civils; aucuns, moyens entre la divine et l'humaine nature, mediateurs, entremetteurs de nous à Dieu; adorez par certain second ordre d'adoration et diminutif; infinis en tiltres et offices; les uns bons, les autres mauvais. Il en est de vieux et cassez, et en est de mortels: car Chrysippus estimoit qu'en la derniere conflagration du monde tous les dieux auroyent à finir, sauf Juppiter. L'homme forge mille plaisantes societez entre Dieu et luy. Est il pas son compatriote?

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Jovis incunabula Creten. Voicy l'excuse que nous donnent, sur la consideration de ce subject, Scevola, grant Pontife, et Varro, grand theologien, en leur temps: Qu'il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vrayes et en croye beaucoup de fausses; cum veritatem qua liberetur, inquirat, credatur ei expedire, quod fallitur. Les yeux humains ne peuvent apercevoir les choses que par les formes de leur cognoissance. Et ne nous souvient pas quel sault print le miserable Phaeton pour avoir voulu manier les renes des chevaux de son pere d'une main mortelle. Nostre esprit retombe en pareille profondeur, se dissipe et se froisse de mesme, par sa temerité. Si vous demandez à la philosophie de quelle matiere est le ciel et le Soleil, que vous respondra elle, sinon de fer ou, avecq Anaxagoras, de pierre, et telle estoffe de nostre usage? S'enquiert on à Zenon que c'est que nature? Un feu, dict-il, artiste, propre à engendrer, procedant regleement. Archimedes, maistre de cette science qui s'attribue la presseance sur toutes les autres en verité et certitude: Le Soleil, dict-il, est un Dieu de fer enflammé. Voylà pas une belle imagination produicte de la beauté et inevitable necessité des demonstrations geometriques' Non pourtant si inevitable et utile que Socrates n'ayt estimé qu'il suffisoit en sçavoir jusques à pouvoir arpenter la terre qu'on donnoit et recevoit, et que Poliaenus, qui en avoit esté fameux et illustre docteur, ne les ayt prises à mespris, comme plaines de fauceté et de vanité apparente, apres qu'il eust gousté les doux fruicts des jardins poltronesques d'Epicurus. Socrates, en Xenophon, sur ce propos d'Anaxagoras, estimé par l'antiquité entendu au dessus tous autres és choses celestes et divines, dict qu'il se troubla du cerveau, comme font tous hommes qui perscrutent immodereemant les cognoissances qui ne sont de leur appartenance. Sur ce qu'il faisoit le Soleil une pierre ardente, il ne s'advisoit pas qu'une pierre ne luit point au feu, et, qui pis est, qu'elle s'y consomme; en ce qu'il faisoit un du Soleil et du feu, que le feu ne noircit pas ceux qu'il regarde; que nous regardons fixement le feu; que le feu tue les plantes et les herbes. C'est, à l'advis de Socrates, et au mien aussi, le plus sagement jugé du ciel que n'en juger point. Platon, ayant à parler des Daimons au Timée: C'est entreprinse, dict il, qui surpasse nostre portée. Il en faut croire ces anciens qui se sont dicts engendrez d'eux. C'est contre raison de refuser foy aux enfans des Dieux, encore que leur dire ne soit establi par raisons necessaires ni

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vraisemblables, puis qu'ils nous respondent de parler de choses domestiques et familieres. Voyons si nous avons quelque peu plus de clarté en la cognoissance des choses humaines et naturelles. N'est ce pas une ridicule entreprinse, à celles ausquelles, par nostre propre confession, nostre science ne peut atteindre, leur aller forgeant [0231] un autre corps, et prestant une forme fauce, de nostre invention: comme il se void au mouvement des planettes, auquel d'autant que nostre esprit ne peut arriver, ny imaginer sa naturelle conduite, nous leur prestons, du nostre, des ressors materiels, lourds et corporels:

temo aureus, aurea summae
Curvatura rotae, radiorum argenteus ordo.

Vous diriez que nous avons eu des cochers, des charpentiers et des peintres, qui sont allez dresser là haut des engins à divers mouvemens, et ranger les rouages et entrelassemens des corps celestes bigarrez en couleur autour du fuseau de la necessité, selon Platon:

Mundus domus est maxima rerum,
Quam quinque altitonae fragmine zonae
Cingunt, perquam limbus pictus bis sex signis
Stellimicantibus, altus in obliquo aethere, lunae
Bigas acceptat.

Ce sont tous songes et fanatiques folies. Que ne plaist-il un jour à nature nous ouvrir son sein et nous faire voir au propre les moyens et la conduicte de ses mouvements, et y preparer nos yeux ! O Dieu ! quels abus, quels mescontes nous trouverions en nostre pauvre science:
je suis trompé si elle tient une seule chose droitement en son poinct; et m'en partiray d'icy plus ignorant toute autre chose que mon ignorance. Ay je pas veu en Platon ce divin mot, que nature n'est rien qu'une poesie oenigmatique? comme peut estre qui diroit une peinture voilée et tenebreuse, entreluisant d'une infinie varieté de faux jours à exercer nos conjectures. Latent ista omnia crassis occultata et circumfusa tenebris, ut nulla acies humani ingenii tanta sit, quae penetrare in coelum, terram intrare possit.

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Et certes la philosophie n'est qu'une poesie sophistiquée. D'où tirent ces auteurs anciens toutes leurs authoritez, que des poetes? Et les premiers furent poetes eux mesmes et la traicterent en leur art. Platon n'est qu'un poete descousu. Timon l'appelle, par injure, grand forgeur de miracles. Tout ainsi que les femmes employent des dents d'yvoire où les leurs naturelles leur manquent, et, au lieu de leur vray teint, en forgent un de quelque matiere estrangere; comme elles font des cuisses de drap et de feutre, et de l'embonpoinct de coton, et, au veu et sçeu d'un chacun, s'embellissent d'une beauté fauce et empruntée: ainsi faict la science (et nostre droict mesme a, dict-on, des fictions legitimes sur lesquelles il fonde la verité de sa justice): elle nous donne en payement et en presupposition les choses qu'elle mesmes nous aprend estre inventées: car ces epicycles, excentriques, concentriques, dequoy l'Astrologie s'aide à conduire le bransle de ses estoilles, elle nous les donne pour le mieux qu'elle ait sçeu inventer en ce sujet; comme aussi au reste la philosophie nous [0231v] presente, non pas ce qui est, ou ce qu'elle croit, mais ce qu'elle forge ayant plus d'apparence et de gentillesse. Platon, sur le discours de l'estat de nostre corps et de celuy des bestes: Que ce que nous avons dict soit vray, nous en asseurerions, si nous avions sur ce la confirmation d'un oracle; seulement nous asseurons que c'est le plus vray-semblablement que nous ayons sceu dire. Ce n'est pas au ciel seulement qu'elle envoye ses cordages, ses engins et ses roues. Considerons un peu ce qu'elle dit de nous mesmes et de nostre contexture. Il n'y a pas plus de retrogradation, trepidation, accession, reculement, ravissement, aux astres et corps celestes, qu'ils en ont forgé en ce pauvre petit corps humain. Vrayement ils ont eu par là raison de l'appeler le petit monde, tant ils ont employé de pieces et de visages à le maçonner et bastir. Pour accommoder les mouvemens qu'ils voyent en l'homme, les diverses functions et facultez que nous sentons en nous, en combien de parties ont-ils divisé nostre ame? en combien de sieges logée? à combien d'ordres et estages ont-ils départy ce pauvre homme, outre les naturels et perceptibles? et à combien d'offices et de vacations? Ils en font une chose publique imaginaire. C'est un subject qu'ils tiennent et qu'ils manient: on leur laisse toute puissance de le descoudre, renger, rassembler et estoffer, chacun à sa fantasie; et si ne le possedent pas encore. Non seulement en verité, mais en songe mesmes, ils ne le peuvent regler, qu'il ne s'y trouve quelque cadence ou quelque son qui eschappe à leur architecture, toute enorme qu'elle est, et rapieçée de mille lopins

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faux et fantastiques. Et ce n'est pas raison de les excuser. Car, aux peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les monts, les isles escartées, nous leur condonons qu'ils nous en rapportent seulement quelque marque legiere; et, comme de choses ignorées, nous contentons d'un tel quel ombrage et feinte. Mais quand ils nous tirent apres le naturel en un subject qui nous est familier et connu, nous exigeons d'eux une parfaicte et exacte representation des lineamens et des couleurs, et les mesprisons s'ils y faillent. Je sçay bon gré à la garse Milesienne qui, voyant le philosophe Thales s'amuser continuellement à la contemplation de la voute celeste et tenir tousjours les yeux eslevez contremont, luy mit en son passage quelque chose à le faire broncher, pour l'advertir qu'il seroit temps d'amuser son pensement aux choses qui estoient dans les nues, quand il auroit prouveu à celles qui estoient à ses pieds. Elle lui conseilloit certes bien de regarder plustost à soy qu'au ciel. Car, comme dict Democritus par la bouche de Cicero, Quod est ante pedes, nemo spectat; coeli scrutantur plagas. Mais nostre condition porte que la cognoissance de ce que nous avons entre mains, est aussi esloignée de nous, et aussi bien au dessus des nues, que [0232] celle des astres. Comme dict Socrates en Platon, qu'à quiconque se mesle de la philosophie, on peut faire le reproche que faict cete femme à Thales, qu'il ne void rien de ce qui est devant luy. Car tout philosophe ignore ce que faict son voisin, ouy et ce qu'il faict luy-mesme, et ignore ce qu'ils sont tous deux, ou bestes ou hommes. Ces gens icy, qui trouvent les raisons de Sebond trop foibles, qui n'ignorent rien, qui gouvernent le monde, qui sçavent tout,

Quae mare compescant causae; quid temperet annum;
Stellae sponte sua jussaeve vagentur et errent;
Quid premat obscurum Lunae, quid proferat orbem;
Quid velit et possit rerum concordia discors;

n'ont ils pas quelquesfois sondé, parmy leurs livres, les difficultez qui se presentent à cognoistre leur estre propre? Nous voyons bien que le doigt se meut, et que le pied se meut; qu'aucunes parties se branslent

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d'elles mesmes sans nostre congé, et que d'autres, nous les agitons par nostre ordonnance; que certaine apprehension engendre la rougeur, certaine autre la palleur; telle imagination agit en la rate seulement, telle autre au cerveau; l'une nous cause le rire, l'autre le pleurer; telle autre transit et estonne tous nos sens, et arreste le mouvement de nos membres. A tel object l'estomach se souleve; à tel autre, quelque partie plus basse. Mais comme une impression spirituelle face une telle faucée dans un subject massif et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces admirables ressorts, jamais homme ne l'a sçeu. Omnia incerta ratione et in naturae majestate abdita, dict Pline; et Saint Augustin: Modus quo corporibus adhaerent spiritus, omnino mirus est, nec comprehendi ab homine potest: et hoc ipse homo est. Et si ne le met on pas pourtant en doute, car les opinions des hommes sont receues à la suitte des creances anciennes, par authorité et à credit, comme si c'estoit religion et loy. On reçoit comme un jargon ce qui en est communement tenu; on reçoit cette verité avec tout son bastiment et attelage d'argumens et de preuves, comme un corps ferme et solide qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge plus. Au contraire, chacun, à qui mieux mieux, va plastrant et confortant cette creance receue, de tout ce que peut sa raison, qui est un util soupple, contournable et accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en fadesse et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doute de guere de choses, c'est que les communes impressions, [-232v] on ne les essaye jamais; on n'en sonde point le pied, où gist la faute et la foiblesse; on ne debat que sur les branches; on ne demande pas si cela est vray, mais s'il a esté ainsin ou ainsin entendu. On ne demande pas si Galen a rien dit qui vaille, mais s'il a dit ainsin ou autrement. Vrayement c'estoit bien raison que cette bride et contrainte de la liberté de nos jugements, et cette tyrannie de nos creances, s'estandit jusques aux escholes et aux arts. Le Dieu de la science scholastique, c'est Aristote; c'est religion de debatre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus à Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale, qui est à l'avanture autant fauce qu'une autre. Je ne sçay pas pourquoy je n'acceptasse autant volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes d'Epicurus, ou le plain et le vuide de Leucippus et Democritus, ou l'eau de Thales, ou l'infinité de nature d'Anaximander, ou l'air de Diogenes, ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l'infiny de Parmenides, ou l'un de Musaeus, ou l'eau et le feu d'Apollodorus, ou les parties similaires d'Anaxagoras, ou la discorde et amitié d'Empedocles,

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ou le feu de Heraclitus, ou toute autre opinion de cette confusion infinie d'advis et de sentences que produit cette belle raison humaine par sa certitude et clairvoyance en tout ce dequoy elle se mesle, que je feroy l'opinion d'Aristote, sur ce subject des principes des choses naturelles: lesquels principes il bastit de trois pieces, matiere, forme et privation. Et qu'est-il plus vain que de faire l'inanité mesme cause de la production des choses? La privation, c'est une negative; de quelle humeur en a-il peu faire la cause et origine des choses qui sont? Cela toutesfois ne s'auseroit esbranler, que pour l'exercice de la Logique. On n'y debat rien pour le mettre en doute, mais pour defendre l'auteur de l'eschole des objections estrangeres: son authorité, c'est le but au delà duquel il n'est pas permis de s'enquerir. Il est bien aisé, sur des [0233] fondemens avouez, de bastir ce qu'on veut: car, selon la loy et ordonnance de ce commencement, le reste des pieces du bastiment se conduit ayséement, sans se démentir. Par cette voye nous trouvons nostre raison bien fondée, et discourons à boule veue: car nos maistres praeoccupent et gaignent avant main autant de lieu en nostre creance qu'il leur en faut pour conclurre apres ce qu'ils veulent, à la mode des Geometriens, par leurs demandes avouées: le consentement et approbation que nous leur prestons leur donnant dequoy nous trainer à gauche et à dextre, et nous pyroueter à leur volonté. Quiconque est creu de ses presuppositions, il est nostre maistre et nostre Dieu: il prendra le plant de ses fondemens si ample et si aisé que, par iceux, il nous pourra monter, s'il veut, jusques aux nues. En cette pratique et negotiation de science, nous avons pris pour argent content le mot de Pythagoras, que chaque expert doit estre creu en son art. Le dialecticien se rapporte au grammairien de la signification des mots; le rhetoricien emprunte du dialecticien les lieux des arguments; le poete, du musicien les mesures; le geometrien, de l'arithmeticien les proportions; les metaphysiciens prennent pour fondement les conjectures de la physique. Car chasque science a ses principes presupposez par où le jugement humain est bridé de toutes parts. Si vous venez à choquer cette barriere en laquelle gist la principale erreur, ils ont incontinent cette sentence en la bouche, qu'il ne faut pas debattre contre ceux qui nient les principes. Or n'y peut-il avoir des principes aux hommes, si la divinité ne les leur a revelez: de tout le demeurant, et le commencement, et le milieu, et la fin, ce n'est que songe et fumée. A ceux qui combatent par presupposition, il leur faut presupposer, au contraire, le mesme axiome dequoy on debat. Car toute presupposition humaine et toute enunciation a autant

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d'authorité que l'autre, si la raison n'en faict la [0233v] difference. Ainsin il les faut toutes mettre à la balance; et premierement les generalles, et celles qui nous tyrannisent. L'impression de la certitude est un certain tesmoignage de folie et d'incertitude extreme; et n'est point de plus folles gens, ni moins philosophes, que les philodoxes de Platon. Il faut sçavoir si le feu est chaut, si la neige est blanche, s'il y a rien de dur ou de mol en nostre cognoissance. Et quand à ces responces dequoy il se faict des contes anciens, comme à celuy qui mettoit en doubte la chaleur, à qui on dict qu'il se jettast dans le feu; à celuy qui nioit la froideur de la glace, qu'il s'en mit dans le sein: elles sont tres-indignes de la profession philosophique. S'ils nous eussent laissé en nostre estat naturel, recevans les apparences estrangeres selon qu'elles se presentent à nous par nos sens, et nous eussent laissé aller apres nos appetits simples et reglez par la condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi; mais c'est d'eux que nous avons appris de nous rendre juges du monde; c'est d'eux que nous tenons cette fantasie, que la raison humaine est contrerolleuse generalle de tout ce qui est au dehors et au dedans de la voute celeste, qui embrasse tout, qui peut tout, par le moyen de laquelle tout se sçait et connoit. Cette response seroit bonne parmy les Canibales, qui jouissent l'heur d'une longue vie, tranquille et paisible sans les preceptes d'Aristote, et sans la connoissance du nom de la physique. Cette response vaudroit mieux à l'adventure et auroit plus de fermeté que toutes celles qu'ils emprunteront de leur raison et de leur invention. De cette-cy seroient capables avec nous tous les animaux et tout ce où le commandement est encor pur et simple de la loy naturelle; mais eux, ils y ont renoncé. Il ne faut pas qu'ils me dient: Il est vray, car vous le voyez et sentez ainsin; il faut qu'ils me dient si, ce que je pense sentir, je le sens pourtant en effect; et, si je le sens, qu'ils me dient apres pourquoy je le sens, et comment, et quoy; qu'ils me dient le nom, l'origine, les tenans et aboutissans de la chaleur, du froid, les qualitez de celuy qui agit et de celuy qui souffre; ou qu'ils me quittent leur profession, qui [-234] est de ne recevoir ny approuver rien que par la voye de la raison: c'est leur touche à toutes sortes d'essais; mais certes c'est une touche pleine de fauceté, d'erreur, de foiblesse et defaillance. Par où la voulons nous mieux esprouver que par elle mesme? S'il ne la faut croire parlant de soy, à peine sera-elle propre à juger des choses estrangeres; si elle connoit quelque chose, au-moins sera ce son estre et son domicile. Elle est en l'ame, et partie ou effect d'icelle: car la vraye raison et essentielle, de qui nous desrobons le nom à fauces enseignes, elle loge dans le sein de Dieu; c'est là son giste et sa retraite, c'est de là où elle part

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quand il plaist à Dieu nous en faire voir quelque rayon, comme Pallas saillit de la teste de son pere pour se communiquer au monde. Or voyons ce que l'humaine raison nous a appris de soy et de l'ame; non de l'ame en general, de la quelle quasi toute la philosophie rend les corps celestes et les premiers corps participans; ny de celle que Thales attribuoit aux choses mesmes qu'on tient inanimées, convié par la consideration de l'aimant, mais de celle qui nous appartient, que nous devons mieux cognoistre.

Ignoratur enim quae sit natura animaï,
Nata sit, an contra nascentibus insinuetur,
Et simul intereat nobiscum morte dirempta,
An tenebras orci visat vastasque lacunas,
An pecudes alias divinitus insinuet se.

A Crates et Dicaearchus, qu'il n'y en avoit du tout point, mais que le corps s'esbranloit ainsi d'un mouvement naturel; à Platon, que c'estoit une substance se mouvant de soy-mesme; à Thales, une nature sans repos; à Asclepiades, une exercitation des sens; à Hesiodus et Anaximander, chose composée de terre et d'eau; à Parmenides, de terre et de feu; à Empedocles, de sang,

Sanguineam vomit ille animam;

à Possidonius, Cleantes et Galen, une chaleur ou complexion chaleureuse,

Igneus est ollis vigor, et coelestis origo;

à Hypocrates, un esprit [-234v] espandu par le corps; à Varro, un air receu par la bouche, eschauffé au poulmon, attrempé au coeur et espandu par tout le corps; à Zeno, la quint'-essence des quatre elemens; à Heraclides Ponticus, la lumiere; à Xenocrates et aux Aegyptiens, un nombre mobile; aux Chaldées, une vertu sans forme determinée,

habitum quemdam vitalem corporis esse,
Harmoniam Graeci quam dicunt.

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N'oublions pas Aristote: ce qui naturellement fait mouvoir le corps, qu'il nomme entelechie; d'une autant froide invention que nulle autre, car il ne parle ny de l'essence, ny de l'origine, ny de la nature de l'ame, mais en remerque seulement l'effect. Lactance, Seneque, et la meilleure part entre les dogmatistes, ont confessé que c'estoit chose qu'ils n'entendoient pas. Et, apres tout ce denombrement d'opinions: Harum sententiarum quae vera sit, deus aliquis viderit, dict Cicero. Je connoy par moy, dict Saint Bernard, combien Dieu est incomprehensible, puis que, les pieces de mon estre propre, je ne les puis comprendre. Heraclytus, qui tenoit tout estre plein d'ames et de daimons, maintenoit pourtant qu'on ne pouvoit aller tant avant vers la cognoissance de l'ame, qu'on y peust arriver, si profonde estre son essence. Il n'y a pas moins de dissention ny de debat à la loger. Hipocrates et Hierophilus la mettent au ventricule du cerveau; Democritus et Aristote, par tout le corps,

Ut bona saepe valetudo cum dicitur esse
Corporis, et non est tamen haec pars ulla valentis;

Epicurus, en l'estomac,

Hic exultat enim pavor ac metus, haec loca circum
Loetitiae mulcent.

Les Stoiciens, autour et dedans le coeur; Erasistratus, joignant la membrane de l'epicrane; Empedocles, au sang; comme aussi Moyse, qui fut la cause pourquoy il defendit de manger le sang des bestes, auquel leur ame est jointe; Galen a pensé que chaque partie du corps ait son ame; Strato l'a logée entre les deux sourcils. Qua facie quidem sit animus, aut ubi habitet, ne quaerendum quidem est, dict Cicero. Je laisse volontiers à cet homme ses mots propres. Irois-je alterer à l'eloquence son parler? Joint qu'il y a peu d'acquest à desrober la matiere de ses inventions: elles sont et peu frequentes, et peu roides, et peu ignorées. Mais la raison pourquoy Chrysippus l'argumente autour du coeur, comme les autres de sa secte, n'est pas pour estre oubliée: C'est par ce, dit-il, que, quand nous voulons asseurer quelque chose, nous mettons la main sur l'estomac; et quand nous voulons prononcer ego, qui signifie moy, nous baissons [0235] vers l'estomac la machouere d'embas. Ce lieu ne se doit passer

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sans remerquer la vanité d'un si grand personnage. Car, outre ce que ces considerations sont d'elles mesmes infinimant legieres, la derniere ne preuve que aux Grecs, qu'ils ayent l'ame en cet endroit là. Il n'est jugement humain, si tendu, qui ne sommeille par fois. Que craignons nous à dire? Voylà les Stoiciens, peres de l'humaine prudence, qui treuvent que l'ame d'un homme accablé sous une ruine, traine et ahanne long temps à sortir, ne se pouvant demesler de la charge, comme une souris prinse à la trapelle. Aucuns tienent que le monde fut faict pour donner corps, par punition, aux esprits decheus, par leur faute, de la pureté en quoy ils avoyent esté creés, la premiere creation n'ayant esté qu'incorporelle; et que, selon qu'ils se sont plus ou moins esloignez de leur spiritualité, on les incorpore plus ou moins alaigrement ou lourdement. De là vient la varieté de tant de matiere creée. Mais l'esprit qui fut, pour sa peine, investi du corps du soleil, devoit avoir une mesure d'alteration bien rare et particuliere. Les extremitez de nostre perquisition tombent toutes en esblouyssement: comme dict Plutarque de la teste des histoires, qu'à la mode des chartes l'orée des terres cognues est saisie de marets, forests profondes, deserts et lieux inhabitables. Voilà pourquoy les plus grossieres et pueriles ravasseries se trouvent plus en ceux qui traittent les choses plus hautes et plus avant, s'abysmants en leur curiosité et presomption. La fin et le commencement de science se tiennent en pareille bestise. Voyez prendre à mont l'essor à Platon en ses nuages poetiques; voyez chez luy le jargon des Dieux. Mais à quoy songeoit-il quand il definit l'homme un animal à deux pieds, sans plume: fournissant à ceus qui avoient envie de se moquer de luy une plaisante occasion: car, ayans plumé un chapon vif, ils l'aloient nommant l'homme de Platon. Et quoy les Epicuriens ? de quelle simplicité estoyent ils allez premierement imaginer que leurs atomes, qu'ils disoyent estre des corps ayants quelque pesanteur et un mouvement naturel contre bas, eussent basti le monde; jusques à ce qu'ils fussent avisez par leurs adversaires que, par cette description, il n'estoit pas possible qu'elles se joignissent et se prinsent l'une à l'autre, leur cheute estant ainsi droite et perpendiculaire, et engendrant par tout des lignes parallelles? Parquoy, il fut force qu'ils y adjoutassent depuis un mouvement de costé, fortuite, et qu'ils fournissent encore à leurs atomes des queues courbes et crochues, pour les rendre aptes à s'atacher et se coudre. Et lors mesme, ceux qui les poursuyvent de cette autre consideration, les mettent ils pas en peine? Si les atomes ont, par sort, formé tant

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de sortes de figures, pour quoy ne se sont ils jamais rencontrez à faire une maison, un soulier? Pour quoy, de mesme, ne croid on qu'un nombre infini de lettres grecques versées emmy la place, seroyent pour arriver à la contexture de l'Iliade? Ce qui est capable de raison, dict Zeno, est meilleur que ce qui n'en est point capable: il n'est rien meilleur que le monde; il est donc capable de raison. Cotta, par cette mesme argumentation, faict le monde mathematicien; et le faict musicien et organiste par cette autre argumentation, aussi de Zeno: Le tout est plus que la partie; nous sommes capables de sagesse et parties du monde: il est donc sage. Il se void infinis pareils exemples, non d'argumens faux seulement, mais ineptes, ne se tenans point, et accusans leurs autheurs non tant d'ignorance que d'imprudence, és reproches que les philosophes se font les uns aux autres sur les dissentions de leurs opinions et de leurs sectes. Qui fagoteroit suffisammant un amas des asneries de l'humaine prudence, il diroit merveilles. J'en assemble volontiers comme une montre, par quelque biais non moins utile à considerer que les opinions saines et moderées. Jugeons par là ce que nous avons à estimer de l'homme, de son sens et de sa raison, puis qu'en ces grands personnages, et qui ont porté si haut l'humaine suffisance, il s'y trouve des deffauts si apparens et si grossiers. Moy, j'ayme mieux croire qu'ils [0235v] ont traité la science casuellement, ainsi qu'un jouet à toutes mains, et se sont esbatus de la raison comme d'un instrument vain et frivole, mettant en avant toutes sortes d'inventions et de fantasies, tantost plus tendues, tantost plus laches. Ce mesme Platon qui definit l'homme comme une poule, il dit ailleurs, apres Socrates, qu'il ne sçait à la verité que c'est que l'homme, et que c'est l'une des pieces du monde d'autant difficile connoissance. Par cette varieté et instabilité d'opinions, ils nous menent comme par la main, tacitement, à cette resolution de leur irresolution. Ils font profession de ne presenter pas tousjours leur avis en visage descouvert et apparent; ils l'ont caché tantost sous des umbrages fabuleux de la Poesie, tantost soubs quelque autre masque: car nostre imperfection porte encores cela, que la viande crue n'est pas tousjours propre à nostre estomac: il la faut assecher, alterer et corrompre: ils font de mesmes: ils obscurcissent par fois leurs naïfves opinions et jugemens, et les falsifient, pour s'accommoder à l'usage publique. Ils ne veulent pas faire profession expresse d'ignorance et de l'imbecillité de la raison humaine, pour ne faire peur aux enfans; mais ils nous la descouvrent assez soubs l'apparence d'une science trouble et inconstante.

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Je conseillois, en Italie, à quelqu'un qui estoit en peine de parler Italien, que, pourveu qu'il ne cerchast qu'à se faire entendre, sans y vouloir autrement exceller, qu'il employast seulement les premiers mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins, François, Espaignols ou Gascons, et qu'en y adjoustant la terminaison Italienne, il ne faudroit jamais à rencontrer quelque idiome du pays, ou Thoscan, ou Romain, ou Venitien, ou Piemontois, ou Napolitain, et de se joindre à quelqu'une de tant de formes. Je dis de mesme de la Philosophie; elle a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resveries s'y trouvent. L'humaine [0236] phantasie ne peut rien concevoir en bien et en mal qui n'y soit. Nihil tam absurde dici potest quod non dicatur ab aliquo philosophorum. Et j'en laisse plus librement aller mes caprices en public: d'autant que, bien qu'ils soyent nez chez moy et sans patron, je sçay qu'ils trouveront leur relation à quelque humeur ancienne; et ne faudra quelqu'un de dire: Voylà d'où il le print ! Mes meurs sont naturelles; je n'ay point appellé à les bastir le secours d'aucune discipline. Mais, toutes imbecilles qu'elles sont, quand l'envie m'a pris de les reciter, et que, pour les faire sortir en publiq un peu plus decemment, je me suis mis en devoir de les assister et de discours et d'exemples, ce a esté merveille à moy mesmes de les rencontrer, par cas d'adventure, conformes à tant d'exemples et discours philosophiques. De quel regiment estoit ma vie, je ne l'ay appris qu'apres qu'elle est exploitée et employée. Nouvelle figure: un philosophe impremedité et fortuite' Pour revenir à nostre ame, ce que Platon a mis la raison au cerveau, l'ire au coeur et la cupidité au foye, il est vray-semblable que ç'a esté plustost une interpretation des mouvemens de l'ame, qu'une division et separation qu'il en ayt voulu faire, comme d'un corps en plusieurs membres. Et la plus vray-semblable de leurs opinions est, que c'est tousjours une ame qui, par sa faculté, ratiocine, se souvient, comprend, juge, desire et exerce toutes ses autres operations, par divers instrumens du corps (comme le nocher gouverne son navire selon l'experience qu'il en a, ores tendant ou lachant une corde, ores haussant l'antenne ou remuant l'aviron, par une seule puissance conduisant divers effets); et qu'elle loge au cerveau: ce qui apert de ce que les blessures et accidens qui touchent cette partie, offencent incontinent les facultez de l'ame; de là il n'est pas inconvenient qu'elle s'escoule par le reste du corps:

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medium non deserit unquam Coeli Phoebus iter; radiis tamen omnia lustrat; comme le soleil espand du ciel en hors sa lumiere et ses puissances et en remplit le monde:

Caetera pars animae per totum dissita corpus
Paret, et ad numen mentis nomenque movetur.

Aucuns ont dit qu'il y avoit une ame generale, comme un grand corps, duquel toutes les ames particulieres estoyent extraictes et s'y en retournoyent, se remeslant tousjours à cette matiere universelle,

Deum namque ire per omnes
Terrasque tractusque maris coelumque profundum: [0236v]
Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum,
Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas;
Scilicet huc reddi deinde, ac resoluta referri
Omnia: nec morti esse locum;

d'autres, qu'elles ne faisoyent que s'y resjoindre et r'atacher; d'autres, qu'elles estoyent produites de la substance divine; d'autres, par les anges, de feu et d'air. Aucuns, de toute ancienneté; aucuns sur l'heure mesme du besoing. Aucuns les font descendre du rond de la Lune et y retourner. Le commun des anciens, qu'elles sont engendrées de pere en fils, d'une pareille maniere et production que toutes autres choses naturelles, argumentans cela par la ressemblance des enfans aux peres,

Instillata patris virtus tibi:
Fortes creantur fortibus et bonis,

et qu'on void escouler des peres aux enfans, non seulement les marques du corps, mais encores une ressemblance d'humeurs, de complexions et inclinations de l'ame:

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Denique cur acris violentia triste leonum
Seminium sequitur; dolus vulpibus, et fuga cervis
A patribus datur, et patrius pavor incitat artus;
Si non certa suo quia semine seminioque
Vis animi pariter crescit cum corpore toto?

que la dessus se fonde la justice divine, punissant aux enfans la faute des peres; d'autant que la contagion des vices paternels est aucunement empreinte en l'ame des enfans, et que le desreglement de leur volonté les touche. Davantage, que, si les ames venoyent d'ailleurs que d'une suite naturelle, et qu'elles eussent esté quelque autre chose hors du corps, elles auroyent recordation de leur estre premier, attendu les naturelles facultez, qui lui sont propres, de discourir, raisonner et se souvenir: [0237]

si in corpus nascentibus insinuatur,
Cur superante actam aetatem meminisse nequimus,
Nec vestigia gestarum rerum ulla tenemus?

Car, pour faire valoir la condition de nos ames comme nous voulons, il les faut presupposer toutes sçavantes lors qu'elles sont en leur simplicité et pureté naturelle. Par ainsin elles eussent esté telles, estant exemptes de la prison corporelle, aussi bien avant que d'y entrer, comme nous esperons qu'elles seront apres qu'elles en seront sorties. Et de ce sçavoir, il faudroit qu'elles se ressouvinssent encore estant au corps, comme disoit Platon que ce que nous aprenions n'estoit qu'un ressouvenir de ce que nous avions sçeu: chose que chacun, par experience, peut maintenir estre fauce: en premier lieu, d'autant qu'il ne nous ressouvient justement que de ce qu'on nous apprend, et que, si la memoire faisoit purement son office, au-moins nous suggereroit elle quelque traict outre l'aprentissage. Secondement, ce qu'elle sçavoit, estant en sa pureté, c'estoit une vraye science, connoissant les choses comme elles sont par sa divine intelligence, là où icy on luy faict recevoir la mensonge et le vice, si on l'en instruit ! En-quoy elle ne peut employer sa reminiscence, cette image et conception n'ayant jamais logé en elle. De dire que la prison corporelle estouffe de maniere ses facultez naifves qu'elles y sont toutes esteintes, cela est premierement contraire à cette autre creance, de reconnoistre ses forces si grandes, et les operations que les hommes en sentent en cette vie,

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si admirables, que d'en avoir conclud cette divinité et aeternité passée, et l'immortalité a-venir:

Nam, si tantopere est animi mutata potestas
Omnis ut actarum exciderit retinentia rerum,
Non, ut opinor, ea ab leto jam longior errat.

[0237v] En outre, c'est icy, chez nous, et non ailleurs, que doivent estre considérés les forces et les effects de l'ame; tout le reste de ses perfections luy est vain et inutile: c'est de l'estat present que doit estre payée et reconnue toute son immortalité, et de la vie de l'homme qu'elle est contable seulement. Ce seroit injustice de luy avoir retranché ses moyens et ses puissances; de l'avoir desarmée, pour, du temps de sa captivité et de sa prison, de sa foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contrainte, tirer le jugement et une condemnation de durée infinie et perpetuelle; et de s'arrester à la consideration d'un temps si court, qui est à l'avanture d'une ou de deux heures, ou, au pis aller, d'un siecle, qui n'a non plus de proportion à l'infinité qu'un instant; pour, de ce moment d'intervalle, ordonner et establir definitivement de tout son estre. Ce seroit une disproportion inique de tirer une recompense eternelle en consequence d'une si courte vie. Platon, pour se sauver de cet inconvenient, veut que les païemens futurs se limitent à la durée de cent ans relativement à l'humaine durée; et des nostres assez leur ont donné bornes temporelles. Par ainsin ils jugeoient que sa generation suyvoit la commune condition des choses humaines, comme aussi sa vie, par l'opinion d'Epicurus et de Democritus, qui a esté la plus receue, suyvant ces belles apparences; qu'on la voyoit naistre à mesme que le corps en estoit capable; on voyoit eslever ses forces comme les corporelles; on y reconnoissoit la foiblesse de son enfance, et, avec le temps, sa vigeur et sa maturité; et puis sa declination et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude,

gigni pariter cum corpore, et una
Crescere sentimus, paritérque senescere mentem.

Ils l'apercevoyent capable de diverses passions et agitée de plusieurs mouvemens penibles, d'où elle tomboit en lassitude et en douleur, capable d'alteration et de changement, d'alegresse, d'assopissement et de langueur, subjecte à ses maladies et aux offences, comme l'estomac ou le pied,

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[0238]

mentem sanari, corpus ut aegrum
Cernimus, et flecti medicina posse videmus;

esblouye et troublée par la force du vin; desmue de son assiete par les vapeurs d'une fievre chaude; endormie par l'application d'aucuns medicamens, et reveillée par d'autres:

corpoream naturam animi esse necesse est,
Corporeis quoniam telis ictuque laborat.

On luy voyoit estonner et renverser toutes ses facultez par la seule morsure d'un chien malade, et n'y avoir nulle si grande fermeté de discours, nulle suffisance, nulle vertu, nulle resolution philosophique, nulle contention de ses forces, qui la peut exempter de la subjection de ces accidens; la salive d'un chetif mastin, versée sur la main de Socrates, secouer toute sa sagesse et toutes ses grandes et si reglées imaginations, les aneantir de maniere qu'il ne restat aucune trace de sa connoissance premiere:

vis animaï
Conturbatur, et divisa seorsum
Disjectatur, eodem illo distracta veneno;

et ce venin ne trouver non plus de resistance en cette ame qu'en celle d'un enfant de quatre ans; venin capable de faire devenir toute la philosophie, si elle estoit incarnée, furieuse et insensée; si que Caton, qui tordoit le col à la mort mesme et à la fortune, ne peut souffrir la veue d'un miroir, ou de l'eau, accablé d'espouvantement et d'effroy, quand il seroit tombé, par la contagion d'un chien enragé, en la maladie que les medecins nomment Hydroforbie: vis morbi distracta per artus Turbat agens animam, spumantes aequore salso Ventorum ut validis fervescunt viribus undae.

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Or, quant à ce point, la philosophie a bien armé l'homme, pour la souffrance de tous autres accidens, ou de patience, ou, si elle couste trop à trouver, d'une deffaite infallible, en se desrobant [0238v] tout à fait du sentiment; mais ce sont moyens qui servent à une ame estant à soy et en ses forces, capable de discours et de deliberation; non pas à cet inconvenient où, chez un philosophe, une ame devient l'ame d'un fol, troublée, renversée et perdue: ce que plusieurs occasions produisent, comme une agitation trop vehemente que, par quelque forte passion, l'ame peut engendrer en soy mesme, ou une blessure en certain endroit de la persone, ou une exhalation de l'estomac nous jectant à un esblouissement et tournoyement de teste,

morbis in corporis, avius errat
Saepe animus: dementit enim, deliraque fatur;
Interdumque gravi Lethargo fertur in altum
Aeternumque soporem, oculis nutuque cadenti.

Les philosophes n'ont, ce me semble, guiere touché cette corde. Non plus qu'une autre de pareille importance. Ils ont ce dilemme toujours en la bouche pour consoler nostre mortelle condition: Ou l'ame est mortelle, ou immortelle. Si mortelle, elle sera sans peine; si immortelle, elle ira en amendant. Ils ne touchent jamais l'autre branche: Quoy, si elle va en empirant? et laissent aux poetes les menaces des peines futures. Mais par là ils se donnent un beau jeu. Ce sont deux omissions qui s'offrent à moy souvent en leurs discours. Je reviens à la premiere. Cette ame pert le goust du souverain bien Stoïque, si constant et si ferme. Il faut que nostre belle sagesse se rende en cet endroit et quitte les armes. Au demeurant, ils consideroient aussi, par la vanité de l'humaine raison, que le meslange et societé de deux pieces si diverses, comme est le mortel et l'immortel, est inimaginable:

Quippe etenim mortale aeterno jungere, et una
Consentire putare, et fungi mutua posse,
Desipere est. Quid enim diversius esse putandum est,
Aut magis inter se disjunctum discrepitansque,
Quam mortale quod est, immortali atque perenni
Junctum, in concilio saevas tolerare procellas?

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Davantage ils sentoyent l'ame s'engager en la mort, comme le corps, simul aevo fessa fatiscit:
ce que, selon Zeno, l'image du sommeil nous montre assez: car il estime que c'est une defaillance et cheute de l'ame aussi bien que du corps: Contrahi animum et quasi labi putat atque concidere. Et ce, qu'on apercevoit en aucuns sa force et sa vigueur se maintenir en la fin de la vie, ils le rapportoyent à la diversité des maladies, comme on void les hommes en cette extremité maintenir qui un sens, qui un autre, qui l'ouir, qui le fleurer, sans [0239] alteration; et ne se voit point d'affoiblissement si universel, qu'il n'y reste quelques parties entieres et vigoureuses:

Non alio pacto quam si, pes cum dolet aegri,
In nullo caput interea sit forte dolore.

La veue de nostre jugement se rapporte à la verité, comme faict l'oeil du chat-huant à la splendeur du Soleil, ainsi que dit Aristote. Par où le sçaurions nous mieux convaincre que par si grossiers aveuglemens en une si apparente lumiere? Car l'opinion contraire de l'immortalité de l'ame, laquelle Cicero dict avoir esté premierement introduitte, au moins du tesmoignage des livres, par Pherecydes Syrus, du temps du Roy Tullus (d'autres en attribuent l'invention à Thales, et autres à d'autres), c'est la partie de l'humaine science traictée avec plus de reservation et de doute. Les dogmatistes les plus fermes sont contraints en cet endroict principalement de se rejetter à l'abry des ombrages de l'Academie. Nul ne sçait ce qu'Aristote a estably de ce subject: non plus que tous les anciens en general, qui le manient d'une vacillante creance: rem gratissimam promittentium magis quam probantium. Il s'est caché soubs le nuage de paroles et sens difficiles et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs autant à debattre sur son jugement que sur la matiere. Deux choses leur rendoient cette opinion plausible: l'une que, sans l'immortalité des ames, il n'y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est une consideration de merveilleux credit au monde; l'autre que c'est une tres-utile impression, comme dict Platon, que les vices, quand ils se desroberont

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à la veue obscure et incerteine de l'humaine justice, demeurent tousjours en butte à la divine, qui les poursuivra, voire apres la mort des coupables. Un soing extreme tient l'homme d'alonger son estre; il y a pourveu par toutes ses pieces. Et pour la conservation du corps sont les sepultures; pour la conservation du nom, la gloire. Il a employé toute son opinion à se rebastir, impatient de sa fortune, et à s'estançonner par ses inventions. L'ame, par son trouble et sa foiblesse ne pouvant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, esperances et fondemens en des circonstances estrangeres où elle s'attache et se plante; et, pour legers et fantastiques que son invention les luy forge, s'y repose plus seurement qu'en soy et plus volontiers. Mais les plus ahurtez à cette si juste et claire persuasion de l'immortalité de nos esprits, c'est merveille comme ils se sont trouvez courts et impuissans à l'establir par leurs humaines forces: Somnia sunt non docentis, sed optantis, disoit un ancien. L'homme peut reconnoistre, par ce tesmoignage, qu'il doit à la fortune et au rencontre la verité qu'il descouvre luy seul, puis que, lors mesme qu'elle luy est tombée en main, il n'a pas dequoy la saisir et la maintenir, et que sa raison n'a pas la force de s'en prevaloir. Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que fauces, sont subjectes à incertitude et debat. [0239v] C'est pour le chastiement de nostre fierté, et instruction de nostre misere et incapacité, que Dieu produisit le trouble et la confusion de l'ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grace, ce n'est que vanité et folie: l'essence mesme de la verité, qui est uniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession, nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse. Quelque train que l'homme preigne de soy, Dieu permet qu'il arrive tousjours à cette mesme confusion, de la quelle il nous represente si vivement l'image par le juste chastiement dequoy il batit l'outrecuidance de Nembrot et aneantit les vaines entreprinses du bastiment de sa Pyramide: Perdam sapientiam sapientium et prudentiam prudentium reprobabo. La diversité d'ydiomes et de langues, dequoy il troubla cet ouvrage, qu'est-ce autre chose que cette infinie et perpetuelle altercation et discordance d'opinions et de raisons qui accompaigne et embrouille le vain bastiment de l'humaine science. Et l'embrouille utillement. Qui nous tiendroit, si nous avions un grain de connoissance? Ce sainct m'a faict grand plaisir: Ipsa utilitatis

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occultatio aut humilitatis exercitatio est, aut elationis attritio. Jusques à quel poinct de presomption et d'insolence ne portons nous nostre aveuglement et nostre bestise? Mais, pour reprendre mon propos, c'estoit vrayment bien raison que nous fussions tenus à Dieu seul, et au benefice de sa grace, de la verité d'une si noble creance, puis que de sa seule liberalité nous recevons le fruit de l'immortalité, lequel consiste en la jouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement que Dieu seul nous l'a dict, et la foy: car leçon n'est ce pas de nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce privilege divin; qui verra l'homme sans le flatter, il n'y verra ny efficace, ny faculté qui sente autre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons, et devons, et rendons à Dieu, nous en faisons d'autant plus Chrestiennement. Ce que ce philosophe Stoïcien dict tenir du fortuite consentement de la voix populere, valoit il pas mieux qu'il le tinst de Dieu? Cum de animarum aeternitate disserimus, non leve momentum apud nos habet consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium. Utor hac publica persuasione. Or la foiblesse des argumens humains sur ce subject se connoit singulierement par les fabuleuses circonstances qu'ils ont adjoustées à la suite de cette opinion, pour trouver de quelle condition estoit cette nostre immortalité. Laissons les Stoïciens-- usuram nobis largiuntur tanquam cornicibus: diu mansuros aïunt animos; semper, negant--qui donnent aux ames une vie au delà de ceste cy, mais finie. La plus universelle et plus receue opinion, et qui dure jusques à nous en divers lieux, ç'a esté celle de laquelle on fait autheur Pythagoras, non? qu'il en fust le premier inventeur, mais d'autant qu'elle receut beaucoup de poix et de credit par l'authorité de son approbation: c'est que les ames, au partir de nous, ne faisoient que rouler de l'un corps à un autre, d'un lyon à un cheval, d'un cheval à un Roy, se promenants ainsi sans cesse de maison en maison. Et luy disoit se souvenir avoir esté Aethalides, depuis Euphorbus, en apres Hermotimus, en fin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras, ayant memoire de soy de deux cents six ans. Adjoustoyent aucuns que ces ames remontent au ciel par fois et apres en devallent encores:

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O pater, anne aliquas ad coelum hinc ire putandam est sublimes animas iterumque ad tarda reverti Corpora? Quae lucis miseris tam dira cupido? Origene les faict aller et venir eternellement du bon au mauvais estat. L'opinion que Varro recite, est qu'en 440 ans de revolution elles se rejoignent à leur premier corps; Chrysippus, que cela doit advenir apres certain espace de temps non limité. Platon, qui dict tenir de Pindare et de l'ancienne poesie cette creance des infinies vicissitudes de mutation ausquelles l'ame est preparée, n'ayant ny les peines ny les recompenses en l'autre monde que temporelles, comme sa vie en cestuy-cy n'est que temporelle, conclud en elle une singuliere science des affaires du ciel, de l'enfer et d'icy où elle a passé, repassé et séjourné à plusieurs voyages: matiere à sa reminiscence. Voici son progres ailleurs: Qui a bien vescu, il se rejoint à l'astre auquel il est assigné; qui mal, il passe en femme, et si, lors mesme, il ne se corrige point, il se rechange en beste de condition convenable à ses meurs vicieuses, et ne verra fin à ses punitions qu'il ne soit revenu à sa naïfve constitution, s'estant par la force de la raison défaict des qualitez grossieres, stupides, et elementaires, qui estoyent en luy. [0240] Mais je ne veux oublier l'objection que font à cette transmigration de corps à un' autre les Epicuriens. Elle est plaisante. Ils demandent quel ordre il y auroit si la presse des mourans venoit à estre plus grande que des naissans, car les ames deslogées de leur giste seroient à se fouler à qui prendroit place la premiere dans ce nouvel estuy. Et demandent aussi à quoy elles passeroient leur temps, ce pendant qu'elles attendroient qu'un logis leur fut apresté. Ou, au rebours, s'il naissoit plus d'animaux qu'il n'en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauvais party, attendant l'infusion de leur ame, et en adviendroit qu'aucuns d'iceus se mourroient avant que d'avoir esté vivans:

Denique connubia ad veneris partusque ferarum
Esse animas praesto deridiculum esse videtur,
Et spectare immortales mortalia membra
Innumero numero, certaréque praeproperanter
Inter se, quae prima potissimaque insinuetur.

D'autres ont arresté l'ame au corps des trespassez pour en animer les serpents, les vers et autres bestes qu'on dit s'engendrer de la corruption

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de nos membres, voire et de nos cendres. D'autres la divisent en une partie mortelle et l'autre immortelle. Autres la font corporelle, et ce neantmoins immortelle. Aucuns la font immortelle, sans science et sans cognoissance. Il y en a aussi qui ont estimé que des ames des condamnez il s'en faisoit des diables (et aulcuns des nostres l'ont ainsi jugé); comme Plutarque pense qu'il se face des dieux de celles qui sont sauvées; car il est peu de choses que cet autheur là establisse d'une façon de parler si resolue qu'il faict cette-cy, maintenant par tout ailleurs une maniere dubitatrice et ambigue. Il faut estimer (dit-il) et croire fermement que les ames des hommes vertueux selon nature et selon justice divine, deviennent d'hommes, saincts; et de saincts, [0240v] demy-dieux; et de demy-dieux, apres qu'ils sont parfaitement, comme és sacrifices de purgation, nettoyez et purifiez, estans delivrez de toute passibilité et de toute mortalité, ils deviennent, non par aucune ordonnance civile, mais à la verité et selon raison vray-semblable, dieux entiers et parfaits, en recevant une fin tres-heureuse et tres-glorieuse. Mais qui le voudra voir, luy qui est des plus retenus pourtant et moderez de la bande, s'escarmoucher avec plus de hardiesse et nous conter ses miracles sur ce propos, je le renvoye à son discours de la Lune et du Daemon de Socrates, là où, aussi evidemment qu'en nul autre lieu, il se peut adverer les mysteres de la philosophie avoir beaucoup d'estrangetez communes avec celles de la poesie: l'entendement humain se perdant à vouloir sonder et contreroller toutes choses jusques au bout; tout ainsi comme, lassez et travaillez de la longue course de nostre vie, nous retombons en enfantillage. Voylà les belles et certaines instructions que nous tirons de la science humaine sur le subject de nostre ame. Il n'y a point moins de temerité en ce qu'elle nous apprend des parties corporelles. Choisissons en un ou deux exemples, car autrement nous nous perdrions dans cette mer trouble et vaste des erreurs medecinales. Sçachons si on s'accorde au moins en cecy, de quelle matiere les hommes se produisent les uns des autres. Car, quant à leur premiere production, ce n'est pas merveille si, en chose si haute et ancienne, l'entendement humain se trouble et dissipe. Archelaus le physicien, duquel Socrates fut le disciple et le mignon selon Aristoxenus, disoit et les hommes et les animaux avoir esté faicts d'un limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre. Pithagoras dict nostre semence estre l'escume de nostre meilleur sang; Platon, l'escoulement de la moelle de l'espine du dos, ce qu'il argumente de ce que cet endroit se sent le premier de la lasseté de la besongne, Alcmeon, partie de la substance du cerveau; et qu'il soit ainsi, dit-il, les yeux troublent à ceux qui se travaillent outre mesure à cet exercice; Democritus, une substance extraite de toute la masse corporelle;

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Epicurus, extraicte de l'ame et du corps; Aristote, un excrement tiré de l'aliment du sang, le dernier qui s'espand en nos membres; autres, du [0241] sang cuit et digeré par la chaleur des genitoires, ce qu'ils jugent de ce qu'aus extremes efforts on rend des gouttes de pur sang: en-quoy il semble qu'il y ayt plus d'apparence, si on peut tirer quelque apparence d'une confusion si infinie. Or, pour mener à effect cette semence, combien en font-ils d'opinions contraires? Aristote et Democritus tiennent que les femmes n'ont point de sperme, et que ce n'est qu'une sueur qu'elles eslancent par la chaleur du plaisir et du mouvement, qui ne sert de rien à la generation; Galen, au contraire, et ses suyvans, que, sans la rencontre des semences, la generation ne se peut faire. Voylà les medecins, les philosophes, les jurisconsultes et les theologiens aux prises, pesle mesle avecques nos femmes, sur la dispute à quels termes les femmes portent leur fruict. Et moy je secours, par l'exemple de moy-mesme, ceux d'entre eux qui maintiennent la grossesse d'onze moys. Le monde est basty de cette experience; il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son advis sur toutes ces contestations, et si nous n'en sçaurions estre d'accord. En voylà assez pour verifier que l'homme n'est non plus instruit de la connoissance de soy en la partie corporelle qu'en la spirituelle. Nous l'avons proposé luy mesmes à soy, et sa raison à sa raison, pour voir ce qu'elle nous en diroit. Il me semble assez avoir montré combien peu elle s'entend en elle mesme. Et qui ne s'entend en soy, en quoy se peut-il entendre? quasi vero mensuram ullius rei possit agere, qui sui nesciat. Vrayement Protagoras nous en comtoit de belles, faisant l'homme la mesure de toutes choses, qui ne sceut jamais seulement la sienne. Si ce n'est luy, sa dignité ne permettra pas qu'autre creature ayt cet advantage. Or, luy estant en soy si contraire et l'un jugement en subvertissant l'autre sans cesse, cette favorable proposition n'estoit qu'une risée qui nous menoit à conclurre par necessité la neantise du compas et du compasseur. Quand Thales estime la cognoissance de l'homme tres-difficile à l'homme, il luy apprend la cognoissance de toute autre chose luy estre impossible. Vous, pour qui j'ay pris la peine d'estendre un si long corps contre ma coustume, ne refuyrez poinct de maintenir vostre Sebond par la forme ordinaire d'argumenter dequoy vous estes tous les jours

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instruite, et exercerez en cela vostre esprit et vostre estude: car ce dernier tour d'escrime icy, il ne le faut employer que comme un extreme remede. C'est un coup desesperé, auquel il faut abandonner vos armes pour faire perdre à vostre adversaire les siennes, et un tour secret, duquel il se faut servir rarement et reservéement. C'est grande temerité de vous [0241v] perdre vous mesmes pour perdre un autre. Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme fit Gobrias: car, estant aux prises bien estroictes avec un seigneur de Perse, Darius y survenant l'espée au poing, qui craingnoit de frapper, de peur d'assener Gobrias, il luy cria qu'il donnast hardiment, quand il devroit donner au travers tous les deux. Des armes et conditions de combat si desesperées qu'il est hors de creance que l'un ny l'autre se puisse sauver, je les ay veu condamner, ayant esté offertes. Les Portugais prindrent 14 Turcs en la mer des Indes, lesquels, impatiens de leur captivité, se resolurent, et leur succeda, à mettre et eux, et leurs maistres, et le vaisseau en cendre, frottant des clous de navire l'un contre l'autre, tant qu'une estincelle de feu tombast sur les barrils de poudre à canon qu'il y avoit. Nous secouons icy les limites et dernieres clotures des sciences, ausquelles l'extremité est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune, il ne faict mie bon estre si subtil et si fin. Souvienne vous de ce que dit le proverbe Thoscan:
Chi troppo s'assottiglia si scavezza.
Je vous conseille, en vos opinions et en vos discours, autant qu'en vos moeurs et en toute autre chose, la moderation et l'attrempance, et la fuite de la nouvelleté et de l'estrangeté. Toutes les voyes extravagantes me fachent. Vous qui, par l'authorité que vostre grandeur vous apporte, et encore plus par les avantages que vous donnent les qualitez plus vostres, pouvez d'un clin d'oeil commander à qui il vous plaist, deviez donner cette charge à quelqu'un qui fist profession des lettres, qui vous eust bien autrement appuyé et enrichy cette fantasie. Toutesfois en voicy assez pour ce que vous en avez à faire. Epicurus disoit des loix que les pires nous estoient si necessaires que, sans elles, les hommes s'entremangeroient les uns les autres. Et Platon, à deux doits pres, que, sans loix, nous viverions comme bestes

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brutes; et s'essaye à la verifier. Nostre esprit est un util vagabond, dangereux et temeraire; il est malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure. Et, de mon temps, ceux qui ont quelque rare excellence au dessus des autres et quelque vivacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous desbordez en licence d'opinions et de meurs. C'est miracle s'il s'en rencontre un rassis et sociable. On a raison de donner à l'esprit humain les barrieres [0242] les plus contraintes qu'on peut. En l'estude, comme au reste, il luy faut compter et regler ses marches, il luy faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garrote de religions, de loix, de coustumes, de science, de preceptes, de peines et recompenses mortelles et immortelles; encores voit-on que, par sa volubilité et dissolution, il eschappe à toutes ces liaisons. C'est un corps vain, qui n'a par où estre saisi et assené; un corps divers et difforme, auquel on ne peut asseoir neud ny prise. Certes il est peu d'ames si reiglées, si fortes et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte, et qui puissent, avec moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs jugements au delà des opinions communes. Il est plus expedient de les mettre en tutelle. C'est un outrageux glaive que l'esprit à son possesseur mesme, pour qui ne sçait s'en armer ordonnéement et discrettement. Et n'y a point de beste à qui plus justement il faille donner des orbieres pour tenir sa veue subjecte et contrainte devant ses pas, et la garder d'extravaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l'usage et les loix luy tracent. Parquoy il vous siera mieux de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu'il soit, que de jetter vostre vol à cette licence effrenée. Mais si quelqu'un de ces nouveaux docteurs entreprend de faire l'ingenieux en vostre presence, aux despens de son salut et du vostre; pour vous deffaire de cette dangereuse peste qui se respand tous les jours en vos cours, ce preservatif, à l'extreme necessité, empeschera que la contagion de ce venin n'offencera ny vous ny vostre assistance. La liberté donq et gaillardise de ces esprits anciens produisoit en la philosophie et sciences humaines plusieurs sectes d'opinions differentes, chacun entreprenant de juger et de choisir pour prendre party. Mais à present que les hommes vont tous un train, qui certis quibusdam destinatisque sententiis addicti et consecrati sunt, ut etiam quae non probant, cogantur defendere, et que nous recevons les arts par civile authorité et ordonnance, si que les escholes n'ont qu'un patron et pareille institution et discipline circonscrite, on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chacun à son tour les reçoit selon le pris

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que l'approbation commune et le cours leur donne. On ne plaide pas de l'alloy, mais de l'usage: ainsi se mettent égallement toutes choses. On reçoit la medecine comme la [0242v] Geometrie; et les batelages, les enchantemens, les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications, les domifications et jusques à cette ridicule poursuitte de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il ne faut que sçavoir que le lieu de Mars loge au milieu du triangle de la main, celuy de Venus au pouce, et de Mercure au petit doigt; et que, quand la mensale coupe le tubercle de l'enseigneur, c'est signe de cruauté; quand elle faut soubs le mitoyen et que la moyenne naturelle fait un angle avec la vitale soubs mesme endroit, que c'est signe d'une mort miserable. Que si, à une femme, la naturelle est ouverte, et ne ferme point l'angle avec la vitale, cela denote qu'elle sera mal chaste. Je vous appelle vous mesme à tesmoin, si avec cette science un homme ne peut passer avec reputation et faveur parmy toutes compaignies. Theophrastus disoit que l'humaine cognoissance, acheminée par les sens, pouvoit juger des causes des choses jusques à certaine mesure, mais qu'estant arrivée aux causes extremes et premieres, il falloit qu'elle s'arrestat et qu'elle rebouchat, à cause ou de sa foiblesse ou de la difficulté des choses. C'est une opinion moyenne et douce, que nostre suffisance nous peut conduire jusques à la cognoissance d'aucunes choses, et qu'elle a certaines mesures de puissance, outre lesquelles c'est temerité de l'employer. Cette opinion est plausible et introduicte par gens de composition; mais il est malaisé de donner bornes à nostre esprit: il est curieux et avide, et n'a point occasion de s'arrester plus tost à mille pas qu'à cinquante. Ayant essayé par experience que ce à quoy l'un s'estoit failly, l'autre y est arrivé, et que ce qui estoit incogneu à un siecle, le siecle suyvant l'a esclaircy, et que les sciences et les arts ne se jettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu en les maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les [0243] lechant à loisir: ce que ma force ne peut descouvrir, je ne laisse pas de le sonder et essayer; et, en retastant et pétrissant cette nouvelle matiere, la remuant et l'eschaufant, j'ouvre à celuy qui me suit quelque facilité pour en jouir plus à son ayse, et la luy rends plus soupple et plus maniable,

ut hymettia sole
Cera remollescit, tractataque pollice, multas
Vertitur in facies, ipsoque fit utilis usu.

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Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté ne me doit pas desesperer, ny aussi peu mon impuissance, car ce n'est que la mienne. L'homme est capable de toutes choses, comme d'aucunes; et s'il advoue, comme dit Theophrastus, l'ignorance des causes premieres et des principes, qu'il me quitte hardiment tout le reste de sa science: si le fondement luy faut, son discours est par terre; le disputer et l'enquerir n'a autre but et arrest que les principes; si cette fin n'arreste son cours, il se jette à une irresolution infinie. Non potest aliud alio magis minusve comprehendi, quoniam omnium rerum una est definitio comprehendendi. Or il est vray-semblable que, si l'ame sçavoit quelque chose, elle se sçauroit premierement elle mesme; et, si elle sçavoit quelque chose hors d'elle, ce seroit son corps et son estuy, avant toute autre chose. Si on void jusques aujourd'hui les dieux de la medecine se debatre de nostre anatomie,

Mulciber in Trojam, pro Troja stabat Apollo,

quand attendons nous qu'ils en soyent d'accord? Nous nous sommes plus voisins que ne nous est la blancheur de la nege ou la pesanteur de la pierre. Si l'homme ne se connoit, comment connoit il ses fonctions et ses forces? Il n'est pas, à l'avanture, que quelque notice veritable ne loge chez nous, mais c'est par hazard. Et d'autant que par mesme voye, mesme façon et conduite, les erreurs se reçoivent en nostre ame, elle n'a pas dequoy les distinguer, ny dequoy choisir la verité du mensonge. Les [0243v] Academiciens recevoyent quelque inclination de jugement, et trouvoyent trop crud de dire qu'il n'estoit pas plus vray-semblable que la nege fust blanche que noire, et que nous ne fussions non plus asseurez du mouvement d'une pierre qui part de nostre main, que de celui de la huictiesme sphere. Et pour éviter cette difficulté et estrangeté, qui ne peut à la verité loger en nostre imagination que malaiséement, quoy qu'ils establissent que nous n'estions aucunement capables de sçavoir, et que la verité est engoufrée dans des profonds abysmes où la veue humaine ne peut penetrer, si advouoint ils les unes choses plus vray-semblables que les autres et recevoyent en leur jugement cette faculté de se pouvoir incliner plustost à une apparence qu'à un'autre: ils luy permettoyent cette propension, luy defandant toute resolution. L'advis des Pyrrhoniens est plus hardy et, quant et quant, plus vray-semblable. Car cette inclination Academique et cette propension à une

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proposition plustost qu'à une autre, qu'est-ce autre chose que la recognoissance de quelque plus apparente verité en cette cy qu'en celle là? Si nostre entendement est capable de la forme, des lineamens, du port et du visage de la verité, il la verroit entiere aussi bien que demie, naissante et imperfecte. Cette apparence de verisimilitude qui les faict pendre plustost à gauche qu'à droite, augmentez la; cette once de verisimilitude qui incline la balance, multipliez la de cent, de mille onces, il en adviendra en fin que la balance prendra party tout à faict, et arrestera un chois et une verité entiere. Mais comment se laissent ils plier à la vray-semblance, s'ils ne cognoissent le vray? Comment cognoissent ils la semblance de ce dequoy ils ne connoissent pas l'essence? Ou nous pouvons juger tout à faict, ou tout à faict nous ne le pouvons pas. Si noz facultez intellectuelles et sensibles sont sans fondement et sans pied, si elles ne font [0244] que floter et vanter, pour neant laissons nous emporter nostre jugement à aucune partie de leur operation, quelque apparence qu'elle semble nous presenter; et la plus seure assiete de nostre entendement, et la plus heureuse, ce seroit celle là où il se maintiendroit rassis, droit, inflexible, sans bransle et sans agitation. Inter visa vera aut falsa ad animi assensum nihil interest. Que les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence, et n'y facent leur entrée de leur force propre et authorité, nous le voyons assez: par ce que, s'il estoit ainsi, nous les recevrions de mesme façon; le vin seroit tel en la bouche du malade qu'en la bouche du sain. Celuy qui a des crevasses aux doits, ou qui les a gourdes, trouveroit une pareille durté au bois ou au fer qu'il manie, que fait un autre. Les subjets estrangers se rendent donc à nostre mercy; ils logent chez nous comme il nous plaist. Or si de nostre part nous recevions quelque chose sans alteration, si les prises humaines estoient assez capables et fermes pour saisir la verité par noz propres moyens, ces moyens estans communs à tous les hommes, cette verité se rejecteroit de main en main de l'un à l'autre. Et au moins se trouveroit il une chose au monde, de tant qu'il y en a, qui se croiroit par les hommes d'un consentement universel. Mais ce, qu'il ne se void aucune proposition qui ne soit debatue et controverse entre nous, ou qui ne le puisse estre, montre bien que nostre jugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisit; car mon jugement ne le peut faire recevoir au jugement de mon compaignon: qui est signe que je l'ay saisi par quelque autre moyen que par une naturelle puissance qui soit en moy et en tous les hommes. Laissons à part cette infinie confusion d'opinions qui se void entre les philosophes mesmes, et ce debat perpetuel et universel en la connoissance

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des choses. Car cela est presuposé tres-veritablement, que de aucune chose les hommes, je dy les sçavans les [0244v] mieux nais, les plus suffisans, ne sont d'accord, non pas que le ciel soit sur nostre teste; car ceux qui doutent de tout, doutent aussi de cela; et ceux qui nient que nous puissions aucune chose comprendre, disent que nous n'avons pas compris que le ciel soit sur nostre teste; et ces deux opinions sont en nombre, sans comparaison, les plus fortes. Outre cette diversité et division infinie, par le trouble que nostre jugement nous donne à nous mesmes, et l'incertitude que chacun sent en soy, il est aysé à voir qu'il a son assiete bien mal assurée. Combien diversement jugeons nous des choses? combien de fois changeons nous nos fantasies? Ce que je tiens aujourd'huy et ce que je croy, je le tiens et le croy de toute ma croyance; tous mes utils et tous mes ressorts empoignent cette opinion et m'en respondent sur tout ce qu'ils peuvent. Je ne sçaurois ambrasser aucune verité ny conserver avec plus de force que je fay cette cy. J'y suis tout entier, j'y suis voyrement; mais ne m'est il pas advenu, non une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours, d'avoir ambrassé quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en cette mesme condition, que depuis j'aye jugée fauce? Au moins faut il devenir sage à ses propres despans. Si je me suis trouvé souvent trahy sous cette couleur, si ma touche se trouve ordinairement fauce, et ma balance inegale et injuste, quelle asseurance en puis-je prendre à cette fois plus qu'aux autres? N'est-ce pas sottise de me laisser tant de fois piper à un guide? Toutesfois, que la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre croyance autres et autres opinions, tousjours la presente et la derniere c'est la certaine et l'infallible. Pour cette cy il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie et le salut, et tout,

posterior res illa reperta,
Perdit, et immutat sensus ad pristina quaeque.

[0245] Quoy qu'on nous presche, quoy que nous aprenons, il faudroit tousjours se souvenir que c'est l'homme qui donne et l'homme qui reçoit; c'est une mortelle main qui nous le presente, c'est une mortelle main qui l'accepte. Les choses qui nous viennent du ciel, ont seules droict et auctorité de persuasion; seules, marque de verité: laquelle aussi ne voyons nous pas de nos yeux, ny ne la recevons par nos moyens: cette sainte et grande image ne pourroit pas en un si chetif domicile, si Dieu

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pour cet usage ne le prepare, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grace et faveur particuliere et supernaturelle. Au-moins devroit nostre condition fautiere nous faire porter plus moderément et retenuement en noz changemens. Il nous devroit souvenir, quoy que nous receussions en l'entendement, que nous y recevons souvent des choses fauces, et que c'est par ces mesmes utils qui se démentent et qui se trompent souvent. Or n'est il pas merveille s'ils se démentent, estant si aisez à incliner et à tordre par bien legeres occurrences. Il est certain que nostre apprehension, nostre jugement et les facultez de nostre ame en general souffrent selon les mouvemens et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N'avons nous pas l'esprit plus esveillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif en santé qu'en maladie? La joye et la gayeté ne nous font elles pas recevoir les subjets qui se presentent à nostre ame d'un tout autre visage que le chagrin et la melancholie? Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sapho rient à un vieillart avaritieux et rechigné comme à un jeune homme vigoreux et ardent? Cleomenes, fils d'Anaxandridas, estant malade, ses amys luy reprochoient qu'il avoit des humeurs et fantasies nouvelles et non accoustumées: Je croy bien, fit-il; aussi ne suis-je pas celuy que je suis estant sain: estant autre, aussi sont autres mes opinions et fantasies. En la chicane de nos palais ce mot est en usage, qui se dit des criminels [0245v] qui rencontrent les juges en quelque bonne trampe douce et debonnaire: Gaudeat de Bona Fortuna qu'il jouisse de ce bon heur; car il est certain que les jugemens se rencontrent par fois plus tendus à la condamnation, plus espineux et aspres, tantost plus faciles, aysez et enclins à l'excuse. Tel qui raporte de sa maison la douleur de la goute, la jalousie, ou le larrecin de son valet, ayant toute l'ame teinte et abreuvée de colere, il ne faut pas douter que son jugement ne s'en altere vers cette part là. Ce venerable senat d'Areopage jugeoit de nuict, de peur que la veue des poursuivans corrompit sa justice. L'air mesme et la serenité du ciel nous apporte quelque mutation, comme dit ce vers Grec en Cicero,

Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
Juppiter auctifera lustravit lampade terras.

Ce ne sont pas seulement les fievres, les breuvages et les grands accidens qui renversent nostre jugement; les moindres choses du monde le tournevirent. Et ne faut pas douter, encores que nous ne le sentions pas, que, si la fievre continue peut atterrer nostre ame, que la tierce n'y apporte quelque

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alteration selon sa mesure et proportion. Si l'apoplexie assoupit et esteint tout à fait la veue de nostre intelligence, il ne faut pas doubter que le morfondement ne l'esblouisse; et, par conséquent, à peine se peut il rencontrer une seule heure en la vie où nostre jugement se trouve en sa deue assiete, nostre corps estant subject à tant de continuelles mutations, et estofé de tant de sortes de ressorts, que (j'en croy les medecins) combien il est malaisé qu'il n'y en ayt tousjours quelqu'un qui tire de travers. Au demeurant, cette maladie ne se descouvre pas si aisément, si elle n'est du tout extreme et irremediable, d'autant que la raison va tousjours, et torte, et boiteuse, et deshanchée, et avec le mensonge comme avec la verité. Par ainsin il est malaisé de descouvrir son mesconte [0246] et desreglement. J'appelle tousjours raison cette apparence de discours que chacun forge en soy: cette raison, de la condition de laquelle il y en peut avoir cent contraires autour d'un mesme subject, c'est un instrument de plomb et de cire, alongeable, ployable et accommodable à tous biais et à toutes mesures; il ne reste que la suffisance de le sçavoir contourner. Quelque bon dessein qu'ait un juge, s'il ne s'escoute de prez, à quoy peu de gens s'amusent, l'inclination à l'amitié, à la parenté, à la beauté et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes, mais cet instint fortuite qui nous faict favoriser une chose plus qu'une autre, et qui nous donne, sans le congé de la raison, le chois en deux pareils subjects, ou quelque umbrage de pareille vanité, peuvent insinuer insensiblement en son jugement la recommandation ou deffaveur d'une cause et donner pente à la balance. Moy qui m'espie de plus prez, qui ay les yeux incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n'ay pas fort à-faire ailleurs,

quis sub Arcto
Rex gelidae metuatur orae,
Quid Tyridatem terreat, unice
Securus,

à peine oseroy-je dire la vanité et la foiblesse que je trouve chez moy. J'ay le pied si instable et si mal assis, je le trouve si aysé à croler et si prest au branle, et ma veue si desreglée, que à jun je me sens autre qu'apres le repas; si ma santé me rid et la clarté d'un beau jour, me voylà honneste homme; si j'ay un cor qui me presse l'orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Un mesme pas de cheval me semble tantost

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rude, tantost aysé, et mesme chemin à cette heure plus court, une autre-fois plus long, et une mesme forme ores plus, ores moins agreable. Maintenant je suis à tout faire, maintenant à rien faire; ce qui m'est plaisir à cette [0246v] heure, me sera quelque fois peine. Il se faict mille agitations indiscretes et casuelles chez moy. Ou l'humeur melancholique me tient, ou la cholerique; et de son authorité privée, à cet' heure le chagrin predomine en moy, à cet' heure l'alegresse. Quand je prens des livres, j'auray apperceu en tel passage des graces excellentes et qui auront feru mon ame; qu'un'autre fois j'y retombe, j'ay beau le tourner et virer, j'ay beau le plier et le manier, c'est une masse inconnue et informe pour moy. En mes escris mesmes je ne retrouve pas tousjours l'air de ma premiere imagination: je ne sçay ce que j'ay voulu dire, et m'eschaude souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valloit mieux. Je ne fay qu'aller et venir: mon jugement ne tire pas tousjours en avant; il flotte, il vague,

velut minuta magno
Deprensa navis in mari vesaniente vento.

Maintes-fois (comme il m'advient de faire volontiers) ayant pris pour exercice et pour esbat à maintenir une contraire opinion à la mienne, mon esprit, s'applicant et tournant de ce costé là, m'y attache si bien que je ne trouve plus la raison de mon premier advis, et m'en despars. Je m'entraine quasi où je penche, comment que ce soit, et m'emporte de mon pois. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s'il se regardoit comme moy. Les prescheurs sçavent que l'emotion qui leur vient en parlant, les anime vers la creance, et qu'en cholere nous nous adonnons plus à la deffense de nostre proposition, l'imprimons en nous et l'embrassons avec plus de vehemence et d'approbation que nous ne faisons estant en nostre sens froid et reposé. Vous recitez simplement une cause à l'advocat, il vous y respond chancellant et doubteux: vous sentez qu'il luy est indifferent de prendre à soustenir l'un ou l'autre party; l'avez vous bien payé pour y mordre et pour s'en formaliser, commence [0247] il d'en estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté? sa raison et sa science s'y eschauffent quant et quant; voilà une apparente et indubitable verité qui se presente à son entendement; il y descouvre une toute nouvelle lumiere, et le croit à bon escient, et se le persuade ainsi. Voire, je ne sçay si l'ardeur qui naist

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du despit et de l'obstination à l'encontre de l'impression et violence du magistrat et du danger, ou l'interest de la reputation n'ont envoyé tel homme soustenir jusques au feu l'opinion pour laquelle, entre ses amys, et en liberté, il n'eust pas voulu s'eschauder le bout du doigt. Les secousses et esbranlemens que nostre ame reçoit par les passions corporelles, peuvent beaucoup en elle, mais encore plus les siennes propres, ausquelles elle est si fort en prinse qu'il est à l'advanture soustenable qu'elle n'a aucune autre alleure et mouvement que du souffle de ses vents, et que, sans leur agitation, elle resteroit sans action, comme un navire en pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours. Et qui maintiendroit cela suivant le parti des Peripateticiens ne nous feroit pas beaucoup de tort, puis qu'il est connu que la pluspart des plus belles actions de l'ame procedent et ont besoin de cette impulsion des passions. La vaillance, disent-ils, ne se peut parfaire sans l'assistance de la cholere. Semper Ajax fortis, fortissimus tamen in furore. Ny ne court on sus aux meschants et aux ennemis assez vigoureusement, si on n'est courroucé; et veulent que l'advocat inspire le courrous aux juges pour en tirer justice. Les cupiditez emeurent Themistocles, emeurent Demosthenes, et ont poussé les philosophes aux travaux, veillées et peregrinations; nous meinent à l'honneur, à la doctrine, à la santé, fins utiles. Et cette lascheté d'ame à souffrir l'ennuy et la fascherie sert à nourrir en la consciance la penitence et la repantance, et à sentir les fleaux de Dieu pour nostre chastiment et les fleaux de la correction politique. La compassion sert d'aiguillon à la clemence, et la prudence de nous conserver et gouverner est esveillée par nostre crainte; et combien de belles actions par l'ambition? combien par la presomption? Aucune eminente et gaillarde vertu en fin n'est sans quelque agitation desreglée. Seroit-ce pas l'une des raisons qui auroit meu les Epicuriens à descharger Dieu de tout soin et sollicitude de nos affaires, d'autant que les effects mesmes de sa bonté ne se pouvoient exercer envers nous sans esbranler son repos par le moyen des passions, qui sont comme des piqueures et sollicitations acheminant l'ame aux actions vertueuses? Ou bien ont ils creu autrement et les ont prinses comme tempestes qui desbauchent honteusement l'ame de sa tranquilité? Ut maris tranquillitas intelligitur, nulla ne minima quidem aura fluctus commovente: sic

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animi quietus et placatus status cernitur, quum perturbatio nulla est qua moveri queat. [0247v] Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté d'imaginations nous presente la diversité de nos passions ! Quelle asseurance pouvons nous donq prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n'allant jamais qu'un pas forcé et emprunté? Si nostre jugement est en main à la maladie mesmes et à la perturbation; si c'est de la folie et de la temerité qu'il est tenu de recevoir l'impression des choses, quelle seurté pouvons nous attendre de luy? N'y a il point de la hardiesse à la philosophie d'estimer des hommes qu'ils produisent leurs plus grands effects et plus approchans de la divinité, quand ils sont hors d'eux et furieux et insensez? Nous nous amendons par la privation de nostre raison et son assoupissement. Les deux voies naturelles pour entrer au cabinet des Dieux et y preveoir le cours des destinées sont la fureur et le sommeil. Cecy est plaisant à considérer: par la dislocation que les passions apportent à nostre raison, nous devenons vertueux; par son extirpation que la fureur ou l'image de la mort apporte, nous devenons prophetes et divins. Jamais plus volontiers je ne l'en creus. C'est un pur enthousiasme que la saincte verité a inspiré en l'esprit philosophique, qui luy arrache, contre sa proposition, que l'estat tranquille de nostre ame, l'estat rassis, l'estat plus sain que la philosophie luy puisse acquerir n'est pas son meilleur estat. Nostre veillée est plus endormie que le dormir; nostre sagesse, moins sage que la folie. Noz songes vallent mieux que noz discours. La pire place que nous puissions prendre, c'est en nous. Mais pense elle pas que nous ayons l'advisement de remarquer que la voix qui faict l'esprit, quand il est despris de l'homme, si clair-voyant, si grand, si parfaict et, pendant qu'il est en l'homme, si terrestre, ignorant et tenebreux, c'est une voix partant de l'esprit qui est partie de l'homme terrestre, ignorant et tenebreux, et à cette cause voix infiable et incroyable? Je n'ay point grande experience de ces agitations vehementes (estant d'une complexion molle et poisante) desquelles la pluspart surprennent subitement nostre ame, sans luy donner loisir de se connoistre. Mais cette passion qu'on dict estre produite par l'oisiveté au coeur des jeunes hommes, quoy qu'elle s'achemine avec loisir et d'un progrès mesuré, elle represente bien evidemment, à ceux qui ont essayé de s'opposer à son effort, la force de cette conversion et alteration que nostre

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jugement souffre. J'ay autrefois entrepris de me tenir bandé pour la soustenir et rabatre (car il s'en faut tant que je sois de ceux qui convient les vices, que je ne les suis pas seulement, s'ils ne m'entrainent), je la sentois naistre, croistre, et s'augmenter en despit de ma resistance, et en fin, tout voyant et vivant, me saisir et posseder de façon que, comme d'une yvresse, l'image des choses me commençoit à paroistre autre que de coustume; je voyois evidemment grossir et croistre les avantages du subjet que j'allois désirant, et agrandir et enfler par le vent de mon imagination; les difficultez de mon entreprinse s'aiser et se planir, mon discours et ma conscience se tirer arriere; mais, ce feu estant evaporé, tout à un instant, comme de la clarté d'un [0248] esclair, mon ame reprendre une autre sorte de veue, autre estat et autre jugement; les difficultez de la retraite me sembler grandes et invincibles, et les mesmes choses de bien autre goust et visage que la chaleur du desir ne me les avoit presentées. Lequel plus veritablement, Pyrrho n'en sçait rien. Nous ne sommes jamais sans maladie. Les fièvres ont leur chaud et leur froid; des effects d'une passion ardente nous retombons aux effects d'une passion frilleuse. Autant que je m'estois jetté en avant, je me relance d'autant en arriere:

Qualis ubi alterno procurrens gurgite pontus
Nunc ruit ad terras, scopulisque superjacit undam,
Spumeus, extremamque sinu perfundit arenam;
Nunc rapidus retro atque aestu revoluta resorbens
Saxa fugit, littusque vado labente relinquit.

Or de la cognoissance de cette mienne volubilité j'ay par accident engendré en moy quelque constance d'opinions, et n'ay guiere alteré les miennes premieres et naturelles. Car, quelque apparence qu'il y ayt en la nouvelleté, je ne change pas aisément, de peur que j'ay de perdre au change. Et, puis que je ne suis pas capable de choisir, je pren le chois d'autruy et me tien en l'assiette où Dieu m'a mis. Autrement, je ne me sçauroy garder de rouler sans cesse. Ainsi me suis-je, par la grace de Dieu, conservé entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes creances de nostre religion, au travers de tant de sectes et de divisions que nostre siecle a produittes. Les escrits des anciens, je dis les bons escrits, pleins et solides, me tentent et remuent quasi où ils veulent; celuy que

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j'oy me semble tousjours le plus roide; je les trouve avoir raison chacun à son tour, quoy qu'ils se contrarient. Cette aisance que les bons esprits ont de rendre ce qu'ils veulent vray-semblable, et qu'il n'est rien si estrange à quoy ils n'entreprennent de donner assez de [0248v] couleur pour tromper une simplicité pareille à la mienne, cela montre evidemment la foiblesse de leur preuve. Le ciel et les estoilles ont branlé trois mille ans; tout le monde l'avoit ainsi creu, jusques à ce que Cleanthes le Samien ou, selon Theophraste, Nicetas Siracusien s'avisa de maintenir que c'estoit la terre qui se mouvoit par le cercle oblique du Zodiaque tournant à l'entour de son aixieu; et, de nostre temps, Copernicus a si bien fondé cette doctrine qu'il s'en sert tres-regléement à toutes les consequences Astronomiques. Que prendrons nous de là, sinon qu'il ne nous doit chaloir le quel ce soit des deux? Et qui sçait qu'une tierce opinion, d'icy à mille ans, ne renverse les deux precedentes?

Sic volvenda aetas commutat tempora rerum:
Quod fuit in pretio, fit nullo denique honore;
Porro aliud succedit, et è contemptibus exit,
Inque dies magis appetitur, florétque repertum
Laudibus, et miro est mortales inter honore.

Ainsi, quand il se presente à nous quelque doctrine nouvelle, nous avons grande occasion de nous en deffier, et de considerer qu'avant qu'elle fut produite sa contraire estoit en vogue; et, comme elle a esté renversée par cette-cy, il pourra naistre à l'advenir une tierce invention qui choquera de mesme la seconde. Avant que les principes qu'Aristote a introduicts, fussent en credit, d'autres principes contentoient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-cy, quel privilege particulier, que le cours de nostre invention s'arreste à eux, et qu'à eux appartient pour tout le temps advenir la possession de nostre creance? ils ne sont non plus exempts du boute-hors qu'estoient leurs devanciers. Quand on me presse d'un nouvel argument, c'est à moy à estimer que, ce à quoy je ne puis satis-faire, un autre y satisfera: car de croire toutes les apparences desquelles nous ne pouvons nous deffaire, c'est une grande simplesse. Il en adviendroit [0249] par là que tout le vulgaire, et nous sommes tous du vulgaire, auroit sa

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creance contournable comme une girouette: car leur ame, estant molle et sans resistance, seroit forcée de recevoir sans cesse autres impressions, la derniere effaçant tousjours la trace de la precedente. Celuy qui se trouve foible, il doit respondre, suyvant la pratique, qu'il en parlera à son conseil, ou s'en raporter aux plus sages, desquels il a receu son apprentissage. Combien y a-il que la medecine est au monde? On dit qu'un nouveau venu, qu'on nomme Paracelse, change et renverse tout l'ordre des regles anciennes, et maintient que jusques à cette heure elle n'a servy qu'à faire mourir les hommes. Je croy qu'il verifiera ayséement cela; mais de mettre ma vie à la preuve de sa nouvelle experience, je trouve que ce ne seroit pas grand sagesse. Il ne faut pas croire à chacun, dict le precepte, par ce que chacun peut dire toutes choses. Un homme de cette profession de nouvelletez et de reformations physiques me disoit, il n'y a pas long temps, que tous les anciens s'estoient evidemment mescontez en la nature et mouvemens des vents, ce qu'il me feroit tres-evidemment toucher à la main, si je voulois l'entendre. Apres que j'eus eu un peu de patience à ouyr ses arguments, qui avoient tout plein de verisimilitude: Comment donc, luy fis-je, ceux qui navigeoint soubs les loix de Theophraste, alloient ils en occident, quand ils tiroient en levant? alloient-ils à costé, ou à reculons?--C'est la fortune, me respondit-il: tant y a qu'ils se mescontoient. Je luy repliquay lors que j'aymois mieux suyvre les effects que la raison. Or ce sont choses qui se choquent souvent; et m'a l'on dit qu'en la Geometrie (qui pense avoir gaigné le haut point de certitude parmy les sciences) il se trouve des demonstrations inevitables subvertissans la verité de l'experience: comme Jacques Peletier me disoit chez moy qu'il avoit trouvé deux lignes s'acheminans l'une vers l'autre pour se joindre, qu'il verifioit toutefois [0249v] ne pouvoir jamais, jusques à l'infinité, arriver à se toucher; et les Pyrrhoniens ne se servent de leurs argumens et de leur raison que pour ruiner l'apparence de l'experience; et est merveille jusques où la soupplesse de nostre raison les a suivis à ce dessein de combattre l'evidence des effects: car ils verifient que nous ne nous mouvons pas, que nous ne parlons pas, qu'il n'y a point de poisant ou de chaut, avecques une pareille force d'argumentations que nous verifions les choses plus vray-semblables. Ptolemeus, qui a esté un grand personnage, avoit estably les bornes de nostre monde; tous les philosophes anciens ont pensé en tenir la mesure, sauf quelques Isles escartées qui pouvoient eschapper à leur cognoissance: c'eust esté Pyrrhoniser, il y a mille ans, que de mettre en doute la science

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de la Cosmographie, et les opinions qui en estoient receues d'un chacun; c'estoit heresie d'avouer des Antipodes: voilà de nostre siecle une grandeur infinie de terre ferme, non pas une isle ou une contrée particuliere, mais une partie esgale à peu pres en grandeur à celle que nous cognoissions, qui vient d'estre descouverte. Les Geographes de ce temps ne faillent pas d'asseurer que meshuy tout est trouvé et que tout est veu,

Nam quod adest praesto, placet, et pollere videtur.

Sçavoir mon, si Ptolomée s'y est trompé autrefois sur les fondemens de sa raison, si ce ne seroit pas sottise de me fier maintenant à ce que ceux cy en disent; et s'il n'est pas plus vray semblable que ce grand corps que nous appellons le monde, est chose bien autre que nous ne jugeons. Platon tient qu'il change de visage à tout sens; que le ciel, les estoilles et le soleil renversent par fois le mouvement que nous y voyons, changeant l'Orient en Occident. Les prestres Aegyptiens dirent à Herodote que depuis leur premier Roy, dequoy il y avoit onze mille tant d'ans (et de tous leurs Roys ils luy feirent veoir les effigies en statues tirées apres le vif) le Soleil avoit changé quatre fois de route; que la mer et la terre se changent alternativement l'un en l'autre; que la naissance du monde est indéterminée; Aristote, Cicero, de mesmes; et quelqu'un d'entre nous, qu'il est, de toute eternité, mortel et renaissant à plusieurs vicissitudes, appellant à tesmoins Salomon et Esaïe, pour eviter ces oppositions que Dieu a esté quelquefois createur sans creature, qu'il a esté oisif, qu'il s'est desdict de son oisiveté, mettant la main à cet ouvrage, et qu'il est par consequent subjet à mutation. En la plus fameuse des Grecques escoles, le monde est tenu un Dieu faict par un autre Dieu plus grand, et est composé d'un corps et d'une ame qui loge en son centre, s'espandant par nombres de musique à sa circonferance, divin, tres-heureux, tres-grand, tres-sage, eternel. En luy sont d'autres Dieux, la terre, la mer, les astres, qui s'entretiennent d'une harmonieuse et perpetuelle agitation et danse divine, tantost se rencontrans, tantost s'esloignans, se cachans, se montrans, changeans de rang, ores davant et ores derriere. Heraclitus establissoit le monde estre composé par feu et, par l'ordre des destinées, se devoir enflammer et resoudre en feu quelque jour, et quelque jour encore renaistre. Et des hommes dict Apuleie: Sigillatim mortales, cunctim perpetui. Alexandre escrivit à sa mere la narration d'un prestre Aegyptien tirée de

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leurs monumens, tesmoignant l'ancienneté de cette nation infinie et comprenant la naissance et progrez des autres païs au vray. Cicero et Diodorus disent de leur temps que les Chaldées tenoient regitre de quatre cens mille tant d'ans; Aristote, Pline et autres, que Zoroastre vivoit six mille ans avant l'aage de Platon. Platon dict que ceux de la ville de Saïs ont des memoires par escrit de huit mille ans, et que la ville d'Athenes fut bastie mille ans avant la-dicte ville de Saïs; Epicurus, qu'en mesme temps que les choses sont icy comme nous les voyons, elles sont toutes pareilles, et en mesme façon, en plusieurs autres mondes. Ce qu'il eust dit plus assuréement, s'il eust veu les similitudes et convenances de ce nouveau monde des Indes occidentales avec le nostre, presant et passé, en si [0250] estranges exemples. En verité, considerant ce qui est venu à nostre science du cours de cette police terrestre, je me suis souvent esmerveillé de voir, en une tres grande distance de lieux et de temps, les rencontres d'un grand nombre d'opinions populaires monstrueuses et des meurs et creances sauvages, et qui, par aucun biais, ne semblent tenir à nostre naturel discours. C'est un grand ouvrier de miracles que l'esprit humain; mais cette relation a je ne sçay quoy encore de plus heteroclite; elle se trouve aussi en noms, en accidens et en mille autres choses. Car on y trouve des nations n'ayans, que nous sachons, ouy nouvelles de nous, où la circoncision estoit en credit; où il y avoit des estats et grandes polices maintenues par des femmes, sans hommes; où nos jeusnes et nostre caresme estoit representé, y adjoustant l'abstinence des femmes; où nos croix estoient en diverses façons en credit: icy on en honoroit les sepultures; on les appliquoit là, et nomméement celle de Saint André, à se deffendre des visions nocturnes et à les mettre sur les couches des enfans contre les enchantements; ailleurs ils en rencontrerent une de bois, de grande hauteur, adorée pour Dieu de la pluye, et celle là bien fort avant dans la terre ferme; on y trouva une bien expresse image de nos penitentiers; l'usage des mitres, le coelibat des prestres, l'art de diviner par les entrailles des animaux sacrifiez; l'abstinence de toute sorte de chair et poisson à leur vivre, la façon aux prestres d'user en officiant de langue particuliere et non vulgaire; et cette fantasie, que le premier dieu fut chassé par un second, son frere puisné; qu'ils furent creés avec toutes commoditez, lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur peché, changé leur territoire et empiré leur condition naturelle; qu'autresfois ils ont esté submergez par l'innondation des eaux celestes; qu'il ne s'en sçauva que peu de familles, qui se jetterent dans les hauts creux des montaignes, lesquels creux ils boucherent, si que l'eau n'y entre poinct, ayant enfermé là dedans plusieurs

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sortes d'animaux; que, quand ils sentirent la pluye cesser, ils mirent hors des chiens, lesquels estans revenus nets et mouillez, ils jugerent l'eau n'estre encore guiere abaissée; depuis, en ayant fait sortir d'autres et les voyans revenir bourbeux, ils sortirent repeupler le monde, qu'ils trouverent plain seulement de serpens. On rencontra en quelque endroit la persuasion du jour du jugement, si qu'ils s'offençoient merveilleusement contre les Espaignols, qui espendoient les os des trespassez en fouillant les richesses des sepultures, disant que ces os escartez ne se [0250v] pourroient facilement rejoindre; la trafique par eschange, et non autre, foires et marchez pour cet effect; des neins et personnes difformes pour l'ornement des tables des princes; l'usage de la fauconnerie selon la nature de leurs oiseaux; subsides tyranniques; delicatesses de jardinages; dances, sauts bateleresques; musique d'instrumens; armoiries; jeux de paume, jeu de dez et de sort auquel ils s'eschauffent souvent jusques à s'y jouer eux mesmes et leur liberté; medecine non autre que de charmes; la forme d'escrire par figures; creance d'un seul premier homme, pere de tous les peuples; adoration d'un dieu qui vesquit autrefois homme en parfaite virginité, jeusne et poenitence, preschant la loy de nature et des cerimonies de la religion, et qui disparut du monde sans mort naturelle; l'opinion de geants; l'usage de s'enyvrer de leurs breuvages et de boire d'autant; ornemens religieux peints d'ossements et testes de morts, surplys, eau-beniste, aspergez; femmes et serviteurs qui se presentent à l'envy à se brusler et enterrer, avec le mary ou maistre trespassé; loy que les aisnez succedent à tout le bien, et n'est reservé aucune part au puisné, que d'obeissance; coustume, à la promotion de certain office de grande authorité, que celuy qui est promeu prend un nouveau nom et quitte le sien; de verser de la chaux sur le genou de l'enfant freschement nay, en luy disant: Tu es venu de poudre et retourneras en poudre; l'art des augures. Ces vains ombrages de nostre religion qui se voyent en aucuns exemples, en tesmoignent la dignité et la divinité. Non seulement elle s'est aucunement insinuée en toutes les nations infideles de deça par quelque imitation, mais à ces barbares aussi comme par une commune et supernaturelle inspiration. Car on y trouva aussi la creance du purgatoire, mais d'une forme nouvelle: ce que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et imaginent les ames et purgées et punies par la rigueur d'une extreme froidure. Et m'advertit cet exemple d'une autre plaisante diversité: [0251] car, comme il s'y trouva des peuples qui aymoyent à deffubler le bout de leur membre et en retranchoient la peau à la Mahumetane et à la Juifve, il s'y en trouva d'autres qui faisoient si grande conscience de le deffubler qu'à tout des petits cordons ils portoient leur peau bien soigneusement estirée et attachée au dessus, de peur que ce bout ne vit l'air.

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Et de cette diversité aussi, que, comme nous honorons les Roys et les festes en nous parant des plus honnestes vestements que nous ayons: en aucunes regions, pour montrer toute disparité et submission à leur Roy, les subjects se presentoyent à luy en leurs plus viles habillements, et entrant au palais prennent quelque vieille robe deschirée sur la leur bonne, à ce que tout le lustre et l'ornement soit au maistre. Mais suyvons. Si nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, aussi les creances, les jugemens et opinions des hommes; si elles ont leur revolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les chous; si le ciel les agite et les roule à sa poste, quelle magistrale authorité et permanante leur allons nous attribuant? Si par experience nous touchons à la main que la forme de nostre estre despend de l'air, du climat et du terroir où nous naissons, non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez de l'ame, et plaga coeli non solum ad robur corporum, sed etiam animorum facit, dict Vegece; et que la Deesse fondatrice de la ville d'Athenes choisit à la situer une température de pays qui fist les hommes prudents, comme les prestres d'Aegipte aprindrent à Solon, Athenis tenue coelum, ex quo etiam acutiores putantur Attici; crassum Thebis, itaque pingues Thebani et valentes; en maniere que, ainsi que les fruicts naissent divers et les animaux, les hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, justes, temperans et dociles: ici subjects au vin, ailleurs au larecin ou à la paillardise; icy enclins à superstition, ailleurs à la mescreance; icy à la liberté, icy à la servitude; capables d'une science ou d'un art, grossiers ou ingenieux, obeïssans ou rebelles, bons ou mauvais, selon que porte l'inclination du lieu où ils sont assis, et prennent nouvelle complexion si on les change de place, comme les arbres: qui fut la raison pour laquelle Cyrus ne voulut accorder aux Perses de abandonner leur païs aspre [0251v] et bossu pour se transporter en un autre doux et plain, disant que les terres grasses et molles font les hommes mols, et les fertiles les esprits infertiles; si nous voyons tantost fleurir un art, une opinion, tantost une autre, par quelque influance celeste; tel siecle produire telles natures et incliner l'humain genre à tel ou tel ply; les espris des hommes tantost gaillars, tantost maigres, comme nos chams; que deviennent toutes ces belles prerogatifves dequoy nous nous allons flatant? Puis qu'un homme sage se peut mesconter, et cent hommes,

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et plusieurs nations, voire et l'humaine nature selon nous se mesconte plusieurs siecles en cecy ou en cela, quelle seureté avons nous que par fois elle cesse de se mesconter, et qu'en ce siecle elle ne soit en mesconte? Il me semble, entre autres tesmoignages de nostre imbecillité, que celui-cy ne merite pas d'estre oublié, que par desir mesmes, l'homme ne sçache trouver ce qu'il luy faut; que, non par jouyssance, mais par imagination et par souhait, nous ne puissions estre d'accord de ce dequoy nous avons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée tailler et coudre à son plaisir, elle ne pourra pas seulement desirer ce qui luy est propre, et se satisfaire:

quid enim ratione timemus
Aut cupimus? quid tam dextro pede concipis, ut te
Conatus non poeniteat votique peracti?

C'est pourquoy Socrates ne requeroit les dieux sinon de luy donner ce qu'ils sçavoient luy estre salutaire. Et la priere des Lacedemoniens, publique et privée, portoit simplement les choses bonnes et belles leur estre octroyées: remettant à la discretion divine le triage et choix d'icelles:

Conjugium petimus partumque uxoris; at illi
Notum qui pueri qualisque futura sit uxor.

Et le Chrestien supplie Dieu que sa volonté soit faite, pour ne tomber en l'inconvenient que les poetes feignent du Roy Midas. Il requist les dieux que tout ce qu'il toucheroit se convertit en or. Sa priere fut exaucée: son vin fut or, son pain or, et la plume de sa couche, et d'or sa chemise et son vestement; de façon qu'il se trouva accablé soubs la jouissance de son desir et estrené d'une commodité [0252] insuportable. Il luy desprier ses prieres,

Attonitus novitate mali, divesque miserque,
Effugere optat opes, et quae modo voverat, odit.

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Disons de moy-mesme. Je demandois à la fortune, autant qu'autre chose, l'ordre Sainct Michel, estant jeune: car c'estoit lors l'extreme marque d'honneur de la noblesse Françoise et tres-rare. Elle me l'a plaisamment accordé. Au lieu de me monter et hausser de ma place pour y avaindre, elle m'a bien plus gratieusement traité, elle l'a ravallé et rabaissé jusques à mes espaules et au dessoubs. Cleobis et Biton, Trophonius et Agamedes, ayans requis, ceux là leur Deesse, ceux cy leur Dieu, d'une recompense digne de leur pieté, eurent la mort pour present, tant les opinions celestes sur ce qu'il nous faut, sont diverses aux nostres. Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme, quelquefois à nostre dommage: car tout ce qui nous est plaisant, ne nous est pas tousjours salutaire. Si, au lieu de la guerison, il nous envoye la mort ou l'empirement de nos maux, Virga tua et baculus tuus ipsa me consolata sunt, il le fait par les raisons de sa providence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est deu que nous ne pouvons faire; et le devons prendre en bonne part, comme d'une main tres-sage et tres-amie:

si consilium vis
Permittes ipsis expendere numinibus, quid
Conveniat nobis, rebusque sit utile nostris:
Charior est illis homo quam sibi.

Car de les requerir des honneurs, des charges, c'est les requerir qu'ils vous jettent à une bataille ou au jeu de dez, ou telle autre chose de laquelle l'issue vous est incognue et le fruict doubteux. Il n'est point de combat si violent entre les philosophes, et si aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souverain bien de l'homme, duquel, par le calcul de Varro, nasquirent 288 sectes. Qui autem de summo bono dissentit, de tota philosophiae ratione dissentit.

Tres mihi convivae propre dissentire videntur,
Poscentes vario multum diversa palato:
Quid dem? quid non dem? Renuis tu quod jubet alter; [0252v]
Quod petis, id sanè est invisum acidumque duobus.

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Nature devroit ainsi respondre à leurs contestations et à leurs debats. Les uns disent nostre bien estre loger en la vertu, d'autres en la volupté, d'autres au consentir à nature; qui, en la science; qui, à n'avoir point de douleur; qui, à ne se laisser emporter aux apparences (et à cette fantasie semble retirer cet' autre, de l'antien Pythagoras,

Nil admirari prope res est una, Numaci,
Solaque quae possit facere et servare beatum,

qui est la fin de la secte Pyrrhonienne); Aristote attribue à magnanimité rien n'admirer. Et disoit Archesilas les soustenemens et l'estat droit et inflexible du jugement estre les biens, mais les consentements et applications estre les vices et les maux. Il est vray qu'en ce qu'il l'establissoit par axiome certain, il se départoit du Pyrronisme. Les Pyrrhoniens, quand ils disent que le souverain bien c'est l'Ataraxie, qui est l'immobilité du jugement, ils ne l'entendent pas dire d'une façon affirmative; mais le mesme bransle de leur ame qui leur faict fuir les precipices et se mettre à couvert du serein, celuy là mesme leur presente cette fantasie et leur en faict refuser une autre. Combien je desire que, pendant que je vis, ou quelque autre, ou Justus Lipsius, le plus sçavant homme qui nous reste, d'un esprit tres-poly et judicieux, vrayement germain à mon Turnebus, eust et la volonté, et la santé, et assez de repos pour ramasser en un registre, selon leurs divisions et leurs classes, sincerement et curieusement, autant que nous y pouvons voir, les opinions de l'ancienne philosophie sur le subject de nostre estre et de noz meurs, leurs controverses, le credit et suitte des pars, l'application de la vie des autheurs et sectateurs à leurs preceptes és accidens memorables et exemplaires. Le bel ouvrage et utile que ce seroit' Au demeurant, si c'est de nous que nous tirons le reglement de nos meurs, à quelle confusion nous rejettons nous ! Car ce que nostre raison nous y conseille [0253] de plus vray-semblable, c'est generalement à chacun d'obeir aux loix de son pays, comme est l'advis de Socrates inspiré, dict-il, d'un conseil divin. Et par là que veut elle dire, sinon que nostre devoir n'a autre regle que fortuite? La verité doit avoir un

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visage pareil et universel. La droiture et la justice, si l'homme en connoissoit qui eust corps et veritable essence, il ne l'atacheroit pas à la condition des coustumes de cette contrée ou de celle là; ce ne seroit pas de la fantasie des Perses ou des Indes que la vertu prendroit sa forme. Il n'est rien subject à plus continuelle agitation que les loix. Dépuis que je suis nay, j'ai veu trois et quatre fois rechanger celle des Anglois, noz voisins, non seulement en subject politique, qui est celuy qu'on veut dispenser de constance, mais au plus important subject qui puisse estre, à sçavoir de la religion. Dequoy j'ay honte et despit, d'autant plus que c'est une nation à laquelle ceux de mon quartier ont eu autrefois une si privée accointance qu'il reste encore en ma maison aucunes traces de nostre ancien cousinage. Et chez nous icy, j'ay veu telle chose qui nous estoit capitale, devenir legitime; et nous, qui en tenons d'autres, sommes à mesmes, selon l'incertitude de la fortune guerrière, d'estre un jour criminels de laese majesté humaine et divine, nostre justice tombant à la merci de l'injustice, et, en l'espace de peu d'années de possession, prenant une essence contraire. Comment pouvoit ce Dieu ancien plus clairement accuser en l'humaine cognoissance l'ignorance de l'estre divin, et apprendre aux hommes que la religion n'estoit qu'une piece de leur invention, propre à lier leur societé, qu'en declarant, comme il fit, à ceux qui en recherchoient l'instruction de son trepied, que le vrai culte à chacun estoit celuy qu'il trouvoit observé par l'usage du lieu où il estoit? O Dieu ! quelle obligation n'avons nous à la benignité de nostre souverain createur pour avoir desniaisé nostre creance de ces vagabondes et arbitraires devotions et l'avoir logée sur l'eternelle base de sa saincte parolle' Que nous dira donc en cette necessité la philosophie? Que nous suyvons les loix de nostre pays? c'est à dire cette mer flotante des opinions d'un peuple ou d'un Prince, qui me peindront la justice d'autant de couleurs et la reformeront en autant de visages qu'il y aura en eux de changemens de passion? Je ne puis pas avoir le jugement si flexible. Quelle bonté est-ce que je voyois hyer en credit, et demain plus, et que le trajet d'une riviere faict crime? Quelle verité que ces montaignes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au delà? Mais ils sont plaisans quand, pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain genre par

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la condition de leur propre essence. Et, de celles là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui [0253v] plus, qui moins: signe que c'est une marque aussi douteuse que le reste. Or, ils sont si defortunez (car comment puis je autrement nommer cela que deffortune, que d'un nombre de loix si infiny il ne s'en rencontre au moins une que la fortune et temerité du sort ait permis estre universellement receue par le consentement de toutes les nations?) ils sont, dis-je, si miserables que de ces trois ou quatre loix choisies il n'en y a une seule qui ne soit contredite et desadvoee, non par une nation, mais par plusieurs. Or c'est la seule enseigne vraysemblable, par laquelle ils puissent argumenter aucunes loix naturelles, que l'université de l'approbation. Car ce que nature nous auroit veritablement ordonné, nous l'ensuivrions sans doubte d'un commun consentement. Et non seulement toute nation, mais tout homme particulier, ressentiroit la force et la violence que luy feroit celuy qui le voudroit pousser au contraire de cette loy. Qu'ils m'en montrent, pour voir, une de cette condition. Protagoras et Ariston ne donnoyent autre essence à la justice des loix que l'authorité et opinion du legislateur; et que, cela mis à part, le bon et l'honneste perdoyent leurs qualitez et demeuroyent des noms vains de choses indifferentes. Thrasimacus en Platon estime qu'il n'y a point d'autre droit que la commodité du superieur. Il n'est chose en quoy le monde soit si divers qu'en coustumes et loix. Telle chose est icy abominable, qui apporte recommandation ailleurs, comme en Lacedemone la subtilité de desrober. Les mariages entre les proches sont capitalement defendus entre nous, ils sont ailleurs en honneur,

gentes esse feruntur
In quibus et nato genitrix, et nata parenti
Jungitur, et pietas geminato crescit amore.

Le meurtre des enfans, meurtre des peres, communication de femmes, trafique de voleries, licence à toutes sortes de [0254] voluptez, il n'est rien en somme si extreme qui ne se trouve receu par l'usage de quelque nation. Il est croyable qu'il y a des loix naturelles, comme il se voit és autres creatures; mais en nous elles sont perdues, cette belle raison humaine s'ingerant par tout de maistriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses selon sa vanité et inconstance. Nihil itaque amplius nostrum est: quod nostrum dico, artis est.

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Les subjects ont divers lustres et diverses considerations: c'est de là que s'engendre principalement la diversité d'opinions. Une nation regarde un subject par un visage, et s'arreste à celuy là; l'autre, par un autre. Il n'est rien si horrible à imaginer que de manger son pere. Les peuples qui avoyent anciennement cette coustume, la prenoyent toutesfois pour tesmoignage de pieté et de bonne affection, cerchant par là à donner à leurs progeniteurs la plus digne et honorable sepulture, logeant en eux mesmes et comme en leurs moelles les corps de leurs peres et leurs reliques, les vivifiant aucunement et regenerant par la transmutation en leur chair vive au moyen de la digestion et du nourrissement. Il est aysé à considerer quelle cruauté et abomination c'eust esté, à des hommes abreuvez et imbus de cette superstition, de jetter la despouille des parens à la corruption de la terre et nourriture des bestes et des vers. Licurgus considera au larrecin la vivacité, diligence, hardiesse et adresse qu'il y a à surprendre quelque chose de son voisin, et l'utilité qui revient au public, que chacun en regarde plus curieusement à la conservation de ce qui est sien; et estima que de cette double institution, à assaillir et à defandre, il s'en tiroit du fruit à la discipline militaire (qui estoit la principale science et vertu à quoy il vouloit duire cette nation) de plus grande consideration que n'estoit le desordre et l'injustice de se prevaloir de la chose d'autruy. Dionysius le tyran offrit à Platon une robe à la mode de Perse, longue, damasquinée et [0254v] parfumée; Platon la refusa, disant qu'estant nay homme, il ne se vestiroit pas volontiers de robe de femme; mais Aristippus l'accepta, avec cette responce que nul accoutrement ne pouvoit corrompre un chaste courage. Ses amis tançoient sa lascheté de prendre si peu à coeur que Dionisius luy eust craché au visage: Les pescheurs, dict-il, souffrent bien d'estre baignés des ondes de la mer depuis la teste jusqu'aux pieds pour attraper un goujon. Diogenes lavoit ses choulx, et le voyant passer: Si tu sçavois vivre de choulx, tu ne ferois pas la cour à un tyran. A quoy Aristippus: Si tu sçavois vivre entre les hommes, tu ne laverois pas des choulx. Voylà comment la raison fournit d'apparence à divers effects. C'est un pot à deux anses, qu'on peut saisir à gauche et à dextre:

bellum, ô terra hospita, portas;
Bello armantur equi, bellum haec armenta minantur.
Sed tamen iidem olim curru succedere sueti
Quadrupedes, et frena jugo concordia ferre;
Spes est pacis.

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On preschoit Solon de n'espandre pour la mort de son fils des larmes impuissantes et inutiles: Et c'est pour cela, dict-il, que plus justement je les espans, qu'elles sont inutiles et impuissantes. La femme de Socrates rengregeoit son deuil par telle circonstance: O qu'injustement le font mourir ces meschans juges !--Aimerois tu donc mieux que ce fut justement, luy repliqua il. Nous portons les oreilles percées; les Grecs tenoient cela pour une marque de servitude. Nous nous cachons pour jouir de nos femmes, les Indiens le font en public. Les Schythes immoloyent les estrangers en leurs temples, ailleurs les temples servent de franchise.

Inde furor vulgi, quod numina vicinorum
Odit quisque locus, cum solos credat habendos
Esse Deos quos ipse colit.

J'ay ouy parler d'un juge, lequel, où il rencontroit un aspre conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs contrarietez, mettoit au marge de son livre: Question pour l'amy; c'est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue qu'en pareille cause il pourroit favoriser celle des parties que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu'à faute d'esprit et de suffisance qu'il ne peut mettre par tout: Question pour l'amy. Les advocats et les juges de nostre temps trouvent à toutes causes assez de biais pour les accommoder où bon leur semble. A une science si infinie, dépandant de l'authorité de tant d'opinions et d'un subject si arbitraire, il ne peut estre qu'il n'en naisse une [0255] confusion extreme de jugemens. Aussi n'est-il guiere si cler procés auquel les advis ne se trouvent divers. Ce qu'une compaignie a jugé, l'autre le juge au contraire, et elle mesmes au contraire une autre fois. Dequoy nous voyons des exemples ordinaires par cette licence, qui tasche merveilleusement la cerimonieuse authorité et lustre de nostre justice, de ne s'arrester aux arrests, et courir des uns aux autres juges pour decider d'une mesme cause. Quant à la liberté des opinions philosophiques touchant le vice et la vertu, c'est chose où il n'est besoing de s'estendre, et où il se trouve plusieurs advis qui valent mieux teus que publiez aux faibles esprits. Arcesilaus disoit n'estre considerable en la paillardise, de quel costé et par où on le fut. Et obscoenas voluptates, si natura requirit, non

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genere, aut loco, aut ordine, sed forma, aetate, figura metiendas Epicurus putat.» Ne amores quidem sanctos a sapiente alienos esse arbitrantur. Quaeramus ad quam usque aetatem juvenes amandi sint. Ces deux derniers lieux Stoïques et, sur ce propos, le reproche de Dicaearchus à Platon mesme, montrent combien la plus saine philosophie souffre de licences esloignées de l'usage commun et excessives. Les loix prennent leur authorité de la possession et de l'usage; il est dangereux de les ramener à leur naissance: elles grossissent et s'ennoblissent en roulant, comme nos rivieres: suyvez les contremont jusques à leur source, ce n'est qu'un petit surion d'eau à peine reconnoissable, qui s'enorgueillit ainsin et se fortifie en vieillissant. Voyez les anciennes considerations qui ont donné le premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'horreur et de reverence: vous les trouverez si legeres et si delicates, que ces gens icy qui poisent tout et le ramenent à la raison, et qui ne reçoivent rien par authorité et à credit, il n'est pas merveille s'ils ont leurs jugemens souvent tres-esloignez des jugémens publiques. Gens qui prennent pour patron l'image premiere de nature, il n'est pas merveille si, en la pluspart de leurs opinions, ils gauchissent la voye commune. Comme, pour exemple: peu d'entre eux eussent approuvé les conditions contrainctes de nos mariages; et la plus part ont voulu les femmes communes et sans obligation. Ils refusoient nos ceremonies. Chrysippus disoit qu'un philosophe fera une douzaine [0255v] de culebutes en public, voire sans haut de chausses, pour une douzaine d'olives. A peine eust il donné advis à Clisthenes de refuser la belle Agariste, sa fille, à Hippoclides pour luy avoir veu faire l'arbre fourché sur une table. Metroclez lascha un peu indiscretement un pet en disputant, en presence de son eschole, et se tenoit en sa maison, caché de honte, jusques à ce que Crates le fut visiter; et, adjoutant à ses consolations et raisons l'exemple de sa liberté, se mettant à peter à l'envi avec luy, il luy osta ce scrupule, et de plus le retira à sa secte Stoïque, plus franche, de la secte Peripatetique, plus civile, laquelle jusques lors il avoit suivi.

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Ce que nous appellons honnesteté, de n'oser faire à descouvert ce qui nous est honneste de faire à couvert, ils l'appelloient sottise; et de faire le fin à taire et desadvouer ce que nature, coustume et nostre desir publient et proclament de nos actions, ils l'estimoient vice. Et leur sembloit que c'estoit affoler les mysteres de Venus que de les oster du retiré sacraire de son temple pour les exposer à la veue du peuple, et que tirer ses jeux hors du rideau, c'estoit les avilir (c'est une espece de poix que la honte; la recelation, reservation, circonscription, parties de l'estimation); que la volupté tres ingenieusement faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n'estre prostituée au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeux de la commune, trouvant à dire la dignité et commodité de ses cabinets accoustumez. De là disent aucuns, que d'oster les bordels publiques, c'est non seulement espandre par tout la paillardise qui estoit assignée à ce lieu là, mais encore esguillonner les hommes à ce vice par la malaisance.

Moechus es Aufidiae, qui vir, Corvine, fuisti;
Rivalis fuerat qui tuus, ille vir est.
Cur aliena placet tibi, quae tua non placet uxor?
Nunquid securus non potes arrigere?

Cette experience se diversifie en mille exemples:

Nullus in urbe fuit tota qui tangere vellet
Uxorem gratis, Caeciliane, tuam,
Dum licuit; sed nunc, positis custodibus, ingens
Turba fututorum est. Ingeniosus homo es.

On demandoit à un philosophe, qu'on surprit à mesme, ce qu'il faisoit. Il respondit tout froidement: Je plante un homme, ne rougissant non plus d'estre rencontré en cela que si on l'eust trouvé plantant des aulx. C'est, comme j'estime, d'une opinion trop tendre et respectueuse, qu'un grant et religieux auteur tient cette action si necessairement

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obligée à l'occultation et à la vergoigne, qu'en la licence des embrassements cyniques il ne se peut persuader que la besoigne en vint à sa fin, ains qu'elle s'arrestoit à representer des mouvemens lascifs seulement, pour maintenir l'impudence de la profession de leur eschole; et que, pour eslancer ce que la honte avoit contraint et retiré, il leur estoit encore apres besoin de chercher l'ombre. Il n'avoit pas veu assez avant en leur desbauche. Car Diogenes, exerçant en publiq sa masturbation, faisoit souhait en presence du peuple assistant, qu'il peut ainsi saouler son ventre en le frottant. A ceux qui luy demandoient pourquoy il ne cherchoit lieu plus commode à manger qu'en pleine rue: C'est, respondit il, que j'ay faim en pleine rue. Les femmes philosofes, qui se mesloient à leur secte, se mesloient aussi à leur personne en tout lieu, sans discretion; et Hipparchia ne fut receue en la societé de Crates qu'en condition de suyvre en toutes choses les us et coustumes de sa regle. Ces philosophes icy donnoient extreme prix à la vertu et refusoient toutes autres disciplines que la morale; si est ce qu'en toutes actions ils attribuoyent la souveraine authorité à l'election de leur sage et au dessus des loix: et n'ordonnoyent aux voluptez autre bride [0256] que la moderation et la conservation de la liberté d'autruy. Heraclitus et Protagoras, de ce que le vin semble amer au malade et gracieux au sain, l'aviron tortu dans l'eau et droit à ceux qui le voient hors de là, et de pareilles apparences contraires qui se trouvent aux subjects, argumenterent que tous subjects avoient en eux les causes de ces apparences; et qu'il y avoit au vin quelque amertume qui se rapportoit au goust du malade, l'aviron certaine qualité courbe se rapportant à celuy qui le regarde dans l'eau. Et ainsi de tout le reste. Qui est dire que tout est en toutes choses, et par consequent rien en aucune, car rien n'est où tout est. Cette opinion me ramentoit l'experience que nous avons, qu'il n'est aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit humain ne trouve aux escrits qu'il entreprend de fouiller. En la parole la plus nette, pure et parfaicte qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge a l'on fait naistre? quelle heresie n'y a trouvé des fondements assez et tesmoignages, pour entreprendre et pour se maintenir? C'est pour cela que les autheurs de telles erreurs ne se veulent jamais departir de cette preuve, du tesmoignage de l'interpretation des mots. Un personnage de dignité, me voulant approuver par authorité cette queste de la pierre philosophale où il est tout plongé, m'allegua dernierement cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels il disoit s'estre premierement fondé pour la descharge de sa conscience (car il est de profession

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ecclesiastique); et, à la verité, l'invention n'en estoit pas seulement plaisante, mais encore bien proprement accommodée à la deffence de cette belle science. Par cette voye se gaigne le credit des fables divinatrices. Il n'est prognostiqueur, s'il a cette authorité qu'on le daigne feuilleter, et rechercher [0256v] curieusement tous les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout ce qu'on voudra, comme aux Sybilles: car il y a tant de moyens d'interpretation qu'il est malaisé que, de biais ou de droit fil, un esprit ingenieux ne rencontre en tout sujet quelque air qui luy serve à son poinct. Pourtant se trouve un stile nubileux et doubteux en si frequent et ancien usage' Que l'autheur puisse gaigner cela d'attirer et enbesoigner à soy la posterité (ce que non seulement la suffisance, mais autant ou plus la faveur fortuite de la matiere peut gaigner); qu'au demeurant il se presente, par bestise ou par finesse, un peu obscurement et diversement: il ne lui chaille ! Nombre d'esprits, le belutants et secouants, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire de la sienne, qui lui feront toutes honneur. Il se verra enrichi des moyens de ses disciples, comme les regens du Lendit. C'est ce qui a faict valoir plusieurs choses de neant, qui a mis en credit plusieurs escrits, et chargé de toute sorte de matiere qu'on a voulu: une mesme chose recevant mille et mille, et autant qu'il nous plaist d'images et considerations diverses. Est-il possible qu'Homere aye voulu dire tout ce qu'on luy faict dire; et qu'il se soit presté à tant et si diverses figures que les theologiens, legislateurs, capitaines, philosophes, toute sorte de gens qui traittent sciences, pour differemment et contrairement qu'ils les traittent, s'appuyent de luy, s'en rapportent à luy: maistre general à tous offices, ouvrages et artisans; General Conseillier à toutes entreprises. Quiconque a eu besoin d'oracles et de predictions, en y a trouvé pour son faict. Un personnage sçavant, et de mes amis, c'est merveille quels rencontres et combien admirables il en faict naitre en faveur de nostre religion; et ne se peut aysément departir de cette opinion, que ce ne soit le dessein d'Homere (si luy est cet autheur aussi familier qu'à homme de nostre siecle). Et ce qu'il trouve en faveur de la nostre, plusieurs anciennement l'avoient trouvé en faveur des leurs.

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Voyez demener et agiter Platon. Chacun, s'honorant de l'appliquer à soi, le couche du costé qu'il le veut. On le promeine et l'insere à toutes les nouvelles opinions que le monde reçoit; et le differente l'on à soy-mesmes selon le different cours des choses. On faict desadvouer à son sens les meurs licites en son siecle, d'autant qu'elles sont illicites au nostre. Tout cela vifvement et puissamment, autant qu'est puissant et vif l'esprit de l'interprete. Sur ce mesme fondement qu'avoit Heraclitus et cette sienne sentence, que toutes choses avoient en elles les visages qu'on y trouvoit, Democritus en tiroit une toute contraire conclusion, c'est que les subjects n'avoient du tout rien de ce que nous y trouvions; et de ce que le miel estoit doux à l'un et amer à l'autre, il argumentoit qu'il n'estoit ni doux ny amer. Les Pyrrhoniens diroient qu'ils ne sçavent s'il est doux ou amer, ou ny l'un ny l'autre, ou tous les deux: car ceux-cy gaignent tousjours le haut point de la dubitation. Les Cirenaiens tenoint que rien n'estoit perceptible par le dehors, et que cela estoit seulement perceptible, qui nous touchoit par l'interne attouchemant, comme la douleur et la volupté, ne recognoissants ny ton ny couleur, mais certaines affections seulement qui nous en venoint; et que l'homme n'avoit autre siege de son jugement. Protagoras estimoit estre vrai à chacun ce qui semble à chacun. Les epicuriens logent aux sens tout jugement et en la notice des choses et en la volupté. Platon a voulu le jugement de la verité et la verité mesmes, retirée des opinions et des sens, appartenir à l'esprit et à la cogitation. Ce propos m'a porté sur la consideration des sens, ausquels gist le plus grand fondement et preuve de nostre ignorance. Tout ce qui se connoist, il se connoist sans doubte par la faculté du cognoissant: car, puis que le [0257] jugement vient de l'operation de celuy qui juge, c'est raison que cette operation il la parface par ses moiens et volonté, non par la contrainte d'autruy, comme il adviendroit si nous connoissions les choses par la force et selon la loy de leur essence. Or toute cognoissance s'achemine en nous par les sens: ce sont nos maistres,

via qua munita fidei
Proxima fert humanum in pectus templaque mentis.

La science commence par eux et se resout en eux. Apres tout, nous ne sçaurions non plus qu'une pierre, si nous ne sçavions qu'il y a son,

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odeur, lumiere, saveur, mesure, pois, mollesse, durté, aspreté, couleur, polisseure, largeur, profondeur. Voylà le plant et les principes de tout le bastiment de nostre science. Et, selon aucuns, science n'est autre chose que sentiment. Quiconque me peut pousser à contredire les sens, il me tient à la gorge, il ne me sçauroit faire reculer plus arriere. Les sens sont le commencement et la fin de l'humaine cognoissance:

Invenies primis ab sensibus esse creatam
Notitiam veri, neque sensus posse refelli.
Quid majore fide porro quam sensus haberi
Debet?

Qu'on leur attribue le moins qu'on pourra, tousjours faudra il leur donner cela, que par leur voye et entremise s'achemine toute nostre instruction. Cicero dict que Chrisippus, ayant essayé de rabattre de la force des sens et de leur vertu, se representa à soy mesmes des argumens au contraire et des oppositions si vehementes qu'il n'y peut satisfaire. Sur quoy Carneades, qui maintenoit le contraire party, se vantoit de se servir des armes mesmes et paroles de Chrysippus pour le combattre, et s'escrioit à cette cause contre luy: O miserable, ta force t'a perdu' Il n'est aucun absurde selon nous plus extreme que de maintenir que le feu n'eschaufe point, que la lumiere n'esclaire point, qu'il n'y a point de pesanteur au fer ny de fermeté, qui sont [0257v] notices que nous apportent les sens, ny creance ou science en l'homme qui se puisse comparer à celle-là en certitude. La premiere consideration que j'ay sur le subject des sens, c'est que je mets en doubte que l'homme soit prouveu de tous sens naturels. Je voy plusieurs animaux qui vivent une vie entiere et parfaicte, les uns sans la veue, autres sans l'ouye: qui sçait si en nous aussi il ne manque pas encore un, deux, trois et plusieurs autres sens? car, s'il en manque quelqu'un, nostre discours n'en peut découvrir le defaut. C'est le privilege des sens d'estre l'extreme borne de nostre apercevance: il n'y a rien au delà d'eux qui nous puisse servir à les descouvrir; voire ny l'un sens n'en peut descouvrir l'autre,

An poterunt oculos aures reprehendere, an aures
Tactus, an hunc porro tactum sapor arguet oris,
An confutabunt nares, oculive revincent?

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Ils font trestous la ligne extreme de nostre faculté,

seorsum cuique potestas
Divisa est, sua vis cuique est.

Il est impossible de faire concevoir à un homme naturellement aveugle qu'il n'y void pas, impossible de luy faire desirer la veue et regretter son defaut. Parquoy nous ne devons prendre aucune asseurance de ce que nostre ame est contente et satisfaicte de ceux que nous avons, veu qu'elle n'a pas dequoy sentir en cela sa maladie et son imperfection, si elle y est. Il est impossible de dire chose à cet aveugle, par discours, argument ny similitude, qui loge en son imagination aucune apprehension de lumiere, de couleur et de veue. Il n'y a rien plus arriere qui puisse pousser le sens en evidence. Les aveugles nais, qu'on void desirer à y voir, ce n'est pas pour entendre ce qu'ils demandent: ils ont appris de nous qu'ils ont à dire quelque chose, qu'ils ont quelque chose à desirer, qui est en nous, la quelle ils nomment bien, et ses effects et consequences; mais ils ne sçavent pourtant pas que c'est, ny ne l'aprehendent ny pres ny [0258] loin. J'ay veu un gentil-homme de bonne maison, aveugle nay, au-moins aveugle de tel aage qu'il ne sçait que c'est que veue: il entend si peu ce qui luy manque, qu'il use et se sert comme nous des paroles propres au voir, et les applique d'une mode toute sienne et particuliere. On luy presentoit un enfant du quel il estoit parrain; l'ayant pris entre ses bras: Mon Dieu, dict-il, le bel enfant ! qu'il le faict beau voir ! qu'il a le visage guay' Il dira comme l'un d'entre nous: Cette sale a une belle veue: il faict clair, il faict beau soleil. Il y a plus: car, par ce que ce sont nos exercices que la chasse, la paume, la bute, et qu'il l'a ouy dire, il s'y affectionne et s'y embesoigne, et croid y avoir la mesme part que nous y avons; il s'y picque et s'y plaist, et ne les reçoit pourtant que par les oreilles. On luy crie que voylà un liévre, quand on est en quelque belle splanade où il puisse picquer; et puis on luy dict encore que voylà un lievre pris: le voylà aussi fier de sa prise, comme il oit dire aux autres qu'ils le sont. L'esteuf, il le prend à la main gauche et le pousse à tout sa raquette; de la harquebouse, il en tire à l'adventure, et se paye de ce que ses gens luy disent qu'il est ou haut ou costié. Que sçait-on si le genre humain faict une sottise pareille, à faute de quelque sens, et que par ce defaut la plus part du visage des choses nous soit caché? Que sçait-on si les difficultez que nous trouvons en plusieurs

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ouvrages de nature viennent de là? et si plusieurs effets des animaux qui excedent nostre capacité, sont produits par la faculté de quelque sens que nous ayons à dire? et si aucuns d'entre eux ont une vie plus pleine par ce moyen et entiere que la nostre? Nous saisissons la pomme quasi par tous nos sens; nous y trouvons de la rougeur, de la polisseure, de l'odeur et de la douceur; outre cela, elle peut avoir d'autres vertus, comme d'asseicher ou restreindre, ausquelles nous n'avons point de sens qui se puisse rapporter. Les proprietez que nous apellons occultes en plusieurs choses, comme [0258v] à l'aimant d'attirer le fer, n'est-il pas vray-semblable qu'il y a des facultez sensitives en nature, propres à les juger et à les appercevoir, et que le defaut de telles facultez nous apporte l'ignorance de la vraye essence de telles choses? C'est à l'avanture quelque sens particulier qui descouvre aux coqs l'heure du matin et de minuict, et les esmeut à chanter; qui apprend aus poulles, avant tout usage et experience, de craindre un esparvier, et non une oye, ny un paon, plus grandes bestes; qui advertit les poulets de la qualité hostile qui est au chat contre eux et à ne se desfier du chien, s'armer contre le mionement, voix aucunement flateuse, non contre l'abaier, voix aspre et quereleuse; aux freslons, aux formis et aux rats, de choisir tousjours le meilleur fromage et la meilleure poire avant que d'y avoir tasté; et qui achemine le cerf, l'elefant, le serpent à la cognoissance de certaine herbe propre à leur guerison. Il n'y a sens qui n'ait une grande domination, et qui n'apporte par son moyen un nombre infiny de connoissances. Si nous avions à dire l'intelligence des sons, de l'harmonie et de la voix, cela apporteroit une confusion inimaginable à tout le reste de nostre science. Car, outre ce qui est attaché au propre effect de chasque sens, combien d'argumens, de consequences et de conclusions tirons nous aux autres choses par la comparaison de l'un sens à l'autre ! Qu'un homme entendu imagine l'humaine nature produicte originellement sans la veue, et discoure combien d'ignorance et de trouble luy apporteroit un tel defaut, combien de tenebres et d'aveuglement en nostre ame: on verra par là combien nous importe à la cognoissance de la verité la privation d'un autre tel sens, ou de deux, ou de trois, si elle est en nous. Nous avons formé une verité par la consultation et concurrence de nos cinq sens; mais à l'advanture falloit-il l'accord de huict ou de dix sens et leur contribution pour l'appercevoir certainement et en son essence. Les sectes qui combatent la science de l'homme, elles la combatent principalement par l'incertitude et foiblesse de nos sens: car, puis que toute cognoissance vient en nous par leur entremise et moyen, s'ils faillent au raport qu'ils nous font, s'ils corrompent ou alterent ce qu'ils nous

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charrient du dehors, si la lumiere qui par eux s'écoule en nostre ame, est obscurcie au passage, nous n'avons plus que tenir. De cette extreme difficulté sont nées toutes ces fantasies: [0259] que chaque subjet a en soy tout ce que nous y trouvons; qu'il n'a rien de ce que nous y pensons trouver; et celle des Epicuriens, que le Soleil n'est non plus grand que ce que nostre veue le juge,

Quicquid id est, nihilo fertur majore figura
Quam nostris oculis quam cernimus, esse videtur;

que les apparences qui representent un corps grand à celuy qui en est voisin, et plus petit à celuy qui en est esloigné, sont toutes deux vrayes,

Nec tamen hic oculis falli concedimus hilum
Proinde animi vitium hoc oculis adfingere noli;

et resoluement qu'il n'y a aucune tromperie aux sens; qu'il faut passer à leur mercy, et cercher ailleurs des raisons pour excuser la difference et contradiction que nous y trouvons; voyre inventer toute autre mensonge et resverie (ils en viennent jusques là) plustost que d'accuser les sens. Timagoras juroit que, pour presser ou biaizer son oeuil, il n'avoit jamais apperceu doubler la lumiere de la chandelle, et que cette semblance venoit du vice de l'opinion, non de l'instrument. De toutes les absurditez la plus absurde aux Epicuriens est desavouer la force et effect des sens.

Proinde quod in quoque est his visum tempore, verum est.
Et, si non potuit ratio dissolvere causam,
Cur ea quae fuerint juxtim quadrata, procul sint
Visa rotunda, tamen praestat rationis egentem
Reddere mendosè causas utriusque figurae,
Quam manibus manifesta suis emittere quoquam,
Et violare fidem primam, et convellere tota
Fundamenta quibus nixatur vita salusque.
Non modo enim ratio ruat omnis, vita quoque ipsa
Concidat extemplo, nisi credere sensibus ausis,
Praecipitésque locos vitare, et caetera quae sint
In genere hoc fugienda.

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Ce conseil desesperé et si peu philosophique ne represente autre chose, si non que l'humaine sciance ne se peut maintenir que par raison des-raisonnable, folle et forcenée; mais qu'encore vaut il mieux que l'homme, pour se faire valoir, s'en serve et de tout autre remede, tant fantastique soit il, que d'avouer sa necessaire bestise: verité si desavantageuse' Il ne peut fuir que les sens ne soient les souverains maistres de sa cognoissance; mais ils sont incertains et falsibliables à toutes circonstances. C'est là où il se faut battre à outrance, et, si les forces justes nous faillent, comme elles font, y employer l'opiniastreté, la temerité, l'impudence. Au cas que ce que disent les Epicuriens soit vray, asçavoir que nous n'avons pas de science si les apparences des sens sont fauces; [0259v] et ce que disent les Stoïciens, s'il est aussi vray que les apparences des sens sont si fauces qu'elles ne nous peuvent produire aucune science: nous conclurrons, aux despens de ces deux grandes sectes dogmatistes, qu'il n'y a point de science. Quant à l'erreur et incertitude de l'operation des sens, chacun s'en peut fournir autant d'exemples qu'il luy plaira, tant les fautes et tromperies qu'ils nous font, sont ordinaires. Au retantir d'un valon, le son d'une trompette semble venir devant nous, qui vient d'une lieue derriere:

Extantesque procul medio de gurgite montes
Iidem apparent longè diversi licet
Et fugere ad puppim colles campique videntur
Quos agimus propter navim
ubi in medio nobis equus acer obhaesit
Flumine, equi corpus transversum ferre videtur
Vis, et in adversum flumen contrudere raptim.

A manier une balle d'arquebouse soubs le second doigt, celuy du milieu estant entrelassé par dessus, il faut extremement se contraindre, pour advouer qu'il n'y en ait qu'une, tant le sens nous en represente deux. Car que les sens soyent maintesfois maistres du discours, et le contraignent de recevoir des impressions qu'il sçait et juge estre fauces, il se void à tous coups. Je laisse à part celuy de l'atouchement, qui a ses operations plus voisines, plus vives et substantielles, qui renverse tant de fois, par l'effet de la douleur qu'il apporte au corps, toutes ces belles resolutions Stoïques,

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et contraint de crier au ventre celuy qui a estably en son ame ce dogme avec toute resolution, que la colique, comme toute autre maladie et douleur, est chose indifferente, n'ayant la force de rien rabatre du souverain bonheur et felicité en laquelle le sage est logé par sa vertu. Il n'est coeur si mol que le son de nos tabourins et de nos trompetes n'eschauffe; ny si dur, que la douceur de la [0260] musique n'esveille et ne chatouille; ny ame si revesche qui ne se sente touchée de quelque reverence à considerer cette vastité sombre de nos Eglises, la diversité d'ornemens et ordre de nos ceremonies, et ouyr le son devotieux de nos orgues, et la harmonie si posée et religieuse de nos voix. Ceux mesme qui y entrent avec mespris, sentent quelque frisson dans le coeur, et quelque horreur, qui les met en deffiance de leur opinion. Quant à moy, je ne m'estime point assez fort pour ouyr en sens rassis des vers d'Horace et de Catulle, chantez d'une voix suffisante par une belle et jeune bouche. Et Zenon avoit raison de dire que la voix estoit la fleur de la beauté. On m'a voulu faire accroire qu'un homme, que tous nous autres françois cognoissons, m'avoit imposé en me recitant des vers qu'il avoit faicts, qu'ils n'estoient pas tels sur le papier qu'en l'air, et que mes yeux en feroyent contraire jugement à mes oreilles, tant la prononciation a de credit à donner prix et façon aux ouvrages qui passent à sa mercy. Sur quoy Philoxenus ne fut pas fascheux, lequel oyant un donner mauvais ton à quelque sienne composition, se print à fouler aux pieds et casser de la brique qui estoit à luy, disant: Je romps ce qui est à toi, comme tu corromps ce qui est à moy. A quoy faire ceux mesmes qui se sont donnez la mort d'une certaine resolution, destournoyent ils la face pour ne voir le coup qu'ils se faisoyent donner? et ceux qui pour leur santé desirent et commandent qu'on les incise et cauterise, ne peuvent soustenir la veue des aprets, utils et operation du chirurgien? attendu que la veue ne doit avoir aucune participation à cette douleur. Cela ne sont ce pas propres exemples à verifier l'authorité que les sens ont sur le discours? Nous avons beau sçavoir que ces tresses sont empruntées d'un page ou d'un laquais; que cette rougeur est venue d'Espaigne, et cette blancheur et polisseure de la mer Oceane, encore faut il que la veue nous force d'en trouver le subject plus aimable et plus agreable, contre toute raison. Car en cela il n'y a rien du sien,

Auferimur cultu; gemmis auroque teguntur
Crimina: pars minima est ipsa puella sui.

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Saepe ubi sit quod ames inter tam multa requiras:
Decipit hoc oculos Aegide, dives amor.

Combien donnent à la force des sens les poetes, qui font Narcisse esperdu de l'amour de son ombre,

Cunctaque miratur, quibus est mirabilis ipse; [0260v]
Se cupit imprudens; et qui probat, ipse probatur;
Dumque petit, petitur; paritérque accendit et ardet;

et l'entendement de Pygmalion si troublé par l'impression de la veue de sa statue d'ivoire, qu'il l'aime et la serve pour vive'

Oscula dat reddique putat, sequiturque tenetque,
Et credit tactis digitos insidere membris;
Et metuit pressos veniat ne livor in artus.

Qu'on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clersemez, qui soit suspendue au haut des tours nostre Dame de Paris, il verra par raison evidante qu'il est impossible qu'il en tombe, et si ne se sçauroit garder (s'il n'a accoustumé le mestier des recouvreurs) que la veue de cette hauteur extreme ne l'espouvante et ne le transisse. Car nous avons assez affaire de nous asseurer aux galeries qui sont en nos clochiers, si elles sont façonnées à jour, encores qu'elles soyent de pierre. Il y en a qui n'en peuvent pas seulement porter la pensée. Qu'on jette une poutre entre ces deux tours, d'une grosseur telle qu'il nous la faut à nous promener dessus, il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d'y marcher comme nous ferions, si elle estoit à terre. J'ay souvent essayé cela en nos montaignes de deçà (et si suis de ceux qui ne s'effrayent que mediocrement de telles choses) que je ne pouvoy souffrir la veue de cette profondeur infinie sans horreur et tramblement de jarrets et de cuisses, encores qu'il s'en fallut bien ma longueur que je ne fusse du tout au bort, et n'eusse sçeu choir si je ne me fusse porté à escient au dangier. J'y remerquay aussi, quelque hauteur

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qu'il y eust, pourveu qu'en cette pente il s'y presentast un arbre ou bosse de rochier pour soustenir un peu la veue et la diviser, que cela nous allege et donne asseurance, comme si c'estoit chose dequoy à la cheute nous peussions recevoir [0261] secours; mais que les precipices coupez et uniz, nous ne les pouvons pas seulement regarder sans tournoyement de teste: ut despici sine vertigine simul oculorum animique non possit; qui est une evidente imposture de la veue. Ce beau philosophe se creva les yeux pour descharger l'ame de la desbauche qu'elle en recevoit, et pouvoir philosopher plus en liberté. Mais, à ce conte, il se devoit aussi faire estouper les oreilles, que Theophrastus dict estre le plus dangereux instrument que nous ayons pour recevoir des impressions violentes à nous troubler et changer, et se devoit priver en fin de tous les autres sens, c'est à dire de son estre et de sa vie. Car ils ont tous cette puissance de commander nostre discours et nostre ame. Fit etiam saepe specie quadam, saepe vocum gravitate et cantibus, ut pellantur animi vehementius; saepe etiam cura et timore. Les medecins tiennent qu'il y a certaines complexions qui s'agitent par aucuns sons et instrumens jusques à la fureur. J'en ay veu qui ne pouvoient ouyr ronger un os soubs leur table sans perdre patience; et n'est guiere homme qui ne se trouble à ce bruit aigre et poignant que font les limes en raclant le fer; comme, à ouyr mascher prez de nous, ou ouyr parler quelqu'un qui ait le passage du gosier ou du nez empesché, plusieurs s'en esmeuvent jusques à la colère et la haine. Ce fleuteur protocole de Gracchus, qui amolissoit, roidissoit et contournoit la vois de son maistre lors qu'il haranguoit à Rome, à quoy servoit il, si le mouvement et qualité du son n'avoit force à esmouvoir et alterer le jugement des auditeurs? Vrayement il y a bien dequoy faire si grande feste de la fermeté de cette belle piece, qui se laisse manier et changer au branle et accidens d'un si leger vent ! Cette mesme piperie que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoivent à leur tour. Nostre ame par fois s'en revenche de mesme; ils mentent et se trompent à l'envy. Ce que nous voyons et oyons agitez de colere, nous ne l'oyons pas tel qu'il est,

Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas.

[0261v] L'objet que nous aymons nous semble plus beau qu'il n'est,

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Multimodis igitur pravas turpésque videmus
Esse in delitiis, summoque in honore vigere,

et plus laid celuy que nous avons à contre coeur. A un homme ennuyé et affligé la clarté du jour semble obscurcie et tenebreuse. Nos sens sont non seulement alterez, mais souvent hebetez du tout par les passions de l'ame. Combien de choses voyons nous, que nous n'appercevons pas si nous avons nostre esprit empesché ailleurs?

In rebus quoque apertis noscere possis,
Si non advertas animum, proinde esse, quasi omni
Tempore semotae fuerint, longéque remotae.

Il semble que l'ame retire au dedans et amuse les puissances des sens. Par ainsin, et le dedans et le dehors de l'homme est plein de foiblesse et de mensonge. Ceux qui ont apparié nostre vie à un songe, ont eu de la raison, à l'avanture plus qu'ils ne pensoyent. Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez, ne plus ne moins que quand elle veille; mais si plus mollement et obscurement, non de tant certes que la differance y soit comme de la nuit à une clarté vifve; ouy, comme de la nuit à l'ombre: là elle dort, icy elle sommeille, plus et moins. Ce sont tousjours tenebres, et tenebres Cymmerienes. Nous veillons dormans, et veillans dormons. Je ne vois pas si clair dans le sommeil; mais, quand au veiller, je ne le trouve jamais assez pur et sans nuage. Encores le sommeil en sa profondeur endort par fois les songes. Mais nostre veiller n'est jamais si esveillé qu'il purge et dissipe bien à point les resveries, qui sont les songes des veillans, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame, recevant les fantasies et opinions qui luy naissent en dormant, et authorisant les actions de nos songes de pareille approbation qu'elle faict celles du jour, pourquoy ne mettons nous en doubte si nostre penser, nostre agir, n'est pas un autre songer, et nostre veiller quelque espece de dormir? Si les sens sont noz premiers juges, ce ne sont pas les nostres qu'il faut seuls appeller au conseil, car en cette faculté les animaux ont autant ou plus de droit que nous. Il est certain qu'aucuns ont l'ouye plus aigue

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que l'homme, d'autres la veue, d'autres le sentiment, d'autres l'atouchement ou le goust. Democritus disoit que les Dieux et les bestes avoyent les facultez sensitives beaucoup plus parfaictes que l'homme. Or, entre les effects de leurs sens et les nostres, la difference est extreme. Notre salive nettoye et asseche nos playes, elle tue le serpent: [0262]

Tantaque in his rebus distantia differitasque est,
Ut quod alis cibus est, aliis fuat acre venenum.
Saepe etenim serpens, hominis contacta saliva,
Disperit, ac sese mandendo conficit ipsa.

Quelle qualité donnerons nous à la salive? ou selon nous, ou selon le serpent? Par quel des deux sens verifierons nous sa veritable essence que nous cerchons? Pline dit qu'il y a aux Indes certains lievres marins qui nous sont poison, et nous à eux, de maniere que du seul attouchement nous les tuons: qui sera veritablement poison, ou l'homme ou le poisson? à qui en croirons nous, ou au poisson de l'homme, ou à l'homme du poisson? Quelque qualité d'air infecte l'homme, qui ne nuict point au boeuf; quelque autre, le boeuf, qui ne nuict point à l'homme: laquelle des deux sera, en verité et en nature, pestilente qualité? Ceux qui ont la jaunisse, ils voyent toutes choses jaunatres et plus pasles que nous:

Lurida praeterea fiunt quaecunque tuentur
Arquati.

Ceux qui ont cette maladie que les medecins nomment Hyposphragma, qui est une suffusion de sang sous la peau, voient toutes choses rouges et sanglantes. Ces humeurs qui changent ainsi les operations de nostre veue, que sçavons nous si elles predominent aux bestes et leur sont ordinaires? Car nous en voyons les unes qui ont les yeux jaunes comme noz malades de jaunisse, d'autres qui les ont sanglans de rougeur; à celles là il est vray-semblable que la couleur des objects paroit autre qu'à nous; quel jugement des deux sera le vray? Car il n'est pas dict que l'essence des choses se raporte à l'homme seul. La durté, la blancheur, la profondeur et l'aigreur touchent le service et science des animaux, comme la nostre: nature leur en a donné l'usage comme à nous. Quand nous pressons l'oeil, les corps que nous regardons, nous les apercevons [0262v] plus longs et estendus; plusieurs bestes ont l'oeil ainsi pressé: cette longueur est donc

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à l'avanture la veritable forme de ce corps, non pas celle que noz yeux lui donnent en leur assiete ordinaire. Si nous serrons l'oeil par dessoubs, les choses nous semblent doubles,

Bina lucernarum florentia lumina flammis,
Et duplices hominum facies, et corpora bina.

Si nous avons les oreilles empeschées de quelque chose, ou le passage de l'ouye resserré, nous recevons le son autre que nous ne faisons ordinairement; les animaux qui ont les oreilles velues, ou qui n'ont qu'un bien petit trou au lieu de l'oreille, ils n'oyent par consequent pas ce que nous oyons et reçoivent le son autre. Nous voyons aux festes et aux theatres que, opposant à la lumiere des flambeaux une vitre teinte de quelque couleur, tout ce qui est en ce lieu nous appert ou vert, ou jaune, ou violet,

Et vulgo faciunt id lutea russaque vela
Et ferrugina, cum magnis intenta theatris
Per malos volgata trabesque trementia pendent:
Namque ibi consessum caveai subter, et omnem
Scenai speciem, patrum, matrumque, deorumque
Inficiunt, coguntque suo volitare colore,

il est vray-semblable que les yeux des animaux, que nous voyons estre de diverse couleur, leur produisent les apparences des corps de mesmes leurs yeux. Pour le jugement de l'action des sens, il faudroit donc que nous en fussions premierement d'accord avec les bestes, secondement entre nous mesmes. Ce que nous ne sommes aucunement; et entrons en debat tous les coups de ce que l'un oit, void ou goute quelque chose autrement qu'un autre; et debatons, autant que d'autre chose, de la diversité des images que les sens nous raportent. Autrement oit et voit, par la regle [0263] ordinaire de nature, et autrement gouste un enfant qu'un homme de trente ans, et cettuy-cy autrement qu'un sexagenaire. Les sens sont aux uns plus obscurs et plus sombres, aux autres plus ouverts et plus aigus. Nous recevons les choses autres et autres, selon que nous sommes et qu'il nous semble. Or nostre sembler estant si incertain et controversé, ce n'est plus miracle

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si on nous dict que nous pouvons avouer que la neige nous apparoit blanche, mais que d'establir si de son essence elle est telle et à la verité, nous ne nous en sçaurions respondre: et, ce commencement esbranlé, toute la science du monde s'en va necessairement à vau-l'eau. Quoy, que nos sens mesmes s'entr'empeschent l'un l'autre? Une peinture semble eslevée à la veue, au maniement elle semble plate; dirons nous que le musc soit aggreable ou non, qui resjouit nostre sentiment et offence nostre goust? Il y a des herbes et des unguens propres à une partie du corps, qui en blessent une autre; le miel est plaisant au goust, mal plaisant à la veue. Ces bagues qui sont entaillées en forme de plumes, qu'on appelle en devise: pennes sans fin, il n'y a oeil qui en puisse discerner la largeur et qui se sçeut deffendre de cette piperie, que d'un costé elles n'aillent en eslargissant, et s'apointant et estressissant par l'autre, mesmes quand on les roule autour du doigt; toutesfois au maniement elles vous semblent equables en largeur et par tout pareilles. Ces personnes qui, pour aider leur volupté, se servoient anciennement de miroirs propres à grossir et aggrandir l'object qu'ils representent, affin que les membres qu'ils avoient à embesoigner, leur pleussent d'avantage par cette accroissance oculaire; auquel des deux sens donnoient-ils gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres gros et grands à souhait, ou à l'attouchement qui les leur presentoit petits et desdaignables? Sont-ce nos [0263v] sens qui prestent au subject ces diverses conditions, et que les subjets n'en ayent pourtant qu'une comme nous voyons du pain que nous mangeons: ce n'est que pain, mais nostre usage en faict des os, du sang, de la chair, des poils et des ongles:

Ut cibus, in membra atque artus cum diditur omnes,
Disperit, atque aliam naturam sufficit ex se.

L'humeur que succe la racine d'un arbre, elle se fait tronc, feuille et fruit; et l'air n'estant qu'un, il se faict, par l'appliquation à une trompette, divers en mille sortes de sons: sont-ce, dis-je, nos sens qui façonnent de mesme de diverses qualitez ces sujects, ou s'ils les ont telles? Et sur ce doubte, que pouvons nous resoudre de leur veritable essence? D'avantage, puis que les accidens des maladies, de la resverie ou du sommeil, nous font paroistre les choses autres qu'elles ne paroissent aux sains, aux sages et à ceux qui veillent, n'est-il pas vraysemblable que nostre assiette droicte et nos humeurs naturelles ont aussi dequoy donner un estre aux choses,

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se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées? et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie? Pourquoy n'a le temperé quelque forme des objects relative à soy, comme l'intempéré, et ne leur imprimera-il pareillement son charactere? Le desgouté charge la fadeur au vin; le sain, la saveur; l'alteré, la friandise. Or, nostre estat accommodant les choses à soy et les transformant selon soy, nous ne sçavons plus quelles sont les choses en verité: car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par nos sens. Où le compas, l'esquarre et la regle sont gauches, toutes les proportions qui s'en tirent, tous les bastimens qui se dressent à leur mesure, sont aussi necessairement manques et defaillans. L'incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu'ils produisent: [0264]

Denique ut in fabrica, si prava est regula prima,
Normaque si fallax rectis regionibus exit,
Et libella aliqua si ex parte claudicat hilum,
Omnia mendosè fieri atque obstipa necessum est,
Prava, cubantia, prona, supina, atque absona tecta,
Jam ruere ut quaedam videantur velle, ruantque
Prodita judiciis fallacibus omnia primis.
Hic igitur ratio tibi rerum prava necesse est
Falsaque sit, falsis quaecumque à sensibus orta est.

Au demeurant, qui sera propre à juger de ces différences? Comme nous disons, aux debats de la religion, qu'il nous faut un juge non attaché à l'un ny à l'autre party, exempt de chois et d'affection, ce qui ne se peut parmy les Chrestiens, il advient de mesme en cecy; car, s'il est vieil, il ne peut juger du sentiment de la vieillesse, estant luy mesme partie en ce debat; s'il est jeune, de mesme; sain, de mesme; de mesme, malade, dormant et veillant. Il nous faudroit quelqu'un exempt de toutes ces qualitez, afin que, sans praeoccupation de jugement, il jugeast de ces propositions comme à luy indifferentes; et à ce conte il nous faudroit un juge qui ne fut pas. Pour juger des apparences que nous recevons des subjets, il nous faudroit un instrument judicatoire; pour verifier cet instrument, il nous

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y faut de la demonstration; pour verifier la demonstration, un instrument: nous voilà au rouet. Puis que les sens ne peuvent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes d'incertitude, il faut que ce soit la raison; aucune raison ne s'establira sans une autre raison: nous voylà à reculons jusques à l'infiny. Nostre fantasie ne s'applique pas aux choses estrangeres, ains elle est conceue par l'entremise des sens; et les sens ne comprennent pas le subject estranger, ains seulement leurs propres passions; et par ainsi la fantasie et apparence n'est pas du subject, ains seulement de la passion et [0264v] souffrance du sens, laquelle passion et subject sont choses diverses: parquoy qui juge par les apparences, juge par chose autre que le subject. Et de dire que les passions des sens rapportent à l'ame la qualité des subjects estrangers par ressemblance, comment se peut l'ame et l'entendement asseurer de cette ressemblance, n'ayant de soy nul commerce avec les subjects estrangers? Tout ainsi comme, qui ne cognoit pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peut dire qu'il luy ressemble. Or qui voudroit toutesfois juger par les apparences: si c'est par toutes, il est impossible, car elles s'entr'empeschent par leurs contrarietez et discrepances, comme nous voyons par experience; sera ce qu'aucunes apparences choisies reglent les autres? Il faudra verifier cette choisie par une autre choisie, la seconde par la tierce; et par ainsi ce ne sera jamais faict. Finalement, il n'y a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des objects. Et nous, et nostre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse. Ainsin il ne se peut establir rien de certain de l'un à l'autre, et le jugeant et le jugé estans en continuelle mutation et branle. Nous n'avons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine nature est tousjours au milieu entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu'une obscure apparence et ombre, et une incertaine et debile opinion. Et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner. Ainsin, estant toutes choses subjectes à passer d'un changement en autre, la raison, y cherchant une reelle subsistance, se trouve deceue, ne pouvant rien apprehender de subsistant et permanant, par ce que tout ou vient en estre et n'est pas encore du tout, ou commence à mourir avant qu'il soit nay. Platon disoit que les corps n'avoient [0265] jamais existence, ouy bien naissance: estimant qu'Homere eust faict l'ocean pere des Dieus, et Thetis la mere, pour nous montrer que toutes choses sont en fluxion, muance

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et variation perpetuelle: opinion commune à tous les Philosophes avant son temps, comme il dict, sauf le seul Parmenides, qui refusoit mouvement aux choses, de la force du quel il faict grand cas; Pythagoras, que toute matiere est coulante et labile: les Stoiciens, qu'il n'y a point de temps present, et que ce que nous appellons present, n'est que la jointure et assemblage du futur et du passé; Heraclitus, que jamais homme n'estoit deux fois entré en mesme riviere; Epicharmus, que celuy qui a pieça emprunté de l'argent, ne le doit pas maintenant; et que celuy qui cette nuict a esté convié à venir ce matin disner, vient aujourd'huy non convié, attendu que ce ne sont plus eux: ils sont devenus autres; et qu'il ne se pouvoit trouver une substance mortelle deux fois en mesme estat, car, par soudaineté et legereté de changement, tantost elle dissipe, tantost elle rassemble; elle vient et puis s'en va. De façon que ce qui commence à naistre ne parvient jamais jusques à perfection d'estre, pourautant que ce naistre n'acheve jamais, et jamais n'arreste, comme estant à bout. Ains, depuis la semence, va tousjours se changeant et muant d'un à autre. Comme de semence humaine se fait premierement dans le ventre de la mere un fruict sans forme, puis un enfant formé, puis, estant hors du ventre, un enfant de mammelle; apres il devient garson; puis consequemment un jouvenceau; apres un homme faict; puis un homme d'aage; à la fin decrepité vieillard. De maniere que l'aage et generation subsequente va tousjours desfaisant et gastant la precedente:

Mutat enim mundi naturam totius aetas,
Ex alioque alius status excipere omnia debet,
Nec manet ulla sui similis res: omnia migrant,
Omnia commutat natura et vertere cogit.

Et puis nous autres sottement craignons une espece de mort, là où nous en avons desjà passé et en passons tant d'autres. Car non seulement, comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de l'air, et la mort de l'air generation de l'eau, mais encor plus manifestement le pouvons nous voir en nous [0265v] mesmes. La fleur d'aage se meurt et passe quand la vieillesse survient, et la jeunesse se termine en fleur d'aage d'homme faict, l'enfance en la jeunesse, et le premier aage meurt en l'enfance, et le jour d'hier meurt en celuy du jourd'huy, et le jourd'huy mourra en celuy de demain; et n'y a rien qui demeure ne qui soit tousjours un. Car, qu'il soit ainsi, si nous demeurons tousjours mesmes et uns, comment est-ce que nous nous esjouyssons maintenant d'une chose, et maintenant d'une

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autre? Comment est-ce que nous aymons choses contraires ou les haïssons, nous les louons ou nous les blasmons? Comment avons nous differentes affections, ne retenant plus le mesme sentiment en la mesme pensée? Car il n'est pas vray-semblable que sans mutation nous prenions autres passions; et ce qui souffre mutation ne demeure pas un mesme, et, s'il n'est pas un mesme, il n'est donc pas aussi. Ains, quant et l'estre tout un, change aussi l'estre simplement, devenant tousjours autre d'un autre. Et par consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce qui apparoit pour ce qui est, à faute de bien sçavoir que c'est qui est. Mais qu'est-ce donc qui est veritablement? Ce qui est eternel, c'est à dire qui n'a jamais eu de naissance, ny n'aura jamais fin; à qui le temps n'apporte jamais aucune mutation. Car c'est chose mobile que le temps, et qui apparoit comme en ombre, avec la matiere coulante et fluante tousjours, sans jamais demeurer stable ny permanente; à qui appartiennent ces mots: devant et apres, et a esté ou sera, lesquels tout de prime face montrent evidemment que ce n'est pas chose qui soit: car ce seroit grande sottise et fauceté toute apparente de dire que cela soit qui n'est pas encore en estre, ou qui desjà a cessé d'estre. Et quand à ces mots: present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soustenons et fondons l'intelligence du temps, la raison le descouvrant le destruit tout sur le champ: car elle le fend incontinent [0266] et le part en futur et en passé, comme le voulant voir necessairement desparty en deux. Autant en advient-il à la nature qui est mesurée, comme au temps qui la mesure. Car il n'y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant; ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes. Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul qui est, qu'il fut ou il sera. Car ces termes là sont declinaisons, passages ou vicissitudes de ce qui ne peut durer ny demeurer en estre. Parquoy il faut conclurre que Dieu seul est, non poinct selon aucune mesure du temps, mais selon une eternité immuable et immobile, non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison; devant lequel rien n'est, ny ne sera apres, ny plus nouveau ou plus recent, ains un realement estant, qui, par un seul maintenant emplit le tousjours; et n'y a rien qui veritablement soit que luy seul, sans qu'on puisse dire: Il a esté, ou: Il sera; sans commencement et sans fin. A cette conclusion si religieuse d'un homme payen je veux joindre seulement ce mot d'un tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matiere sans fin:

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O la vile chose, dict-il, et abjecte, que l'homme, s'il ne s'esleve au dessus de l'humanité ! Voylà un bon mot et un utile desir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d'esperer enjamber plus que de l'estandue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ny que l'homme se monte au dessus de soy et de l'humanité: car il ne peut voir que de ses yeux, ny saisir que de ses prises. Il s'eslevera si Dieu lui preste extraordinairement la main; il s'eslevera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soubslever par les moyens purement celestes. C'est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu Stoique, de pretendre à cette divine et miraculeuse metamorphose.
[0266v]

Chapitre 13

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De Juger de la Mort d'Autruy

Quand nous jugeons de l'asseurance d'autruy en la mort, qui est sans doubte la plus remerquable action de la vie humaine, il se faut prendre garde d'une chose: que mal aisément on croit estre arrivé à ce point. Peu de gens meurent resolus que ce soit leur heure derniere, et n'est endroit où la piperie de l'esperance nous amuse plus. Elle ne cesse de corner aux oreilles: D'autres ont bien esté plus malades sans mourir; l'affaire n'est pas si désespéré qu'on pense; et, au pis aller, Dieu a bien faict d'autres miracles. Et advient cela de ce que nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l'université des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, et qu'elle soit compassionnée à nostre estat. D'autant que nostre veue alterée se represente les choses de mesmes; et nous est advis qu'elles luy faillent à mesure qu'elle leur faut: comme ceux qui voyagent en mer, à qui les montaignes, les campaignes, les villes, le ciel, et la terre vont mesme branle, et quant et quant eux,

Provehimur portu, terraeque urbésque recedunt.

Qui veit jamais vieillesse qui ne louast le temps passé et ne blasmast le present, chargeant le monde et les meurs des hommes de sa misere et de son chagrin?

Jamque caput quassans grandis suspirat arator,
Et cum tempora temporibus praesentia confert
Praeteritis, laudat fortunas saepe parentis,
Et crepat antiquum genus ut pietate repletum.

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Nous entrainons tout avec nous. D'où il s'ensuit que nous estimons grande chose nostre mort, et qui ne passe pas si aisément, ny sans solenne consultation des astres, tot circa unum caput tumultuantes deos. Et le pensons d'autant plus que plus nous nous prisons. Comment ? tant de sciance se perdroit elle avec tant de dommage, sans particulier soucy des destinées? Une ame si rare et examplaire ne coute elle non plus à tuer qu'une ame populaire et inutile? Cette vie, qui en couvre tant d'autres, de qui tant d'autres vies despandent, qui occupe tant de monde par son usage, remplit tant de places, se desplace elle comme celle qui tient à son simple noeud. Nul de nous ne pense assez n'estre qu'un. De là viennent ces mots de Caesar à son pilote, plus enflez que la mer qui le menassoit,

Italiam si, coelo authore, recusas,
Me pete: sola tibi causa haec est justa timoris,
Vectorem non nosse tuum; perrumpe procellas,
Tutela secure mei.

Et ceux cy:

credit jam digna pericula Caesar
Fatis esse suis: Tantusque evertere, dixit,
Me superis labor est, parva quem puppe sedentem
Tam magno petiere mari.

Et cette resverie publique, que le Soleil porta en son front, tout le long d'un an, le deuil de sa mort:

Ille etiam, extincto miseratus Caesare Romam,
Cum caput obscura nitidum ferrugine texit;

et mille semblables, dequoy le monde se laisse si ayséement piper, estimant que nos interests alterent le Ciel,
et que son infinité se formalise de noz menues distinctions: Non tanta coelo societas nobiscum est, ut nostro fato mortalis sit ille quoque siderum fulgor.

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Or, de juger la resolution et la constance en celuy qui ne croit pas encore certainement estre au danger, quoy qu'il y soit, ce n'est pas raison; et ne suffit pas qu'il soit mort en cette desmarche, s'il ne s'y estoit mis justement pour cet effect. Il advient à la pluspart de roidir leur contenance et leurs parolles pour en acquerir reputation, qu'ils esperent encore jouir vivans. D'autant que j'en ay veu mourir, la fortune a disposé les contenances, non leur dessein. Et de ceux mesmes qui se sont anciennement donnez la mort, il y a bien à choisir si c'est une mort soudaine, ou mort qui ait du temps. Ce cruel Empereur Romain disoit de ses prisonniers qu'il leur vouloit faire sentir la mort; et, si quelcun se deffaisoit en prison: Celuy là m'est eschapé, disoit-il. Il vouloit estendre la mort et la faire sentir par les tourmens:

Vidimus et toto quamvis in corpore caeso
Nil animae letale datum, moremque nefandae [
0267v]
Durum saevitiae pereuntis parcere morti.

De vray ce n'est pas si grande chose d'establir, tout sain et tout rassis, de se tuer; il est bien aisé de faire le mauvais avant que de venir aux prises: de maniere que le plus effeminé homme du monde, Heliogabalus, parmy ses plus laches voluptez, desseignoit bien de se faire mourir delicatement où l'occasion l'en forceroit; et, afin que sa mort ne dementist point le reste de sa vie, avoit fait bastir expres une tour somptueuse, le bas et le devant de laquelle estoit planché d'ais enrichis d'or et de pierrerie pour se precipiter; et aussi fait faire des cordes d'or et de soye cramoisie pour s'estrangler; et battre une espée d'or pour s'enferrer; et gardoit du venin dans des vaisseaux d'emeraude et de topaze pour s'enpoisonner, selon que l'envie luy prendroit de choisir de toutes ces façons de mourir:

Impiger et fortis virtute coacta.

Toutesfois, quant à cettuy-cy, la mollesse de ses aprets rend plus vray-semblable que le nez luy eut seigné, qui l'en eut mis au propre. Mais de ceux mesmes qui, plus vigoureux, se sont resolus à l'exécution, il faut voir (dis-je) si ç'a esté d'un coup qui ostat le loisir d'en sentir l'effect: car c'est à deviner, à voir escouler la vie peu à peu, le sentiment

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du corps se meslant à celuy de l'ame, s'offrant le moyen de se repentir, si la constance s'y fut trouvée et l'obstination en une si dangereuse volonté. Aux guerres civiles de Caesar, Lucius Domitius, pris en la Prusse, s'estant empoisonné, s'en repantit apres. Il est advenu de nostre temps que tel, resolu de mourir, et de son premier essay n'ayant donné assez avant, la demangeson de la chair luy repoussant le bras, se reblessa bien fort à deux ou trois fois apres, mais ne peut jamais gaigner sur luy d'enfoncer le coup. Pendant qu'on faisoit le proces à Plantius Sylvanus, Urgulania, sa mere-grand, luy envoya un poignard, duquel n'ayant peu venir à bout de se tuer, il se fit couper les veines à ses gens. Albucilla, du temps de Tibere, s'estant pour se tuer frappée trop mollement, donna encores à ses parties moyen de l'emprisonner et faire mourir à leur mode. Autant en fit le [0268] Capitaine Demosthenes apres sa route en la Sicile. Et Caius Fimbria, s'estant frappé trop foiblement, impetra de son valet de l'achever. Au rebours, Ostorius, lequel, ne se pouvant servir de son bras, desdaigna d'employer celuy de son serviteur à autre chose qu'à tenir le poignard droit et ferme, et, se donnant le branle, porta luy-mesme sa gorge à l'encontre, et la transperça. C'est une viande, à la verité, qu'il faut engloutir sans macher, qui n'a le gosier ferré à glace; et pourtant l'Empereur Adrianus feit que son medecin merquat et circonscript en son tetin justement l'endroit mortel où celuy eut à viser, à qui il donna la charge de le tuer. Voylà pourquoy Caesar, quand on luy demandoit quelle mort il trouvoit la plus souhaitable: La moins premeditée, respondit-il, et la plus courte. Si Caesar l'a osé dire, ce ne m'est plus lacheté de le croire. Une mort courte, dit Pline, est le souverain heur de la vie humaine. Il leur fache de la reconnoistre. Nul ne se peut dire estre resolu à la mort, qui craint à la marchander, qui ne peut la soustenir les yeux ouvers. Ceux qu'on voit aux supplices courir à leur fin, et haster l'execution et la presser, ils ne le font pas de resolution: ils se veulent oster le temps de la considerer. L'estre mort ne les fache pas, mais ouy bien le mourir,

Emori nolo, sed me esse mortuum nihili aestimo.

C'est un degré de fermeté auquel j'ay experimenté que je pourrois arriver, ainsi que ceux qui se jettent dans les dangers comme dans la mer, à yeux clos. Il n'y a rien, selon moy, plus illustre en la vie de Socrates que d'avoir eu trente jours entiers à ruminer le decret de sa mort; de l'avoir

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digerée tout ce temps là d'une tres certaine esperance, sans esmoy, sans alteration, et d'un train d'actions et de parolles ravallé plustost et anonchali que tendu et relevé par le poids d'une telle cogitation. Ce Pomponius Atticus à qui Cicero escrit, estant malade, fit appeller Agrippa, son gendre, et deux ou trois autres de ses amys, et leur dit qu'ayant essayé qu'il ne gaignoit rien à se vouloir guerir, et que tout ce qu'il faisoit pour alonger sa vie, allongeoit aussi et augmentoit sa douleur, il estoit deliberé de mettre fin à l'un et à l'autre, les priant de trouver bonne sa deliberation, et, au pis aller, de ne perdre point leur peine à l'en détourner. Or, ayant choisi de se tuer par abstinence, voylà sa maladie guerie par accidant: ce remede qu'il avoit employé pour se deffaire, le remet en santé. Les medecins et ses amis, faisans feste d'un si heureux evenement et s'en rejouissans avec luy, se trouverent bien trompez; car il ne leur fut possible pour cela de luy faire changer [0268v] d'opinion, disant qu'ainsi comme ainsi luy failloit il un jour franchir ce pas, et qu'en estant si avant, il se vouloit oster la peine de recommancer un' autre fois. Cettuy-cy, ayant reconnu la mort tout à loisir, non seulement ne se descourage pas au joindre, mais il s'y acharne; car, estant satis-fait en ce pourquoy il estoit entré en combat, il se picque par braverie d'en voir la fin. C'est bien loing au delà de ne craindre point la mort, que de la vouloir taster et savourer. L'histoire du philosophe Cleanthes est fort pareille. Les gengives luy estoient enflées et pourries; les medecins lui conseillarent d'user d'une grande abstinence. Ayant jeuné deux jours, il est si bien amendé qu'ils luy declarent sa guerison et permettent de retourner à son train de vivre accoustumé. Luy, au rebours, goustant desjà quelque douceur en cette defaillance, entreprend de ne se retirer plus arriere et franchit le pas qu'il avoit si fort avancé. Tullius Marcellinus, jeune homme Romain, voulant anticiper l'heure de sa destinée pour se deffaire d'une maladie qui le gourmandoit plus qu'il ne vouloit souffrir, quoy que les medecins luy en promissent guerison certaine, sinon si soudaine, appella ses amis pour en deliberer. Les uns, dit Seneca, luy donnoyent le conseil que par lacheté ils eussent prins pour eux mesmes; les autres, par flaterie, celuy qu'ils pensoyent luy devoir estre plus agreable; mais un Stoïcien luy dit ainsi: Ne te travaille pas, Marcellinus, comme si tu deliberois de chose d'importance: ce n'est pas grand'chose que vivre, tes valets et les bestes vivent; mais c'est grand'chose de mourir honestement, sagement et constamment. Songe combien il y a que tu fais mesme chose: manger, boire, dormir;

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boire, dormir et manger. Nous rouons sans cesse en ce cercle; non seulement les mauvais accidans et insupportables, mais la satieté mesme de vivre donne envie de la mort. Marcellinus n'avoit besoing d'homme qui le conseillat, mais d'homme qui le secourut. Les serviteurs craignoyent de s'en mesler, mais ce philosophe leur fit entendre que les domestiques sont soupçonnez, lors seulement qu'il est en doubte si la mort du maistre a esté volontaire; autrement, qu'il seroit d'aussi mauvais exemple de l'empescher que de le tuer, d'autant que

Invitum qui servat idem facit occidenti.

Apres il advertit Marcellinus qu'il ne seroit pas messeant, [0269] comme le dessert des tables se donne aux assistans, nos repas faicts, aussi, la vie finie, de distribuer quelque chose à ceux qui en ont esté les ministres. Or estoit Marcellinus de courage franc et liberal: il fit départir quelque somme à ses serviteurs, et les consola. Au reste, il n'y eust besoing de fer ny de sang: il entreprit de s'en aller de cette vie, non de s'en fuir; non d'eschapper à la mort, mais de l'essayer. Et, pour se donner loisir de la marchander, ayant quitté toute nourriture, le troisiesme jour apres, s'estant faict arroser d'eau tiede, il defaillit peu à peu, et non sans quelque volupté, à ce qu'il disoit. De vray, ceux qui ont eu ces defaillances de coeur, qui prennent par foiblesse, disent n'y sentir aucune douleur, voire plustost quelque plaisir, comme d'un passage au sommeil et au repos. Voylà des morts estudiées et digerées. Mais, afin que le seul Caton peut fournir à tout exemple de vertu, il semble que son bon destin luy fit avoir mal en la main dequoy il se donna le coup, pour qu'il eust loisir d'affronter la mort et de la coleter, renforceant le courage au dangier, au lieu de l'amollir. Et si ç'eust esté à moy à le representer en sa plus superbe assiete, c'eust esté deschirant tout ensanglanté ses entrailles, plustost que l'espée au poing, comme firent les statueres de son temps. Car ce second meurtre fut bien plus furieux que le premier.

Chapitre 14

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Comme Nostre Esprit S'empesche Soy-mesmes

C'est une plaisante imagination de concevoir un esprit balancé justement entre-deux pareilles envyes. Car il est indubitable qu'il ne prendra jamais party, d'autant que l'application et le chois porte inequalité de pris; et qui nous logeroit entre la bouteille et le jambon, avec egal appetit de boire et de menger, il n'y auroit sans doute [0269v] remede que de mourir de soif et de fain. Pour pourvoir à cet inconvenient, les Stoïciens, quand on leur demande d'où vient en nostre ame l'election de deux choses indifferentes, et qui faict que d'un grand nombre d'escus nous en prenions plustost l'un que l'autre, estans tous pareils, et n'y ayans aucune raison qui nous incline à la preference, respondent que ce mouvement de l'ame est extraordinaire et déreglé, venant en nous d'une impulsion estrangiere, accidentale et fortuite. Il se pourroit dire, ce me semble, plustost, que aucune chose ne se presente à nous où il n'y ait quelque difference, pour legiere qu'elle soit; et que, ou à la veue ou à l'atouchement, il y a tousjours quelque plus qui nous attire, quoy que ce soit imperceptiblement. Pareillement qui presupposera une fisselle egalement forte par tout, il est impossible de toute impossibilité qu'elle rompe; car par où voulez vous que la faucée commence? et de rompre par tout ensemble, il n'est pas en nature. Qui joindroit encore à cecy les propositions Geometriques qui concluent par la certitude de leurs demonstrations le contenu plus grand que le contenant, le centre aussi grand que sa circonference, et qui trouvent deux lignes s'approchant sans cesse l'une de l'autre et ne se pouvant jamais joindre, et la pierre philosophale, et quadrature du cercle, où la raison et l'effect sont si opposites, en tireroit à l'adventure quelque argument pour secourir ce mot hardy de Pline, solum certum nihil esse certi, et homine nihil miserius aut superbius.
[0270]

Chapitre 15

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Que Nostre Desir S'accroit par la Malaisance

Il n'y a raison qui n'en aye une contraire, dict le plus sage party des philosophes. Je remachois tantost ce beau mot qu'un ancien allegue pour le mespris de la vie: Nul bien nous peut apporter plaisir, si ce n'est celuy à la perte duquel nous sommes preparez: In aequo est dolor amissae rei, et timor amittendae; voulant gaigner par là que la fruition de la vie ne nous peut estre vrayement plaisante, si nous sommes en crainte de la perdre. Il se pourroit toutes-fois dire, au rebours, que nous serrons et embrassons ce bien, d'autant plus estroit et avecques plus d'affection que nous le voyons nous estre moins seur et craignons qu'il nous soit osté. Car il se sent evidemment, comme le feu se picque à l'assistance du froid, que nostre volonté s'esguise aussi par le contraste:

Si nunquam Danaen habuisset ahenea turris,
Non esset Danae de Jove facta parens;

et qu'il n'est rien naturellement si contraire à nostre goust que la satieté qui vient de l'aisance, ny rien qui l'éguise tant que la rareté et difficulté. Omnium rerum voluptas ipso quo debet fugare periculo crescit.
Galla, nega: satiatur amor, nisi gaudia torquent.
Pour tenir l'amour en haleine, Licurgue ordonna que les mariez de Lacedemone ne se pourroient prattiquer qu'à la desrobée, et que ce

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seroit pareille honte de les rencontrer couchés ensemble, qu'avecques d'autres. La difficulté des assignations, le dangier des surprises, la honte du lendemain,

et languor, et silentium,
Et latere petitus imo spiritus,

[
0270v] c'est ce qui donne pointe à la sauce. Combien de jeux tres lascivement plaisants naissent de l'honneste et vergongneuse manière de parler des ouvrages de l'amour' La volupté mesme cerche à s'irriter par la douleur. Elle est bien plus sucrée quand elle cuit et quand elle escorche. La Courtisane Flora disoit n'avoir jamais couché avecques Pompeius, qu'elle ne luy eust faict porter les merques de ses morsures:

Quod petiere premunt arctè, faciuntque dolorem
Corporis, et dentes inlidunt saepe labellis:
Et stimuli subsunt, qui instigant laedere idipsum,
Quodcunque est, rabies unde illae germina surgunt.

Il en va ainsi par tout; la difficulté donne pris aux choses. Ceux de la marque d'Ancone font plus volontiers leurs veuz à Saint Jaques, et ceux de Galice à Nostre Dame de Lorete; on faict au Liege grande feste des bains de Luques, et en la Toscane de ceux d'Aspa; il ne se voit guiere de Romain en l'escole de l'escrime à Romme, qui est plaine de François. Ce grand Caton se trouva, aussi bien que nous, desgousté de sa femme tant qu'elle fut siene, et la desira quand elle fut à un autre. J'ay chassé au haras un vieux cheval duquel, à la senteur des juments, on ne pouvoit venir à bout. La facilité l'a incontinent saoulé envers les siennes; mais, envers les estrangieres et la premiere qui passe le long de son pastis, il revient à ses importuns hannissements et à ses chaleurs furieuses comme devant. Nostre appetit mesprise et outrepasse ce qui luy est en main, pour courir apres ce qu'il n'a pas:

Transvolat in medio posita, et fugientia captat.

Nous defendre quelque chose, c'est nous en donner envie:

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nisi tu servare puellam
Incipis, incipiet desinere esse mea.

Nous l'abandonner tout à faict, c'est nous en engendrer mespris. La faute et l'abondance retombent en mesme inconvenient,

Tibi quod superest, mihi quod defit, dolet:

Le desir et la jouyssance nous mettent pareillement en peine. La rigueur des maistresses est ennuyeuse, mais l'aisance et la facilité l'est, à dire verité, encores plus: d'autant que le mescontentement et la cholere naissent de l'estimation en quoy nous avons la chose desirée, éguisent l'amour et le [0271] reschauffent; mais la satieté engendre le dégoust: c'est une passion mousse, hebetée, lasse et endormie.

Si qua volet regnare diu, contemnat amantem:
contemnite, amantes,
Sic hodie veniet si qua negavit heri.

Pourquoy inventa Poppaea de masquer les beautez de son visage, que pour les rencherir à ses amans? Pourquoy a l'on voylé jusques au dessoubs des talons ces beautez que chacune desire montrer, que chacun desire voir? Pourquoy couvrent elles de tant d'empeschemens les uns sur les autres les parties où loge principallement nostre desir et le leur? Et à quoy servent ces gros bastions, dequoy les nostres viennent d'armer leurs flancs, qu'à lurrer nostre appetit et nous attirer à elles en nous esloignant?

Et fugit ad salices, et se cupit ante videri.
Interdum tunica duxit operta moram.

A quoy sert l'art de cette honte virginalle? cette froideur rassise, cette contenance severe, cette profession d'ignorance des choses qu'elles sçavent mieux que nous qui les en instruisons, qu'à nous accroistre le

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desir de vaincre, gourmander et fouler à nostre appetit toute cette ceremonie et ces obstacles? Car il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d'affolir et desbaucher cette molle douceur et cette pudeur enfantine, et de ranger à la mercy de nostre ardeur une gravité fiere et magistrale: C'est gloire, disent-ils, de triompher de la rigueur, de la modestie, de la chasteté et de la temperance; et qui desconseille aux Dames ces parties là, il les trahit et soy-mesmes. Il faut croire que le coeur leur fremit d'effroy, que le son de nos mots blesse la pureté de leurs oreilles, qu'elles nous en haissent et s'accordent à nostre importunité d'une force forcée. La beauté, toute puissante qu'elle est, n'a pas dequoy se faire savourer sans cette entremise. Voyez en Italie, où il y a plus de beauté à vendre, et de la plus fine, [0271v] comment il faut qu'elle cherche d'autres moyens estrangers et d'autres arts pour se rendre aggreable; et si, à la verité, quoy qu'elle face, estant venale et publique, elle demeure foible et languissante: tout ainsi que, mesme en la vertu, de deux effets pareils, nous tenons ce neantmoins celuy-là le plus beau et plus digne auquel il y a plus d'empeschement et de hazard proposé. C'est un effect de la Providence divine de permettre sa saincte Eglise estre agitée, comme nous la voyons, de tant de troubles et d'orages, pour esveiller par ce contraste les ames pies, et les r'avoir de l'oisiveté et du sommeil où les avoit plongez une si longue tranquillité. Si nous contrepoisons la perte que nous avons faicte par le nombre de ceux qui se sont desvoyez, au gain qui nous vient pour nous estre remis en haleine, resuscité nostre zele et nos forces à l'occasion de ce combat, je ne sçay si l'utilité ne surmonte point le dommage. Nous avons pensé attacher plus ferme le neud de nos mariages pour avoir osté tout moyen de les dissoudre; mais d'autant s'est dépris et relaché le neud de la volonté et de l'affection, que celuy de la contrainte s'est estroicy. Et, au rebours, ce qui tint les mariages à Rome si long temps en honneur et en seurté, fut la liberté de les rompre, qui voudroit. Ils aymoient mieux leurs femmes d'autant qu'ils les pouvoient perdre; et, en pleine licence de divorces, il se passa cinq cens ans et plus, avant que nul s'en servit.

Quod licet, ingratum est; quod non licet, acrius urit.

A ce propos se pourroit joindre l'opinion d'un ancien, que les supplices aiguisent les vices plustost qu'ils ne les amortissent; qu'ils n'engendrent point le soing de bien faire, c'est l'ouvrage de la raison et de la discipline, mais seulement un soing de n'estre surpris en faisant mal:

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Latius excisae pestis contagia serpunt.

Je ne sçay pas qu'elle soit vraye, mais cecy sçay-je par [0272] experience que jamais police ne se trouva reformée par là. L'ordre et le reglement des meurs dépend de quelque autre moyen. Les histoires Grecques font mention des Argippées, voisins de la Scythie, qui vivent sans verge et sans baston à offenser; que non seulement nul n'entreprend d'aller attaquer, mais quiconque s'y peut sauver, il est en franchise, à cause de leur vertu et saincteté de vie; et n'est aucun si osé d'y toucher. On recourt à eux pour apoincter les differents qui naissent entre les hommes d'ailleurs. Il y a nation où la closture des jardins et des champs qu'on veut conserver, se faict d'un filet de coton, et se trouve bien plus seure et plus ferme que nos fossez et nos hayes. Furem signata sollicitant. Aperta effractarius praeterit. A l'adventure sert entre autres moyens l'aisance, à couvrir ma maison de la violence de nos guerres civiles. La defense attire l'entreprise, et la deffiance l'offense. J'ay affoibly le dessein des soldats, ostant à leur exploit le hasard et toute matiere de gloire militere qui a accoustumé de leur servir de tiltre et d'excuse. Ce qui est faict courageusement, est tousjours faict honorablement, en temps où la justice est morte. Je leur rens la conqueste de ma maison lasche et traistresse. Elle n'est close à personne qui y heurte. Il n'y a pour toute provision qu'un portier d'ancien usage et ceremonie, qui ne sert pas tant à defendre ma porte qu'à l'offrir plus decemment et gratieusement. Je n'ay ny garde ny sentinelle que celle que les astres font pour moi. Un gentilhomme a tort de faire montre d'estre en deffense, s'il ne l'est parfaictement. Qui est ouvert d'un costé, l'est par tout. Noz peres ne pansarent pas à bastir des places frontieres. Les moyens d'assaillir, je dy sans baterie et sans armée, et de surprendre nos maisons, croissent tous les jours audessus des moyens de se garder. Les esprits s'aiguisent generalement de ce costé là. L'invasion touche tous. La defense non, que les riches. La mienne estoit forte selon le temps qu'elle fut faicte. Je n'y ay rien adjouté de ce costé là, et creindroy que sa force se tournast contre moy-mesme; joint qu'un temps paisible requerra qu'on les desfortifie. Il est dangereux de ne les pouvoir regaigner. Et est difficile de s'en asseurer. Car en matiere de guerres intestines, vostre

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valet peut estre du party que vous craignez. Et où la religion sert de pretexte, les parentez mesmes deviennent infiables, avec couverture de justice. Les finances publiques n'entretiendront pas noz garnisons domestiques: elles s'y espuiseroient. Nous n'avons pas dequoy le faire sans nostre ruine, ou, plus incommodement et injurieusement, sans celle du peuple. L'estat de ma perte ne seroit de guere pire. Au demeurant, vous y perdez vous? vos amis mesme s'amusent, plus qu'à vous plaindre, à accuser vostre invigilance et improvidence, et l'ignorance ou nonchalance aux offices de vostre profession. Ce que tant de maisons gardées se sont perdues, où ceste-cy dure, me faict soupçonner qu'elles se sont perdues de ce qu'elles estoient gardées. Cela donne et l'envie et la raison à l'assaillant. Toute garde porte visage de guerre. Qui se jettera, si Dieu veut, chez moi; mais tant y a que je ne l'y appelleray pas. C'est la retraite à me reposer des guerres. J'essaye de soubstraire ce coing à la tempeste publique, comme je fay un autre coing en mon ame. Nostre guerre a beau changer de formes, se multiplier et diversifier en nouveaux partis; pour moy, je ne bouge. Entre tant de maisons armées, moy seul, que je sache en France, de ma condition, ay fié purement au ciel la protection de la mienne. Et n'en ay jamais osté ny ceuillier d'argent, ny titre. Je ne veux ny me craindre, ny me sauver à demi. Si une plaine recognoissance acquiert la faveur divine, elle me durera jusqu'au bout; si non, j'ay tousjours assez duré pour rendre ma durée remerquable et enregistrable. Comment ? Il y a bien trente ans.

Chapitre 16

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De la Gloire

Il y a le nom et la chose: le nom, c'est une voix qui remerque et signifie la chose; le nom, ce n'est pas une partie de la chose ny de la substance, c'est une piece estrangere joincte à la chose, et hors d'elle. Dieu, qui est en soy toute plenitude et le comble de toute perfection, il ne peut s'augmenter et accroistre au dedans; mais son nom se peut augmenter et accroistre par la benediction et louange que nous donnons à ses ouvrages exterieurs. Laquelle louange, puis que nous ne la pouvons incorporer en luy, d'autant qu'il n'y peut avoir accession de bien, nous l'attribuons à son nom, qui est la piece hors de luy la plus voisine. Voilà comment c'est à Dieu seul à qui gloire et honneur appartient; et il n'est rien si esloigné de raison que de nous en mettre en queste pour nous: car, estans indigens et necessiteux au dedans, nostre essence estant imparfaicte et ayant continuellement besoing d'amelioration, c'est là à quoy nous nous devons travailler. Nous sommes tous creux et vuides: ce n'est pas de vent et de voix que nous avons à nous remplir; il nous faut de la substance plus solide à nous reparer. Un homme affamé seroit bien simple de chercher à se pourvoir plustost d'un beau vestement que d'un bon repas: il faut courir au plus pressé. Comme disent nos ordinaires prieres: Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus. Nous sommes en disette de beauté, santé, sagesse, vertu, et telles parties essentieles: les ornemens externes se chercheront apres que nous aurons proveu aux

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choses necessaires. La Theologie traicte amplement et plus pertinemment ce [0272v] subject, mais je n'y suis guiere versé. Chrysippus et Diogenes ont esté les premiers autheurs et les plus fermes du mespris de la gloire; et, entre toutes les voluptez, ils disoient qu'il n'y en avoit point de plus dangereuse ny plus à fuir que celle qui nous vient de l'approbation d'autruy. De vray, l'experience nous en faict sentir plusieurs trahisons bien dommageables. Il n'est chose qui empoisonne tant les Princes que la flatterie, ny rien par où les meschans gaignent plus aiséement credit autour d'eux; ny maquerelage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paistre et entretenir de leurs louanges. Le premier enchantement que les Sirenes employent à piper Ulisses, est de cette nature, Deça vers nous, deça, ô tres-louable Ulisse, Et le plus grand honneur dont la Grece fleurisse. Ces philosophes là disoient que toute la gloire du monde ne meritoit pas qu'un homme d'entendement estandit seulement le doigt pour l'acquerir:

Gloria quantalibet quid erit, si gloria tamtum est?

je dis pour elle seule: car elle tire souvent à sa suite plusieurs commoditez pour lesquelles elle se peut rendre desirable. Elle nous acquiert de la bienveillance; elle nous rend moins exposez aux injures et offences d'autruy, et choses semblables. C'estoit aussi des principaux dogmes d'Epicurus: car ce precepte de sa secte: Cache Ta Vie, qui deffend aux hommes de s'empescher des charges et negotiations publiques, presuppose aussi necessairement qu'on mesprise la gloire, qui est une approbation que le monde fait des actions que nous mettons en evidence. Celuy qui nous ordonne de nous cacher et de n'avoir soing que de nous, et qui ne veut pas que nous soyons connus d'autruy, il veut encores moins que nous en soions honorez et glorifiez. Aussi conseille il à Idomeneus de ne regler aucunement ses actions par l'opinion ou [0273] reputation commune, si ce n'est pour éviter les autres incommoditez accidentales que le mespris des hommes luy pourroit apporter. Ces discours là sont infiniment vrais, à mon advis, et raisonnables. Mais nous sommes, je ne sçay comment, doubles en nous mesmes, qui faict que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas, et ne nous pouvons deffaire de ce que nous condamnons. Voyons les dernieres paroles

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d'Epicurus, et qu'il dict en mourant: elles sont grandes et dignes d'un tel philosophe, mais si ont elles quelque marque de la recommendation de son nom, et de cette humeur qu'il avoit décriée par ses preceptes. Voicy une lettre qu'il dicta un peu avant son dernier soupir: Epicurus a Hermachus, salut. Ce pendant que je passois l'heureux et celuy-là mesmes le dernier jour de ma vie, j'escrivois cecy, accompaigné toute-fois de telle douleur en la vessie et aux intestins, qu'il ne peut rien estre adjousté à sa grandeur. Mais elle estoit compensée par le plaisir qu'apportoit à mon ame la souvenance de mes inventions et de mes discours. Or toy, comme requiert l'affection que tu as eu des ton enfance envers moy et la philosophie, embrasse la protection des enfans de Metrodorus. Voilà sa lettre. Et ce qui me faict interpreter que ce plaisir qu'il dit sentir en son ame, de ses inventions, regarde aucunement la reputation qu'il en esperoit acquerir apres sa mort, c'est l'ordonnance de son testament, par lequel il veut que Aminomachus et Thimocrates, ses heritiers, fournissent, pour la celebration de son jour natal, tous les mois de janvier, les frais que Hermachus ordonneroit, et aussi pour la despence qui se feroit, le vingtiesme jour de chasque lune, au traitement des philosophes ses familiers, qui s'assembleroient à l'honneur de la memoire de luy et de Metrodorus. Carneades a esté chef de l'opinion contraire, et a maintenu que la gloire estoit pour elle mesme desirable: tout ainsi que nous ambrassons nos posthumes pour eux mesmes, n'en ayans aucune connoissance ny jouissance. Cette opinion n'a pas failly d'estre plus communement suyvie, comme sont volontiers celles qui s'accommodent le plus à nos inclinations. Aristote luy donne le premier rang entre les biens externes. Evite, comme deux extremes vicieux, l'immoderation et à la rechercher et à la fuir. Je croy que, si nous avions les livres que Cicero avoit escrit sur ce subject, il nous en conteroit de belles: car cet homme là fut si forcené de cette passion que, s'il eust osé, il fut, ce crois-je, volontiers tombé en l'exces où tombarent d'autres: que la vertu mesme n'estoit desirable que pour l'honneur qui se tenoit tousjours à sa suite,

Paulum sepultae distat inertiae
Celata virtus.

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Qui est un' opinion si fauce que je suis dépit qu'elle ait jamais peu entrer en l'entendement d'homme qui eust cet honneur de porter le nom de philosophe. Si cela estoit vray, il ne faudroit estre vertueux qu'en public; et les operations de l'ame, où est le vray siege de la vertu, nous n'aurions que faire de les tenir en regle et en ordre, sinon autant qu'elles debvroient venir à la connoissance d'autruy. N'y va il donc que de faillir finement et subtilement? Si tu sçais, dit Carneades, un serpent caché en ce lieu, auquel, sans y penser, se va seoir celuy de la mort du quel tu esperes profit, tu fais meschammant si tu ne l'en advertis; et d'autant plus que ton action ne doibt estre connue que de toy. Si nous ne prenons de nous mesmes la loy de bien faire, si l'impunité nous est justice, à combien de sortes de meschancetez avons nous tous les jours à nous abandoner ! Ce que Sextius Peduceus fit, de rendre fidelement ce que Caius Plotius avoit commis à sa seule science de ses richesses, et ce que j'en ay faict souvent de mesme, je ne le trouve pas tant louable comme je trouverois execrable qu'il y eut failli. Et trouve bon et utile à ramentevoir en noz jours l'exemple de Publius Sextilius Rufus, que Cicero accuse pour avoir recueilli une heredité contre sa conscience, non seulement non contre les loix, mais par les loix mesmes. Et Marcus Crassus et Quintus Hortensius, les quels à cause de leur authorité et puissance ayants esté pour certaines quotités appellés par un estrangier à la succession d'un testament faux, à fin que par ce moyen il y establit sa part, se contantarent de n'estre participants de la fauceté et ne refusarent d'en tirer quelque fruit, assez couverts s'ils se tenoient à l'abry des accusateurs, et des tesmoins, et des loix. Meminerint Deum se habere testem, id est (ut ego arbitror) mentem suam. La vertu est chose bien vaine et frivole si elle tire sa recommendation de la gloire. Pour neant entreprendrions nous de luy faire tenir son rang à part et la déjoindrions de la fortune: car qu'est-il plus fortuite que la reputation? Profecto fortuna in omni re dominatur: ea res cunctas ex libidine magis quam ex vero celebrat obscuratque. De faire que les actions soient connues et veues, c'est le pur ouvrage de la fortune. C'est le sort qui nous applique la gloire selon sa temerité. Je l'ai veue fort souvent marcher avant le merite et souvent outrepasser le merite d'une longue mesure. Celuy qui, premier, s'advisa de la ressemblance

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de l'ombre à la gloire, fit mieux qu'il ne vouloit. Ce sont choses excellamment vaines. Elle va aussi quelque fois davant son corps, et quelque fois l'excede de beaucoup en longueur. Ceux qui apprennent à la noblesse de ne chercher en la vaillance que l'honneur, quasi non sit honestum quod nobilitatum non sit, que gaignent-ils par là que de les instruire de ne se hazarder jamais si on ne les voit, et de prendre bien garde s'il y a des tesmoins qui puissent rapporter nouvelles de leur valeur, là où il se presente mille occasions de bien faire sans qu'on en puisse estre remarqué? [0274] Combien de belles actions particulieres s'ensevelissent dans la foule d'une bataille? Quiconque s'amuse à contreroller autruy pendant une telle meslée, il n'y est guiere embesoigné, et produit contre soy mesmes le tesmoignage qu'il rend des deportemens de ses compaignons. Vera et sapiens animi magnitudo honestum illud quod maxime naturam sequitur, in factis positum, non in gloria, judicat. Toute la gloire que je pretens de ma vie, c'est de l'avoir vescue tranquille: tranquille non selon Metrodorus, ou Arcesilas, ou Aristippus, mais selon moy. Puis que la philosophie n'a sçeu trouver aucune voye pour la tranquillité, qui fust bonne en commun, que chacun la cherche en son particulier ! A qui doivent Caesar et Alexandre cette grandeur infinie de leur renommée qu'à la fortune? Combien d'hommes a elle esteint sur le commencement de leur progrés, desquels nous n'avons aucune connoissance, qui y apportoient mesme courage que le leur, si le malheur de leur sort ne les eut arrestez tout court, sur la naissance de leurs entreprinses ! Au travers de tant et si extremes dangers, il ne me souvient point avoir leu que Caesar ait esté jamais blessé. Mille sont morts de moindres perils que le moindre de ceux qu'il franchit. Infinies belles actions se doivent perdre sans tesmoignage avant qu'il en vienne une à profit. On n'est pas tousjours sur le haut d'une bresche ou à la teste d'une armée, à la veue de son general, comme sur un eschaffaut. On est surpris entre la haye et le fossé; il faut tenter fortune contre un poullaillier; il faut dénicher quatre chetifs harquebousiers d'une grange; il faut seul s'escarter de la trouppe et entreprendre seul, selon la necessité qui s'offre. Et si on prend garde, on trouvera qu'il advient par experience que les moins esclattantes occasions sont les plus dangereuses; et qu'aux guerres qui se sont passées de nostre temps, il s'est perdu plus de gens de

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bien aux occasions legeres et peu importantes et à la contestation de quelque bicoque qu'és lieux dignes et honnorables. Qui tient sa mort pour mal employée si ce n'est en occasion signalée, au lieu d'illustrer sa mort, il obscurcit volontiers sa vie, laissant eschapper cependant plusieurs justes occasions de se hazarder. Et toutes les justes sont illustres assez, sa consciance les trompettant suffisammant à chacun. Gloria nostra est testimonium conscientiae nostrae. Qui n'est homme de bien que par ce qu'on le sçaura, et par ce qu'on l'en estimera mieux apres l'avoir sceu; qui ne veut bien faire qu'en condition que sa vertu vienne à la connoissance des hommes: celuy-là n'est pas homme de qui on puisse tirer beaucoup de service. [0274v]

Credo che'l resto di quel verno cose
Facesse degne di tenerne conto;
Ma fur sin' a quel tempo si nascose,
Che non è colpa mia s'hor' non le conto:
Perche Orlando a far opre virtuose,
Piu ch'a narrarle poi, sempre era pronto,
Ne mai fu alcun' de li suoi fatti espresso,
Senon quando hebbe i testimonii apresso.

Il faut aller à la guerre pour son devoir, et en attendre cette recompense, qui ne peut faillir à toutes belles actions, pour occultes qu'elles soient, non pas mesmes aux vertueuses pensées: c'est le contentement qu'une conscience bien reglée reçoit en soy de bien faire. Il faut estre vaillant pour soy-mesmes et pour l'avantage que c'est d'avoir son courage logé en une assiette ferme et asseurée contre les assauts de la fortune:

Virtus, repulsae nescia sordidae,
Intaminatis fulget honoribus,
Nec sumit aut ponit secures
Arbitrio popularis aurae.

Ce n'est pas pour la montre que nostre ame doit jouer son rolle, c'est chez nous, au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nostres: là elle nous couvre de la crainte de la mort, des douleurs et de la honte mesme; elle nous asseure là de la perte de nos enfans, de nos amis et de nos

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fortunes, et, quand l'opportunité s'y presente, elle nous conduit aussi aux hazards de la guerre. Non emolumento aliquo, sed ipsius honestatis decore. Ce profit est bien plus grand et bien plus digne d'estre souhaité et esperé, que l'honneur et la gloire, qui n'est qu'un favorable jugement qu'on faict de nous. Il faut trier de toute une nation une douzaine d'hommes pour juger d'un arpent de terre; et le jugement de nos inclinations et de nos actions, la plus difficile matiere et la plus importante qui soit, nous la remettons à la voix [0275] de la commune et de la tourbe, mere d'ignorance, d'injustice et d'inconstance. Est-ce raison faire dependre la vie d'un sage du jugement des fols? An quidquam stultius quam quos singulos contemnas, eos aliquid putare esse universos? Quiconque vise à leur plaire, il n'a jamais faict; c'est une bute qui n'a ny forme ny prise. Nihil tam inaestimabile est quam animi multitudinis. Demetrius disoit plaisamment de la voix du peuple, qu'il ne faisoit non plus de recette de celle qui luy sortoit par en haut, que de celle qui luy sortoit par en bas. Celuy-là dict encore plus: Ego hoc judico, siquando turpe non sit, tamen non esse non turpe, quum id a multitudine laudetur. Null' art, nulle soupplesse d'esprit pourroit conduire nos pas à la suitte d'un guide si desvoyé et si desreiglé. En cette confusion venteuse de bruits de raports et opinions vulgaires qui nous poussent, il ne se peut establir aucune route qui vaille. Ne nous proposons point une fin si flotante et vagabonde: allons constammant apres la raison: que l'approbation publique nous suyve par là, si elle veut; et, comme elle despend toute de la fortune, nous n'avons point loy de l'esperer plustost par autre voye que par celle là. Quand pour sa droiture je ne suyverois le droit chemin, je le suyvrois pour avoir trouvé par experience qu'au bout du conte c'est communement le plus heureux et le plus utile. Dedit hoc providentia hominibus munus, ut honesta magis juvarent. Le marinier antien disoit ainsin à Neptune en une grande tempeste: O Dieu, tu me sauveras, si tu veux; tu me perderas, si tu veux: mais si tiendrai je tousjours droit mon timon. J'ay veu de mon temps mill' hommes soupples,

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mestis, ambigus, et que nul ne doubtoit plus prudans mondains que moy, se perdre où je me suis sauvé:

Risi successu posse carere dolos.

Paul Aemile, allant en sa glorieuse expedition de Macedoine, advertit sur tout le peuple à Rome de contenir leur langue de ses actions pendant son absence. Que la licence des jugements est un grand destourbier aux grands affaires' D'autant que chacun n'a pas la fermeté de Fabius à l'encontre des voix communes, contraires et injurieuses, qui aima mieux laisser desmembrer son authorité aux vaines fantasies des hommes, que faire moins bien sa charge avec favorable reputation et populaire consentemant. Il y a je ne sçay quelle douceur naturelle à se sentir louer, mais nous luy prestons trop de beaucoup.

Laudari haud metuam, neque enim mihi cornea fibra est;
Sed recti finemque extremumque esse recuso
Euge tuum et belle.

Je ne me soucie pas tant quel je sois chez autruy, comme je me soucie quel je sois en moy mesme. Je veux estre riche par moy, non par emprunt. Les estrangers ne voyent que les evenemens et apparences externes; chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebvre et d'effroy. Ils ne voyent pas mon coeur, ils ne voyent [0275v] que mes contenances. On a raison de descrier l'hipocrisie qui se trouve en la guerre: car qu'est il plus aisé à un homme pratic que de gauchir aux dangers et de contrefaire le mauvais, ayant le coeur plein de mollesse? Il y a tant de moyens d'eviter les occasions de se hazarder en particulier, que nous aurons trompé mille fois le monde, avant que de nous engager à un dangereux pas; et, lors mesme, nous y trouvant empétrez, nous sçaurons bien pour ce coup couvrir nostre jeu d'un bon visage et d'une parolle asseurée, quoy que l'ame nous tremble au dedans. Et qui auroit l'usage de l'anneau Platonique, rendant invisible celuy qui le portoit au doigt, si on luy donnoit le tour vers le plat de la main, assez de gens souvent se cacheroient où il se faut presenter le plus, et se repentiroient d'estre placez en lieu si honorable, auquel la necessité les rend asseurez.

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Falsus honor juvat, et mendax infamia terret
Quem, nisi mendosum et mendacem?

Voylà comment tous ces jugemens qui se font des apparences externes, sont merveilleusement incertains et douteux; et n'est aucun si asseuré tesmoing comme chacun à soy-mesme. En celles là combien avons nous de goujats, compaignons de nostre gloire? Celuy qui se tient ferme dans une tranchée descouverte, que faict il en cela que ne facent devant luy cinquante pauvres pioniers qui luy ouvrent le pas et le couvrent de leurs corps pour cinq sous de païe par jour?

Non, quicquid turbida Roma
Elevet, accedas, examenque improbum in illa
Castiges trutina: nec te quaesiveris extra.

Nous appellons agrandir nostre nom, l'estandre et semer en plusieurs bouches; nous voulons qu'il y soit receu en bonne part et que cette sienne accroissance luy vienne à profit: voylà ce qu'il y peut avoir de plus excusable en ce dessein. Mais l'exces de cette maladie en va jusques là que plusieurs cerchent de faire parler d'eux en quelque façon que ce soit. Trogus Pompeius dict de Herostratus, et Titus Livius de Manlius Capitolinus, qu'ils estoyent plus desireux de grande que de bonne reputation. Ce vice est ordinaire. Nous nous [0276] soignons plus qu'on parle de nous, que comment on en parle; et nous est assez que nostre nom coure par la bouche des hommes, en quelque condition qu'il y coure. Il semble que l'estre conneu, ce soit aucunement avoir sa vie et sa durée en la garde d'autruy. Moy, je tiens que je ne suis que chez moy; et, de cette autre mienne vie qui loge en la connoissance de mes amis, à la considerer nue et simplement en soy, je sçay bien que je n'en sens fruict ny jouissance que par la vanité d'une opinion fantastique. Et, quand je seray mort, je m'en resentiray encores beaucoup moins; et si perderay tout net l'usage des vrayes utilitez qui accidentalement la suyvent par fois; je n'auray plus de prise par où saisir la reputation, ny par où elle puisse me toucher ny arriver à moy. Car de m'attendre que mon nom la reçoive, premierement je n'ay point de nom qui soit assez mien: de deux que j'ay, l'un est commun à toute ma race, voire encore à d'autres. Il y a une famille à Paris et à Montpelier qui se surnomme Montaigne; une autre, en Bretaigne et en Xaintonge, de la

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Montaigne. Le remuement d'une seule syllabe meslera nos fusées, de façon que j'auray part à leur gloire, et eux, à l'advanture, à ma honte; et, si les miens se sont autres-fois surnommez Eyquem, surnom qui touche encore une maison cogneue en Angleterre. Quant à mon autre nom, il est à quiconque aura envie de le prendre. Ainsi j'honoreray peut estre un crocheteur en ma place. Et puis, quand j'aurois une marque particuliere pour moy, que peut elle marquer quand je n'y suis plus? Peut elle designer et favorir l'inanité?

Nunc levior cyppus non imprimit ossa?
Laudat posteritas: nunc non è manibus illis,
Nunc non è tumulo fortunataque favilla
Nascuntur violae?

Mais de cecy j'en ay parlé ailleurs. Au demeurant, en toute une bataille où dix mill' hommes sont stropiez ou tuez, il n'en est pas quinze dequoy on parle. Il faut que ce soit quelque [0276v] grandeur bien eminente, ou quelque consequence d'importance que la fortune y ait jointe, qui face valoir un' action privée, non d'un harquebousier seulement, mais d'un Capitaine. Car de tuer un homme, ou deux, ou dix, de se presenter courageusement à la mort, c'est à la verité quelque chose à chacun de nous, car il y va de tout; mais pour le monde ce sont choses si ordinaires, il s'en voit tant tous les jours, et en faut tant de pareilles pour produire un effect notable, que nous n'en pouvons attendre aucune particuliere recommandation,

casus multis hic cognitus ac jam
Tritus, et e medio fortunae ductus acervo.

De tant de miliasses de vaillans hommes qui sont morts dépuis quinze cens ans en France, les armes en la main, il n'y en a pas cent qui soyent venus à nostre cognoissance. La memoire non des chefs seulement, mais des batailles et victoires, est ensevelie. Les fortunes de plus de la moitié du monde, à faute de registre, ne bougent de leur place et s'evanouissent sans durée. Si j'avois en ma possession les evenemens inconnus, j'en penserois tres facilement supplanter les connus en toute espece d'exemples.

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Quoy, que des Romains mesmes et des Grecs, parmy tant d'escrivains et de tesmoins et tant de rares et nobles exploits, il en est venu si peu jusques à nous'

Ad nos vix tenuis famae perlabitur aura.

Ce sera beaucoup si, d'yci à cent ans, on se souvient en gros que, de nostre temps, il y a eu des guerres civiles en France. Les Lacedemoniens sacrifioient aux muses, entrant en bataille, afin que leurs gestes fussent bien et dignement escris, estimant que ce fut une faveur divine et non commune que les belles actions trouvassent des tesmoings qui leur sçeussent donner vie et memoire. Pensons nous qu'à chaque harquebousade qui nous touche, et à chaque hazard que nous courons, il y ayt soudain un greffier qui l'enrolle? et cent greffiers, outre cela, le pourront escrire, desquels les commentaires ne dureront que trois jours et ne viendront à la veue de personne. Nous n'avons pas la millieme partie des escrits anciens: c'est la fortune qui leur donne vie, ou plus courte, ou plus longue, [0277] selon sa faveur; et ce que nous en avons, il nous est loisible de doubter si c'est le pire, n'ayant pas veu le demeurant. On ne faict pas des histoires de choses de si peu: il faut avoir esté chef à conquerir un Empire ou un Royaume; il faut avoir gaigné cinquante deux batailles assignées, tousjours plus foible en nombre, comme Caesar. Dix mille bons compaignons et plusieurs grands capitaines moururent à sa suite, vaillamment et courageusement, desquels les noms n'ont duré qu'autant que leurs femmes et leurs enfans vesquirent,

quos fama obscura recondit.

De ceux mesme que nous voyons bien faire, trois mois ou trois ans apres qu'ils y sont demeurez, il ne s'en parle non plus que s'ils n'eussent jamais esté. Quiconque considerera avec juste mesure et proportion de quelles gens et de quels faits la gloire se maintient en la memoire des livres, il trouvera qu'il y a de nostre siecle fort peu d'actions et fort peu de personnes qui y puissent pretendre nul droict. Combien avons nous veu d'hommes vertueux survivre à leur propre reputation, qui ont veu et souffert esteindre en leur presence l'honneur et la gloire tres-justement acquise en leurs jeunes ans? Et, pour trois ans de cette vie fantastique et imaginere, allons nous perdant nostre vraye vie et essentielle, et nous engager à une mort perpetuelle? Les sages se proposent une plus belle et plus juste fin à une si importante entreprise.

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Recte facti, fecisse merces est. Officii fructus ipsum officium est. Il seroit à l'advanture excusable à un peintre ou autre artisan, ou encores à un Rhetoricien ou Grammairien, de se travailler pour acquerir nom par ses ouvrages; mais les actions de la vertu, elles sont trop nobles d'elles mesmes pour rechercher autre loyer que de leur propre valeur, et notamment pour la chercher en la vanité des jugemens humains. Si toute-fois cette fauce opinion sert au public à contenir les hommes en leur devoir; si le peuple en est esveillé à la vertu; si les Princes sont touchez de voir le monde benir la memoire de Trajan [0277v] et abominer celle de Neron; si cela les esmeut de voir le nom de ce grand pendart, autresfois si effroyable et si redoubté, maudit et outragé si librement par le premier escolier qui l'entreprend: qu'elle accroisse hardiment et qu'on la nourrisse entre nous le plus qu'on pourra. Et Platon, employant toutes choses à rendre ses citoyens vertueus, leur conseille aussi de ne mespriser la bonne reputation et estimation des peuples; et dict que, par quelque divine inspiration, il advient que les meschans mesmes sçavent souvent, tant de parole que d'opinion, justement distinguer les bons des mauvais. Ce personnage et son pedagogue sont merveilleux et hardis ouvriers à faire joindre les operations et revelations divines tout par tout où faut l'humaine force; ut tragici poetae confugiunt ad deum, cum explicare argumenti exitum non possunt. Pour tant à l'advanture l'appelloit Timon l'injuriant: le grand forgeur de miracles. Puis que les hommes, par leur insuffisance, ne se peuvent assez payer d'une bonne monnoye, qu'on y employe encore la fauce. Ce moyen a esté practiqué par tous les Legislateurs, et n'est police où il n'y ait quelque meslange ou de vanité ceremonieuse ou d'opinion mensongere, qui serve de bride à tenir le peuple en office. C'est pour cela que la pluspart ont leurs origines et commencemens fabuleux et enrichis de mysteres supernaturels. C'est cela qui a donné credit aux religions bastardes et les a faites favorir aux gens d'entendement; et pour cela que Numa et Sertorius, pour rendre leurs hommes de meilleure creance, les paissoyent de cette sottise, l'un que la nymphe Egeria, l'autre que sa biche blanche luy apportoit de la part des dieux tous les conseils qu'il prenoit. Et l'authorité que Numa donna à ses loix soubs titre du patronage de cette Deesse, Zoroastre, legislateur des Bactriens et des Perses, la

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donna aux siennes sous le nom du dieu Oromasis; Trismegiste, des Aegyptiens, de Mercure; Zamolxis, des Scythes, de Vesta; Charondas, des Chalcides, de Saturne; Minos, des Candiots, de Juppiter; Licurgus, des Lacedemoniens, d'Apollo; Dracon et Solon, des Atheniens, de Minerve. Et toute police a un dieu à sa teste, faucement les autres, veritablement celle que Moïse dressa au peuple de Judée sorty d'Aegypte. La religion des Bedoins, comme dit le sire de Jouinville, portoit, entre autres choses, que l'ame de celuy d'entre eux qui mouroit pour son prince, s'en alloit en un autre corps plus heureux, plus beau et plus fort que le premier: au moyen dequoy ils en hazardoient beaucoup plus volontiers leur vie:

In ferrum mens prona viris, animaeque capaces
Mortis, et ignavum est rediturae parcere vitae.

Voylà une creance tres-salutaire, toute vaine qu'elle puisse estre. Chaque nation a plusieurs tels exemples chez soy; mais ce subjet meriteroit un discours à part. Pour dire encore un mot sur mon premier propos, je ne conseille non plus aux Dames d'appeller honneur leur devoir: ut enim consuetudo loquitur, id solum dicitur honestum quod est populari fama gloriosum; leur devoir est le marc, leur honneur n'est que l'escorce. Ny ne leur conseille de nous donner cette excuse en payement de leur refus: car je presuppose que leurs intentions, leur desir et leur volonté, qui sont pieces où l'honneur n'a que [0278] voir, d'autant qu'il n'en paroit rien au dehors, soyent encore plus reglées que les effects:

Quae, quia non liceat, non facit, illa facit.

L'offence et envers Dieu et en la conscience seroit aussi grande de le desirer que de l'effectuer. Et puis ce sont actions d'elles mesmes cachées et occultes; il seroit bien-aysé qu'elles en desrobassent quelcune à la connoissance d'autruy, d'où l'honneur depend, si elles n'avoyent autre respect à leur devoir, et à l'affection qu'elles portent à la chasteté pour elle mesme. Toute personne d'honneur choisit de perdre plustost son honneur, que de perdre sa conscience.

Chapitre 17

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De la Praesumption

Il y a une autre sorte de gloire, qui est une trop bonne opinion que nous concevons de nostre valeur. C'est un' affection inconsiderée, dequoy nous nous cherissons, qui nous represente à nous mesmes autres

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que nous ne sommes: comme la passion amoureuse preste des beautez et des graces au subjet qu'elle embrasse, et fait que ceux qui en sont espris, trouvent, d'un jugement trouble et alteré, ce qu'ils ayment, autre et plus parfaict qu'il n'est. Je ne veux pas que, de peur de faillir de ce costé là, un homme se mesconnoisse pourtant, ny qu'il pense estre moins que ce qu'il est. Le jugement doit tout par tout maintenir son droit: c'est raison qu'il voye en ce subject, comme ailleurs, ce que la verité luy presente. Si c'est Caesar, qu'il se treuve hardiment le plus grand Capitaine du monde. Nous ne sommes que ceremonie: la ceremonie nous emporte, et laissons la substance des choses; nous nous tenons aux branches et abandonnons le tronc et le corps. Nous avons apris aux Dames de rougir oyant seulement nommer ce qu'elles ne craignent aucunement à faire; nous n'osons appeller à droict nos membres, et ne craignons pas de les employer à toute sorte de desbauche. La ceremonie nous defend d'exprimer par [0278v] parolles les choses licites et naturelles, et nous l'en croyons; la raison nous defend de n'en faire point d'illicites et mauvaises, et personne ne l'en croit. Je me trouve icy empestré és loix de la ceremonie, car elle ne permet ny qu'on parle bien de soy, ny qu'on en parle mal. Nous la lairrons là pour ce coup. Ceux que la fortune (bonne ou mauvaise qu'on la doive appeller) a faict passer la vie en quelque eminent degré, ils peuvent par leurs actions publiques tesmoigner quels ils sont. Mais ceux qu'elle n'a employez qu'en foule, et de qui personne ne parlera, si eux mesmes n'en parlent, ils sont excusables s'ils prennent la hardiesse de parler d'eux mesmes envers ceux qui ont interest de les connoistre, à l'exemple de Lucilius:

Ille velut fidis arcana sodalibus olim
Credebat libris, neque, si malè cesserat, usquam
Decurrens alio, neque si benè: quo fit ut omnis
Votiva pateat veluti descripta tabella
Vita senis.

Celuy là commettoit à son papier ses actions et ses pensées, et s'y peignoit tel qu'il se sentoit estre. Nec id Rutilio et Scauro citra fidem aut obtrectationi fuit. Il me souvient donc que, des ma plus tendre enfance, on remarquoit en moy je ne scay quel port de corps et des gestes tesmoignants

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quelque vaine et sotte fierté. J'en veux dire premierement cecy, qu'il n'est pas inconvenient d'avoir des conditions et des propensions si propres et si incorporées en nous, que nous n'ayons pas moyen de les sentir et reconnoistre. Et de telles inclinations naturelles, le corps en retient volontiers quelque pli sans nostre sçeu et consentement. C'estoit une certaine affetterie consente de sa beauté, qui faisoit un peu pancher la teste d'Alexandre sur un costé et qui rendoit le parler d'Alcibiades mol et gras. Julius Caesar se gratoit la teste d'un doigt, qui est la contenance d'un homme remply [0279] de pensemens penibles; et Ciceron, ce me semble, avoit accoustumé de rincer le nez, qui signifie un naturel moqueur. Tels mouvemens peuvent arriver imperceptiblement en nous. Il y en a d'autres, artificiels, dequoy je ne parle point, comme les salutations et reverences, par où on acquiert, le plus souvent à tort, l'honneur d'estre bien humble et courtois: on peut estre humble de gloire. Je suis assez prodigue de bonnettades, notamment en esté, et n'en reçoys jamais sans revenche, de quelque qualité d'homme que ce soit, s'il n'est à mes gages. Je desirasse d'aucuns Princes que je connois, qu'ils en fussent plus espargnans et justes dispensateurs: car, ainsin indiscrettement espandues, elles ne portent plus de coup. Si elles sont sans esgard, elles sont sans effect. Entre les contenances desreglées, n'oublions pas la morgue de Constantius, l'Empereur, qui en publicq tenoit tousjours la teste droite, sans la contourner ou flechir ny ça ny là, non pas seulement pour regarder ceux qui le saluoient à costé, ayant le corps planté immobile, sans se laisser aller au branle de son coche, sans oser ny cracher, ny se moucher, ny essuyer le visage devant les gens. Je ne sçay si ces gestes qu'on remerquoit en moy, estoient de cette premiere condition, et si à la verité j'avoy quelque occulte propension à ce vice, comme il peut bien estre, et ne puis pas respondre des bransles du corps; mais, quant aux bransles de l'ame, je veux icy confesser ce que j'en sens. Il y a deux parties en cette gloire: sçavoir est, de s'estimer trop, et n'estimer pas assez autruy. Quant à l'une, il me semble premierement ces considerations devoir estre mises en conte, que je me sens pressé d'un' erreur d'ame qui me desplait et comme inique et encore plus comme importune. J'essaye à la corriger; mais l'arracher, je ne puis. C'est que je diminue du juste prix les choses que je possede, de ce que je les possede; et hausse le prix aux choses, d'autant qu'elles sont estrangieres,

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absentes et non miennes. Cette humeur s'espand bien loin. Comme la prerogative de l'authorité faict que les maris regardent les femmes propres d'un vitieux desdein, et plusieurs peres leurs enfans; ainsi fay je, et entre deux pareils ouvrages poiseroy tousjours contre le mien. Non tant que la jalousie de mon avancemant et amandemant trouble mon jugement et m'empesche de me satisfaire, comme que, d'elle mesme, la maistrise engendre mespris de ce qu'on tient et regente. Les polices, les meurs loingtaines me flattent, et les langues; et m'appercoy que le latin me pippe à sa faveur par sa dignité, au delà de ce qui luy appartient, comme aux enfans et au vulgaire. L'Oeconomie, la maison, le cheval de mon voisin, en esgale valeur, vault mieux que le mien, de ce qu'il n'est pas mien. Davantage que je suis tres ignorant en mon faict. J'admire l'asseurance et promesse que chacun a de soy, là où il n'est quasi rien que je sçache sçavoir, ny que j'ose me respondre pouvoir faire. Je n'ay point mes moyens en proposition et par estat; et n'en suis instruit qu'apres l'effect: autant doubteux de moy que de toute autre chose. D'où il advient, si je rencontre louablement en une besongne, que je le donne plus à ma fortune qu'à ma force: d'autant que je les desseigne toutes au hazard et en crainte. Pareillement j'ay en general cecy que, de toutes les opinions que l'ancienneté a eues de l'homme en gros, celles que j'embrasse plus volontiers et ausquelles je m'attache le plus, ce sont celles qui nous mesprisent, avilissent et aneantissent le plus. La philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu que quand elle combat nostre presomption et vanité, quand elle reconnoit de bonne foy son irresolution, sa foiblesse et son ignorance. Il me semble que [0279v] la mere nourrisse des plus fauces opinions et publiques et particulieres, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de soy. Ces gens qui se perchent à chevauchons sur l'epicycle de Mercure, qui voient si avant dans le ciel, ils m'arrachent les dens: car en l'estude que je fay, duquel le subject c'est l'homme, trouvant une si extreme varieté de jugemens, un si profond labyrinthe de difficultez les unes sur les autres, tant de diversité et incertitude en l'eschole mesme de la sapience, vous pouvez penser, puis que ces gens là n'ont peu se resoudre de la connoissance d'eux mesmes et de leur propre condition, qui est continuellement presente à leurs yeux, qui est dans eux; puis qu'ils ne sçavent comment branle ce qu'eux mesmes font branler, ny comment nous peindre et deschiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eux mesmes, comment je les croirois de la

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cause du flux et reflux de la riviere du Nile. La curiosité de connoistre les choses a esté donnée aux hommes pour fleau, dit la saincte parole. Mais, pour venir à mon particulier, il est bien difficile, ce me semble, que aucun autre s'estime moins, voire que aucun autre m'estime moins, que ce que je m'estime. Je me tiens de la commune sorte, sauf en ce que je m'en tiens: coulpable des defectuositez plus basses et populaires, mais non desadvouées, non excusées; et ne me prise seulement que de ce que je sçay mon prix. S'il y a de la gloire, elle est infuse en moy superficiellement par la trahison de ma complexion, et n'a point de corps qui comparoisse à la veue de mon jugement. J'en suis arrosé, mais non pas teint. Car, à la verité, quand aux effects de l'esprit, en quelque façon que ce soit, il n'est jamais party de moy chose qui me remplist; et l'approbation d'autruy ne me paye pas. J'ay le goust tendre et difficile, et notamment en mon endroit: je me desadvoue sans cesse; et me sens par tout flotter et fleschir de foiblesse. Je n'ay rien du mien dequoy satisfaire mon jugement. J'ay la veue assez claire et reglée; mais, à l'ouvrer, elle se trouble: comme j'essaye plus evidemment en la poesie. Je l'ayme infiniment: je me cognois assez aux ouvrages d'autruy; mais je fay, à la verité, l'enfant quand j'y veux mettre la main; je ne me puis souffrir. On peut faire le sot par tout ailleurs, mais non en la Poesie, [0280]

mediocribus esse poetis
Non dii, non homines, non concessere columnae.

Pleust à Dieu que cette sentence se trouvat au front des boutiques de tous nos Imprimeurs, pour en deffendre l'entrée à tant de versificateurs,

verum
Nil securius est malo Poeta.

Que n'avons nous de tels peuples? Dionysius le pere n'estimoit rien tant de soy que sa poesie. A la saison des jeux Olympiques, avec des

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chariots surpassant tous autres en magnificence, il envoya aussi des poetes et des musiciens pour presenter ses vers, avec des tentes et pavillons dorez et tapissez royalement. Quand on vint à mettre ses vers en avant, la faveur et excellence de la prononciation attira sur le commencement l'attention du peuple; mais quand, par apres, il vint à poiser l'ineptie de l'ouvrage, il entra premierement en mespris, et, continuant d'aigrir son jugement, il se jetta tantost en furie, et courut abattre et deschirer par despit tous ses pavillons. Et ce que ses charriotz ne feirent non plus rien qui vaille en la course, et que la navire qui rapportoit ses gens faillit la Sicile et fut par la tempeste poussée et fracassée contre la coste de Tarente, il tint pour certain que c'estoit l'ire des Dieus irritez comme luy contre ce mauvais poeme. Et les mariniers mesme eschappez du naufrage alloient secondant l'opinion de ce peuple. A la quelle l'oracle qui predit sa mort, sembla aussi aucunement soubscrire. Il portoit que Dionysius seroit pres de sa fin quand il auroit vaincu ceux qui vaudroient mieux que luy: ce que il interpreta des Carthaginois qui le surpassoient en puissance. Et, ayant affaire à eux, gauchissoit souvant la victoire et la temperoit, pour n'encourir le sens de cette prediction. Mais il l'entendoit mal: car le dieu marquoit le temps de l'avantage que, par faveur et injustice, il gaigna à Athenes sur les poetes tragiques meilleurs que luy, ayant faict jouer à l'envi la sienne, intitulée les Leneïens; soudain apres laquelle victoire il trepassa, et en partie pour l'excessive joye qu'il en conceut. Ce que je treuve excusable du mien, ce n'est pas de soy et à la verité, mais c'est à la comparaison d'autres choses pires, ausquelles je voy qu'on donne credit. Je suis envieux du bon-heur de ceux qui se sçavent resjouir et gratifier en leur besongne, car c'est un moyen aisé de se donner du plaisir, puis qu'on le tire de soy mesmes. Specialement s'il y a un peu de fermeté en leur opiniatrise. Je sçay un poete à qui forts, foibles, en foulle et en chambre, et le ciel et la terre crient qu'il n'y entend guere. Il n'en rabat pour tout cela rien de la mesure à quoy il s'est taillé, tousjours recommence, tousjours reconsulte, et tousjours persiste; d'autant plus fort en son avis et plus roidde qu'il touche à luy seul de le maintenir. Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite:

Cum relego, scripsisse pudet, quia plurima cerno,
Me quoque qui feci judice, digna lini.

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J'ay tousjours une idée en l'ame et certaine image trouble, qui me presente comme en songe une meilleure forme que celle que j'ay mis en besongne, mais je ne la puis saisir et exploiter. Et cette idée mesme n'est que du moyen estage. Ce que j'argumente par là, que les productions de ces riches et grandes ames du temps passé sont bien loing au delà de l'extreme estendue de mon imagination et souhaict. Leurs escris ne me satisfont pas seulement et me remplissent; mais ils m'estonnent et transissent d'admiration. Je juge leur beauté; je la voy, si non jusques au bout, au-moins si avant qu'il m'est impossible d'y aspirer. Quoy que j'entreprenne, je doy un sacrifice aux graces, comme dict Plutarque de quelqu'un, pour pratiquer leur faveur,

si quid enim placet,
Si quid dulce hominum sensibus influit,
Debentur lepidis omnia gratiis.

[0280v] Elles m'abandonnent par tout. Tout est grossier chez moy; il y a faute de gentillesse et de beauté. Je ne sçay faire valoir les choses pour le plus que ce qu'elles valent, ma façon n'ayde rien à la matiere. Voilà pourquoy il me la faut forte, qui aye beaucoup de prise et qui luise d'elle mesme. Quand j'en saisis des populaires et plus gayes, c'est pour me suivre à moy qui n'aime point une sagesse ceremonieuse et triste, comme faict le monde, et pour m'esgayer, non pour esgayer mon stile, qui les veut plustost graves et severes (au moins si je dois nommer stile un parler informe et sans regle, un jargon populaire et un proceder sans definition, sans partition, sans conclusion, trouble, à la guise de celuy d'Amafanius et de Rabirius. Je ne sçay ny plaire, ny rejouyr, ny chatouiller: le meilleur conte du monde se seche entre mes mains et se ternit. Je ne sçay parler qu'en bon escient, et suis du tout denué de cette facilité, que je voy en plusieurs de mes compaignons, d'entretenir les premiers venus et tenir en haleine toute une trouppe, ou amuser, sans se lasser l'oreille d'un prince de toute sorte de propos, la matiere ne leur faillant jamais, pour cette grace qu'ils ont de sçavoir employer la premiere venue, et l'accommoder à l'humeur et portée de ceux à qui ils ont affaire. Les princes n'ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des contes. Les raisons premieres et plus aisées, qui sont communément les mieux prinses, je ne sçay pas les employer: mauvais prescheur de commune.

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De toute matiere je dy volontiers les dernieres choses que j'en sçay. Cicero estime que és traictez de la philosophie le plus difficile membre ce soit l'exorde. S'il est ainsi, je me prens à la conclusion. Si faut-il conduire la corde à toute sorte de tons; et le plus aigu est celuy qui vient le moins souvent en jeu. Il y a pour le moins autant de perfection à relever une chose vuide qu'à en soustenir une poisante. Tantost il faut superficiellement manier les choses, tantost les profonder. Je sçay bien que la plus part des hommes se tiennent en ce bas estage, pour ne concevoir les choses que par cette premiere escorse; mais je sçay aussi que les plus grands maistres, et Xenophon et Platon, on les void souvent se relascher à cette basse façon, et populaire, de dire et traiter les choses, la soustenant des graces qui ne leur manquent jamais. Au demeurant, mon langage n'a rien de facile et poly: il est aspre et desdaigneux, ayant ses dispositions libres et desreglées; et me plaist ainsi, si non par mon jugement, par mon inclination. Mais je sens bien que par fois je m'y laisse trop aller, et qu'à force de [0281] vouloir eviter l'art et l'affectation, j'y retombe d'une autre part:

brevis esse laboro,
Obscurus fio.

Platon dict que le long ou le court ne sont proprietez qui ostent ny donnent prix au langage. Quand j'entreprendroy de suyvre cet autre stile aequable, uny et ordonné, je n'y sçaurois advenir; et encore que les coupures et cadences de Saluste reviennent plus à mon humeur, si est-ce que je treuve Caesar et plus grand et moins aisé à representer; et si mon inclination me porte plus à l'imitation du parler de Seneque, je ne laisse pas d'estimer davantage celuy de Plutarque. Comme à faire, à dire aussi je suy tout simplement ma forme naturelle: d'où c'est à l'adventure que je puis plus à parler qu'à escrire. Le mouvement et action animent les parolles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme je fay, et qui s'eschauffent. Le port, le visage, la voix, la robbe, l'assiette, peuvent donner quelque pris aux choses qui, d'elles mesmes, n'en ont guere, comme le babil. Messala se pleint en Tacitus de quelques accoustremens estroits de son temps, et de la façon des bancs où les orateurs avoient à parler, qui affoiblissoient leur eloquence.

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Mon langage françois est alteré, et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu: je ne vis jamais homme des contrées de deçà qui ne sentit bien evidemment son ramage et qui ne blessast les oreilles pures françoises. Si n'est-ce pas pour estre fort entendu en mon Perigordin, car je n'en ay non plus d'usage que de l'Alemand; et ne m'en chaut guere. C'est un langage, comme sont autour de moy, d'une bande et d'autre, le Poitevin, Xaintongeois, Angoumoisin, Lymosin, Auvergnat: brode, trainant, esfoiré. Il y a bien au dessus de nous, vers les montaignes, un Gascon, que je treuve singulierement beau, sec, bref, signifiant, et à la verité un langage masle et militaire plus qu'autre que j'entende; autant nerveux, puissant et pertinant, comme le François est gratieus, delicat et abondant. Quant au Latin, qui m'a esté donné pour maternel, j'ay perdu par des-accoustumance la promptitude de m'en pouvoir servir à parler: ouy, et à escrire, en quoy autrefois je me faisoy appeller maistre Jean. Voylà [0281v] combien peu je vaux de ce costé là. La beauté est une piece de grande recommandation au commerce des hommes; c'est le premier moyen de conciliation des uns aux autres, et n'est homme si barbare et si rechigné qui ne se sente aucunement frappé de sa douceur. Le corps a une grand' part à nostre estre, il y tient un grand rang; ainsin sa structure et composition sont de bien juste consideration. Ceux qui veulent desprendre nos deux pieces principales et les sequestrer l'une de l'autre, ils ont tort. Au rebours, il les faut r'accoupler et rejoindre. Il faut ordonner à l'ame non de se tirer à quartier, de s'entretenir à part, de mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit elle faire que par quelque singerie contrefaicte), mais de se r'allier à luy, de l'embrasser, le cherir, luy assister, le contreroller, le conseiller, le redresser et ramener quand il fourvoye, l'espouser en somme et luy servir de mary; à ce que leurs effects ne paroissent pas divers et contraires, ains accordans et uniformes. Les Chretiens ont une particuliere instruction de cette liaison: car ils sçavent que la justice divine embrasse cette societé et jointure du corps et de l'ame, jusques à rendre le corps capable des recompenses eternelles; et que Dieu regarde agir tout l'homme, et veut qu'entier il reçoive le chastiement, ou le loyer, selon ses merites. La secte Peripatetique, de toutes les sectes la plus civilisée, attribue à la sagesse ce seul soin de pourvoir et procurer en commun le bien de ces deux parties associées; et montre les autres sectes, pour ne s'estre assez attachées à la consideration de ce meslange, s'estre partializées,

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cette-cy pour le corps, cette autre pour l'ame, d'une pareille erreur, et avoir escarté leur subject, qui est l'homme, et leur guide, qu'ils advouent en general estre nature. La premiere distinction qui aye esté entre les hommes, et la premiere consideration qui donna les praeeminences aux uns sur les autres, il est vray-semblable que ce fut l'advantage de la beauté:

agros divisere atque dedere
Pro facie cujusque et viribus ingenioque:
Nam facies multum valuit virésque vigebant.

Or je suis d'une taille un peu au dessoubs de la moyenne. Ce defaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité, à ceux mesmement qui ont des commandements et [0282] des charges: car l'authorité que donne une belle presence et majesté corporelle en est à dire. Caius Marius ne recevoit pas volontiers des soldats qui n'eussent six pieds de hauteur. Le courtisan a bien raison de vouloir pour ce gentilhomme qu'il dresse, une taille commune plus tost que tout' autre, et de refuser pour luy toute estrangeté qui le face montrer au doit. Mais de choisir, s'il faut à cette mediocrité, qu'il soit plus tost au deçà qu'au delà d'icelle, je ne le ferois pas à un homme militaire. Les petits hommes, dict Aristote, sont bien jolis, mais non pas beaux; et se connoist en la grandeur la grand' ame, comme la beauté en un grand corps et haut. Les Aethiopes et les Indiens, dit il, elisants leurs Roys et magistrats, avoient esgard à la beauté et procerité des personnes. Ils avoient raison: car il y a du respect pour ceux qui le suyvent, et, pour l'ennemy, de l'effroy, de voir à la teste d'une trouppe marcher un chef de belle et riche taille:

Ipse inter primos praestanti corpore Turnus
Vertitur, arma tenens, et toto vertice supra est.

Nostre grand Roy divin et celeste, duquel toutes les circonstances doivent estre remarquées avec soing, religion et reverence, n'a pas refusé la recommandation corporelle, speciosus forma prae filiis hominum.

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Et Platon, aveq la temperance et la fortitude, desire la beauté aux conservateurs de sa republique. C'est un grand despit qu'on s'adresse à vous parmy vos gens pour vous demander: Où est monsieur ? et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade qu'on fait à vostre barbier ou à vostre secretaire. Comme il advint au pauvre Philopoemen. Estant arrivé le premier de sa troupe en un logis où on l'attendoit, son hostesse, qui ne le connoissoit pas, et le voyoit d'assez mauvaise mine, l'employa d'aller un peu aider à ses femmes à puiser de l'eau ou attiser du feu, pour le service de Philopoemen. Les gentils-hommes de sa suitte estans arrivez et l'ayant surpris embesongné à cette belle vacation (car il n'avoit pas failly d'obeyr au commandement qu'on luy avoit faict), lui demanderent ce qu'il faisoit-là: Je paie, leur respondit-il, la peine de ma laideur. Les autres beautez sont pour les femmes; la beauté de la taille est la seule beauté des hommes. Où est la petitesse, ny la largeur et rondeur du front, ny la blancheur et douceur des yeux, ny la mediocre forme du nez, ny la petitesse de l'oreille et de la bouche, ny l'ordre et blancheur des dents, ny l'épesseur bien unie d'une barbe brune à escorce de chataigne, ny le poil relevé, ny la juste rondeur de teste, [0282v] ny la frécheur du teint, ny l'air du visage agreable, ny un corps sans senteur, ny la proportion legitime des membres, peuvent faire un bel homme. J'ay au demeurant la taille forte et ramassée: le visage, non pas gras, mais plein; la complexion, entre le jovial et le melancholique, moiennement sanguine et chaude,

Unde rigent setis mihi crura, et pectora villis;

la santé forte et allegre, jusques bien avant en mon aage rarement troublée par les maladies. J'estois tel, car je ne me considere pas à cette heure que je suis engagé dans les avenues de la vieillesse, ayant pieça franchy les quarante ans:

minutatim vires et robur adultum
Frangit, et in partem pejorem liquitur aetas.

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Ce que je seray doresenavant, ce ne sera plus qu'un demy estre, ce ne sera plus moy. Je m'eschape tous les jours et me desrobe à moy,

Singula de nobis anni praedantur euntes.

D'adresse et de disposition, je n'en ay point eu; et si suis fils d'un pere tres dispost et d'une allegresse qui luy dura jusques à son extreme vieillesse. Il ne trouva guere homme de sa condition qui s'egalast à luy en tout exercice de corps: comme je n'en ay trouvé guiere aucun qui ne me surmontat, sauf au courir (en quoy j'estoy des mediocres). De la musique, ny pour la voix que j'y ay tres-inepte, ny pour les instrumens, on ne m'y a jamais sceu rien apprendre. A la danse, à la paume, à la luite, je n'y ay peu acquerir qu'une bien fort legere et vulgaire suffisance; à nager, à escrimer, à voltiger et à sauter, nulle du tout. Les mains, je les ay si gourdes que je ne sçay pas escrire seulement pour moy: de façon que, ce que j'ay barbouillé, j'ayme mieux le refaire que de me donner la peine de le démesler; et ne ly guere mieux. Je me sens poiser aux escoutans. Autrement, bon clerc. Je ne sçay pas clorre à [0283] droit une lettre, ny ne sçeuz jamais tailler plume, ny trancher à table, qui vaille, ny equipper un cheval de son harnois, ny porter à poinct un oiseau et le lascher, ny parler aux chiens, aux oiseaux, aux chevaux. Mes conditions corporelles sont en somme tres-bien accordantes à celles de l'ame. Il n'y a rien d'allegre: il y a seulement une vigueur pleine et ferme. Je dure bien à la peine; mais j'y dure, si je m'y porte moy-mesme, et autant que mon desir m'y conduit,

Molliter austerum studio fallente laborem.

Autrement, si je n'y suis alleché par quelque plaisir, et si j'ay autre guide que ma pure et libre volonté, je n'y vaux rien. Car j'en suis là que, sauf la santé et la vie, il n'est chose pourquoy je veuille ronger mes ongles, et que je veuille acheter au pris du tourment d'esprit et de la contrainte,

tanti mihi non sit opaci
Omnis arena Tagi, quodque in mare volvitur aurum:

extremement oisif, extremement libre, et par nature et par art. Je presteroy aussi volontiers mon sang que mon soing.

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J'ay une ame toute sienne, accoustumée à se conduire à sa mode. N'ayant eu jusques à cett' heure ny commandant ny maistre forcé, j'ay marché aussi avant et le pas qu'il m'a pleu. Cela m'a amolli et rendu inutile au service d'autruy, et ne m'a faict bon qu'à moy. Et, pour moy, il n'a esté besoin de forcer ce naturel poisant, paresseux et fay neant. Car, m'estant trouvé en tel degré de fortune des ma naissance, que j'ay eu occasion de m'y arrester, et en tel degré de sens que j'ay senti en avoir occasion, je n'ay rien cerché et n'ay aussi rien pris:

Non agimur tumidis velis Aquilone secundo;
Non tamen adversis aetatem ducimus austris:
Viribus, ingenio, specie, virtute, loco, re,
Extremi primorum, extremis usque priores.

Je n'ay eu besoin que de la suffisance de me contenter, qui est pour tant un reglement d'ame, à le bien prendre, esgalement difficile en toute sorte de condition, et que par usage nous voyons se trouver plus facilement encores en la necessité qu'en l'abondance; d'autant à l'advanture que, selon le cours de nos autres passions, la faim des richesses est plus aiguisée par leur usage que par leur disette, et la vertu de la moderation plus rare que celle de la patience. Et n'ay eu besoin que de jouir doucement des biens que Dieu par sa liberalité m'avoit mis entre mains. Je n'ay gousté aucune sorte de travail ennuieux. Je n'ay eu guere en maniement que mes affaires; ou, si j'en ay eu, ce a esté en condition de les manier à mon heure et à ma façon, commis par gents qui s'en fioient à moi et qui ne me pressoient pas et me connoissoient. Car encores tirent les experts quelque service d'un cheval restif et poussif. [0283v] Mon enfance mesme a esté conduite d'une façon molle et libre, et exempte de subjection rigoureuse. Tout cela m'a formé une complexion delicate et incapable de sollicitude. Jusques là que j'ayme qu'on me cache mes pertes et les desordres qui me touchent: au chapitre de mes mises, je loge ce que ma nonchalance me couste à nourrir et entretenir.

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haec nempe supersunt,
Quae dominum fallant, quae prosint furibus.

J'ayme à ne sçavoir pas le conte de ce que j'ay, pour sentir moins exactement ma perte. Je prie ceux qui vivent avec moy, où l'affection leur manque et les bons effects, de me piper et payer de bonnes apparences. A faute d'avoir assez de fermeté pour souffrir l'importunité des accidens contraires ausquels nous sommes subjects, et pour ne me pouvoir tenir tendu à regler et ordonner les affaires, je nourris autant que je puis en moy cett' opinion, m'abandonnant du to